Speaker #0L'odeur de cèdre tient le monde en place. Votre silhouette, découpée dans la nuit des alpiles, demeure au seuil une seconde de trop, celle qui fait basculer la tenue en rituel et l'exercice en offrande. Mes doigts, précis comme une encre, frôlent un point discret sous votre oreille, un cercle infime. Je vous entends avant de vous toucher. Premier vertige. Je vous écris d'un cube de bois posé comme une certitude au fond du jardin. J'y ai construit ma patience. J'y ai géométrisé mes muscles, rangé mes hésitations avec des nœuds bien faits, révisé des séries qui ressemblent à des rosaires d'énergie tenues. Ce soir pourtant, rien n'obéit à la nomenclature. L'algèbre de mes gestes se laisse contaminer par une fièvre douce. La nuit s'est appuyée contre les vitres coulissantes comme une bête sans bruit. Les grillons persistent, obstinés. La lampe basse invente une aube intérieure. Je suis en blanc, vêtu de l'austérité volontaire qui a d'ordinaire raison de mes tourbillons. Les pieds nus sur les tatamis, j'écoute la paille tressée me répondre. Tout est réglé. Sauf le cœur. C'est à vous que je parle, à vous que j'écris, à vous que j'offre la scène et son exactitude. Vous n'êtes pas là, et vous l'êtes malgré tout, parce que votre absence a le poids d'un corps connu. Je vous imagine dans l'encadrement, fidèle au protocole que nous n'avons pas encore énoncé et que nous reconnaîtrons aussitôt. Vous ne demandez pas la permission. Vous attendez mon signe, cette inclinaison infime de la tête qui change la géométrie de l'air. Alors vous glissez à l'intérieur, respectueux de la règle du sol, économe de bruit, et la pièce s'agrandit pour vous accueillir. Il ne manque rien, ni l'odeur boisée ambrée que je sais par cœur, ni le fil de chaleur qui descend le long de ma nuque, lorsque votre regard sans un mot, pointe quelque part entre mon souffle et mon centre. Vous n'êtes ni adversaire ni sauveur. Vous êtes l'exact partenaire, celui qui sait que l'emprise n'est belle que quand elle consent et que la courbe du temps se plie aux doigts qui la dessinent. Je pourrais faire mine de vous instruire, dérouler des termes venus d'ailleurs, prononcer « Kyusho » comme on dévoile un talisman, Expliquez que l'art des points n'est pas un art de la force mais de la lecture. Je pourrais. Je choisis plutôt la liturgie simple. Ma main lève, s'arrête à un cheveu de votre peau et l'air déjà comprend. Je vous propose une autre cartographie. Nous baptiserons ces endroits-là non plus pour ce qu'ils éteignent, mais pour ce qu'ils allument. Attention. Abandon. Encrage. Trois pierres sur lesquelles on franchit une rivière sans chute, ou avec, mais volontaire. Vous êtes entré. La porte a glissé, et le monde s'est refermé sur le carré pâle des nattes. Le miroir sur le mur nous regarde comme on regarde une origine, sans commentaire. Je m'approche jusqu'à ce que votre chaleur prenne sur ma peau comme un feu discret. Mon pouce, léger. Trouve le creux proche de l'oreille, ce lieu où le calme bat plus fort quand on le frôle. Je ne presse pas. Je dis oui avec un cercle. Vous fermez les yeux et la seconde s'allonge, apprivoisée. Premier point, l'attention. Tout à coup, il n'y a plus que là. L'univers se réduit à ce minuscule passage où l'on consent à se rendre présent. Dans le miroir, Nous devenons deux signes qui se répondent. Je m'en amuse, je m'en enivre un peu. Vous êtes plus grand, je suis plus blanche sous la toile épaisse. Je passe derrière vous, à la faveur de ma propre ombre. Mes mains empruntent des chemins appris, remontent des lignes familières, s'arrêtent à la pliure d'un pli qui plie tout le bras. Là, une pression sage suffit à faire tomber les armes invisibles que l'on garde parfois même dans l'amour. C'est un geste ancien. issu des écoles où l'on immobilise sans blesser. Ici, il a d'autres vertus, celles des épées qu'on dépose par terre. Abandon. Les épaules se baissent, la nuque cède, l'orgueil pose son casque. Je vous sens venir plus près, pas par conquête, par délivrance. Je vous fais face au miroir parce que ce soir, je veux que vous voyez, pas moi tant que vous verrez. Pas vous tant que je verrai, mais ce troisième visage composé de nos silhouettes. Mon plat de main trouve le bas du dos, à l'endroit où l'on se rappelle que le poids a besoin de sa terre. Encrage. Je dis ça avec la peau, sans le dire. Je vous plaque davantage contre mon axe et cet ajustement millimétrique entraîne tout le reste. La respiration se cale, le rythme trouve sa mesure. commune, nos fronts auraient presque envie de se toucher dans le reflet tant nos regards se tiennent. C'est simple comme un pas l'un vers l'autre. Et pourtant je sais que nous changeons de rive. Il y a, posé entre nous et la nuit, un vêtement de trop. Je dénoue sans cérémonie, non