Speaker #0Bienvenue aux auditeurs d'élite !
Quant aux autres, vous pouvez rester.
Je pense que vous le savez, il y a des jours où tout est simple.
Le réveil sonne, on se lève, on râle, on boit un café, on se plaint que le temps passe trop vite, et puis en même temps on se dit : "vivement l'été". Bref, un début de journée normal, chronométré, calibré, qui ne laissera ... aucune trace dans l'Histoire.
Et puis, il y a les autres jours, pas très nombreux.
Il y a les jours où, par exemple, vous rencontrez Albert Einstein, au coin d'un espace-temps.
J'étais sorti pour acheter du pain et pour trouver une idée de chronique.
Le boulanger n'avait plus de pain et moi, pas la moindre idée.
Alors je me suis assis sur un banc, histoire d'attendre que quelque chose d'intéressant m'arrive.
Et c'est là que ça s'est produit.
Un vieil homme s'est avancé. Ni grand, ni petit, les cheveux dans tous les sens, comme s'il avait traversé par mégarde un nuage d'équations du troisième degré.
Il avait un long manteau en laine, du genre à avoir de très très grandes poches, pleines de vieilles listes de courses ou d'idées de podcasts qui changent du podcast.
Il s'est assis à côté de moi, l'air de rien, mais avec la tranquille assurance de celui qui oublie toujours d'éteindre les lumières, mais qui sait de quoi il parle quand il provoque la vitesse de la lumière.
Nous nous sommes regardés en silence pendant un certain temps, et puis il m'a dit avec un fort accent allemand : "Monsieur Herté, fous marchez trop fite, vous allez plier le temps."
Bon, je suis très mauvais en accent allemand, alors on va faire comme s'il parlait Français, comme vous et moi.
Donc je recommence. En Français.
Au bout d'un moment, il m'a dit, avec un fort accent allemand qu'on n'entendait pas : "Monsieur Herdé, vous marchez trop vite. Vous allez plier le temps."
Je lui ai répondu : "mais comment connaissez-vous mon nom ? Et puis, et puis ... et puis, d'abord, je ne marche pas vite. Je marche pressé ! Ce n'est pas pareil !"
Il a enchaîné avec un petit air malicieux : "Mais si c'est pareil, bien sûr que c'est pareil ! C'est même toujours pareil. Quand on se presse trop, on risque un jour d'arriver avant d'être parti. Et là... Là, croyez-moi, c'est le bordel !
Moi, de mon côté du banc, je commence à comprendre que j'ai affaire à quelqu'un d'un peu différent.
Ou alors c'est moi qui suis différent.
Et là, je me suis souvenu de ma prof de maths au collège, celle qui disait : « Mesdemoiselles, Messieurs, faites en sorte que vos différences deviennent des additions, si possible même des multiplications, mais pas des soustractions, s'il vous plaît, et certainement pas des divisions !"
Moi, je me dis tout ça en l'espace d'une demi-seconde, parce que pendant ce temps-là, lui, il a dit : "je suis Albert Einstein".
Là, je me dis, soit je rêve, soit j'ai pris un café quantique.
Et il me propose aussitôt d'en reprendre un.
Alors je dis oui, évidemment, même si mon médecin, il me défend de prendre plus d'un café par jour. Enfin bon, un café avec Einstein, quand même ... Oui, sauf que lui, il demande un café "avec pratiquement pas de matière et un peu d'énergie".
Je ne savais pas trop quoi faire, donc j'ai regardé le garçon et puis j'ai commandé deux express tout à fait normaux.
Il a bu le sien à la vitesse de la lumière, bien entendu, et moi j'ai renversé la moitié du mien, parce que la relativité, ça secoue quand même ...
Alors on a parlé du temps. Il m'a dit : "le temps, ça n'existe pas, vous savez. Il ne fait que passer le temps."
"Je sais, ai-je répondu, surtout à la fin des vacances !"
