- Speaker #0
Ces livres qui ont changé notre vie, nous en avons toutes et tous déjà fait l'expérience. Peut-être qu'à cet instant même, un titre vous revient en mémoire, accompagné d'un souvenir précieux. Mais qu'en est-il pour une écrivaine ou un écrivain ? En quel sens l'écriture commence-t-elle par un acte de lecture ? Et comment nos lectures contribuent-elles à forger notre écriture, nos convictions ? Chaque semestre, la Maison des Arts et de la Création et la Bibliothèque de Sciences Po accueillent dans l'antichambre de la Bibliothèque Saint-Thomas la ou le titulaire de la chaire d'écriture. Elle ou il y présente sa petite bibliothèque d'une dizaine d'ouvrages particulièrement saillantes pour donner à comprendre et à partager sa trajectoire de vie, son regard et son processus d'écriture. Au printemps 2026, l'écrivain Jérôme Ferrari était le 15e titulaire de la chaire d'écriture de Sciences Po. Dans ce cadre, il a dispensé deux ateliers d'écriture de création auprès des étudiants. Le premier, intitulé « La représentation de la violence dans la fiction littéraire » et le second « La fiction comme expérience de l'altérité » . Il a également participé à différents échanges et rencontres sur les campus de Paris et de Menton. Sa formation de philosophe et ses années d'enseignement, en Algérie, aux Émirats Arabes Unis, puis en Corse, ont façonné une écriture soucieuse de vérité de mémoires et de quêtes métaphysiques qui abordent sans ciler la violence de notre monde. Il est auteur de nombreux essais et romans, parmi lesquels « Le Sermon sur la chute de Rome » publié en 2012 et couronné du Prix Goncourt, « Nord Sentinelle, le conte de l'indigène et du voyageur » publié en 2024 ou encore « Très brève théorie de l'enfer » publié en 2026.
- Speaker #1
Garcet Marquet, c'est l'un des auteurs que j'admire tout particulièrement pour la perfection systématique de ses premières phrases. La plupart du temps, je ne conçois pas du tout la lecture comme un mode de divertissement. Le meilleur moyen d'apprendre quelque chose, c'est d'avoir à l'enseigner.
- Speaker #0
La Petite Bibliothèque accueille Jérôme Ferrari.
- Speaker #1
Bonjour. Donc, il y a 10 ouvrages et j'ai 30 minutes pour en parler. Donc, je ne vais sans doute pas parler des 10. Je ne sais pas combien je vais pouvoir en évoquer. Mais je vais commencer peut-être par ceux... Ce n'est pas une hiérarchie de mes préférences, mais je vais peut-être commencer par ceux qui ne sont pas aussi connus que d'autres. Je ne suis pas certain, par exemple, que celui de Faulkner sera nécessaire dans... d'en parler tout de suite. Voilà, je voudrais commencer par un qui est sans doute un livre connu, lui, mais sans doute pas assez non plus, c'est Vie et Destin de Vassily Grossman, dont on voit, ça c'est Vie et Destin et le tome 2, donc il y en a un autre aussi gros que celui-ci, qui s'appelle Pour une juste cause, et qui a été publié avant. Alors... Moi ce livre, je pense que je l'ai lu il y a une quinzaine d'années. Donc d'abord c'est un livre qui a un destin lui-même assez tragique, puisque je pense que Grossman avait fini d'écrire en 1961 ou 1962, et quand il l'a envoyé à son éditeur, le KGB est venu saisir son manuscrit chez lui, y compris les rubans de sa machine à écrire aussi. Et on lui a dit qu'il ne serait jamais publié. Il avait fait une lettre à Khrouchtchev pour demander qu'on lui rende son livre. Khrouchtchev n'a pas répondu et il est mort l'année d'après. Et donc le livre a été publié uniquement au début des années 80 parce qu'il y avait un manuscrit qui avait survécu, un exemplaire qui avait survécu, je ne sais pas trop comment. et le fait que... Que le lit, que le manuscrit ait été confisqué comme ça a été une surprise pour Grossman, mais on ne comprend pas bien pourquoi, parce que même après la condamnation des crimes de Staline, il y va un peu fort dedans. Alors, on présente souvent ce livre comme une sorte de guerre épais du XXe siècle, ce qui n'est pas complètement faux. Je pense que c'était l'ambition quasiment avouée de Vassil Grossman. Sauf que c'est beaucoup plus, comment dire, encore chaotique et éclaté que guerre épais. Vasily Grossman parle de la seconde guerre mondiale qu'il connaissait bien, il s'est engagé en 1941. Il n'avait d'abord pas été pris dans l'armée rouge parce qu'il n'était pas en bonne santé, qu'il était en surpoids. Il avait perdu 15 kilos après et puis il a été employé par le journal de l'armée rouge qui s'appelle Krasnaya Zvezda, l'étoile rouge. Et il a donc écrit pour l'étoile rouge pendant toute la durée de la guerre comme correspondant mais au front. Donc il était à Stalingrad, il a fait toute la bataille de Stalingrad et il a participé à la... à la contre-offensive soviétique en arrivant à Berlin en 1945. Il était avec l'armée rouge quand ils sont rentrés dans Treblinka. En Ukraine aussi. Où il a découvert que sa mère qui était restée en Ukraine avait été tuée dès le début de l'été 1941. Donc, ceux qui aiment bien les choses ordonnées ne devraient pas lire ce livre parce que On se trouve dans Stalingrad, au cœur des combats, et puis à Moscou, dans la famille d'un physicien, dans des laboratoires de physique nucléaire à Moscou, dans la steppe Kalmouk, auprès de brigades de tankistes, dans des camps de concentration, partout à la fois. Et il faut accepter de se laisser un peu... embarqué, d'autant que on lit souvent Viedestin sans avoir lu pour une juste cause et donc on voit des personnages arriver, on ne sait où mais c'est pas grave il y a quelque chose de profondément remarquable pour moi dans ce texte là et de toute façon dans tous les textes de Vassili Grossman et qui relève à mon sens d'une espèce de miracle je Euh... Depuis que je l'ai lu, tous les ans, je lis un passage de ce roman dans mes cours, tout le temps. Et j'ai vraiment l'impression que c'est important de le faire. Parce que si Grossman réussit des choses qui m'auraient paru avant de le lire, absolument impossible à réussir. Notamment, c'est un passage où on suit Sophia. Aussi Povna Levington qui est médecin dans l'armée rouge et qui est déportée, qui est juive et qui est déportée dans un camp d'extermination dont le