- Speaker #0
Or, un podcast fictionnel de Marie-Avril, Philippe Blasban et Anne Fournier. Épisode 1
- Speaker #1
Cette affaire pour moi ça a commencé le 3 décembre 2023 à 14h27 à la maison des moineaux rue de l'Esco 28. Je m'appelle Nord, on m'appelle Nord. De mes 4 ans à mes 18 ans j'ai été placé au Camélia, rue des Camélias 11B à Rensart. Dans ce home il y avait Emile. Emile ne savait pas dire Eleonore alors il disait Nord. Et puis c'est resté tout le monde, ma belle-noire. Ça fait 8 ans que je vis dans la rue, 8 ans et 4 mois.
- Speaker #2
Ça fait mal, mais si je ne nettoie pas tout ça, ton oeil, tu peux lui dire bye bye. Tu mets bien 3 gouttes, 3 fois par jour ?
- Speaker #1
Ouais, ouais. J'avais honte de lui raconter des craques. Mais quand même, Jocelyne, l'infirmière, elle le sait bien. Soigner à la rue c'est dur, calme, sec, propre, il faut y penser. En fait ça faisait une semaine que j'avais pas changé de pansement. Mon ordonnance en fait je l'avais gardée pour Mireille. Mireille la Vendéenne, pour son oreille. Elle a tendance à faire des otites pour un oui ou pour un non. Et pour elle, voir un docteur ou une infirmière, c'est pas évident. Et ben alors j'ai acheté les gouttes et je les ai données à Mireille. Je me suis dit, si ça va bien dans un oeil, ça va bien dans une oreille.
- Speaker #2
Maintenant je fais le pansement, je vais te revoir demain, et cette fois-ci, tu me promets... Sortez tout de suite !
- Speaker #1
A ce moment-là, moi j'ai encore la vue brouillée, et l'infirmière, elle fait barrière avec son corps. A qui elle parle, je me demande. C'est trois personnes. Les deux individus en uniforme, je les reconnais. Police communale de Saint-Jos. La jeune femme en civil qui les suit. J'ai jamais vu. Fin vingtaine, jean, chemisier, veste, classique, moccasin parfaitement serré, chaussures anglaises, cousues humaines, sûrement une PG, crimineau.
- Speaker #2
Tu es Marianne Lebrun ?
- Speaker #1
Elle me tutoie direct, elle veut m'impressionner. Marianne Lebrun, elle a dit. C'est le nom que je donne en rue. Au moins, elle sait pas qui je suis. Pas de panique.
- Speaker #2
Pour la dernière fois, vous sortez. Maintenant, c'est en ordre.
- Speaker #1
Le plus jeune des deux flics en uniforme fait un signe résigné à la PJ. Elle hoche la tête avec un petit sourire. Les trois flics sortent.
- Speaker #2
Tu sais qu'ils t'attendent dans le couloir ? Je sais.
- Speaker #1
En effet, dix minutes plus tard, je sors du local de l'infirmière et je tombe sur les deux flics communaux mornes et la PJ, qui décroise ses bras, fait un pas vers moi.
- Speaker #2
Tu es bien Marianne Lebrun ? Vous venez m'arrêter ? Je suis l'OPJ Vinny Lydia, de l'APJ. Non, t'es pas en état d'arrestation. J'ai juste quelques questions pour toi.
- Speaker #1
Huit ans que je suis sortie de prison. Huit ans que j'esquive la police. Et là, c'est foutu.
- Speaker #2
Tu connais un Massoud Koufi ?
- Speaker #1
Massoud ? Quoi, Massoud ? Ils ont attrapé Massoud ? Non, on mobilise pas l'APJ pour arrêter un sans-papier. Soudain, j'ai compris. Et je me suis dit, mon Dieu, mon Dieu, il est mort. Voilà pourquoi cette PJ, elle est ici. Elle enquête sur un décès suspect. Je vacille, je me retiens au mur. J'ai besoin d'une clope. Non, d'abord d'une carapuce. Je dois... Je dois boire. Boire quoi ? De la bière.
