- Patrick Servel
Jeudi 21 novembre, alors que le Festival international du film d'histoire de Pessac bat son plein, Laurent Delmas, critique de cinéma, journaliste et écrivain, nous a fait le plaisir de nous accorder un entretien.
- Laurent Delmas
Alors,
- Patrick Servel
vous voudrez bien tendre l'oreille par moment, l'enregistrement s'étant déroulé dans les couloirs du cinéma Jean Eustache, entre deux séances. Qu'est-ce qui vous a donné envie de venir à Pessac ?
- Laurent Delmas
Ce qui m'a fait venir à Pessac, c'est l'organisation du festival. qui m'a contacté en me demandant si j'acceptais d'être membre de l'un des jurys du festival, qui en compte donc plusieurs, et celui auquel on a pensé pour moi, et j'en étais ravi, c'est le jury qui voit neuf documentaires sur l'histoire du cinéma, qui ont trait à l'histoire du cinéma. Soit des acteurs, soit des cinéastes, soit des moments. Je trouve ça très intéressant. Dans le papier, je dis toujours oui. Après, il y a des contingences calendaires et autres qui peuvent faire en sorte que ça ne me colle pas. Mais je suis toujours très heureux de participer à des festivals, encore plus peut-être à des jurys, parce que je trouve ça toujours très stimulant. Mais voilà, on voit bien... le succès qu'ont les festivals de cinéma en France. Les salles sont pleines pour voir autant les films nouveaux que les films d'hier. Et donc, je trouve ça toujours très, très réjouissant. Globalement, ce que je pourrais vous dire, c'est que la 9e documentaire, c'est déjà un beau panel. Et ce que l'on s'est déjà dit entre nous, les quatre membres du jury, qui est présidé par le directeur du festival de Bologne, du grand festival de cinéma de Bologne, C'est qu'on a été tous vraiment unanimement frappés au bon sens du terme par la qualité de ces neuf documentaires. Après, il y a des différences, il y a des appréciations, etc. Mais très franchement, ça a été vraiment agréable, et puis intéressant, et puis passionnant, mais agréable parce que jamais on ne s'est dit Oh là là, c'est vraiment un... Un film moyen, ça n'est pas très intéressant, ce n'est pas très bien fait, ce n'est pas très bien raconté, il n'y a pas de document intéressant. Non, à chaque fois, pour chaque sujet, de William Wyler à Peter Lorre, en passant par Jean-Pierre Léo, François Truffaut, Lémi Riefenstahl, et j'en oublie deux ou trois autres, c'était vraiment, vraiment, vraiment de grande qualité.
- Patrick Servel
Là, justement, derrière nous, on a Jean Eustache, qui est là, qui nous écoute. Bien évidemment, on vous connaît, Laurent Delmas, au travers de ce que vous avez pu écrire, par exemple sur ce que vous avez fait sur Truffaut. Le samedi matin, obligatoirement, avec Christine Masson, on est obligés.
- Laurent Delmas
Non,
- Patrick Servel
pas obligatoirement. Ah mais si, c'est un rendez-vous.
- Laurent Delmas
C'est obligatoire, il faut le laisser à une personne qui ne sait pas rien, qui ne sait pas français. Oui,
- Patrick Servel
mais quand on est très France Inter, comme maintenant beaucoup... beaucoup de gens. On enchaîne, après l'économie, c'est vous qu'on retrouve. Les émissions entre guillemets critiques, il y en a très peu. On a beaucoup d'émissions de promo où les journalistes, je ne sais pas s'ils ont vu les films, mais trouvent tous les films superbes. Vous, par contre, on vous a entendu parfois des films inter, avec lesquels vous étiez moins... Moins d'accord. Votre émission s'appelle On aura tout vu. Question, est-ce que vous allez tout voir ?