nom n'est pas connu avec un petit garçon juif aussi qui s'appelle David et qui passait malencontreusement les vacances d'été 1941 chez sa grand-mère en Ukraine. Et on les suit pendant tout le convoi jusque dans la chambre à gaz, jusque à leur mort dans la chambre à gaz. et le texte qui raconte leur dernier moment dans la chambre à gaz me paraissait justement être un texte qui ne pouvait pas être décemment écrit sans tomber dans le piège d'une obscénité ou d'une indécence intolérable et ce n'est pas du tout le cas, ce texte est absolument inoubliable. Je ne vais pas le lire maintenant parce qu'il est un petit peu long. Et en plus, il faut que je le retrouve. Et puis, il ne faudrait pas passer. Mais si j'ai un peu de temps à la fin, je le lirai. C'est le paragraphe 49, mais de quel livre ? Le deuxième, je crois. On verra ça. Le deuxième, alors là, pour le coup, je sais que c'est pas connu du tout. C'est un auteur italien, sicilien, qui s'appelle Giosue Caracciola, et qui a écrit un roman qui s'appelle Malacarne. Alors maintenant, on ne le trouve plus que sous cette forme-là. C'est publié par Notabilia. Il a d'abord été publié aux Allusifs, donc au Québec. Et on ne le trouve plus maintenant. Et son éditrice, elle est passée à Noir sur Blanc, donc il édite Notabilia. Et là, il est publié avec un autre roman qui s'appelle Roby et Torby. Et il existe sous cette forme-là, mais il n'a plus qu'une existence virtuelle parce que j'ai moi-même acheté le dernier exemplaire le mois dernier à la librairie polonaise, sur le boulevard Saint-Germain. Donc apparemment, il n'y en a plus à Paris. Ce qui n'enlève rien à la qualité du texte. Alors, Malacarne, c'est un livre qui retrace à travers la confession d'un mafioso devant un juge. C'est une adresse à un juge. Tous les chapitres commencent par « Nous n'étions plus rien, monsieur le juge » . et qui retrace toute l'histoire de la mafia sicilienne, en quelque sorte. Le tour de force, c'est que quand on connaît un peu l'histoire de la mafia, tout est très très exact. Et en même temps, ce n'est pas du tout écrit sur le mode d'un roman noir ou d'un roman policier. C'est écrit dans une langue incroyablement poétique. Là, j'ai un petit passage que je... que je vais lire, c'est moins long que Bassi et Grossman, et qui, tout en étant extraordinairement poétique, ne tombe pas dans le piège qui est en général tendu aux Urachua Mafia, qui est le piège de l'esthétisation et de la mythification. C'est-à-dire que ce personnage qui s'exprime dans une langue qui n'existe pas, il n'y a aucun souci de réalisme dans Malacarne, il a une langue magnifique et il ne cesse jamais d'être un minable, en fait. et quelqu'un qui est à la fois brutal, dangereux, mais sans envergure, vulgaire, etc. Moi, je ne sais pas du tout comment c'est possible de faire quelque chose comme ça. Le roman est excellemment traduit par Lys Chapuis. La traduction est magnifique. Mais je pense que moi, euh... Dans les types de romans qu'on aime, il y a des romans qu'on aime simplement en tant que lecteur. Je pense qu'à chaque fois, on peut, en découvrant un auteur qu'on ne connaissait pas, faire une expérience de ce qu'on peut faire avec la langue dont on n'avait pas d'idée avant de le lire, et c'est ça qui est bien. Mais c'est assez rare que ces possibilités offertes par un style qu'on découvre changent un peu notre... notre propre manière de faire. Moi, je sais que lire ça, ça a un peu changé ma manière d'écrire, et j'ai dû faire attention à ce que ça ne la change pas trop pour ne pas tomber dans une forme de parodie de ce que fait Kalachur. La tenue ensemble de choses qui sont complètement opposées, comme la poésie et la vulgarité, et la violence réaliste et une part de surnaturel, c'est tenu comme ça tout le temps. Et je vais vous en lire un extrait. Alors, il est peut-être un peu long. C'est atroce, ce que je vais lire. Je préfère le souligner tout de suite. Je pense qu'il fait allusion à la grande guerre mafieuse qu'il y a eu au début des années 80 entre les familles de Corleone et de Tautorine. Et les familles de Palerme, où les familles de Palerme ont été absolument exterminées dans des proportions terribles. Et à un moment, il explique, le narrateur, que l'œuvre de mort est devenue tellement énorme qu'ils sont obligés de dissoudre à la chaîne les cadavres dans l'acide. Je vous lis ça. De ses mains que vous voyez, je pointais le canon de mon arme sur le visage du dernier de la liste que j'avais coché, au fur et à mesure, en le gardant pour la fin, monsieur le juge. Et la dernière chose qu'il prononça, ce fut « fils de pute » , puis sa bouche explosa, parce que je lui avais filé dedans tout le temps. sous le plomb de mon 45 de l'époque de la guerre. Il était tellement glacé par la certitude de devoir mourir qu'il en perdit même la grammaire des injures et des blasphèmes parce qu'il traita de pub sa propre mère, vu que c'était mon frère. Nous continuâmes à tuer bien au-delà des noms qui figuraient sur la liste parce que se présentèrent les parents d'abord, puis les amis. Et nous décidâmes de les exterminer tous, monsieur le juge, pour éviter toute vengeance posthume, les parents jusqu'au troisième degré et ensuite tous les amis jusqu'aux simples connaissances. C'était une telle chaîne infime de vie à tuer que nous épuisâmes les balles de cartouchières de réserve, alors nous fûmes obligés de retourner dans la cave des oublis chimiques pour expérimenter des alchimies de mort atroce. Nous les mettions en rang, avec chacun un numéro de la tombola. Et pendant que vous les tenez, moi je les égorge avec ces mains-là, selon le tirage au sort, et toi ensuite tu les jettes dans les bidons d'acide, qui a une action si destructrice sur les corps humains qu'il suffit de quelques secondes le temps d'étrangler le suivant, et ça y est, l'autre est bel et bien liquéfié. Il n'en reste rien de rien, monsieur le juge. Nous avions mis en branle une telle usine de mort sans cadavre que ça nous horrifiait nous-mêmes, tellement le service était précis et de bonne qualité. Alors, pour rendre encore plus rapide et pratique la nécessité de l'illumination, nous eûmes l'idée de simplifier la chaîne