- Speaker #2
T'as de la bière sur toi ?
- Speaker #1
Non, on peut en acheter.
- Speaker #2
Tu boiras après.
- Speaker #1
Massoud, quand on lui a refusé le statut de réfugié, il a préféré la rue au centre fermé. Au moins... Il était libre. Et puis ça a été la dégringolade.
- Speaker #2
Tu le connaissais bien, ce Massoud Koufi ? Tu sais où il logeait ?
- Speaker #1
Les migrants, ils vont, ils viennent. Bon, je dois voir.
- Speaker #2
Tu le voyais souvent ? Où est-ce que tu le rencontrais ? Quel genre de personne c'était, Massoud Koufi ?
- Speaker #1
J'avais vraiment besoin de cette carapile. Avant que les mains se mettent à trembler et puis que tout mon corps se mette à trembler.
- Speaker #2
Réveille-toi ! Qu'est-ce que tu faisais hier à 7h30 ?
- Speaker #1
Du matin ?
- Speaker #2
Du matin.
- Speaker #1
J'ai besoin d'une bière là.
- Speaker #2
Tu vas m'accompagner au bureau, on va parler un peu tranquillement. En passant, on prendra une bière, ok ?
- Speaker #1
Elle le sait bien que si j'ai pas ma bière dans l'heure, ça va pas aller. Alors je lui demande en faisant semblant de pas connaître un mot là. Vous avez un... vous avez... allez... vous avez un mandat d'arrêt ?
- Speaker #2
On t'arrête pas. Je voudrais simplement discuter avec toi. Au calme.
- Speaker #1
Au calme ? Elle veut dire la PG rue Royale. Je peux pas... Je ne peux pas aller là. Surtout pas là. À la PJ, on va me reconnaître, c'est sûr. Elle n'a pas d'endat. Elle ne peut pas. Je peux sortir sans qu'elle m'arrête. Je peux me planquer quelques jours dans le garage de Massoud. Puisqu'ils ne savent pas où lui dormir. Mais avant, j'ai besoin de... J'ai vraiment besoin d'une... Mais Massoud, qu'est-ce qui est arrivé à Massoud ? Comment je vais savoir ce qui lui est arrivé à Massoud ? Je dois savoir. Je veux savoir. Alors je me dis, va falloir y aller nord, va falloir aller à la PJ. On va d'abord chercher ma bière. Je m'appelle Noor, Collard et Léonore, né à Charleroi, maternité Notre-Dame. Je suis une enfant du juge, enfin j'étais, placée à 4 ans au service d'accueil et d'aide éducative les Camélias, par le SPJ. On dit service de protection de la jeunesse maintenant. Ils sont venus me chercher, c'était l'hiver, il faisait froid, il faisait noir, j'étais en pyjama et en pantoufles. J'ai jamais revu ma mère. Trois fois j'ai été mise à l'adoption. Trois fois on m'a ramenée au home. Adoptée à 4 ans et demi par les deux pierreux à Beauvechin, à 5 ans par les ventes filiettes à Recoigne, et à presque 6 ans par les quelques-uns à L'Overval. A chaque fois on me ramenait. Une fois parce que je souriais pas assez, une fois parce que j'étais une ingrate, La troisième fois parce que je supportais pas les bottines orthopédiques. Et après six ans c'est foutu. Plus personne t'adopte après six ans. Alors on est resté, Emile et moi. Emile. Emile, parfois on le retrouvait devant la porte d'entrée avec sa petite valise. Il voulait rentrer chez lui. On lui demandait c'est où chez toi ? Il répondait pas. Après mes secondaires, mes profs voulaient que j'aille à l'UNIF. J'avais pas l'argent. Alors je suis rentré à l'armée, j'ai fait 4 ans dans le support et administration, dont 2 ans en casque bleu en ex-Yougoslavie. Puis je suis rentré à la police, puis à l'école de police. Même pas 5 ans plus tard, je passais les examens pour rentrer à la PJ, j'ai cartonné. C'est à la PJ que j'ai rencontré Lionel, mon mari, enfin maintenant mon ex-mari. On s'est mariés le 15 octobre 2008. J'ai fait deux fausses couches. Au moment où on s'était dit qu'on abandonnait, je me suis retrouvée enceinte. Et le 14 mai 2013, à 21h40, Zoé est née. Et puis, la catastrophe, le procès, la prison, la culpabilité, la honte. Je marche derrière l'OPG Vigny, on traverse le hall d'entrée, au rez-de-chaussée de l'APJ. Ça fait plus de 8 ans que j'ai réussi à éviter tout contact avec la police. Et là, paf, l'APJ. Ne pas paniquer, une carapile, ça m'aurait vraiment aidé à pas trembler. Mais Vigny tient la canette dans sa main. Elle va pas me la donner maintenant. Elle veut me faire parler. Machinalement, je veux me diriger vers les ascenseurs, au fou. fond à gauche, mais sur les portes de l'ascenseur, ils ont collé une feuille imprimée. Je suis trop crevée pour la lire. Ça fait longtemps qu'il me faudrait des lunettes.