- Laurent Delmas
Oui. Il peut arriver qu'on ait manqué ou je manque précisément un, deux ou trois films par-ci, par-là. Mais la promesse est tenue à 90%, on va dire 95%. Et cette promesse, il faut l'avoir en tête. qu'elle consiste à aller voir entre 10 et 15 films par semaine, puisque c'est le nombre de films qui sortent en France chaque semaine. Alors, il faut mettre un petit bémol, ces 10 à 15 films sortent à Paris, dans aucune autre ville de France, on ne peut voir l'intégralité de ces 10 à 15, enfin l'intégralité, la totalité de cette programmation. Bon, c'est une sortie parisienne, d'abord sur la totalité. En région, on peut fort heureusement voir la majorité de ces 10 à 15 films, mais j'insiste toujours bien sur le fait qu'effectivement, il y a quand même une fracture, disons, qui fait que la totalité des films n'est pas montrée sur l'ensemble du territoire. Mais j'insiste aussi sur le fait que c'est une situation absolument singulière. C'est l'exception cinématographique française. Il n'y a pas une autre ville au monde, et je dis bien au monde, où sortent autant de films nouveaux chaque semaine. Ni à New York, ni à Moscou, ni à Rome, ni à Berlin, nulle part ailleurs. C'est à Paris et c'est nulle part ailleurs. Je crois qu'il faut s'en réjouir quoi qu'il en soit, parce que ça nous met dans une situation d'incroyables fenêtres. ouverte sur le monde parce que bien évidemment il n'y a pas que des films français au contraire il y a majoritairement des films étrangers et ça c'est une richesse incroyable c'est-à-dire que le cinéma en France c'est la plus grande agence touristique vraiment et de pays, j'allais dire improbables, c'est pas gentil mais de petits pays, de pays lointains Et à l'intérieur de ces pays, on montre des réalités que justement le tourisme ou le touriste ne voit absolument pas. Ça, il faut l'avoir aussi en tête, bien évidemment. Il y a un souci social chez beaucoup de cinéastes qui fait qu'on nous montre des aspects de la Chine, mais aussi bien des États-Unis, du Mexique ou du Royaume-Uni, qui ne sont pas ceux que l'on voit d'habitude sur les dépliants touristiques et ceux qu'on côtoie quand on vit le tourisme. Donc c'est une dimension sidérante et qui, moi, me parle beaucoup. C'est-à-dire que je trouve que c'est une richesse formidable, et je ne suis pas en train de me vanter en disant que je connais mieux que personne l'état du monde, parce que je vois beaucoup de films étrangers, mais très honnêtement, je pense que c'est une formidable force et un formidable miroir qui nous est donné à voir. Donc oui, pardon de ce long diverticule, mais... on voit à peu près tout. Voilà, on va dire ça comme ça.
- Patrick Servel
C'est vrai que j'ai regardé, il sort à peu près 1000 films par an. On a la chance sur PESAC d'en voir 400, ce qui est quand même déjà assez extraordinaire. On a la chance aussi en ville d'avoir l'Utopia qui passe beaucoup de films intéressants et même, on a l'UGC qui avec ses 18 salles, on a 5 ou 6 au moins qui passent des films comme Sous les mains ou des choses comme ça. Je vais être un peu indiscret. Vous, vos premières émotions au cinéma, c'était où ? C'était quand ? C'était quoi ?