de montage en sautant la phase de la strangulation et en les jetant vivants dans l'acide chlorhydrique qui liquéfiait même leur pleurnicherie de moribonds implorant la pitié. Quand l'action corrosive s'atténuait à cause de l'ampleur de l'extermination, leur buste restait à flotter en surface dans un gargouillis de mort lente, Grignotés par l'acide à partir des membres, les poils disparus désormais, si bien qu'ils ressemblaient à des nouveaux-nés, et on les consolait en leur disant que c'est de mauvais augure de naître le jour de Noël. Tous les soirs, après une journée entière de gens qui avaient fondu, nous recueillions dans le fond des bidons ce que l'acide n'attaquait pas. Un petit trésor de dents en or, de chaînettes avec la médaille de la Madonna della Pietà, de bagues de fiançailles et d'alliances, les yeux de verre des borgnes, les plaques d'acier qui avaient tenu ensemble les jambes des déhanchés. C'était là le seul plaisir de la journée de labeur. Sachant de manière certaine que même leur âme avait disparu, liquéfiée dans l'acide et jetée avec tout le reste dans le trou des water. Et Dieu avait beau se donner du mal pour la chercher, il n'arrivait pas à la trouver. Si bien qu'il dut instituer par son autorité divine un nouveau cercle de l'enfer pour les traîtres morts par dissolution dans l'acide. Mais il le fit seulement pour contenter la bureaucratie de Satan parce que des âmes dans ce cercle là on n'en vit jamais. Comme je vous avais dit c'est atroce mais c'est assez... assez magistrales. Alors c'est pas tout le temps atroce, j'ai choisi un passage particulièrement atroce, parce que l'idée extrêmement littéraire de l'acide qui dissout les âmes, et d'un cercle de l'enfer qui est une coquille vide administrative, m'a toujours paru extraordinairement puissante, et j'ai déjà dit atroce comme adjectif, je crois. Alors, le troisième... livre dont je voulais vraiment vous parler je sais pas si certains d'entre vous connaissent c'est le cheval blem de Boris Savinkov est-ce que certains d'entre vous en avez déjà entendu parler ? Alors par contre vous connaissez certainement Les Justes de Camus puisque c'est le récit de l'attentat contre le Grand-Duc Serge en 1905 par un groupe socialiste révolutionnaire et Et... Et en fait, Savinkov était le chef du groupe qui a tué le Grand-Duc Serge. Et donc c'est vraiment lui qui était à la tête du groupe qui est responsable de l'attentat. Et il était... Donc je pense qu'on le voit représenté, je ne sais plus comment il s'appelle, chez Camus. Mais il y a aussi Kaliaev, qui est celui qui a jeté la bombe, qui refuse de la jeter sur les enfants du Grand-Duc. dans les justes de Camus, et qui finit en prison et pendu. Et si on veut une... Comment dire ? Si on cherche l'exactitude des événements, bizarrement, elle est beaucoup plus chez Camus que chez Savinkoff. Savinkoff a beaucoup plus romancé ça. Il a écrit un roman et puis deux... Deux textes courts qui sont nommés d'après les chevaux de l'apocalypse. Il y en a un qui s'appelle le cheval blême et l'autre s'appelle le cheval noir. Savinkoff a participé à la première partie de la révolution de 1917 et puis il est parti après l'arrivée des bolcheviques au pouvoir. Il est venu à Paris et Staline a réussi à le faire rentrer en URSS au milieu des années 1920 et il est mort à la Lublenka en 1928. Boris Saïnkov, apparemment il se serait suicidé, personne ne sait vraiment ce qui s'est passé. Donc c'était assez étonnant de voir... Que quelqu'un qui a participé à ces événements peut faire un livre comme ça, qui est éminemment un texte de fiction littéraire. Ce n'est pas du tout le texte de quelqu'un qui romance son expérience. Encore une fois, il n'y a pas beaucoup d'exactitude historique dans ce qu'il raconte là. Et ce dont il est question, et qui peut-être le rapproche... des justes dans une espèce de symétrie. Le thème des justes, c'est celle de l'impossibilité à légitimer une violence qui est pourtant nécessaire et qui est vue du côté de celui qui a une conscience malheureuse dont la déchirure ne peut pas du tout être réparée, qui est Kaliaev. Et là, le narrateur est du côté du cynisme et de la pratique d'une violence qui le prend. et d'une vie clandestine qui a tellement organisé son temps et sa pensée que les motivations politiques pour lesquelles il fait ça deviennent à peu près secondaires. Et alors que sa cellule est normalement dirigée par une direction politique, il s'en a franchi. Il y a une scène où quelqu'un vient le voir depuis la Suisse. en lui disant que l'attentat contre le Grand-Duc est annulé pour des raisons politiques qui sont bonnes. Et l'autre lui répond « Les raisons sont très bonnes, mais moi je vais vous dire quelque chose que vous devez savoir, le Grand-Duc va mourir. » Et il continue à faire l'attentat en dépit de tout ça. Le problème des cas de conscience est aussi porté par le personnage de Kalyaev, qui s'appelle Vania, il a gardé que son prénom qui est Ivan. Lire les deux avec Camus est très intéressant parce que la question des enfants arrive à un moment. mais de manière beaucoup moins didactique que chez Camus, et pas du tout non plus fidèle à ce qu'offurent les événements, parce qu'il semble bien que Kaliaev n'a pas lancé la veille la bombe sur la calèche parce qu'il y avait les enfants du grand-duc dedans. Dans le roman, le chef du groupe, Grelter Ego de Savinkoff, dit qu'on n'arrive pas à l'avoir avec la calèche, on va faire sauter ses appartements, avec toute sa famille dedans. Et le personnage de Vania lui dit, mais qui te donne le droit ? Et les enfants quand même, et les enfants, c'est tout ce qu'il y a, c'est tout ce qu'il y a, tu n'as pas le droit, j'ai lui dit, tu n'as pas le droit, qui te donne le droit ? Et vous avez aussi un passage assez merveilleux de ce personnage de Kayaev dedans, qui est encore plus émouvant que chez Camus je trouve, puisqu'il est plus simple, moins réfléchi, moins théorique et plus mystique aussi, beaucoup plus... pénétrer d'une forme de foi qui rend sa position de terroriste encore plus insupportable, puisqu'il tue en pensant qu'il n'y a rien de plus sacré que la vie humaine. Et il dit à un moment, j'ai lu dans