- Speaker #2
Les ascenseurs sont en panne depuis cinq semaines. On va prendre les escaliers, ça nous fera du sport.
- Speaker #1
Trois étages. Des grosses gouttes de sueur coulent dans mon dos, sous mes quatre couches de vêtements. Et mon gros sac, ça me tire sur l'épaule. Devant moi, l'OPJ Vinny. Démarche verticale et assurée, port de tête impeccable, mon œil lorgne la carapils bien fraîche dans la main de Vinnie. Soudain je me demande où ils sont les deux, les communaux de Saint-Jos, où ils ont disparu ? Qu'ils étaient encore avec nous dans la voiture ? On entre dans les bureaux de la PG. Je marche derrière l'OPG Vinnie. Elle traverse le grand bureau central de la PJ. Ceux qui vivent dans la rue, on les regarde pas. C'est des fantômes, il leur suffit de croiser les regards. Moi, je fais le fantôme, je quitte pas le sol des yeux. Parfois dans mon champ de vision, des souliers de flics. Vieille pompe de ville, qui aurait besoin d'être tirée. Moi, cassin, homme, basket bon marché, Rangers, bottines en cuir. Une paire de splashes. Je me dis, fais comme d'habitude, Nord. Ne relève pas la tête, continue à marcher et regarde le sol. Tu es un fantôme.
- Speaker #2
Tu laisses ton sac à l'extérieur ? Non, je le garde avec moi. T'es sûr ? Personne ici va te le voler. Je prends mon sac avec moi.
- Speaker #1
Règle numéro 1 de la rue, ne jamais laisser ses affaires sans surveillance.
- Speaker #2
Bon, après vous.
- Speaker #1
Elle me fait entrer dans la petite salle de réunion C5, la salle où il y a 15 ans j'ai réussi à faire parler le comptable dans l'affaire Oti.
- Speaker #2
Assieds-toi, on va commencer par un café, ça va te réveiller un peu. Tu nous apportes deux cafés et deux verres d'eau s'il te plaît. Donc tu savais pas où tu étais hier à 7h30 ? Non. T'as envie de ta bière et moi j'ai pas mal de dossiers en retard. Selon la loi Salduz, tu as le droit de demander à un avocat.
- Speaker #1
Je la connaissais, sa loi Salduz. Tout le truc, c'est de mentionner cette loi, puis de s'arranger pour que le prévenu justement ne l'utilise pas.
- Speaker #2
J'ai pas besoin d'avocat. Parfait. Tu signes là, en bas, pour signaler ton refus.
- Speaker #1
Évidemment, j'ai signé par mon vrai nom, Collard. Sinon, ça aurait été un flou. Mais j'ai signé le plus brouillon et illisible possible. De toute façon, l'OPG vit ni. Elle regarde pas la signature, elle range la feuille dans un dossier. Tant mieux.