- Laurent Delmas
C'est d'une banalité affligeante. Mais non. Si, si. Alors, c'était... Bon, il y a une chose un peu drôle. C'est que c'était sur deux cinémas. Je ne peux pas dater, dire lequel avant l'autre. Il y en avait un en... dans le Gard, puisque ma famille est originaire d'Uzès, dans le Gard. Et là, il y a un cinéma qui existe toujours, qui est d'ailleurs un des plus anciens cinémas de France encore en activité, qui s'appelle le Capitole. Et au Capitole, à Uzès, j'ai vu mes premiers films. Après, je ne peux pas dire quel film au Capitole. En revanche, l'autre cinéma, c'était le Regina, à Bourg-la-Reine. Là où je suis né, là où nous habitions, la Rennes, c'est une petite ville de la proche banlieue parisienne, à côté de Sceaux, il y avait, dans les années 60, un cinéma qui s'appelait le Regina. C'est sur les sièges rouges du Regina que je me souviens avoir vu Bambi. Voilà, ce n'est pas Citizen Kane, mais c'est un film qu'on voit à cet âge-là. et qui m'a évidemment fait pleurer. C'est pour ça que c'est d'une banalité affligeante. Alors le petit côté un peu drôle, c'est que ce cinéma était tenu par un certain monsieur Delon, c'est-à-dire le père d'Alain Delon, était le gérant, exploitant, propriétaire de ce cinéma, qui hélas a disparu, qui était René Reckel, la reine à deux pas de l'appartement de mes parents. Alors je n'ai aucun souvenir du père d'Alain Delon, je n'ai aucun souvenir de ce type-là, mais en tous les cas, il est bien évident que la première salle de cinéma, c'est en général pour les cinéphiles un souvenir assez marquant. Après ce que j'ai vu d'autres à ce moment-là, très honnêtement, je n'en ai aucun souvenir.
- Patrick Servel
Justement, vous avez évoqué... Un classique des classiques Citizen Kane. Et justement, quand vous avez été étudiant, vous êtes passé... Entre Bambi, il y a eu d'autres films, bien évidemment. Et là, c'était quoi ? C'était la Cinémathèque, c'est le Champollion, c'est tout ça ?
- Laurent Delmas
Alors, oui, il se trouve que j'ai fait ma scolarité en grand, grand, grand terrain privilégié, puisque j'ai été au lycée Henri IV à Paris. Et l'avantage, du point de vue cinéphilique... du lycée Henri IV à Paris, c'est qu'il est effectivement dans le cœur du quartier latin et qu'à côté de lui, en descendant quelques rues, mais vraiment très très proches, il y a toutes ces salles mythiques de ce quartier qui continuent d'ailleurs encore, le Champignon, etc., le Studio Galante, à donner, à montrer uniquement des films du patrimoine, ce que Bertrand Tabernier avait bien raison de refuser. de dire comme les vieux films, non, ce sont des films peut-être anciens, mais ce sont des films tout aussi vivants que certains nouveaux films, à mes yeux, en tous les cas. Et donc, pendant cette période-là, il faut bien le dire, en séchant très souvent les cours d'anglais et de mathématiques pour lesquels je n'avais pas beaucoup d'appétit, et j'allais, donc je séchais beaucoup, enfin, passionnablement quand même, pour aller dans ces cinémas-là, il y avait ça, et il y avait aussi... à l'époque un ciné-club à Henri IV dans lequel j'ai vu là aussi très très traditionnellement Potemkin Jeanne d'Arc La Règle du Jeu des films de cette hauteur-là avec un H et de ces auteurs-là et j'ajoute même si je militerais jusqu'à la fin de mes jours pour... La pratique du cinéma dans la salle du culte, qui est donc la salle de cinéma, et nulle part ailleurs, mais on sait bien qu'on est parfois contraint de faire autrement, et j'ai fait beaucoup autrement aussi grâce au Ciné-Club d'Antenne 2 et de France 3. Oui,
- Patrick Servel
c'était le cinéma de minuit.
- Laurent Delmas
Les deux Ciné-Clubs mythiques, Patrick Brion d'un côté, Claude Jean-Philippe de l'autre. Et là, véritablement, j'ai aussi beaucoup, beaucoup, beaucoup découvert le cinéma américain, le polar, le western, mais aussi les auteurs classiques, mais aussi Eric Romère, etc. Voilà, donc l'éducation cinéphilique, elle s'est faite par plusieurs types de canaux et de moments, mais elle a progressé de façon constante dans ces années-là.