pas pour me montrer, mais pour cesser de me cacher à ce dont je me sais faite. La toile se rend, une corde lâche, tout ce qui structurait jusque-là devient drapeau blanc au pied d'un mât intérieur. Je me tiens au centre du tatami, bras le long du corps, les pieds enracinés, et je vous dis avec la voix que j'ai quand j'enseigne. À vous. Trouvez les points. Ce n'est pas un défi. C'est une confiance. Vous venez. Vous savez déjà. Vos paumes reconnaissent, non par habitude, mais parce qu'elles écoutent. Là où l'épaule retient, vous attendez. Là où la nuque appelle, vous enrobez. Là où le souffle hésite, vous lui prêtez le vôtre. Nous n'avons plus l'air de faire quelque chose. Nous sommes faits par ce qui se joue, comme si le dojo, depuis des années, nous avait patiemment conduit là, à ce moment où le combat et la danse cessent de s'exclure et trouvent un même verbe. Nous glissons au sol comme on revient à un idiome natal. Une main cherche l'autre, un genou répond, une torsion propose et l'autre accepte. Je ne sais plus ce qui, de la chaleur des tatamis ou de la vôtre, me réveille si profondément. Je sais seulement que chaque fois que votre souffle vient sur ma tempe, quelque chose en moi s'ouvre qui n'obéit pas à la grammaire. Les muscles se souviennent, la mémoire d'une ancienne manière d'être au monde, verticale et claire, devient circulation horizontale, ample comme une houle. Ce qui m'émeut le plus, peut-être, c'est le sérieux joyeux que nous gardons. Vos gestes ont une précision tendre, les miens une ardeur qui ne cherche pas la victoire mais l'accord. Lorsque je m'agenouille, vous ne profitez pas. Vous recevez. Lorsque je me relève, vous ne imposez pas, vous offrez l'appui. Nous nous inventons des formes qui ignorent les catalogues. Mais je leur donnerai des noms si j'osais. La conque, la traverse, le pont, la serre ouverte, autant de figures qui rendent au souffle sa musique. Par moments, nous nous asseyons face à face, genoux ancrés, dos longs, et nos mains... Posé quelque part entre ciel et nombril, berce le balancier invisible qui nous gouverne. Nos fronts se cherchent presque, puis renoncent, par pudeur ou par goût de la distance tenue. On dirait un rite venu de loin, et pourtant il naît de nous seuls. Je parle à voix si basse qu'on ne sait plus si je murmure en dehors ou dedans. Je vous enseigne la suite des points de vertige comme on confie à quelqu'un sa carte des étoiles. Il en est un aux poignets, discret comme un secret d'enfant. Posez-la, ma pulpe y trouve un fil d'eau qui remonte. Il en est un entre l'angle de la mâchoire et la mémoire. Je le frôle du souffle. Et vous oubliez comment vous appelez les jours d'après. Il en est un, plus bas, plus vaste, où je ne mets pas mon doigt, mais mon silence. Et c'est ce silence-là que vous suivez, les yeux devenus phosphorescents. Parfois je dis « ici » , sans toucher. Et je vois votre peau réagir de loin, comme si les fibres acceptaient l'hypothèse de ma main. Le dojo est plein de ces « oui » minuscules qu'on n'entend pas de l'extérieur. Je ris, deux fois, à cause d'une maladresse infime quand votre nez cherche une épaule qui n'est plus où il croyait. Cela fait du bien à la solennité. Vous riez aussi sans vous moquer, parce que cette joie sauve le cérémonial de l'orgueil. Puis tout redevient sérieux d'un sérieux non pas fermé, mais offert. Le miroir parfois nous surprend. Nous y surprenons la beauté sans la réclamer. Je me vois plus lente, vous plus claire, et je comprends que l'école de mes années, avec ses déplacements réglés, ses axes tenus, n'avait préparé à cela que pour que j'y consente. La perte du plan, l'invention du relief, La topographie d'un pays où l'on se guide à l'odeur. Je vous prends la main, je la place sur mon sternum, puis sur mon dos, plus bas, comme on indique les gonds d'une porte. Je me donne une légère impulsion. Nous roulons d'un quart, puis d'un autre, sans jamais heurter quoi que ce soit, surpris par la docilité du sol. Votre menton trouve le creux de mon épaule. Ma joue glisse sur votre clavicule. C'est à peine s'il s'agit de caresses, c'est de l'ordre d'un accordage. Nous serions des instruments posés contre un même coffre de résonance. Les mesures changent sans qu'on commande. On passe du trois temps à une pulsation plus libre, puis au silence, puis à un motif si simple que le cœur, heureux, s'y suspend comme à un fil. tendu en travers d'un ravin. Il y a des instants où j'ai envie de vous donner des ordres, parce que ma langue a connu ce pouvoir-là dans d'autres salles. Je me retiens, ou plutôt, je convertis. Je vous demande, au lieu de vous commander, plus près, dis-je, moins vite. Attends. Là. Vous obéissez comme on répond à un mot de passe qu'on a choisi en commun. D'autres fois, c'est vous qui proposez, et