- Speaker #2
Tu couches avec Massoud Koufi, n'est-ce pas ?
- Speaker #1
Je me dis, hein ? Avec quoi elle vient là ? Pourquoi elle me demande ça ? C'est une fausse piste.
- Speaker #2
Tu es sa protectrice, en échange de rapports sexuels. C'est comme ça que ça marche, non, à la rue ?
- Speaker #1
Je suis pas sa protectrice.
- Speaker #2
T'as cassé la gueule à un dealer pour Massoud, il paraît.
- Speaker #1
J'ai jamais cassé la gueule de qui que ce soit. J'ai de l'arthrite.
- Speaker #2
De l'arthrite ?
- Speaker #1
Ouais, je mesure 1m58. Qu'est-ce que tu crois ? J'ai juste menacé un dealer et puis je l'ai un peu... Redoyer avec un sac d'oignon. Celui de 1 kg, pas 2,5 kg. Je me suis alors rendu compte qu'il fallait que je lui donne un peu d'infos, pour qu'elle m'en donne aussi des infos. J'allais devoir lui raconter les... comment dire, des trucs.
- Speaker #2
Tu défendais Massoud et tu couchais avec. Non, il était mineur, il avait pas 15 ans. J'ai pas de temps à perdre avec tes salades, alors c'est...
- Speaker #1
Mais vous savez comment c'est ? Les afghans vieillissent vite et les ménas vieillissent vite.
- Speaker #2
Comment tu sais qu'il était ménin ?
- Speaker #1
Il était mineur, il était étranger, il n'avait pas ses parents, il était ménat. Massoud d'abord, il a été réfugié en Iran. Et il a été parqué avec sa famille dans un camp. Et puis les autorités islamistes lui ont donné l'ordre d'aller combattre en Syrie. Et il paraît que les afghans en Syrie, c'est de la chair à canon. Alors la mère de Massoud lui a donné toutes ses économies, il s'est enfui. Il a passé 12 heures dans le coffre d'une voiture. Il est arrivé en Turquie, il a continué vers la Bulgarie et puis l'Italie et il a fini en Belgique, dans un très mauvais état. A ce moment-là, on frappe à la porte et on entre avec les cafés. Et moi j'ai juste le temps de cacher mon visage avec ma main. Mais je reconnais tout de suite la voix rougue de gros fumeurs, Rudy Schmitt.
- Speaker #3
L'idiot.
- Speaker #2
Où ça ?
- Speaker #3
C'est le 4.
- Speaker #1
Schmitt ressort tout de suite. Vinnie maugrée, elle comprend pas bien ce qu'on lui veut, mais elle sort aussi. Tout de suite, je me dis, la carapice. Et puis je me rends compte que je la tiens déjà, la canette. Je la tiens déjà en main, je l'ai déjà ouverte, j'en ai déjà bu la moitié, sans même m'en rendre compte. Je termine la canette, d'un coup, je la dépose sur la table, et j'attends. Je la connais leur stratégie. Laissez le témoin mariner. J'poirote, j'poirote, j'poirote. Paupières lourdes, comment ça m'assoupire. Je suis réveillé en sursaut. La porte s'ouvre, je crois que c'est l'OPJ, que c'est elle qui revient, mais non. Un pas lourd, un homme. Je saute derrière la chaise, j'agrippe le dossier pour me défendre, je m'arrête. Cet homme, je connais son odeur par cœur.
- Speaker #4
Je croyais que t'étais morte. J'aurais préféré que tu sors d'ordre.
