Speaker #0Bonjour à tous chers élèves et chers amis du site au fond de la classe point com. Dans cet épisode nous allons voir que le livre Gargantua oblige littéralement le lecteur à faire preuve d'esprit critique. On va prendre sur cet épisode consacré à Gargantua de Rabelais, on va essayer de voir que le rire dans Gargantua empêche sans cesse le sens de ce figé. C'est à dire empêche le lecteur de considérer que les choses sont simples et l'oblige à réfléchir. Et dans ce sens-là, si ça n'est pas un savoir qu'on lui donne, qu'on lui transmet de manière directe, eh bien, c'est bien un savoir quand même qui consiste à faire preuve sans cesse d'esprit critique. Et pour créer ce lecteur méfiant, ce lecteur qui est toujours éveillé et qui est toujours dans une posture d'enquêteur, eh bien, il faut le gêner, le gêner sans cesse. et l'empêcher d'interpréter les choses de manière définitive. Et ce qui aide beaucoup à ça, c'est le narrateur et la personnalité de ce narrateur, Maître Alcofribas. Et comme le dit un critique, un spécialiste de Rabelais qui s'appelle Gérard Defaut, Maître Alcofribas, ce narrateur joyeux, inconséquent et paillard de la chronique, pantagruéline, qui monte en scène bien aspergé d'eau bénite de cave et que l'odeur céleste du vin plonge dans l'extase poétique, n'est pas François Rabelais, il est un personnage. Et ce personnage, il est clair qu'il est fait pour gêner, pour empêcher le lecteur de considérer que les choses sont simples. Et il est important de ne pas réduire ce personnage narrateur à François Rabelais en considérant que Alcofribas Nasier était l'anagramme de François Rabelais. Bien sûr que c'était l'anagramme ou que c'est l'anagramme de François Rabelais. Mais en tout cas, cette allusion n'était compréhensible que pour les amis de Rabelais, puisque le nom de Rabelais n'apparaît jamais comme auteur du livre. Et il n'était pas assez connu pour qu'on puisse le deviner. Et son livre est toujours paru à Lyon de manière anonyme. Et c'était vrai de Pantagruel aussi quelques années avant. Et d'ailleurs, dans la grande majorité des éditions, c'est Maître Alcofribas qui apparaît comme l'auteur et non pas Alcofribas-Nazier. Et s'il manque Nazier, on ne peut de toute façon pas reconstruire l'anagramme. Mais en tout cas, ce qui est important pour nous, c'est que ce narrateur est une création de Rabelais. C'est un narrateur qui est quand même très particulier dans la mesure où il est clairement fantaisiste, alors qu'il est très présent, tout le temps présent dans le livre, et qu'il insiste beaucoup, notamment pour garantir la vérité des faits racontés, ce qui est évidemment absolument absurde pour une histoire de géant comme celle de Gargantua. On peut en citer quelques exemples. À un moment, le narrateur assume un rôle de témoin direct, en prétendant avoir entendu lui-même la voix de Gargantua. C'est au chapitre 23. Je l'entendis une fois appeler Eudémon depuis la porte Saint-Victor jusqu'à Montmartre. Évidemment, tout ça est absurde puisque ce maître Alcofribas ne peut pas dire oui, oui, c'est vrai, je l'ai vraiment entendu, alors qu'il est en train de raconter une histoire de géant et que le lecteur sait bien que tout ça est complètement fictif. Mais en tout cas, ce procédé qui consiste à insister sur la véracité de faits qui sont évidemment fictifs, leur approche d'un auteur grec qui s'appelle Lucien et qui écrivait des romans, ou en tout cas ce qu'on peut considérer aujourd'hui comme des romans dans l'Antiquité. Des romans comiques qui tournent en dérision les récits de l'historien Hérodote, en l'occurrence, qui prétend lui avoir été témoin direct des événements qu'il rapporte. Et il y a aussi une grande insistance sur la relation entre le narrateur et le lecteur qui font tous les deux partie de la joyeuse communauté des buveurs et des rieurs de Gargantua. Puisque le lecteur est un compagnon des joyeuses débauches qui sont évoquées au chapitre 3, le lecteur est présenté comme un disciple que Maître Alcofribas invite à réfléchir sur la symbolique du récit au chapitre 27. Le lecteur est un contradicteur auquel... Le narrateur s'oppose de manière véhémente, comme s'il y avait un vrai dialogue, et notamment au moment de la naissance fabuleuse de Gargantua par l'oreille, puisqu'Alcofribas apostrophe le lecteur en lui disant « Je me doute que vous ne croyez assurément pas cette étrange nativité » . C'est au chapitre 6. Le lecteur, on en a déjà parlé pour une autre raison, est l'objet d'insultes, puisque le narrateur défend la vérité de son récit avec insistance, en allant même jusqu'à insulter le lecteur qui serait trop méfiant. au début du chapitre 4 par exemple, dans la phrase « Et si vous ne le croyez pas, que le fondement vous échappe » , dit Alcofribas à son lecteur. Tout ce dispositif qui est en partie, en tout cas en grande partie, mis en place par la