Speaker #0La sorcière née du gineigre Adrien et Louise sont de vrais explorateurs de maison. Rien ne leur échappe. Pas le moindre tiroir, pas le plus petit recoin. Au moment de Noël, il passe tous les étages en revue, à la recherche de cadeaux cachés. Quand, par hasard, il en découvre un, il ne l'ouvre pas, bien entendu, mais il le soupèse, le sente, écoute le bruit qu'il fait quand on l'agite. Tout cela fournit de précieux renseignements sur le contenu et permet de rêver jusqu'à Noël. C'était le 22 décembre. Adrien et Louise étaient descendus dans la cave. D'après Adrien, maman y avait dissimulé un gros paquet la veille au soir. Ils étaient tous les deux en train de furter dans un coin, lorsqu'un drôle de bruit les fit se retourner. Derrière eux, Grimaceante et horrible, ce tenait la plus répugnante des sorcières que l'on puisse imaginer. Même dans les livres, il n'en avait jamais vu d'aussi moche. « Hé hé, qu'est-ce que c'est que ces deux roudoudous ? » dit la sorcière. « Bonjour madame ! » dirent en chœur Louise et Adrien, qui avaient reçu une excellente éducation. « Nous sommes les enfants de la maison, et vous ? » Qui êtes-vous ? Ah, ce qu'ils sont niais, ces deux-là. Vous n'avez jamais vu de sorcière, peut-être ? Vous voyez bien que je ne suis pas la reine d'Angleterre. En tout cas, vous remercierez votre papa pour moi. Ah bon ? Vous connaissez papa ? Un peu que je le connais, ton père, mon petit bonhomme. C'est même grâce à lui que je suis ici. Et la sorcière se mit à raconter par quel incroyable concours de circonstances elle était arrivée dans la cave. Figurez-vous, mes poupounets, que pour créer une sorcière, il faut impérativement trois conditions. Premièrement, une atmosphère froide et humide. Deuxièmement, il est indispensable de disposer d'une faible quantité de vinaigre de vin rouge très concentré. Troisièmement... Et c'est là la condition la plus difficile à remplir. Il faut prononcer une formule magique en présence du vinaigre et dans l'obscurité la plus totale. Loisir a voulu que l'autre jour, votre papa descende à la cave et ne trouve pas l'interrupteur. D'où l'obscurité. Il y avait, continua la sorcière, sur cette étagère une vieille bouteille dans laquelle un petit reste de vin avait tourné en vinaigre. « Ce jour-là, votre maman avait demandé à votre papa d'aller chercher une boîte de petits pois. Or, tenez-vous bien, mes chatounets, la formule magique pour créer les sorcières, c'est justement... Comment veux-tu que je trouve des petits pois dans le noir ? » « Ça ne m'étonne pas de lui, » dit Louise. « Il ne trouve jamais rien, papa. » « C'est vrai, ma sourisette ! » ricana la sorcière. « D'ailleurs, ce jour-là, vous avez mangé des nouilles, et les ennuis ne font que commencer. Vous allez voir à quel point c'est désagréable d'avoir une sorcière au sous-sol. D'autant que je suis extraordinairement méchante ! » Dans les jours qui suivèrent, Adrien et Louise purent se rendre compte que la sorcière avait dit vrai. La vie devint infernale. La sorcière ne se montrait jamais, mais faisait toutes sortes de blagues. dont les enfants étaient systématiquement accusés. Par exemple, elle faisait les lits en portefeuille et mettait de la poudre à éternuer dans les mouchoirs. Pire encore, elle avait inversé les robinets si bien que le premier jour, maman se fit un shampoing à l'eau glacée et lava la salade à l'eau bouillante. La sorcière changea également le sucre en sel et le sel en sucre. Le réfrigérateur se mit à cuire les yaourts et le four à congeler les poulets. La machine à laver salissait le linge, la télévision ne diffusait plus qu'une seule chaîne. Pour couronner le tout, l'horrible créature avait passé un pacte avec le chat, qui à son tour était devenu diabolique et renversait tout dans la maison. Les parents, épuisés par des nuits sans sommeil, étaient à bout de nerfs. La sorcière venait leur chatouiller les pieds plusieurs fois dans la nuit. Il grondait les enfants pour un oui, pour un non. Adrien prit une grande décision. S'il y avait une formule pour créer les