- Speaker #1
Et il ressort. Ça fait huit ans que je ne l'ai pas vu de si près. Il a pris un sacré coup de vieux. Et lui, qu'est-ce qu'il doit penser de moi ? Moi, il y a eu la prison, puis la rue, et j'ai mes locs, et j'ai mon pansement sur l'œil, mal partout. Je prends appui sur la table pour me relever. Je me dis que je vais essayer la méditation. Pour fréquenter le centre Les Moineaux. Il faut suivre un cours de méditation tous les premiers et troisième jeudi du mois à 10h15. J'essaye de ralentir ma respiration, de fermer les yeux, de penser à rien. Tout ce que j'arrive à faire, c'est fermer les yeux. Soudain, j'ai honte. Et si racontais tout à notre fille, elle va savoir ce que je suis devenue. Coutu, Depuis que je suis sortie de prison, chaque jour j'essaye de voir ma fille. Je me déguise, souvent en homme, parfois avec un chapeau, une casquette ou des lunettes. A 15h30, je me poste à quelques heures. Quelques dizaines de mètres de son école, 117 rue de la Limite. Si c'est Lionel qui vient la chercher, ben aussitôt je pars. C'est un flic. Mais très souvent c'est Martine qui vient chercher Zoé. Martine Trémois, la mère de Lionel, la grand-mère de Zoé. Alors là je reste en planque. Je remarque les moindres détails chez Zoé. Quand elle a un nouveau vêtement, un nouveau cartable, ses changements de coiffure, Lionel est pas très doué pour les tresses. Alors je me dis qu'il a peut-être pas refait sa vie. Je reste planté là aussi longtemps que possible. Parfois je tente une approche pour glaner quelques infos. Le 26 février de l'année dernière, Zoé est sortie en pleurant. Je voulais la prendre dans mes bras. J'avançais, j'avançais. J'étais vraiment proche. Martine est arrivée. Je suis reparti, le cœur en vrac. C'est pour ça que j'ai pas quitté la ville. Ça aurait été plus pratique de dire. disparaître dans une autre ville, un autre pays. Mais je voulais voir ma fille grandir. Ça me garde envie de la voir. Maintenant que son père sait que je suis là, il va se méfier. Je suis grillé. Je décide de m'enfuir. Le plan ? Traverser mine de rien les locaux de la PJ. Et si quelqu'un m'arrête ? Je n'ai pas été officiellement mis en examen. Je pars quand je veux. Alors je me lève. Je fais quelques pas vers la porte. Plein de gens derrière la porte. Deux femmes entrent dans la salle de réunion C5. Julie de Smet, derrière elle l'OPG Vigny. Il y a huit ans, quand j'étais flic, la juge d'instruction Julie de Smet et moi, on travaillait souvent ensemble. On était amis. L'OPG Vigny, là, elle est furax. Julie de Smet, par contre... Elle me sourit. Elle a toujours son air de madone de primitif flamand. Derrière ces deux femmes, dans l'encadrure de la porte, plein de gens de la PJ qui me regardent, très curieux. Certains que je reconnais, d'autres non. Et la juge d'instruction de Smet leur ferme brutalement la porte ouverte.
- Speaker #5
Allez, allez, on y va aux autres ! Non, ça fait longtemps. Ouais, ben longtemps. On se fait la bise ?
- Speaker #1
Pas quoi répondre, je suis très étonné.
- Speaker #5
Tu peux t'asseoir si tu veux. Moi en tout cas je m'assieds.
- Speaker #1
J'hésite, et puis je m'assieds aussi. L'inspectrice Vinnie, elle, elle reste debout. Les bras croisés, toujours super furax. Elle me regarde toujours avec son air de madone. Évidemment je me méfie. Avec cet air, elle a réussi à faire avouer des prévenus, des durs à cuire, des brutes. C'est très bien. Très dangereux son air de madone comme ça.
- Speaker #5
Il y a toujours un moment dans la journée où je pense à toi.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #5
En fait, je suis sous le choc. On m'a annoncé qu'il y a un témoin potentiel, une SDF, puis on m'a dit, c'est Nord, cette SDF. D'abord, je n'y ai pas cru.
- Speaker #1
C'est bien moi.
- Speaker #5
Mais c'est bien toi. Qu'est-ce que tu as fait toutes ces années ? Après, enfin, je ne dirais pas. Après ton incarcération, t'as vécu où ?
- Speaker #1
Où je pouvais.