je me soumets avec cette légèreté nouvelle que donne la confiance, vous posant une main sur mon épine pour m'inviter à reculer du nombre, vous marquant au creux du cou une boussole orientée vers le sud, vos doigts lisant en braille des phrases entières sur mon flanc. Nous devenons ensemble l'algorithme qu'on détourne pour lui faire produire non pas une chute, mais un lever. Je me surprends à parler à mon propre corps comme à une bête restée fidèle. Regarde, dis-je, c'est possible. Tu peux ne pas tout tenir, tu peux céder, tu peux te taire, et pourtant tu maîtrises mieux encore. Une vague passe, non par le bas ni par le haut, par ce qui n'a pas de nom, et je vous remercie au passage d'être là, de faire écran au monde sans me couvrir. d'ouvrir un œil sur ma fuite pour mieux la garder. Cela tient si peu de choses. Le grain d'une toile, le fil d'un parfum, la densité d'un soir sans vent, un « oui » prononcé de biais. Des fragments me reviennent, par bribes, de la journée qui va s'éteindre avec nous. Mes mains sur un clavier, la précision d'une démonstration, la logique d'un grave dont les bords s'alignent bien. Tout cela me semble à la fois étranger et parenté. J'ai envie de rire de la façon dont on vit verticalement, puis de s'émouvoir de la façon dont on meurt un peu, horizontalement, pour renaître ensuite aligné autrement. C'est peut-être cela, le protocole des points de vertige, la promesse qu'en épuisant chaque petit point disposé dans la chair et la mémoire, on accède à un centre qui n'en est plus. pas un, mais un passage. Le monde alentour se fait encore plus discret, comme s'il respectait une fragilité qu'il reconnaît. Je garde à la bouche le goût du cèdre. Je garde aux mains le souvenir des coutures du gis. Votre peau, je la nomme autrement. Non pas surface, mais phrase. Je comprends enfin pourquoi les maîtres, quand ils posent les mains sur l'épaule d'un élève, se taisent. La parole, à certains moments, S'entend davantage dans les replis du dos. Ce soir, je suis à la fois maîtresse et débutante. Je me connais et je me surprends. Votre manière de me tenir au bord sans me pousser me bouleverse. Vous savez les bords. Je sais les lisières. Nous faisons un pays avec nos extrémités rapprochées. La lampe a baissé sans que j'y pense. La nuit a gagné jusqu'au seuil du miroir. qui maintenant ne renvoie plus qu'une aquarelle. Nos ombres y passent comme des oiseaux lents. J'aime ce que cela invente. L'indistinction, la gentillesse des contours, le pardon aux angles. Si une fenêtre s'ouvrait, on verrait la voie lactée penchée au-dessus du dojo comme une cascade silencieuse. Je ne lui demande rien. Je n'ai besoin d'aucun vœu. Tout est vœu ici. Il reste un point. « Celui que je ne montre pas, que je n'énonce pas, que je garde d'habitude pour l'heure où les mots déposent les armes. Nous le savons tous les deux. Il ne ressemble pas aux autres. Il n'est pas dans le cou, ni au poignet, ni au bas du dos. Il est répandu et précis. Il n'obéit pas, mais il répond. Il transforme le sérieux en feu clair. C'est un seuil, le vrai. » Nous l'approchons avec l'application de ceux qui ont lu la carte et qui, pourtant, décident de lever les yeux du papier pour mieux voir la montagne. Vous êtes là, à portée de ma voix, à portée de mes mains. Je suis là, dans mon lieu, prête à vous laisser y écrire votre nom avec la plus fine des encres. Je dirais oui, encore, d'une manière qui ne se raconte pas ici. Alors je m'arrête. À un souffle de ce qui brûle, je suspends le geste. J'entends le battement de votre gorge. Je vois la lueur aux commissures de vos paupières. Je sens cette gravité nouvelle tirer doucement vers ce point dont nous parlons depuis le premier cercle dessiné sous l'oreille. Les tatamis, sous nous, ont retenu nos tournants et nos hésitations. La lampe a fait une auréole autour du centre. Nous sommes au bord. Ce n'est pas la falaise. C'est un pont. Il suffit d'un pas. Vous le ferez. Je le ferai. À l'instant où la consigne se dissout, laisse passer. Le miroir, dans un dernier sursaut de netteté, capte nos mains qui se cherchent comme si elles ne s'étaient jamais quittées. Je ferme les yeux. Je souris. La scène qui vient sera dite ailleurs. À voix tenue, à voix pleine. Si vous avez envie, si vous avez faim des noms et des gestes que je n'écris pas ici, si vous souhaitez entendre la lettre telle qu'elle a été vraiment écrite et respirée, rejoignez-moi de l'autre côté du seuil. Sur motsdeminuit.com, je lis la version intégrale, réservée aux adultes, celles qui ne floutent pas le miroir, qui osent dire les points et leur lumière. qui empruntent à la langue ces angles vifs pour mieux les adoucir ensuite. Là-bas, nous ne sommes plus dans le salon. Là-bas, le protocole se déplie jusqu'au dernier vertige. Je vous y attends.