les écritures qu'il faut donner son âme pour ses amis, et il dit tu entends Georges, pas sa vie, son âme. Ça veut dire que ce qu'il fait va engager d'après lui sa propre damnation et qu'il espère même pas de rédemption possible. Ça c'est vraiment un chef-d'oeuvre, c'est merveilleusement écrit, je ne sais pas quoi dire de plus, c'est un chef-d'oeuvre, ça dit quelque chose. Ensuite, juste un truc sur Thomas Bernard, ça c'est le premier livre de Thomas Bernard que j'ai lu, c'était ma prof de philo en terminale qui me l'avait conseillé. Et j'avais... Je l'avais lu jusqu'à la page 20, je crois, c'est-à-dire jusqu'au premier point qu'on trouve, puisque c'est une espèce de phrase et je n'avais pas pu continuer à le lire à l'époque. Alors ça n'avait pas déplu, mais j'avais eu l'impression de rentrer dans une espèce de maquis inextricable où je savais que j'allais me perdre corps et âme. Donc j'ai dû refermer et je ne l'ai relu que plus tard. Quand j'ai pu pénétrer dans ce maquis avec une certaine fluidité sans me sentir complètement arrêté. Et même si j'ai arrêté de le lire, je sais que là je me suis dit mais comment on peut écrire une langue pareille ? Aussi c'est de la traduction, je suppose que c'est bien fait, puisque ça commence par, comme toujours chez Thomas Bernard, par une scène de ressassement qui n'en finit plus, avec des récriminations emboîtées dans d'autres récriminations qui en provoquent de nouvelles, avant qu'on revienne aux premières. Et c'est formidable. Et il a fallu que je laisse passer un peu de temps pour me rendre compte à quel point ça pouvait être drôle. Mais ça, c'est pas très drôle. Oui, il n'est pas très drôle. Et le roman s'appelle Oui, parce que c'est... Le dernier mot du roman, le roman finit par le mot oui, mais si vous voulez savoir pourquoi, il faut le lire. Et sans spoiler, je peux vous dire que ce n'est pas pour une raison agréable. Donc, je vais quand même vous lire le passage de Vassili Grossman. À chaque fois, je me dis que je ne vais pas le faire, et puis en plus, je me dis que si je ne le lis pas, ce n'est pas possible. Il faut lire ce truc. Donc David, c'est un petit garçon qui a 10 ans, et Sofia Osipovna Levington, qui est donc médecin dans la mer Rouge. Voilà, je vais lire ça, puis après je vais m'arrêter, parce qu'on passera aux questions. Le désordre que son corps avait produit dans le mouvement général rapprocha David de Sofia Osipovna. Elle serra contre elle le petit garçon, avec cette force que purent mesurer les membres des undercommando dans les camps de la mort. Quand il vidait les chambres à gaz, il ne cherchait jamais à défaire les traintes de proches qui étaient restés enserrés. Des cris parvinrent du côté de la porte. Les gens qui arrivaient, à la vue de la masse compacte qui emplissait la chambre, refusaient de passer la porte. David vit la porte se fermer, l'acier se rapprocha doucement, progressivement de l'acier du châssis, puis ils se fondirent, ne firent plus qu'un. David remarqua que quelque chose de vivant avait bougé derrière le grillage, en haut du mur. Il crut d'abord à un rat, puis il comprit que c'était un ventilateur qui s'était mis en marche. Il sentit une faible odeur douçâtre. Le bruissement des pas s'interrompit. On n'entendait plus que quelques paroles indistinctes, des plaintes, des cris rares et brefs. Il n'avait plus besoin de paroles et les actes n'avaient plus de sens. Les actes sont orientés vers l'avenir et il n'y avait pas d'avenir dans la chambre à gaz. Les mouvements de la tête et du cou chez David ne firent pas naître en Sofia Ossipovna le désir de regarder ce que regardait un autre être. Ses yeux qui avaient lu Homer, la Pravda, les aventures de Huckleberry Finn, Main Raid, la logique de Hegel. Ses yeux qui avaient vu des hommes bons et mauvais, des oies dans la campagne de Kursk, des étoiles à l'observatoire de Poulkovo, l'éclat de l'acier chirurgical, la joconde au Louvre, des tomates et des navets sur les étalages des marchés, les eaux bleues du lac Issyk-Kul, ses yeux ne lui étaient plus d'aucune utilité. Elle respirait, mais respirer était devenu un dur travail, et elle s'épuisait à faire le dur travail de respirer. Elle aurait voulu se concentrer sur sa dernière pensée malgré les cloches qui sonnaient dans sa tête, mais elle n'avait pas de pensée. Sophia aussi pauvna, les yeux grands ouverts, était aveugle et muette. Le mouvement de l'enfant l'emplit de pitié. Son sentiment pour David était si simple qu'elle n'avait plus besoin de parole et de regard. L'enfant respirait encore, mais l'air qu'on lui donnait n'apportait pas la vie. Il la chassait. Sa tête se tournait, il voulait encore regarder. Il voyait les corps s'affaisser par terre, il voyait les bouches ouvertes, des bouchées dentées, des dents blanches, des dents couronnées d'or, il voyait un filet de sang qui coulait du nez. Il vit des yeux curieux qui observaient l'intérieur de la chambre à gaz par un Judas. Les yeux contemplatifs de Rosé avaient croisé le regard de David. Et il aurait eu besoin aussi de sa voix. Il aurait demandé à Tati ce qu'étaient ses yeux de loup. Et il avait besoin aussi de ses pensées. Il n'avait eu le temps que de faire quelques pas dans la vie. Il avait vu les traces de pieds nus dans la poussière chaude. À Moscou, il y avait maman. La lune regardait d'en haut et les yeux la voyaient d'en bas. L'eau dans la bouilloire chauffait sur le gaz. Le monde, où courait une poule décapitée, le monde où il y avait le lait du matin et les grenouilles qu'il faisait danser en les tenant par les pattes de devant, le monde l'intéressait encore. Pendant tout ce temps, des mains fortes et chaudes étreignaient David. L'enfant ne sentit pas ses yeux devenir aveugles, son cœur vide et creux, son cerveau morne et noir. On l'avait tué et il avait cessé d'être. Saucy a aussi pauv'nasse sentit le corps de l'enfant s'affaisser dans ses bras. Elle était à nouveau séparée de lui. Dans les mines, les animaux témoignent. Les oiseaux et les souris meurent sur le champ en présence de gaz dangereux. Ils ont de petits corps et le garçon au petit corps d'oiseau était mort avant elle. « Je suis mère » , pensa-t-elle. Ce fut sa