- Speaker #5
Tu as un emploi ?
- Speaker #1
Un emploi, si vous voulez.
- Speaker #5
Je veux dire, tu as un suivi psychologique, un suivi social ?
- Speaker #1
Pas vraiment.
- Speaker #5
Mais pourquoi t'es pas venu demander notre aide ? Après la prison, je veux dire, tu aurais pu m'appeler, ou un de tes collègues. Ah non. Moi je t'aurais aidé, autant que possible. Je me débrouille. C'est quoi tes rapports avec Massoud Koufi ? Massoud Koufi ? Oui, c'est quoi tes rapports avec lui ? Il était quoi pour toi ? Une sorte d'ami. Tu as beaucoup d'amis dans le milieu que tu fréquentes pour l'instant ? Parfois, parfois j'ai des gens. On nous a dit que Massoud Koufi, lui, il n'avait pas beaucoup d'amis.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #5
Et qu'il ne fréquentait pas d'autres afghans. Il avait peur. Peur des autres afghans ? Pourquoi précisément ?
- Speaker #1
Près, précis, peur des trucs politiques dans son pays, tiens, et de la religion dans son pays.
- Speaker #2
Quand je vous ai abordé tout à l'heure avec l'infirmière, pourquoi vous ne m'avez pas décliné votre véritable identité ?
- Speaker #1
Ben...
- Speaker #2
Vous auriez dû me le dire que vous aviez fait partie de la PJ.
- Speaker #5
Tu as un alibi ? Pour hier matin, à 7h30.
- Speaker #1
C'est quand Massoud a été tué. Je fais un petit boulot. Certains matins, de 7 à 8, je nettoie la terrasse du Méridien. C'est un café dans le centre. On me paye des émutes. Les émoluments, hein ? Quelques euros. Hier à 7h30, j'étais à mon petit boulot. La caméra à l'intérieur du café, ça a dû me filmer. Vous n'avez qu'à vérifier.
- Speaker #5
Comment il est décédé, Masoud ? Dans quelles circonstances ? Qui c'est qui l'a trouvé ? Laisse-nous faire notre boulot. Je sais bien, tu es la libellule, mais justement... On est libellules ? C'était son surnom quand elle travaillait ici. Pourquoi libellules ? Tu peux me les raconter ?
- Speaker #1
Je fais oui de la tête. Je crois que j'ai un petit sourire amusé.
- Speaker #5
Un collègue ici, au bureau, avait lu quelque part que les libellules, ce sont les meilleures chasseuses d'urènes animales. Quand elles pissent une proie, elles ont 80% de réussite. Et Nord, c'était une de nos meilleures commissaires. Le plus gros coefficient d'affaires résolue. Mais cette affaire-ci, tu ne peux pas t'en mêler. Tu n'es plus dans le métier, d'accord ?
- Speaker #1
Je ne sais pas quoi répondre à ça. Alors je me lève, je vais partir. L'inspectrice Vinnie m'arrête.
- Speaker #2
Pourquoi vous m'avez pas dit que vous aviez été policière ?
