- Patrick Servel
Moi, je ne vais pas mentir, je n'avais vraiment pas envie d'aller voir le dernier film de Stéphane Brisé. Simplement, la lecture du synopsis, comme la bande-annonce, m'avait vraiment fait retarder la vision de son hors-saison. Or, dimanche après-midi, je m'ennuyais peut-être un petit peu et j'y suis allé. Alors, qu'est-ce qu'on a ? On a Mathieu, qui est un acteur de cinéma connu, la cinquantaine. Et à quelques semaines de ses premiers pas au théâtre, il prend peur, il a peur de ne pas y arriver et il va fuir. Et l'endroit où il fuit, c'est en Thalasso, dans le Morbihan, à Quiberon. Et on est en dehors de la période estivale, donc on est, comme on dit, hors saison. Alors, par hasard... peut-être pas d'ailleurs, il va retrouver Alice, professeure de piano. Ils se sont connus, puis séparés, il y a une quinzaine d'années. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le Mathieu, on pourrait dire parfois, on ne sait pas trop où il a mal, il a une tendance dépressive, même qui pourrait aller jusqu'au côté un peu pleurnichard. Et là, pendant 1h45, on va suivre ses hésitations, ses états d'âme. Alors c'est vrai que souvent... Dans les films de Stéphane Brisé, ce sentiment de désillusion est quasi permanent. On peut penser au personnage de La Loi du Marché jusqu'à Un Autre Monde. Et là, avec Hors Saison, c'est Guillaume Canet qui travaille pour la première fois avec Stéphane Brisé, qui avait pour habitude de tourner avec Vincent Lindon, parce que leur collaboration, ça a commencé avec Mademoiselle Chambon, quelques heures de printemps, La Loi du Marché, en guerre, et puis le dernier qu'on avait pu voir. Un autre monde. Et dans Un autre monde, il y avait comment elle s'appelle ? Celle qui a fait le scénario aussi avec Marie Drucker. Marie Drucker, dont je vais reparler un petit peu après. Donc là, c'est Guillaume Canet. Et c'est vrai qu'il correspond plus à l'âge du personnage. Ça aurait été plus compliqué peut-être si ça avait été Vincent Lindon. Bon, le rôle qui lui est donné dans le film, ce n'est pas évident, puisque c'est assez vide, et il faut qu'il comble un petit peu ce vide. Et finalement, on se demande comment il a pu laisser tomber Alice, qui elle est véritablement, j'ai déjà utilisé le mot tout à l'heure, elle est magnétique. C'est une Alice, alors interprétée par Alba Rohr-Wacher, alors je ne sais pas comment on peut dire, puisque...
- Hervé Bry
Son père est allemand.
- Patrick Servel
Son père, alors donc ce serait Rohr-Wacher. qui est une actrice italienne. C'est sûr, littéralement, il illumine le film. Pour moi, c'est ce qui m'a vraiment rendu le film quand même assez attachant. On a, au deux tiers du film, une scène où Alice est censée filmer sur son téléphone portable celle qui est sa meilleure amie. Moi, c'est une scène qui m'a scotché tellement le personnage qu'est le film est émouvant. Alors, on ne sait plus si on est dans un film ou s'il s'agit d'un véritable témoignage. Celle qui joue le personnage interviewé, alors est-ce que c'est une actrice ? Est-ce que c'est une véritable...
- Hervé Bry
Moi je crois que c'est le documentaire.
- Patrick Servel
Voilà, je saurais vraiment pas dire, mais c'est vraiment super. Et juste après, on a une... une scène de repas de mariage, sans dialogue. En tout cas, les gens parlent, mais on ne les entend pas. On les voit, on a une très belle lumière chaude. Et puis, on a deux personnages qui nous font un dialogue d'oiseaux sifflants. C'est très beau. Je ne peux pas conseiller de voir un film uniquement sur ces deux scènes. Ce sera à vous de voir, si vous avez envie d'aller voir. Hors saison, moi j'aurais aimé aimer le film un peu plus.
- Hervé Bry
Bon, moi je trouve qu'il y a une petite musique dans ce film mélancolique, qui nous montre la rencontre de ces deux ex-quarantenaire, 15 ans après leur séparation, et quand même difficilement vécue par la femme. Moi, Guillaume Canet, en acteur célèbre déprimé venant nous voyer son spleen dans les bains à remous, je l'ai trouvé très bien. Il joue, comme on dit, low profile, en particulier au début, quand il erre comme une âme en peine dans ce centre de thalasso, grand vaisseau désert et impersonnel. Il en fait peu, mais ce peu est très bien fait. Le grand atout du film, je suis d'accord avec toi, et la belle découverte, c'est cette actrice que tu as nommée qui nous rend son personnage d'Alice extrêmement émouvante avec cet accent et son phrasé qui font aussi tout son charme. Alors, les deux segments, parenthèse, hors histoire que tu as évoqués, Ils sont vraiment étonnants, c'est vrai. Et c'est leur présence, moi, je trouve, qui étonne. Par leur qualité, ils volent le show au reste du film. Alors ça, c'est quand même dommage. Je me suis demandé pourquoi Stéphane Brisé a utilisé le matériau superbe que constituent ces deux segments quasi-documentaires, quitte à scouper l'herbe sur le film. sous le pied en les plaçant dans la fiction. Mystère. J'ai ma petite idée, Patrick. Tu me diras ce que t'en penses. Elle vaut ce qu'elle vaut. Ce sont deux moments réalistes qui illustrent la vie et l'environnement social et professionnel d'Alice, personnage vrai et sincère. en opposition marquée au personnage interprété par Guillaume Canet, qui sonne, lui, plutôt faux et superficiel. Et d'ailleurs, il en est conscient de sa propre vacuité, d'où sa déprime. Donc, finalement, dans cette relation amoureuse assez déséquilibrée, on voit que le film prend finalement nettement parti pour elle. Pour finir, grande qualité des dialogues, en particulier dans les scènes de tête-à-tête de nos deux ex, et puis des notes d'humour bienvenues à qui allègent la tonalité généralement dépressive, les scènes de la cafetière, de la musique au restaurant ou avec le coach sportif. Je me parlais de petite musique tout à l'heure. C'est pas celle de Vincent Delerme. On attend en vain la chanson ébauchée dans la bande-annonce du film et elle ne vient finalement jamais. Ça, c'est un peu déceptif, même si on a quelques accords de piano. Oui, elle est très bonne,
- Patrick Servel
cette musique. Vraiment, elle souligne.
- Hervé Bry
Vous attendez la chanson. Non, la musique en question, j'y ai pensé après, c'est une tonalité modianesque de l'ensemble. Je ne veux pas faire pompeux en citant un prix Nobel de littérature, mais la mélancolie du souvenir des amours passés, et aussi l'importance donnée au lieu qui imprègne l'état d'esprit, ces deux choses m'ont évoqué l'univers de Patrick Modiano, d'après les quelques bouquins que j'ai lu de lui. Au passage, Vincent Delerme a justement une chanson sur Modiano qu'on aurait tout à fait eu sa place dans Movies, en conclusion de cette chronique, de hors-saison. on va tâcher de la trouver pour la prochaine fois