- Speaker #0
Au cœur de l'île sur la Sorgue, il existe un lieu unique où l'élégance, l'histoire et l'art de recevoir se rencontrent depuis des générations. Le Grand Hôtel Henri. Aujourd'hui, Julien Topin y insuffle, aux côtés de Manon, sa femme, et Marco, un de ses amis, une vision à la fois authentique et contemporaine de l'hospitalité. J'ai eu la chance de le rencontrer et je vous laisse écouter notre entretien. Bonjour et bienvenue à ce micro. Est-ce que vous pourriez vous présenter à nos auditeurs ?
- Speaker #1
Alors moi je suis Julien Topin, je suis propriétaire du Grand Hôtel Henri et en fait je suis la cinquième génération d'hôteliers dans la famille et ici au Grand Hôtel Henri je suis la troisième.
- Speaker #0
Quel est votre plus lointain souvenir d'enfance ici ?
- Speaker #1
Déjà c'était très grand parce que petit, je me rappelle, t'arrivais même pas à la hauteur du comptoir. J'ai vécu toute l'enfance ici, c'était immense. Il y avait un grand parc avec des bassins, des sols pleureurs, des grands platanes. Mon grand-père qui brûlait les feuilles dehors. Au fond du jardin, il y avait un bras de sorgue, donc on allait pêcher au bras de sorgue. C'était les dimanches avec tous les clients. C'était une autre époque parce qu'il n'y avait pas les télés dans les chambres. Donc il y avait le salon de télé. On était petits, on regardait la télé avec les clients. Et il y a des clients qui sont encore clients aujourd'hui avec qui on regardait la télé quand on était petits. On mangeait avec le personnel, le petit-déj' avait les clients, donc on n'a tous pas peur des gens. On est trois et on a tous grandi ici, et on a grandi avec les clients.
- Speaker #0
Vous n'avez jamais hésité à reprendre cet établissement ?
- Speaker #1
Non, parce qu'on a toujours été dans l'hospitalité. J'ai vécu ici, après mes parents, ils ont eu un bar, moi j'ai travaillé en boîte de nuit, et après je suis parti travailler à Paris dans une chaîne qui s'appelle Bouddha Bar, pendant huit ans. On a quitté Paris parce que ma femme était enceinte et on a dit on retourne dans le sud parce qu'on est tous les deux d'ici. Et l'histoire elle fait qu'en fait à 12 ans on s'est embrassé ici et on s'est retrouvé à 30 ans. Et on a racheté l'hôtel où on s'est embrassé pour la première fois. Et on a monté tout le projet, ça a été dur.
- Speaker #0
J'ai eu à redonner vie,
- Speaker #1
long, mais j'ai jamais lâché. Parce qu'il était à l'abandon l'hôtel, il ne restait plus que le restaurant.
- Speaker #0
Vous nous racontez l'histoire de ce lieu ?
- Speaker #1
Mon ancêtre, arrière arrière grand-mère, a créé le cinéma de Cavaillon. En 1917, le Fémina qui vient de fermer. Et pour faire les sorties de secours, elle a acheté l'hôtel Topin à Cavaillon. Donc on s'est retrouvé hôtelier. Et en 1969, mon grand-père a trouvé cet hôtel. Et a dit à ses parents, je veux prendre la gueulardière, ça s'appelait. Je veux prendre cet hôtel, donc aidez-moi. Donc il a vu avec les jambes, parce qu'il ne marchait pas à l'hôtel. C'était la campagne de Lille à l'époque.
- Speaker #0
Quel drôle de nom pour un hôtel.
- Speaker #1
Parce que la dame, elle ne faisait que gueuler. Alors il l'appelait la gueularde et c'est devenu la gueulardière. Donc dans les années 70-80, ici c'était le spot, même 90, où tout le monde se mariait, faisait les baptêmes, faisait les communions, où il y avait un peu les stars qui venaient. Moi je me rappelle, il y avait Brigitte Bardot sur la terrasse, il y avait Johnny Depp et Vanessa Paradis, il y avait Lady Rose, ils ont mangé sur la terrasse, il y avait plein de gens comme ça qui passaient. Tout se passait ici parce qu'il y avait un grand parc, on pouvait faire des grandes réceptions. Et les gens à l'époque, ils restaient longtemps. Ils faisaient des séjours d'un mois. Il y a une dame ici. Elle est restée un an, c'était une autre époque.
- Speaker #0
Il a eu plusieurs noms, c'est ça ? Cet hôtel avant de devenir Grand Hôtel Henri ?