- Speaker #1
Je lui réponds pas et je sors le plus vite possible de la salle de réunion C5. Je traverse les bureaux de la PJ, quelqu'un m'appelle. « Nord, Nord ! » Mais je m'arrête pas, je fais comme si je l'entendais pas. Jusqu'à il y a 9 ans, j'aimais beaucoup ça, travailler comme flic. J'avais la vie parfaite, un mari aimant, un bébé. Un soir, j'étais de garde à mon bureau et on me téléphone. La police communale de... Ils me disent qu'ils ont arrêté quelqu'un, Emile. Et qu'Emile a demandé qu'on appelle la PJ, qu'on m'appelle moi à la PJ, Emile. Emile, je l'ai connu au home d'enfant, puisqu'il avait 6 ans et moi 8. On a joué ensemble, on a grandi ensemble, je le protégeais des grands, de ceux qui voulaient le frapper ou lui faire des choses. Emile, j'avais l'impression qu'il ne ferait jamais de mal à une mouche. Un copain du home d'enfance, c'est comme... J'expliquerai. C'est pire qu'un frère, une soeur. Il fait tout pour vous et vous faites... Là, quand il m'a fait appeler à la PJ, Emile, il était en instance de divorce et il avait une ITR. Stade Nolte R, interdiction temporaire de résidence. En tout cas pour lui, c'était interdit de s'approcher du domicile de sa femme. Et il venait de désobéir à l'ITR. Il venait de se conner chez sa femme, de frapper à la porte, de faire du chien en barre. La police communale l'avait arrêté. Moi alors, je me suis rendu au poste de police communale. Il avait un peu vieilli, mais il n'avait pas changé, Émile. Un petit garçon dans un corps de monsieur. Emile m'a dit que s'il avait encore des problèmes judiciaires, il allait perdre son boulot. Il m'a promis qu'il n'allait pas recommencer, qu'il allait se tenir à l'écart de sa femme. Moi je l'ai cru. Alors j'ai forcé les policiers communaux à le relâcher. Je lui ai juré que je répondais de lui. J'ai fait transmettre le rapport de son arrestation à la PJ. Et là j'ai détruit le rapport. Et j'ai effacé toute trace informatique. Enfin j'ai cru avoir. Les phrases périanes s'effacent vraiment dans un ordinateur. Quand il est sorti du poste de police, Emile, il est retourné tout droit chez son ex-femme, il l'a assassiné. Puis il a assassiné leurs deux enfants, puis il s'est suicidé. Moi j'ai été arrêté et condamné pour destruction de preuves. J'ai pas essayé de me défendre, j'avais trop honte.
- Speaker #0
Et après ? Après la prison et puis la rue. Après l'interrogatoire à la PJ, après être sorti du bâtiment de la PJ, je demande l'heure à quelqu'un. Deux heures et demie de l'après-midi, je râle. J'ai raté la quatrième et surtout la cinquième station. manger au resto du coeur. Je vous explique cette histoire de station. Comme la plupart de ceux qui vivent à la rue, comme la plupart d'entre nous, chaque jour moi je vais aux mêmes endroits faire les mêmes choses. Première station 7 à 8 heures je travaille au café puis je bois ma première cara de la journée. Deuxième station je vais derrière la porte de la mûre à l'association l'aurore. A 9 heures on nous fait du café et des croissants. des cafés, mais des bons croissants. Là, je parle avec Mireille, celle qui vient de Vendée, si elle n'est pas trop soule. Il y a aussi beaucoup de réfugiés à l'Aurore. Ma soude couffie, je l'ai d'abord connue là. Troisième station, je descends jusqu'au centre, à la maison des Moineaux, 28 rue de l'Esco. Pendant que je descends, je bois ma deuxième cara de la journée. Là, au Moineaux, je prends une douche. C'est là que je rencontre l'infirmière, et c'est là, ce jour-là, que l'OPJ de la PJ est venue me trouver, quand j'étais avec l'infirmière, avec le problème à mon oeil. À cause de l'interrogatoire à la PJ, j'ai raté la quatrième station de mon chemin de croix, les Restos du Coeur, et la cinquième, la sauce flamande de Zinocke. Là, on peut aussi manger. Si on est à la rue, à Bruxelles en tout cas, on meurt pas de faim. Mais je suis en retard pour tout. Je dois aller à la 6ème station directe, réserver ma place