- Patrick Servel
Vous avez écrit sur Tavernier. Justement, Tavernier, pourquoi Tavernier ? Celui qui avait fait revenir au rancher Bost pour l'horloger de Saint-Paul, alors que ceux-là faisaient partie des scénaristes que la Nouvelle Vague avait rejetés. Alors, Tavernier, pourquoi Tavernier ?
- Laurent Delmas
Alors, il y a un peu une histoire entre nous, rien de choquant moralement, qui fait qu'en fait, quand je suis arrivé à France Inter, c'était il y a une vingtaine d'années, j'ai fait mes premières armes comme critique de cinéma dans une émission de cinéma, aux côtés d'André Asseo. qui avait à l'époque la direction du magazine de cinéma, celui-là même qui continue sous un autre titre maintenant, mais on fait la même chose, c'est-à-dire qu'on exprime chaque semaine notre amour du cinéma sous forme d'entretiens et de critiques. Or, à l'époque, quand je suis arrivé, Bertrand Tavernier avait dans cette émission ciné-film une chronique de 5 minutes hebdomadaires, l'émission était hebdomadaire, donc chaque semaine. On retrouvait Bertrand Tavernier. Et ça a duré, je crois, trois ans. Donc, à ce moment-là, je connaissais bien entendu ses films. Mais je l'ai rencontré. Ce qui est toujours, évidemment, intéressant. Qui permet d'aller un peu au-delà. Et de découvrir aussi quelqu'un derrière le cinéaste. Donc, il y a eu une certaine proximité qui s'est établie à ce moment-là. Même si... à du tout dire que Bertrand Tabernier était un ami, et ce n'est pas du tout ce genre de relation qui s'est instaurée, mais j'avais énormément d'admiration, déjà pour le cinéaste. Il se trouve que... Je pense que l'Horloger de Saint-Paul a été pour des tas de raisons, y compris très intimes, que je ne développerai pas ici, mais que j'évoque un peu dans le livre quand même. Il se trouve que l'Horloger de Saint-Paul a été certainement pour moi un film important. Je l'ai découvert à un moment de sa sortie, j'étais encore adolescent, mais c'était un film très très important pour moi. Donc j'étais très heureux de rencontrer chaque semaine Bertrand Fabernier, on a beaucoup échangé à ce moment-là. L'émission s'est arrêtée, la chronique aussi. On ne s'est pas perdu de vue pour autant. Et on a continué à se côtoyer. Et il se trouve que le soir de sa mort, France Inter m'a demandé d'animer une émission spéciale de deux heures autour de cet événement bien malheureux qui nous rendait très tristes. J'ai fait cette émission de deux heures. pu mesurer, ce qu'on savait déjà, mais enfin, on a vraiment mesuré là, à la fois la réactivité et l'attention, l'affection même, que portaient beaucoup d'auditeurs de France Inter à Bertrand Tavernier. Et donc, on a eu vraiment des très très bons retours, comme on dit dans le jargon du métier, et on a senti que il appartenait à France Inter quelque part de... d'aller plus loin et d'accompagner un peu plus encore ce mouvement d'affection à l'égard de Bertrand Tabernier. Et c'est là qu'est née l'idée de faire un feuilleton d'été sur Bertrand Tabernier, neuf heures au total, de façon thématique, pour revisiter l'œuvre cinématographique de Bertrand. Et puis, ma volonté a été que cette émission, qui est toujours... magie des podcasts réécoutables. Désormais, cette émission est aussi une transcription éditée sous la forme d'un livre qui permettait notamment de transcrire l'intégralité de la quinzaine d'entretiens que j'avais pu avoir et qui ne pouvaient trouver entièrement leur place dans la série radio pour des raisons de pétissement de timing et de place. Donc, ça a donné cet objet à la fois radiophonique plein de sons, d'extraits de films, de témoignages, d'archives sonores de Bertrand Tavernier. Et puis ce livre bien illustré avec les extraits de dialogues reproduits, comme autant d'extraits de scénarios. Voilà, donc un bel ensemble, je crois, qui a permis de rendre hommage à ce cinéaste que nous aimons. Et on voit bien de toute façon que la fiction continue avec la parution. à peine un mois de ses mémoires hélas interrompues aux éditions Lumière Actes Sud, préfacées par Thierry Frémaux et postfacées par Sarah Tavernier, la veuve de Bertrand Tavernier. On voit bien que ce livre suscite beaucoup d'intérêt à juste titre, car c'est un très beau livre. On regrette juste, on pleure juste vraiment que ce soit interrompu puisque la mort a interrompu l'écriture, la mort de Bertrand Tavernier a interrompu l'écriture de ses mémoires hélas.