- Speaker #1
C'était l'hôtel du Duc de Chartres, après l'hôtel Béchard, après la Gueulardière. Et moi, quand je l'ai repris, dans ma tête, c'était de l'appeler Hôtel Henri, parce que mon grand-père s'appelle Henri, c'est tout bête. Et c'est lui qui l'avait acheté, et c'était plus joli. Et il y avait hôtel, parce que la Gueulardière, il n'y avait pas hôtel. Au dernier moment, j'ai dit, non mais il faut l'appeler Grand Hôtel Henri. Parce que souvent les grands hôtels, c'est des petits hôtels. Donc on l'appelait Grand Hôtel Henri.
- Speaker #0
Votre grand-père était toujours là, à ce moment-là ? Il en a pensé quoi ?
- Speaker #1
Le jour où on a mis la porte d'entrée avec le logo, et il était là parce qu'il a eu peur quand il est rentré dans l'hôtel, qu'il n'y avait plus rien, il n'y avait plus de toit. Je lui ai dit, mais papy, dans 100 ans, les gens diront, c'est le petit-fils de quelqu'un qui l'a appelé Henri, parce qu'il s'appelait Henri. Et je lui ai dit, et ça, ça restera dans l'histoire. Et je pense qu'il était fier. C'était mon égérie, je sortais un peu aux soirées.
- Speaker #0
Et en même temps, avec la vie qu'il a eue, a priori, ça ne devait pas trop le perturber, ce genre d'événement. Vous nous racontez d'ailleurs cette vie incroyable, et on précise qu'il s'est éteint il n'y a pas très longtemps, on est en 2026, à l'âge de 103 ans.
- Speaker #1
L'histoire, c'est qu'il est venu chercher son passe ici à 18 ans, parce que c'était réquisitionné par les Allemands, pour circuler dans la région. Il est venu chercher son passe ici dans une des chambres, en haut. Et en fait, il a aidé la France parce qu'il était résistant et il a eu la légion d'honneur de guerre pour avoir servi la France. Et il me dit, mais jamais j'aurais cru à 50 ans acheter l'hôtel où j'étais venu chercher à me laisser passer à 18 ans.
- Speaker #0
Et l'hôtel date de quand ?
- Speaker #1
L'hôtel, il est de 1785 à peu près. Il y a une partie qui a été détruite parce qu'ils avaient détruit le pont au bassin. Le côté bar et la boutique qu'il y a derrière, elle a été bombardée. Et quand on a tout cassé, on s'est aperçu que c'était le seul endroit qui avait été refait. Il y a eu Eugénie Impératrice qui est venue aussi, Picasso, Roné Char, il y a une photo où il est devant en train de jouer aux cartes.
- Speaker #0
Donc vous avez retrouvé plein de photos ?
- Speaker #1
Oui, il y a une photo de ça, ils sont devant, après il y a une photo des escaliers. Et puis on a un écrit où en fait, ici c'est le 52, donc haut numéro de téléphone, donc on était le 52ème numéro de téléphone de la ville. On a été le premier endroit où il y a eu l'eau courante, les douches communes. Il y a écrit que c'est le seul endroit digne de l'île sur Sorgue, parce que c'était une puanteur dans les rues. L'article est de 1900, les premiers à avoir l'électricité, et il y avait les bassins où le chef allait chercher les écrevisses. En fait, il y avait deux bassins, moi je les ai connus quand j'étais petit, où la Sorgue rentrait à l'intérieur, et ils mettaient les écrevisses et les truites. Et après, on a un dessin aussi de tout le bâtiment, qui a l'air d'être fait à la main, où on voit qu'il y avait deux étages, et maintenant il n'y a plus qu'un étage. Et on voit ce qu'ils ont fait, comment ils ont transformé le lieu petit à petit. Ce n'était pas aussi grand, là il y a 1500 mètres carrés à peu près.
- Speaker #0
Est-ce que cet escalier monumental que les clients vont découvrir quand ils vont venir existait déjà ?
- Speaker #1
Il y a beaucoup de photos des années 80 où les gens qui se mariaient ici prenaient la photo dans les escaliers. Dans la ville, il y a des gens qui ont la photo dans les escaliers. Et dans le parc, il y avait un petit pont blanc qui est chez mon père. Et les gens prenaient la photo ou sur le pont ou dans les escaliers. Mes beaux-parents se sont mariés dans l'hôtel et mes parents se sont mariés aussi dans l'hôtel.
- Speaker #0
Qu'est-ce que vous avez retrouvé d'autre dans les vieux greniers ?
- Speaker #1
Des vieux menus. Un petit menu de 1920, un truc comme ça.
- Speaker #0
À quand un petit musée ? Ou en tout cas un endroit où vous pourriez réunir tout ça pour les clients ?
- Speaker #1
On est en train de le préparer, oui. Parce que moi j'ai la toque de mon arrière-grand-père qui est né en 1890. Il y a la photo du chef avec Bocuse, plein de trucs comme ça. Il y a l'histoire, il y a des vieilles photos d'ici, des vieux articles. Donc on va tout mettre.