dernière pensée. Mais son cœur vivait encore. Il se serrait, souffrait, vous plaignait, vous les vivants et les morts. Des vomissements jaillirent. Sophia Levington s'est racontée à elle David, poupée sans vie, et elle devint morte poupée. Je vais vous lire juste le chapitre qui suit, parce que les deux sont... qui est très court. L'homme meurt et passe du royaume de la liberté à celui de l'esclavage. La vie, c'est la liberté. Aussi, le processus de la mort est-il le processus de l'anéantissement progressif de la liberté ? La conscience faiblit puis s'éteint. Les étoiles se sont éteintes dans le ciel nocturne. La voie lactée a disparu, le soleil s'est éteint. Vénus, Mars et Jupiter se sont éteints. Les océans se sont figés, les millions de feuilles se sont figées, et le vent a cessé de souffler, et les fleurs ont perdu leur couleur et leur parfum. Le pain a disparu, et l'eau a disparu. La fraîcheur et la chaleur de l'air ont disparu. L'univers qui existait en l'homme a cessé d'être. Cet univers ressemblait de manière étonnante à l'autre, l'unique, celui qui existe en dehors des hommes. Cet univers ressemblait de manière étonnante à l'univers que continuent de refléter des millions de cerveaux vivants. Mais cet univers avait ceci de particulièrement étonnant, qu'il y avait en lui quelque chose qui distinguait le parfum de ses fleurs, le ressac de son océan, le frémissement de ses feuilles, la couleur de ses granites, la tristesse de ses champs sous une pluie d'automne, de l'univers qui vivait et qui vit en chaque homme, et de l'univers qui existe éternellement en dehors des hommes. Son unicité et son originalité irréductibles constituent l'âme d'une vie, sa liberté. Le reflet de l'univers dans la conscience d'un homme est le fondement de sa force. Mais la vie ne devient bonheur, liberté, valeur suprême que lorsque l'homme existe en tant que monde que personne jamais ne répétera dans l'infini du temps. Voilà.
- Speaker #0
En fait, dans les dix livres que j'ai pris, c'est quasiment des rencontres successives. Et Borges et Garcia Marquez ont été des découvertes faites pendant mes études, quand je lisais vraiment beaucoup de littérature sud-américaine. Borges a été pour moi un peu plus long à être... J'ai mis un peu plus de temps à apprécier Borges, mais Cent ans de solitude, ça a été... l'expérience type de ce que peut être un bonheur absolu de lecture et aussi une leçon de liberté stylistique. J'ai toujours eu l'impression que peut-être que les écrivains latino-américains avaient moins le poids d'une tradition littéraire séculaire et un peu écrasante à porter que les écrivains européens, spécialement les français. Je ne pense pas qu'on soit les mieux lotis pour oser... On se pose plein de questions, on a l'impression que... Garcet-Marquez, et le réalisme magique en général, c'est imaginer des choses impossibles et qui se mettent soudain à exister par la seule autorité du fait que le texte dit que c'est comme ça et c'est comme ça. Par ailleurs... Je pense que Garcia Marquez est aussi l'un des auteurs que j'admire tout particulièrement pour la perfection systématique de ses premières phrases de roman. C'était inévitable, l'odeur des amandes amères lui rappelait celle des amours disparues, ça doit être la première phrase de l'amour au temps du choléra. Cent ans de solitude, c'est celle-là quand même. Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmenait faire connaissance avec la glace. Quand on a lu ça, si on ne se demande pas ce qui se passe après, et puis commencer un roman par bien des années plus tard, quand on lit ça, c'est un monde de perspectives nouvelles qui s'ouvre quand on écrit. Par ailleurs... Je ne sais pas quoi dire, c'est vraiment d'une beauté. Je crois que je l'ai lu quatre fois. Ce n'est pas exclu que je l'ai lu cinq ou six d'ailleurs. Ça m'a donné envie de continuer après avoir lu la première phrase. Claude Simon, c'est un auteur que j'ai découvert assez tardivement, donc je dirais il y a 10-12 ans. Là, on m'a demandé un article pour les cahiers Claude Simon, et j'ai raconté un peu cette anecdote dedans, parce que, alors que Oui de Thomas Bernard, ça a été très difficile à lire pour moi, La route des Flandres, je suis rentré dedans, mais rien ne m'a dérangé. Alors que la structure du roman est faite, pour ceux qui connaissent Claude Simon le savent, la déstructuration chronologique est totale, si bien qu'on ne sait pas si on est en... pendant l'hiver 1939, au printemps 1940, on le sait quand il y a la débâcle, mais à un moment ils sont juste avant l'offensive allemande, on passe vraiment, le texte, là encore, il a l'autorité d'imposer sa chronologie à lui, qui ne suit pas la chronologie des événements racontés. Et ça avait été une telle fluidité pour moi de le lire. que j'avais été invité dans une émission de Radio Nova où on m'avait demandé d'amener des textes que j'aimais pour en parler, en faire la lecture, ce qui est un exercice que j'aime beaucoup, c'est bien mieux que de parler de ces textes à soi. Et j'avais dit, et je devais le lire à haute voix. Et en fait j'y suis allé, et j'avais, dans un élan d'enthousiasme ou de naïveté coupable, je sais pas, je m'étais pas entraîné avant. Et j'avais pris un passage, j'avais essayé de le lire. Et ça avait été une... pure catastrophe en fait. Je pense que je n'avais pas mesuré à quel point cette syntaxe complètement déstructurée qui me semblait si simple à lire dans ma tête était invraisemblable à lire à haute voix et qu'il était complètement inconscient d'avoir pensé faire ça sans s'être un peu entraîné avant si bien qu'au bout de deux minutes je suis certain que non seulement les auditeurs ne comprenaient plus un mot de ce que je disais mais que moi-même j'avais vraiment du mal à comprendre où j'en étais dans la phrase. Et comme cette expérience Comme vous pouvez le constater, je la vis encore comme une espèce de traumatisme qui ne s'efface pas. Je ne vais pas la récupérer immédiatement, sauf si on me laisse partir une heure et revenir après m'être dûment entraîné avant de me lancer dans le... Voilà, vraiment, ce serait un massacre. J'aime trop. ce texte pour lui faire ça une deuxième fois.