Il a souri. Il a continué : "Mais le temps est une illusion, M. Herdé, une illusion. Persistante, certes, mais c'est juste une illusion quand même. »
« Et à la fin du mois ? » ai-je répondu. « La fin du mois, c'est aussi une illusion persistante ? »
« Oui, a-t-il ajouté. C'est une illusion, mais plus douloureuse. »
Et puis il s'est penché vers moi, l'air un petit peu plus grave. « Les gens croient qu'ils manquent de temps, mais c'est le temps qui manque de gens. » « On court, on court. » Mais personne ne sait après quoi. Tandis que les heures, elles, elles passent, vides, à cause de notre incapacité à en jouir. La vie passerait bien plus lentement si on n'y mettait plus d'épaisseur. Je ne sais pas pourquoi, je lui ai demandé alors s'il croyait en Dieu. Il a réfléchi une seconde. Pas vraiment, mais je crois au mystère. Le mystère, c'est Dieu sans l'administration. Là, j'ai compris qu'il écoutait mes podcasts. J'en ai rougi. Et puis on a parlé de la science contemporaine, les satellites, le projet de coloniser Mars, l'intelligence artificielle. On a regardé un peu bizarrement. L'intelligence artificielle, dites-vous ? C'est sûrement bien, c'est bien. Mais pourquoi vous ne recherchez pas plutôt la bêtise artificielle ? Moi, il me semble que vous avez fait le plein en bêtise naturelle, non ? On doit commencer à manquer de place chez vous, non ? J'ai grimassé, mais il continuait. Votre progrès, il est très bien, monsieur Herdé, il est très très bien. Assurez-vous juste que la sagesse peut se télécharger à la même vitesse. Je ne vais pas oser répondre. Je buvais ses paroles comme un double express cosmique. C'est mon médecin qui ne va pas trouver ça cosmique du tout. Il a enchaîné. Je l'ai déjà dit, mais ça reste vrai. L'univers est sans doute fini, difficile à prouver, mais la bêtise elle-même, elle ne l'est pas finie. Alors je lui ai demandé ce qu'il faisait là, en ce moment précisément. Il m'a répondu « Je vérifie mes calculs. Il paraît qu'ils ont trouvé des erreurs dans mes équations. Alors je reviens. En vitesse, si je puis dire. Je reviens pour corriger le futur avant qu'il ne nous échappe. » Et puis il s'est levé, lentement. Mes quelques vieilles listes de courses se sont échappées de ses poches. Ainsi qu'une idée de podcast, mais je la garde pour moi pour le moment. si vous permettez. Son manteau restait lourd, mais habité. Et je lui ai demandé une dernière chose. Si vous pouviez me résumer la relativité en une phrase. Là, tout de suite. Il a réfléchi, demi-seconde. Et puis il m'a dit, tout est relatif. Sauf quand c'est absolument faux. Et il a ajouté... penchant un peu la tête. N'oubliez jamais, monsieur Herdé, que le plus court chemin entre deux idées, c'est l'humour. L'humour, oui. Et puis, pouf, plus rien. Disparu. Avalé par une déformation de la réalité ou par un bus 47, allez savoir. Moi, je suis resté seul sur mon banc avec mon café froid. Et le temps a repris son cours. Son cours magistral, comme toujours, ne supportant pas la contradiction. Mais, depuis ce jour, je ne cours plus après lui. Non, non, non, je le laisse filer. Et quand quelqu'un me dit « T'épèche-toi, on n'a pas le temps ! » Je réponds tranquillement « Mais si, mais si, mais si, on a le temps. C'est juste lui qui ne nous a pas. » Et je fais un petit clin d'œil discret vers le fin fond de l'univers. Lui qui est sans doute fini. Sur le tutu, chapeau pointu. Et c'est ainsi que le caramel devint quantique. Si ces podcasts vous plaisent, abonnez-vous, transférez-les, notez-les correctement. Merci à vous.