personnalité du narrateur, a une conséquence, c'est que ça déhierarchise les sens. C'est-à-dire que tous les sens, toutes les interprétations, après tout, sont présentées comme de valeurs identiques. C'est un jeu, évidemment, de protester de la véracité des choses, de s'attaquer à la croyance naïve du narrateur. Et en tout cas, tout ça est mis au service d'une critique, de la crédulité. Et tous ces procédés... qui brise l'illusion de la fiction oblige le lecteur à réfléchir, à savoir lire entre les lignes ou à savoir s'informer par lui-même pour démêler le faux du vrai. On peut dire que le livre de Gargantua construit son lecteur modèle. C'est un lecteur méfiant, un lecteur qui est enquêteur et qui a toujours besoin de réfléchir davantage. pour comprendre quel est le sens véritable du texte. Et ce sens véritable du texte, il n'est jamais donné. Le pacte de lecture du début est très ambigu, et il l'est probablement volontairement, puisque le lecteur doit à la fois croire le narrateur pour le plaisir de la fiction, et d'un autre côté, ne pas le croire, et rester sur ses gardes s'il veut tirer un profit intellectuel de la lecture. Le lecteur est sans cesse poussé à se demander, mais qu'est-ce que ça veut dire ? Et l'intérêt est moins dans la signification qu'il y a à trouver, le vrai sens supposé du texte, que dans l'état d'esprit dans lequel il pousse à être le lecteur. Le roman impose une manière de lire qui est nouvelle. Face à l'indécision fréquente ou à l'impossibilité d'interpréter de manière sûre, le lecteur est constamment mis au défi de faire face à des formes qui sont très différentes, sans pouvoir se fier à une manière stable de lire. et de comprendre le livre. Et donc, la lecture telle qu'elle est promue par Rabelais est une lecture qui est toujours insatisfaisante, toujours insuffisante. Et à la fin de Gargantua... Les deux interprétations qui sont proposées de l'énigme en prophétie, toutes deux validées d'ailleurs par le texte, ne sont finalement que des invitations à ne pas s'en satisfaire, pour toujours chercher plus loin. Et pour l'énigme en prophétie, donc le dernier chapitre, les deux interprétations proposées par Frère Jean et par Gargantua s'opposent totalement. Puisque de ce texte énigmatique, l'énigme en prophétie, Frère Jean dit qu'il s'agit de la description d'une partie de jeu de paume, Alors que Gargantua, de l'autre côté, dit qu'il est question d'une prédiction de la récompense de celui qui sera resté constant dans sa foi. Et donc, on peut difficilement imaginer que les deux interprétations soient vraies. Et en égalisant les deux interprétations, en acceptant la polysémie radicale de cette énigme, eh bien, on met en avant l'idée que toutes les interprétations sont possibles. Et après tout, c'est un petit peu le même message qui est donné par un texte qui apparaît au... tout début de Gargantua, le chapitre 2, les fanfreluches antidotées, qui se présente comme un texte qui est parfaitement incompréhensible et qui donc pousse d'emblée le lecteur de Gargantua vers cet état d'esprit qui consiste à essayer de comprendre le sens. Et s'il y a donc un savoir à chercher dans Gargantua, plus encore que celui qui veut dire quelque chose sur la religion, sur l'éducation ou sur la politique ou sur d'autres sujets, il est plutôt dans cet état d'esprit qu'on pourrait tout simplement résumé par la formule célèbre de « esprit critique » . Et donc, s'il y a une leçon à Gargantua, elle n'est pas... pas vraiment à chercher dans les idées elles-mêmes, mais plutôt dans la manière qui consiste à mêler sans cesse le rire et le savoir, le jeu et le sérieux. Et c'est en repoussant tous ceux qui se prennent au sérieux et qui prétendent imposer aux autres un système unique, définitif, comme les bâtisseurs d'empires comme Charles Quint, les théologiens de la Sorbonne ou d'autres, que le sens se fait. Et le rire ici est présenté comme la forme suprême de la liberté. et une façon de miser sur la vie, sur l'intelligence, sur la libre pensée de chaque individu. Et ça se fait par une méthode qui est très simple finalement, c'est le trouble du sens. Et en rendant le sens sans cesse instable, comme le fait l'auteur et le narrateur Alcofribas de Gargantua dès le prologue, on peut construire un lecteur qui est à la fois sérieux et rieur, c'est-à-dire désireux de lire le texte à la recherche de sources sérieuses, Mais... aussi en même temps dépourvue d'esprit, de sérieux. Et c'est ça qui fait de ce roman un roman si original. Voilà en tout cas la conclusion de cette série d'épisodes sur Gargantua. C'était tout ce que je souhaitais partager avec vous sur cette œuvre. Vous pouvez en tout cas retrouver un grand nombre de choses sur le site aufonddelaclasse.com. Je vous dis en tout cas merci beaucoup, beaucoup de m'avoir écouté et à très bientôt. Ciao, ciao ! La cuisine, ça a l'air... Ça a l'air comme...