- Speaker #1
Moi je serais curieuse de savoir qu'est-ce qui guide vos choix de lecteur ? Est-ce que par exemple vous êtes un lecteur systématique et une fois que vous avez redécouvert Thomas Bernard, vous les avez tous lus ? Est-ce que vous aimez lire les livres qu'on vous recommande ? Comment vous les choisissez ?
- Speaker #0
Garcia Marquez c'est bêtement mes cours d'espagnol. Notamment en prépa. En épocaigne, on avait une LV2 qu'on devait suivre, mais qu'on n'était pas obligé de conserver en Cagnes. C'était espagnol, on n'était pas beaucoup. Et comme on faisait de la version littéraire, on avait traduit en groupe Erendira, ce qui était super à faire, qui était très drôle, notamment parce que quand on traduit et qu'on s'y met, on fait des erreurs de traduction qui sont souvent une source d'hilarité assez fiable. Et donc pour beaucoup de choses, c'est vraiment mes études et l'école. Après, il y a beaucoup de textes que je dois à des recommandations ou à des rencontres. Malacarne, c'est un de mes amis, Jean-Baptiste Prédal, qui me l'avait prêté il y a longtemps maintenant. Après, il y a des choses dont je me dis qu'il faut que je les lise. Claude Simon, je lui avais dit que je n'avais jamais lu, je l'avais fait comme ça. Et j'ai découvert aussi pas mal de choses par des recommandations de libraires, recommandations qui d'ailleurs me semblent, sont souvent si pertinentes que c'est quand même un plaidoyer suffisant pour l'importance de la librairie indépendante. Notamment la dernière découverte inoubliable que j'ai faite, c'est d'aller voir un libraire, c'est un autre auteur sud-américain que je ne connaissais pas, mais qui en Argentine est aussi célébré et connu que Borges, qui s'appelle Juan José Saer. Et j'ai lu un roman qui s'appelle L'Ancêtre, et là je suis en train d'en lire un deuxième, parce qu'effectivement quand j'ai beaucoup aimé un auteur, j'essaye d'en lire plusieurs. Tout ce que j'ai lu de Bernanos, je l'ai lu à peu près dans les mêmes six mois. Claude Bernard, je n'ai pas tout lu, parce que j'aime beaucoup Claude Bernard, mais en fait son style a une telle singularité qu'au bout d'un moment, je trouve qu'on a toujours l'impression de lire le même livre en quelque sorte, et j'ai une sorte d'épuisement. Mais vraiment je prends les choses d'où ça vient. Ah oui, j'aime beaucoup relire. Le bruit et la fureur, je l'avais lu la première fois. et j'ai relu immédiatement et en fait c'est parce que le premier chapitre qui est écrit par Benji lequel est donc censé être un simple d'esprit donc il nous fait lire pendant une centaine de pages un chapitre qui est à peu près incompréhensible mais quand on a lu la suite on se rend compte a posteriori que tout le contenu du roman est dedans Mais ça, on peut le savoir que quand on est arrivé à la fin, ce qui pour moi est une invitation irrésistible à recommencer, pour voir ce qu'on avait raté dans le premier chapitre, et parmi les phrases qui n'avaient pas vraiment de sens, lesquelles sont des indications de ce qui va se passer après. Et je trouve que la relecture fait toujours découvrir des choses qu'on n'avait pas vues. Et puis parfois la relecture, ça fait aussi changer le rapport qu'on avait au texte. Il y a des choses que j'avais beaucoup aimé en les lisant une première fois et je n'ai pas du tout compris le sens de cet amour à la deuxième relecture. Après la troisième, je me suis dit pourquoi j'étais la deuxième, ça ne s'est pas bien passé. Enfin bon, ça m'a fait ça avec aucun des livres qui sont là. Parce que je me méfie quand ça me fait ça quand même.
- Speaker #2
Moi j'ai une question un peu assez simple. Est-ce qu'on écrit ce qu'on lit ? Est-ce que... Vous définirez votre style comme la somme de tout ce que vous avez lu. Est-ce que vous piochez des... Des idées, des formes de narration où vous vous sentez assez hermétique de vos lectures en tant qu'écrivain ?