- Speaker #0
Vous récupérez donc cet hôtel qui était un peu à l'abandon ? Les travaux ont dû être colossaux.
- Speaker #1
On a tout détruit. Les toits, le tuyau d'eau, il était microscopique. Parce que moi j'étais là tous les jours, on a tout refait. On a refait les planchers, les toits. On a tout décoré nous. On a tout dessiné nous. Après, c'était une obsession. Je regardais tous les hôtels du monde. Il n'y a pas un endroit qui a été inventé comme ça. Quand je fais le tour, le palier rouge là-haut, c'est la maison de Yves Saint Laurent à Marrakech. Les deux grilles qu'il y a, c'est les grilles de Dior. Les abat-jours dans le restaurant, c'est la Mamounia. C'était une obsession de tout le temps chercher, chercher comment on peut faire là. C'est un salon chinois. Je voulais trouver un décorateur qui s'adaptait au lieu et à la ville. J'ai regardé tous les décorateurs. Et en fait, c'est Jacques Garcia que je trouvais qui était le mieux. C'est Cocorico, c'est la France. Et le bâtiment, il était tellement vieux. C'est les grosses plaintes, les moulures, les salons chinois. Donc on s'est inspiré beaucoup de lui. La nappe blanche, le sel et poivre de brasserie. J'avais envie de ces restaurants nappés, les pâtisseries. Genre Louis de Finesse, le grand restaurant. Les jolis couverts avec les petits dessins. La belle vaisselle, les beaux verres, j'avais envie de ça.
- Speaker #0
Eh bien vous avez réussi, a priori. Alors si on prend une photo du lieu aujourd'hui, c'est quoi ?
- Speaker #1
Alors il y a 17 chambres, un restaurant bistronomique, voire un peu gastronomique. Notre chef, il était apprenti chez Paul Boucuse. Il y a au moins 7-8 personnes, ça fait 10 ans qu'ils sont là. En cuisine, ils sont 3 depuis 10 ans. Ça a toujours eu une âme où on a l'impression qu'on est chez soi. Mais même quand on a détruit l'hôtel... On peut avoir peur de rentrer dans un hôtel où il n'y a pas d'eau, pas d'électricité, il n'y a pas de toit ou il y a un toit, mais c'est noir. D'arriver à 20h dans l'hôtel, il y a toujours eu cette atmosphère, même dans le jardin. Il y a une âme, ça a été bien fait, ça a été bien pensé. C'est une auberge, c'est un endroit familial, même si on n'est pas là tout le temps.
- Speaker #0
Il y a une équipe, c'est comme une famille.
- Speaker #1
Ah oui, mais mes grands-parents faisaient pareil. Mes grands-parents, je m'en rappelle, des repas avec les équipes, de partir la journée avec les équipes. Le chef de cuisine de mon grand-père, il est resté 27 ans ici. Après, c'est ce qu'ils nous ont appris. On refait pareil.
- Speaker #0
Et puis après de gros travaux, l'ouverture.
- Speaker #1
Le restaurant a explosé, l'hôtellerie ça a été un peu plus long. Je me rappelle de faire venir dormir mes parents, « Ouais, dormez là, comme ça, le veilleur de nuit, il n'est pas là. » Et de faire une, deux chambres. L'hôtel, petit à petit, a monté. Et maintenant, oui, c'est le navire amiral.
- Speaker #0
Aujourd'hui, que recherchent les clients qui viennent séjourner au Grand Hôtel Henri ?
- Speaker #1
Je pense que les gens... Ouais, c'est compliqué ça, parce qu'il y a des gens qui viennent parce que c'est comme ça, c'est ici. Mais la dernière fois, il y a des clients qui m'ont dit, on était en Suisse, dans un parc, et il y a des gens qui parlaient de votre hôtel. Et il y a quelqu'un qui m'a dit, ça m'a marqué, c'est un architecte de l'Illichersorg, qui m'appelle et qui me dit, il faut que je te dise un truc, j'ai dit quoi ? Il me dit, mais les gens quand ils doivent partir d'ici, ils doivent pleurer. Il me dit, c'est tellement bien. Et j'étais là, waouh, je me suis dit, incroyable. Ils se disent, on a passé un moment, c'est une parenthèse. Ils font attention à nous, on fait attention à eux. On est des gens de l'hospitalité. Et puis, c'est naturel, c'est pas forcé. En fait, c'est d'avoir une émotion. Quand ils arrivent, les gens, ils se garent sur le parking, ils rentrent dans le jardin, déjà ils regardent. Des fois, ils prennent une photo, parce qu'il y a la vieille fontaine avec la mousse. Mais ils sont quand même fermés. Quand il y a réservé un hôtel, tu ne sais pas où tu vas. Ils rentrent, ils regardent le bar. À gauche, le restaurant à droite, et là tu commences à voir le sourire qui monte. Et après, ils arrivent au grand escalier, et là c'est bon, ça y est, c'est gagné. Donc ils ont déjà l'émotion, parce qu'ils se disent, ouais c'est bon, j'ai le bon endroit.
