- [Présentation]
Portraits de vies. Conception et réalisation : Émilie Berthod.
- Émilie
Nous sommes dans l'atelier de Nicolas, qui s'appelle précisément : Les violons de Nicolas. Bonjour Nicolas.
- Nicolas
Bonjour.
- Émilie
Vous êtes luthier ?
- Nicolas
Alors, je suis installé depuis à peu près cinq ans environ, et j'opère ici dans le quartier de la Bastille. Et c'est avec plaisir que je fais ce métier tous les jours, y compris les week-ends.
- Émilie
C'est un métier passion ?
- Nicolas
Oui tout à fait. Et c'est vrai qu'au départ c'est l'amour de la musique. Et la véritable motivation qui a fondé mon parcours, c'est ça, la rencontre tous les jours avec des musiciens, pour moi, c'est la première passion. Alors bien sûr, la deuxième passion, c'est le travail du bois, bien entendu. C'est surtout faire revivre des instruments anciens. Ici, on fait beaucoup de restauration, on fait beaucoup d'entretiens, on fait beaucoup de choses qui consistent à redonner de la vie aux instruments.
- Émilie
Vous êtes musicien ?
- Nicolas
Oui, je joue un petit peu du violon, un peu de guitare, un petit peu de piano, mais je dis que je joue très mal les trois.
- [Ambiance]
Bonjour monsieur, c'est bon pour voir ce qu'il y a pour un violon ? Ah oui, très bien, j'arrive.
- Émilie
Nicolas, racontez-moi un peu ce que vous faites dans votre atelier.
- Nicolas
Alors, on fait de la vente on fait surtout pas mal de locations pour les enfants, pour les adultes et j'aime bien louer des violons plutôt anciens quand même, j'aime bien louer ce qu'on appelle des petits Mirecourt des années 20, des années 30, 1920, 1930 c'est des violons qui ont à peu près un siècle c'est vrai que c'est plus sympathique même quand on a 7-8 ans de jouer sur un violon demi ou un petit trois quarts qui effectivement... a une petite histoire. On a tous une préférence pour les anciens violons, naturellement. C'est d'ailleurs pour ça que, pour les violons anciens, les prix peuvent monter très très haut.
- Émilie
C'est-à-dire ?
- Nicolas
Un violon Stradivarius, c'est entre 10 et 15 millions d'euros, à peu près, selon différents critères. Mais voilà, même un beau violon, l'école de Paris, un Claude Pierray, par exemple. ou un violon, on est sur des niveaux... C'est vrai qu'entre un Vuillaume et un Pierray, il n'y a pas une grosse différence, mais un Claude Pierray, ça peut coûter 40 ou 50 000 euros, facile.
- Émilie
Donc ça, c'est un violon, vous venez de me dire, qui a 250 ans.
- Nicolas
Oui, à peu près, que j'ai restauré il y a à peu près un an, qui avait beaucoup de fissures, de fractures de table, donc la table était fissurée, fracturée, donc il a fallu ouvrir le violon, positionner la table, Réparer toutes ces fissures, on met des colles réversibles à base de produits uniquement naturels. Ce sont des petites billes de nerfs et d'os qu'on dilue dans l'eau chaude. Et effectivement, s'opère une réaction. Le luthier c'est un peu un chirurgien, il va ouvrir le violon, il va découvrir les choses. Il va faire un pré-diagnostic avant l'intervention, mais pendant l'intervention on va s'apercevoir qu'il y avait une petite fissure qu'on n'avait pas vue, donc il va falloir la traiter. Voilà, il n'y a pas d'anesthésie, mais ça ressemble un petit peu... D'ailleurs, on a des canifs, exactement comme les chirurgiens, des scalpels. Donc, effectivement, il y a la notion d'ouverture, la notion de traitement. On referme le violon comme on referme une plaie. Et c'est vrai que c'est assez amusant, oui. J'ai toujours travaillé le bois. Autrefois, il y a très longtemps, je fabriquais des planches à voile. Et puis un jour, j'ai rencontré un musicien dans une rue qui jouait merveilleusement bien les quatre saisons de Vivaldi. Et je me suis dit quand même, je ne peux pas quitter cette terre sans explorer un peu plus cette dimension extraordinaire que sont ces vibrations à travers l'âme du violon, à travers la table du violon, à travers tout ce mécanisme qui est absolument merveilleux. C'est vrai qu'il n'y a pas deux violons pareils, il n'y a pas deux instrumentistes pareils. Je le dis toujours, deux violons du même arbre, du même luthier ne sonneront pas pareils parce qu'il y a un côté de l'arbre qui a reçu un peu plus le soleil qu'un autre côté, parce que chaque molécule de bois est quasiment unique. C'est une histoire d'hygrométrie, c'est une histoire d'ensoleillement de l'arbre, c'est une histoire de vent aussi, le vent assèche l'arbre. Une zone où il y a peu de vent, forcément le bois tendance est un peu plus humide, etc. Pourquoi celui-là sonne mieux ? Un jour, j'ai acheté un instrument à 100 euros. Quelqu'un voulait s'en débarrasser. C'était un instrument qui n'était pas un instrument chinois, qui était un instrument que moi j'appelle parfois ATP, c'est l'art et tradition populaire, fait par un type dans son coin qui devait être menuisier, puis un jour il a fait un violon. Je l'ai fait jouer par une grande artiste de l'opéra Bastille. Elle m'a dit « Mais il est formidable, il sonne extraordinairement bien ! » C'était un violon qui n'avait aucune valeur marchande réelle.