sorcières, il devait bien y avoir une méthode pour les faire disparaître. Il suffisait de la trouver, voilà tout. Ne sachant pas trop où commencer, il regardait dans l'annuaire, dans les fameux spaces jaunes. À la page 839, entre dératisation et détartrage, y trouva une rubrique « Désorciarisation » qui indiquait l'adresse des établissements SOS Carabosse spécialisés dans la chasse aux sorcières. Adrien et Louise prirent aussitôt rendez-vous. Les établissements SOS Carabosse étaient installés dans une petite boutique toute blanche, aux murs couverts d'étagères, elles-mêmes remplies de flacons bizarres et de vieux grimoires. Une charmante petite dame les reçut très ébablement. et poser toutes sortes de questions sur les habitudes de la sorcière. « La chasse aux sorcières est un art très particulier » , leur expliqua-t-elle. « On ne fait pas disparaître une sorcière comme on tue un lapin. À chaque sorcière, sa méthode. Pour l'une, il faudra montrer la photo d'une souris afin de la faire s'enfuir. Pour l'autre, sera-t-une bonne pulvérisation d'eau de javel qui sera efficace. Il va nous falloir trouver le point faible de la vôtre pour l'éliminer à coup sûr. Dites-moi, comment est son... » « Jaune et même très jaune. » « Bien, excellent ! Et son haleine ? » « Au beurk ! » « Bravo, nous allons trouver. L'avez-vous déjà entendu dire, mon foie ? » « À jamais ! » affirmèrent les enfants. « Parfait, parfait ! » applaudit la dame. « Je suis sûre que votre sorcière souffre du foie. Vous allez voir, les enfants, nous allons trouver une solution. » À ces mots, elle saisit un gros livre intitulé Dictionnaire médical de la sorcière et se mit à le feuilleter fibrilement. Voilà, voilà, j'ai ce qu'il vous faut. Écoutez, le chocolat au lait est extrêmement nocif pour les sorcières qui souffrent du foie. On considère généralement qu'une dose de 100 grammes de chocolat au lait par kilo de sorcière est une dose résolument mortelle. Alors, elle pèse combien, votre sorcière ? Ah bah, aucune idée. « Eh bien, » dit la dame, « essayez de connaître son poids et multipliez-le par cent. Vous obtiendrez le poids en grammes de chocolat au lait qu'il faudra lui faire avaler pour la voir disparaître à tout jamais. » Le soir même, rassemblant tout leur courage, Adrien et Louise se rendirent à la cave. « Bonsoir, sorcière. Comment allez-vous ? » « Oh, mes michounets, comme c'est gentil de venir me voir ! » « Vous n'en avez pas trop voulu pour le poivre dans la confiture ? » « Pas du tout, sorcière, et nous venions prendre de vos nouvelles, car nous sommes inquiets pour vous. » « Pas possible, mes chouchous, mais pourquoi tant ? » « Eh bien voilà, Louise et moi trouvons que vous avez maigri, et parfois, quand on maigrit, ça veut dire qu'on est malade. » « Vous croyez ? » dit la sorcière qui jaunissait à vue d'œil. « Je vais me peser sur la balance de la salle de bain. » « Évidemment, il va falloir que je la remette en état, car justement, cet après-midi, je me suis amusée à la détraquer. » « Si vous avez vu la tête de votre maman quand elle a cru qu'elle pesait 125 kilos ! » La sorcière se précipita dans la salle de bain. En sortant, elle était toute souriante. « Qu'est-ce que vous me racontez là, mes lapounets ? Je n'ai pas maigri du tout, j'ai toujours mon poids de jeune fille, 33 kg ! » kilos ! » Louise et Adrien avaient le renseignement qui leur manquait. Dès le lendemain, ils achètèrent 3300 grammes, c'est-à-dire 3,3 kilos, de chocolat au lait qu'ils mirent dans une jolie boîte. Ils collèrent dessus une étiquette marquée « Chocolat pour la fête de notre papa chéri » . La sorcière découvrit le paquet et fut trop heureuse de manger le chocolat. D'abord, parce qu'elle adorait cela et surtout pour embêter le papa. Le lendemain, Adrien et Louise descendirent à la cave. Ils trouvèrent par terre le chapeau pointu de la sorcière, son balai et sa robe noire. La sorcière s'était volatilisée, morte d'indigestion. Louise a gardé ses affaires pour se déguiser de temps en temps. Et il faut bien reconnaître que ça ne lui va pas si mal.