- Speaker #0
Alors juste, si je peux me permettre, ces clients, ils sont rentrés, ils ont tourné la tête à gauche et ils ont vu ce bar, ils ont surtout vu ce ciel. Vous nous racontez ?
- Speaker #1
L'histoire du ciel, c'est le parrain de ma fille qui me dit, on a une copine, elle peint, elle fait des trompe-l'œil et tout, elle est top et tout. Je la fais venir, je vois ce qu'elle fait, je me dis ouf, elle est forte elle. Et une petite fille, toute mince et toute jeune et tout, elle envoie le plafond. Du coup je me dis waouh, bon maintenant elle a fait des rénovations à Monaco, au Palais-Princier et tout, elle est super forte. Et elle était tellement jeune, elle n'a même pas voulu signer. J'ai dit non mais il faut que tu le signes, c'est pas possible, ça va rester là peut-être pendant 100, 200 ans. Et du coup elle a signé et il y a un Lillois qui est venu, il me dit ah tu as bien fait de garder le plafond. Alors que non, il n'y avait rien. C'est nous qui l'avons fait. Le plafond, il est incroyable. Trop fort.
- Speaker #0
Alors, sur la fameuse photo dont on parlait tout à l'heure, il y a le Grand Hôtel Henri, mais il y a la pâtisserie aussi. Génie.
- Speaker #1
En fait, c'était la laverie, quand ils ont créé tout le rond-point, tout ça, de l'hôtel. Et c'était des antiquaires. Les antiquaires, ça me va. Mon père, il me dit, les antiquaires, ils sont bons. Tu devrais le récupérer. On ne sait jamais ce qu'il y a à côté. Donc, on a dit, on va le récupérer. On va faire la pâtisserie. Donc là, le même cursus, il faut trouver ce qu'on va faire. Donc les décorateurs, comment on va faire ? Donc j'ai cherché et là j'ai pris 2000 années et donc je me suis inspiré d'eux pour les couleurs, les dorures. C'était la mode de Cédric Rollet avec les trompe-l'œil. Donc quand on a ouvert, on a envoyé les trompe-l'œil, on faisait que des trompe-l'œil. Alors les gens ils hallucinaient. Et puis il y avait le petit jardin, c'était très beau. On a évolué et maintenant c'est le spot. Il y a 100 m² dedans, il y a le petit jardin dehors, c'est très calme, on est sous les arbres, c'est haut de gamme mais on reste simple.
- Speaker #0
Et puis collé au Grand Hôtel Henri, on peut facilement circuler entre les deux. Autre lieu aussi quand même emblématique et qui vous appartient, le Grand Café de la Sorgue. Alors c'est Marco, que j'ai eu la chance d'enregistrer, qui m'en a parlé, mais juste en quelques mots, c'était quoi l'idée au départ ?
- Speaker #1
C'est une histoire aussi de famille, parce que c'est des vieilles familles de Lille. Donc on a récupéré le café. On voulait faire une brasserie un peu genre à la parisienne, donc l'entrecôte, de faire les escargots. Bon, après, ça évolue tout le temps. Avec un super emplacement, grande terrasse.
- Speaker #0
Et puis au bord de la Sorque. Alors, trois lieux, c'est quoi la suite ?
- Speaker #1
Là, on va grandir l'hôtel. Derrière l'hôtel, il y a un bâtiment où il y avait les calèches avant. Comme les gens n'allaient pas sur la Côte d'Azur, parce qu'ils ne devaient pas être bronzés. Les gens venaient à Litschersorg, il y avait les calèches ici, et les dames avaient les ombrelles, on les amenait à Fontaine de Vaucluse pour aller voir le trou de Fontaine. Je crois qu'il y avait 8 ou 9 calèches dans le bâtiment à côté. On a l'opportunité de récupérer ce bâtiment, et dedans on va faire 9 chambres, avec une salle de séminaire, l'ascenseur, parce qu'aujourd'hui il faut l'ascenseur, et le parking pour les 9 voitures. Donc l'hôtel, il redevient pratiquement comme il était à l'origine.
- Speaker #0
Est-ce que pour terminer, et ce sera le mot de la fin, on pourrait parler de Manon ?
- Speaker #1
Elle sait tout ce qu'il y a derrière, mais sans elle, il n'y a rien.