- Émilie
Nicolas, s'il y a quelque chose qui m'a frappé quand je suis rentrée dans votre atelier, c'est que ça sent très très bon.
- Nicolas
Ça sent l'alcool, la forêt, c'est un vernis alcool. C'est vrai que ce sont des odeurs que j'aime beaucoup aussi. C'est un vernis qu'on passe sur des violons qui sont vernis à l'alcool. On fait des retouches de vernis sur des tables, on fait des retouches de vernis sur différentes parties du violon. On peut teinter le vernis comme on le souhaite. On utilise de l'huile de lin pour les touches du violon, vous savez la touche qui est en ébène, quand on fait un polissage de touches, et c'est vrai que ça c'est quelque chose de très intéressant.
- Émilie
Est-ce que vous travaillez en silence ?
- Nicolas
On peut dire que j'aime beaucoup travailler aussi en écoutant de la musique classique, parce que ça repose, et puis parfois on n'a pas le temps, on ne pense pas allumer la musique, mais c'est vrai que c'est encore mieux, bien sûr. Bien sûr. Alors ça, c'est une petite scie japonaise. C'est vrai que les japonais sont réputés pour faire des canifs de bonne qualité, des scies, enfin tout ce qui est tranchant. On pense bien sûr aux sabres des samouraïs. Il y a une tradition japonaise dans la coutellerie qui est tout à fait internationalement connue. Même si nous autres, on n'est pas mauvais non plus.
- Émilie
Est-ce qu'on voyage quand on est luthier ?
- Nicolas
Alors, c'est vrai que quand j'ai constitué mon stock, j'ai eu l'occasion de me déplacer un peu partout en France pour acheter des pièces, absolument. Et ça, c'est assez intéressant aussi de voyager pour trouver des instruments, parce que le but, je vous dis, c'est d'avoir quand même pas mal d'instruments anciens. Moi, c'est ma quête de départ, ce n'était pas d'acheter des violons neufs importés de Chine, mais c'était de trouver des violons qui ont vécu, qui ont été joués. qui ont une histoire.
- Émilie
Nicolas, est-ce que vous me montreriez quelques outils ?
- Nicolas
Alors les outils, bah oui, je vois tout de suite des lousses là qui permettent de travailler la tête du violon pour le passage des chevilles. On a bien sûr des ciseaux à bois naturellement qui permettent de travailler le bois. On a des pinceaux pour les retouches de vernis, on a plusieurs types de canifs, on a des serre-joints, on a plein de choses. Des équerres, on a des systèmes qui mesurent l'angulation pour le renversement de la touche du violon. Enfin bref, il y a plein de choses qui nous sont utiles et parfois il suffit qu'il nous manque un seul petit outil qui nous manquerait et on ne peut pas finir le travail parce qu'il n'y a pas 50 000 manières. Pour poser une âme dans un violon, il faut une pointe aux âmes. Si vous l'avez perdu parce que vous ne savez pas où elle est, vous ne pouvez pas installer l'âme du violon. Donc vous êtes obligé d'attendre de récupérer votre pointe aux âmes. Là, on est sur des chevalets, des chevalets qui soutiennent les cordes, qui sont posés sur la table de l'instrument. Et vous voyez que quand le chevalet, je suis à peu près à 40 cm de l'établi, quand je le fais tomber, il y a un certain bruit. Vous voyez, un bruit... J'ai coutume de dire que... Plus le chevalet a un bruit claquant, plus il est dur et sec. Et donc, a priori, il va conduire mieux les vibrations de la corde vers la table.
- Émilie
En tout cas, il y a toute une ambiance ici. Ça a beau être petit, en même temps, c'est tellement charmant.
- Nicolas
Je dirais que oui, ici, il y a 9 mètres carrés, un peu plus de 9 mètres carrés. Et sur les 9 mètres carrés, vous avez un établi qui fait à peu près 3 mètres de long sur 70 centimètres de large. On peut rentrer dans la boutique à 3, 4, mais pas plus. Mais finalement, ce n'est pas ça qui fait le bonheur. On peut être très heureux dans un petit atelier. Ce qui fait le bonheur, c'est la rencontre avec les artistes.
- Émilie
C'est une très belle conclusion. Merci Nicolas.
- Nicolas
Merci à vous.