pour la nuit. Pour l'instant, pour moi, c'est à la ruche, au début d'Helmet, 27 rue du Zinnerbeek. Mais non, je me rends compte que je ne me dirige pas vers Helmet. Non, je marche dans l'autre sens, vers Molenbeek. Pourquoi je marche vers Molenbeek ? Je m'arrête dans un night shop pour m'acheter des cigarettes, des carats et pour réfléchir. Pourquoi je marche vers Molenbeek ? Qu'est-ce qu'il y a là-bas à Molenbeek ? Je me remets en route et je bois le plus vite possible la première carapil. Puis je me rappelle ce qu'il y a à Molenbeek, le vieux garage, où Koufi dort et où il cache ses affaires. Pourquoi je veux voir ces affaires à ma soude koufi ? De nouveau je ne comprends pas, de nouveau je réfléchis. Après une heure de marche, je marche comme je peux, pas très vite. Après une heure, j'arrive dans ce terrain, celui avec les petits garages. C'est au bout d'une rue industrielle, la rue de la démocratie, entre le numéro 15 et le numéro 21. L'endroit est vieux, presque abandonné, mais tous les emplacements de garage sont loués. dont l'emplacement numéro 7, là où Massoud, la nuit, il monte sa tente et il dort. Entre deux autres emplacements, il y a un petit fourré épineux et gris. Là, je trouve le trésor de Massoud. C'est là où il cache ses affaires. Je vérifie que tout est bien là. 1. Son petit album photo d'Afghanistan dans un sac plastique. 2. Un rouleau d'une fine pâte de prunes séchées. Un truc oriental que lui il adorait, mais moi je déteste. 3. Un très vieux peigne qui avait appartenu à son père. 4. Un petit coran qu'il était incapable de lire. 5. Un couteau de l'armée suisse tout rouillé. Tout est là, rien ne manque. A ce moment-là, je sens une présence derrière moi. Je me lève, l'individu derrière moi, c'est une sorte de, comment je dirais, un nounours. Non, le contraire d'un nounours. Un ours dangereux. Des yeux bleus, des cheveux blancs, plus de 2 mètres, plus de 150 kilos. Ce type, Camille Clévenant, je le connais de réputation. Pas une bonne réputation. Bouge les femmes, c'est pire. S'il est venu ici, c'est sans doute pour piquer toutes les affaires de ma soude. T'es qui toi ? Là, soudain. Je suis Nord. Je suis la libellule. Hein ? Quoi ? Je comprends ce que moi je fais là. Je comprends pourquoi moi, je suis venu dans ce garage. Qu'est-ce que tu faisais hier à 7h30 du matin ?
- Speaker #1
Ce podcast a été joué par Aileen Yai dans le rôle de Nord, Anne Fournier dans le rôle de l'infirmière, Hélène Katsaras dans le rôle de l'inspecteur Vini. Pierre Sarsenard dans le rôle de Lionel Trémois, Isabelle Paternotte dans le rôle de la juge d'instruction de Smet, Benoît Verhart dans le rôle de Camille, Théo Blasband dans le rôle de Rudy Schmitt. Scénario, Marie-Avril, Philippe Blasband et Al Fournier. Réalisation, Philippe Blasband. Sound Design, Nicolas Blasband.
- Speaker #0
Vous venez d'écouter l'épisode 1 du podcast de fiction Nord. C'est pour l'instant notre seul épisode. Nous ne savons pas encore sous quelle forme nous continuerons cette histoire. Un podcast audio ? Une série vidéo ? En tout cas, nous voulons continuer les enquêtes d'Éléonore Collard, surnommée Nord, surnommée aussi la libellule, avec autant que possible la même équipe. Entre autres, avec le compositeur de la musique Patrick Oilef, que nous n'avions pas pu citer dans le générique. Nous aussi, nous voulons savoir comment ça va se dérouler cette enquête. Nous aussi, nous voulons savoir qui a assassiné Massoud Koufi. Et les seuls à pouvoir concrétiser ça, c'est vous, chers auditeurs. Alors allez-y, aidez-nous. Parlez de nous à vos amis, à votre famille, à votre boulanger, à votre orthodontiste, à votre contrôleur des impôts. Parlez de nous sur les réseaux sociaux. Mettez-nous 5 étoiles sur Apple, 1 pouce sur Youtube et inscrivez-vous sur notre chaîne. Si vous êtes assez nombreux, si vous faites assez de chambards, Noor se mettra à enquêter. Et elle découvrira qui a tué Massoud Koufi. Merci !