- Speaker #0
C'est pas possible d'être hermétique, c'est ni possible ni souhaitable. C'est ni possible ni souhaitable. C'est comme si quelqu'un qui, je sais pas moi, c'est Deleuze qui disait ça. Il y a des gens qui disent moi comme j'écris je lis pas parce que je veux pas être influencé, enfin c'est absurde. C'est comme si la meilleure... La meilleure raison possible pour ne pas s'intéresser à l'histoire de la peinture, c'est d'être peintre. Je ne sais même pas quoi dire. Effectivement, le problème, c'est celui de la distillation ou de la digestion. C'est un concept Nietzsche, ça que j'aime beaucoup, cette histoire de digestion. C'est pour ça, à mon avis, que c'est assez compliqué ou assez rare, sauf en poésie, que des gens fassent de la fiction littéraire de grande qualité jeunes. Parce que moi, je sais bien que j'ai toujours écrit. Mais les choses que j'écrivais à 20 ans ou à 21 ans, on lit le texte, on savait ce que je lisais la semaine d'avant, c'est sûr. Et il y a des textes littéraires qui sont tellement marquants et qui invitent tellement à la parodie qu'il faut du temps pour s'en... Moi, je blâme beaucoup ma lecture des chants de Maldoror, par exemple, parce qu'il n'y a rien de plus simple que de faire du sous-lotréamon, c'est facile. Du sous-l'autre est amour, pas du l'autre. Parce qu'il y a des trucs qu'on peut repérer, comme des espèces appliquées comme des recettes, et ça, ça marche. Ça, ça marche jamais. En revanche, je pense que la singularité de ce qui fait un style, quand elle existe... elle est redevable, elle vient aussi d'une forme de distillation. Moi, c'est justement la question de savoir qu'est-ce qu'il y a de vraiment singulier, où est-ce que c'est que de la distillation, qui, la réponse à cette question, me semble pouvoir apporter des éléments de réponse à ce qu'on peut attendre raisonnable de l'intelligence artificielle, par exemple. parce que s'il s'agit juste de faire une espèce de synthèse stylistique, on peut supposer que et en gros s'il n'y a pas vraiment de créativité mais juste une forme d'alchimie ou de recomposition d'éléments premiers on peut supposer que une intelligence artificielle suffisamment nourrie peut produire quelque chose qui aura l'apparence de la nouveauté sans être rien d'autre qu'une espèce de... J'y crois pas vraiment pour deux raisons d'abord parce que je pense que La manière dont on agence ce qu'on a lu, ça peut faire partie de la singularité. Et ensuite, la singularité qu'on peut avoir vient justement du fait qu'on n'a pas tout lu. Et qu'on ne peut pas faire une synthèse qui est signifiante de tout. Et que disposer d'une base de données infinie n'est peut-être pas un bon atout. Et par ailleurs, je ne suis pas non plus sûr qu'on puisse, à partir de ce qu'on a lu, Par exemple, inventer en musique, je ne sais pas, inventer la bossa nova. Je ne suis pas sûr si en mettant de la samba et des musiques afro, on va faire inventer la bossa nova à une IA. C'est pareil pour l'écriture. Mais peut-être qu'on se fait encore des illusions sur notre pouvoir de créativité, ce n'est pas exclu. Cela dit, rien que la singularité de la distillation, ne serait-ce que parce qu'on n'a pas tout lu et qu'on a un parcours de lecture, ça me semble assez... Assez difficile. Alors la question, c'est d'avoir un peu suffisamment de recul par rapport à ce qu'on a lu pour ne pas être condamné éternellement à le parodier. Mais en même temps, je crois qu'on a une manière d'écrire aussi, tout le monde là, qui est à nous et qui se voit, je ne sais pas, au lycée, même dans les dissertations et choses de ce genre-là. On a quelque chose qui est aussi un point de départ. idiosyncrasique avec lequel on doit composer.
- Speaker #1
Est-ce que vous lisez des polars ?
- Speaker #0
Est-ce que je lis des polars ? Non. Ce n'est pas une question de principe. Je lis du roman noir, plutôt anglo-saxon d'ailleurs. Mais des polars, non, je n'en lis pas. Je ne lis pas de polars, et encore, je n'ai aucun a priori. Si, j'ai des a priori. Je ne vais pas lire de dark romance, par exemple, je ne pense pas. C'est une position de principe que j'assume, mais le polar, non. Je n'ai jamais été conseillé correctement, mais je suis prêt à faire l'expérience. Le problème aussi, c'est qu'il y a une grande partie de mon temps de lecture qui est quand même occupée par la philosophie. Parce que j'en ai... J'en lis beaucoup professionnellement et donc je ne lis pas que de la fiction littéraire.
- Speaker #3
Moi j'ai essayé de lire Cent ans de solitude plusieurs fois et j'arrive pas du tout à me plonger dedans. J'ai l'impression qu'après quelques lignes ou quelques chapitres ça m'ennuie. Du coup je voulais vous demander pourquoi est-ce que vous avez été tellement marquée, que vous l'avez relu autant de fois, qu'est-ce qui vous plaît dans cette lecture parce que c'est vraiment une lecture dans laquelle j'arrive pas à me plonger.
- Speaker #0
C'est pas très grave. Je pense vraiment qu'il y a des questions qui sont des questions d'affinité. Et alors là, pour le coup, il y a quand même suffisamment de domaines dans la vie où on doit ou subir ou s'imposer des contraintes pour quand même pas le faire avec un truc qui est... comme la lecture. Si on n'a pas d'affinité avec un texte dont tout le monde dit que c'est un chef-d'oeuvre, on n'en a pas. Il n'y a ni honte à ça ni rien du tout. Moi, j'ai jamais supporté Voltaire. Ça m'a pas... Je peux l'assumer tranquillement. Et je ne pense pas que ce soit une bonne manière d'aborder un texte en se disant, il n'a plus aux autres, pourquoi il ne me plaît pas à moi ? Il ne vous plaît pas à vous. Peut-être qu'il vous plaira à un autre moment si vous pensez que vous passez à côté de quelque chose, etc. Mais moi, jamais de la vie, je me suis forcé pour lire quelque chose. Il y a des gens que je connais et qui sont affectés par une forme de mal. particulièrement insidieux et qui est l'incapacité quasiment physique à arrêter de lire un roman une fois qu'ils l'ont commencé. C'est-à-dire que quand ils ont commencé à lire, ils sont obligés d'aller jusqu'au bout, quelle que soit la quantité de souffrance qu'ils endurent dans le processus. Ça, c'est une vraie malédiction pour moi. Si j'aime pas un truc, je le ferme et je le range et je dors du sommeil du juste. Donc, ne vous infligez pas à la lecture. C'est gros, ce sortant de solitude. C'est très bien, vous avez bien raison. Vous imaginez un peu quelqu'un qui se met là-dedans et qui souffre à la page 2 ? C'est pas possible. C'est pas humain.
- Speaker #4
Ça va être un peu bateau comme question, mais pourquoi vous lisez ? Parce que là, des livres que vous nous avez présentés, c'est quand même des trucs un peu... Enfin, beaucoup violents, on parle beaucoup de guerre. Enfin, j'ai pas l'impression que vous lisez beaucoup pour vous évader ou pour rigoler, par exemple. Ce qui peut être un motif de lecture... Pourquoi vous lisez ?