- Patrick Servel
Au niveau de France Inter, vous intervenez sous plusieurs formes, puisqu'il y a l'émission classique du samedi, et puis il y a vos petites chroniques où il y a des petits coups de griffe. Alors, jamais méchant, mais pas trop méchant, mais des fois, très rapidement, vous arrivez à nous descendre un film. Souvent, j'ai l'impression, c'est les films un peu qui se moquent de nous. C'est-à-dire qu'il y a... Il y a des grosses choses, ça arrive, et même parfois, je ne sais pas si vous avez cette impression, mais on se dit, mais comment ça a pu arriver jusqu'à un écran ? Comment personne n'a dit à un moment donné, mais ce n'est pas possible de nous montrer ça. Et quelqu'un qui va payer 12 euros et qui va une fois par an au cinéma, il ne mérite pas ça. Donc, comment vous envisagez votre rôle de prescripteur, de critique ? Comment vous voyez ce... Votre job, quoi.
- Laurent Delmas
Non, mais je partage tout à fait ce sentiment. C'est-à-dire que la raison d'être, en quelque sorte, de ce métier, c'est certainement de réagir à tous les sens du terme. Non pas dans la réaction réactionnaire, mais dans la réaction du jugement. Alors, Jean Doucher, magnifique... critique cinématographique disait que la critique c'était l'art d'aimer, mais on sait aussi que, comme disait l'autre, qui aime bien châtie bien, c'est-à-dire que c'est une question d'équilibre. On ne peut pas tout aimer et on ne peut pas tout détester, ça n'existe pas. Bon, la vie n'est pas comme ça et l'être humain n'est pas fait de ça. Et donc moi j'ai, en tous les cas, ce qui effectivement... très très bien dit, je ne fais que répéter ce que vous avez déjà dit, mon fil conducteur, très souvent, quand effectivement j'exprime, pour employer une litote, un manque d'adhésion au film, en fait c'est à partir du moment où j'ai le sentiment que le film me maltraite. C'est-à-dire... qu'il ne me respecte pas comme spectateur. Il se comporte en... Bon, je vais pas employer de mots vulgaires, mais il se comporte mal. Il se comporte mal à mon égard. Et ça, je n'aime pas ça. Je n'aime pas ça dans la vie. Donc je ne vois pas pourquoi j'aimerais ça au cinéma ou que je serais plus libéral face à un film. que je ne le suis face à quelqu'un, face à un livre, face à une pensée, etc. Donc, je n'aime pas ça. Et à partir de ce moment-là, effectivement, je rends le coup pour coup. Si je suis maltraité, je suis en droit de rendre le coup que j'estime qu'on m'a porté. Tout ça, étant entendu, se fait dans une optique parfaitement subjective et je ne prétends absolument pas avoir une sorte de vérité révélée. Frédéric Bonneau, patron de la cinématographie française, a une formule glissée, provocatrice, mais à laquelle je pense régulièrement, et il dit mais moi j'ai bon goût Oui, mais c'est un goût, donc ça veut dire que c'est une subjectivité à l'œuvre. Donc je pense aussi avoir bon goût, et derrière bon goût, on entend mon goût Mon métier est de l'exprimer, mais je dirais que l'essentiel, après, il y a toujours le problème de ce que l'on retient, l'essentiel pour moi, quand même, je préfère nettement faire état d'un enthousiasme, c'est-à-dire dire, ah, tel film m'a transporté ou passionné ou vraiment intéressé, etc. Je trouve que c'est quand même plus plaisant. Et à dire... et à entendre. Donc, j'essaye de le... Chaque fois, ce que je peux dire du bien et dans un grand enthousiasme d'un film, je le fais. Mais je sais, pour l'avoir toujours éprouvé et pour en être toujours d'ailleurs un peu étonné, que la parole négative dans l'esprit, l'écoute des auditeurs, quelle que soit leur bienveillance, la parole négative l'emporte. C'est-à-dire que si je dis du bien de deux films et du mal d'un film, on me parlera beaucoup plus facilement de la critique négative, alors que numériquement parlant, j'aurais plus dit de choses positives de plusieurs films. Je n'aurais descendu, pour reprendre votre expression, qu'un seul film, mais c'est de cela dont on me parlera. Bon, c'est comme ça. j'en étais un peu chagrin au début maintenant je fais avec et je fais avec en veillant toujours à rétablir les choses c'est à dire en se disant oui oui d'accord très bien effectivement j'ai dit du mal y compris vous le disiez des films labellisés France Inter parce que de ce point de vue là c'est la grande liberté que nous accorde France Inter et qui est un bien à chérir et je je Je suis absolument reconnaissant à Inter de se comporter ainsi. Donc, quand je dis du mal d'un film, y compris d'Inter, je veille aussi à rappeler à mon interlocuteur éventuellement que j'ai dit du bien, parfois beaucoup de bien, parfois beaucoup plus de bien en comparaison que je l'ai dit du mal, d'un autre film que j'ai dit du bien de tel ou tel film. Et je préfère globalement être prescripteur. pour que les salles soient pleines, plutôt qu'être prescripteurs pour qu'elles se vident. Voilà, je ne suis pas méchant à ce point-là. Donc, de ce point de vue-là, et je pense que la critique a un grand rôle à jouer, de ce point de vue-là, parce qu'on sait bien que les enquêtes le prouvent, que ce qui motive les gens pour aller au cinéma, ce n'est pas la critique, ce n'est pas les affiches. ce n'est pas les bandes-annonces. En tous les cas, c'est ça. Mais après, la première chose, c'est l'envie. Et ça, l'envie... C'est très difficile de la susciter, c'est très difficile de l'expliquer, c'est très difficile. Donc c'est quelque chose qui est de l'ordre, là aussi, de la subjectivité de chaque spectateur. Et vous aurez beaucoup, beaucoup, beaucoup de mal à aller contre cette envie. Et ce qui est intéressant, c'est de susciter, en revanche, une envie. Ça, c'est un petit pari à relever. Quand on tombe en admiration devant un film... allez, je ne suis pas coréen du Sud, plutôt, on ne sait jamais, mais j'ai bien l'abri d'un miracle. Quand on tombe en amour, en admiration d'un film coréen qui va faire une petite sortie, un petit nombre de salles dont le metteur en scène n'est absolument pas connu, il n'y a pas de casting, etc. Mais on a soi-même été transporté d'admiration, d'enthousiasme. Bon, si on arrive à faire passer cet enthousiasme et... à faire en sorte que des spectateurs, je ne parle pas de millions, mais il suffit au moins de milliers, à susciter l'envie d'aller voir ce film, bon, je suis récompensé. Là, j'aurais fait, comme vous disiez, mon job.
- Patrick Servel
On va arriver au terme de cet entretien. Puisque vous parliez d'être positif, avant votre émission de samedi, auriez-vous comme ça un ou deux films, films coup de cœur, justement, le film coup de cœur qui va bientôt sortir ou qui est sorti et dont vous auriez envie de nous donner l'envie, justement ?
- Laurent Delmas
C'est toujours difficile parce que j'ai... On voit les films longtemps en avance, dans un delta de plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Et donc, j'ai toujours un peu un décalage.