- Speaker #0
Non, je ne lis pas beaucoup pour m'évader, non. C'est vrai. Parce que je... La plupart du temps, je ne conçois pas du tout la lecture comme un mode de divertissement. Ça peut m'arriver. Je peux lire des choses comme ça en voyage notamment. Mais non, pour moi, la littérature, ce n'est pas un motif de divertissement. C'est quasiment une ouverture à une forme de compréhension du monde. Donc, vraiment. et en plus une forme majeure de compréhension du monde pour moi, et qui n'est pas une forme de compréhension objective, mais qui est celle que le regard singulier, c'est des éléments objectifs du monde que le regard singulier de quelqu'un peut faire apparaître. Je crois par exemple que ce qui est pour moi absolument remarquable et précieux chez Vassil Grossman par exemple, c'est que quelqu'un a qui parle de la guerre, d'extermination, comme ça, et qu'il a connu de près, lui, encore une fois, c'est pas une connaissance de seconde main, qu'il puisse allier cette connaissance-là avec cet amour manifeste du genre humain qui déborde de tous ses sexes, moi, ça me paraît... Voilà, c'est une expérience qu'on peut faire que en littérature. Et par contre, donc, le divertissement, non, mais rigoler, oui. Mais par exemple, Thomas Bernard me fait beaucoup rire, y compris dans les oeuvres qui ne sont pas réputées pour être les plus optimistes. Moi, il y a des passages de Céline qui me font aussi énormément rire. Mais je ne lis pas pour me divertir. Pour me divertir, je préfère regarder une série, par exemple, qu'une série même de piètre qualité qui va me faire passer le temps, plutôt que de prendre un livre. Je crois que je ne prends jamais un livre pour passer le temps. C'est juste, je le prends vraiment pour avoir rendez-vous avec quelque chose, pas pour passer le temps.
- Speaker #5
Si vous lisiez aussi parfois un peu de tout en même temps, ou si vous faisiez attention à répartir un peu vos lectures...
- Speaker #0
Ah non, je lis tout en même temps.
- Speaker #5
Et peut-être du coup sur quelle lecture de philosophie aurait pu faire partie de votre petite bibliothèque ?
- Speaker #0
Ah, alors, la philosophie je la lis pour préparer mes cours. puisque j'enseigne en classe préparatoire je sais plus qui disait ça mais c'était assez juste c'est spécialement vrai quand on a enseigné longtemps je sais plus qui disait ça Il faut que je retrouve. Le meilleur moyen d'apprendre quelque chose, c'est d'avoir à l'enseigner. Et je pense que c'est vrai. En général, il peut m'arriver de choisir des thèmes de cours dont je sais qu'ils vont me forcer à faire appel à un auteur en philo que je n'ai pas travaillé encore. Parce que comme ça, ça permet de continuer à découvrir des choses. C'est d'autant moins cloisonné que pour moi, il y a quand même un terrain. Alors évidemment, pas si on fait de la philosophie, des mathématiques ou de la logique ou de l'épistémologie. Il y a vraiment un terrain où il y a une communauté de thèmes. Je pense que notamment la philosophie politique et morale, elle peut se nourrir assez utilement de ce qu'on trouve en fiction littéraire. Et c'est encore pas n'importe quelle fiction littéraire. Mais donc je fais tout en même temps et je ne me suis jamais senti schizophrène dans mes affinités avec des textes de philo ou des textes de littérature. C'est simplement que je ne m'exprime pas sous une forme conceptuelle qui convient aux textes de philosophie. Je n'en ai jamais écrit. Mais si je devais faire un vide-fait comme ça, je mettrais à coup sûr le monde comme volonté, comme représentation de Schopenhauer. On parlait de rigoler tout à l'heure. Il y a un moment où Schopenhauer est tellement énervé que ça en devient vraiment drôle, spécialement contre Hegel. Il y a une forme de bonne humeur dans la queue de la colère. C'est Nietzsche qui disait que Schopenhauer était vraiment ravi, qu'il avait vraiment de la chance de dépenser une telle énergie vitale à détester tant de choses. Et que c'était vraiment pour lui sa preuve de vitalité. Et alors évidemment, l'humour chez Schopenhauer n'est pas toujours volontaire, je pense. Et il est très très méprisant. Je parlais tout à l'heure avec Esther d'une phrase dont je me rappelais sur l'art, où il y a un chapitre qui finit par « C'est pourquoi l'art reste impénétrable à la stupide majorité des mortels » . C'est assez péremptoire. On dirait du Thomas Bernard aussi, un peu. J'aime beaucoup ça. Et je mettrais à coup sûr... dans ma liste de 10 livres au moins un livre de Simone Veil sans doute l'enracinement c'est à dire les derniers textes qu'elle a écrits avant de mourir en 1942 à Londres ou la condition ouvrière je sais pas tout ce que fait Simone Veil j'ai un il y a des gens pour lesquels on a une admiration intellectuelle c'est mon cas pour Simone Veil Et en même temps, j'ai pour elle une admiration purement humaine immense. Elle pousse le degré d'intégrité à son point limite de sainteté et d'autodestruction, en quelque sorte. Et le truc qui m'avait beaucoup touché, puisque j'avais mis Bernanos dans mes lectures, c'est qu'elle a participé à la guerre d'Espagne du côté républicain, alors que Bernanos était à... À Palma de Mallorca, qui était dirigée par les nationalistes, elle avait lu Les grands cimetières sous la lune, elle lui a écrit une lettre que Bernanos a gardée toute sa vie dans son portefeuille, et qui parle justement de ce que la guerre fait aux gens, quel que soit le camp, c'est vraiment magnifique. Je mettrais aussi à coup sûr des textes de Hannah Arendt, ça c'est sûr et certain, mais je ne sais même pas lesquels. tellement il y aurait de candidats pour moi. Peut-être des textes de la crise de la culture, peut-être vérité politique ou des choses de ce genre-là. Je mettrais très certainement un texte de Heisenberg qui est publié... Sous le titre « Philosophie, le manuscrit de 1942 » , qui est un texte de philosophie des sciences qui est extraordinairement poétique et qui n'était pas fait pour être publié. Mais j'en mettrais plus que dix, c'est sûr. Mais là, c'est ce qui me venait vraiment en tête maintenant et que je pense incontournable. Là, je peux finir là-dessus, je veux bien. Merci beaucoup.