- Patrick Servel
Je vais vous poser la question. J'en ai vu deux que j'ai beaucoup aimé. C'est Black Dog. Black Dog. Et puis aussi Les Danés. Les Danés. Voilà. Donc, je pensais à ces films qui ne sont pas encore sortis.
- Laurent Delmas
Deux très beaux films. Exigeant qu'on ait pu voir à Cannes. je crois les deux cette année, très différents. Mais alors là, pour Black Dog déjà, on en revient à ce qu'on pouvait dire tout à l'heure sur le cinéma fenêtre ouverte sur le monde, c'est vraiment une réalité qu'on ne connaît pas et une sorte à la fois de fable sociale mais hyper réaliste, donc qui est très très très bien faite, avec une espèce d'aprôté et en même temps... des échappées un peu plus lumineuses. Enfin, vraiment, c'est très, très, très réussi. Et puis, le film de Roberto Minervi, effectivement, qui a aussi une grande exigence esthétique, cinématographique. Parfois, on sort de films en se disant qu'il n'y a pas de cinéma. Qu'est-ce que ça veut dire par là ? Ça veut dire que ce n'est pas pensé en cinéma. C'est juste... on a sorti une caméra, on a filmé. Mais ça ne suffit pas. Enfin, ça ne suffit pas. Ça ne suffit pas à nourrir, à nous nourrir, à me nourrir en tous les cas. Donc là, on se dit, oui, il y a vraiment du cinéma. C'est extrêmement plaisant. Et alors, j'ajouterais, dans un registre peut-être plus léger que les deux films précédents, qui sont vraiment des films extrêmement ambitieux et dont l'ambition est justifiée. Mais j'ai été moi très sous le charme, et je le suis encore, d'un film qui va bientôt sortir, qui est un premier film français d'une jeune réalisatrice qui s'appelle Louise Courvoisier. C'est Vindieu. Vindieu, qu'on a vu, qu'on a découvert à Cannes, qui a d'ailleurs obtenu le prix de la jeunesse au sein de la compétition parallèle à un certain regard, qui est donc un premier film qui se passe dans le Jura. Vindieu, c'est un juron... assez partagé. Et c'est une petite merveille parce que il raconte, c'est une fiction, mais c'est une belle fiction documentée sur la fabrication d'un fromage qui est cher à mon cœur, que nous aimons, qui est le comté, mais avec beaucoup de malice, avec beaucoup d'intérêt sur les personnages. C'est précisément incarné par des acteurs non professionnels qui ont fait l'objet d'un long casting sur place et qui sont tous, tous, tous, vraiment filles et garçons, ce sont des grands ados, des jeunes hommes et jeunes filles, jeunes femmes, et tous sont vraiment remarquables. avec une chose qu'on n'entend pas toujours dans le cinéma français, qui est l'accent. Ils ont tous l'accent, et c'est un accent à couper au couteau du comté, mais ça fait plaisir, parce que c'est la réalité. Ils parlent comme ça, et il n'y a pas de raison de tout unifier dans notre République, qui est unie et indivisible, mais qui a des patois, surtout des accents, et ça, je trouve ça vraiment très très plaisant. Et je trouve que cette jeune réalisatrice, Louise Courvoisier, il faut redire son nom, réussit à faire un portrait très beau, très vibrant, plein de liberté aussi. C'est un film qui n'est pas un feel-good movie avec une volonté absolue d'être optimiste. Ce n'est pas ça, on ne dira pas ce qui se passe. Mais je crois qu'il y a un côté solaire dans le film qui, moi, m'a beaucoup plu. Je pense que ça plaira et je pense qu'on entendra parler de Louise Courvoisier dans les années à venir.
- Patrick Servel
Il me reste à vous remercier, Laurent Delmas, d'avoir accordé à Movies cet entretien. Je vous souhaite une bonne fin de festival.
- Laurent Delmas
C'est moi qui vous remercie. Merci infiniment de cet entretien. Le festival se terminera aussi bien qu'il a commencé, donc tout va bien.