- Speaker #0
Musique Honneur au fort, c'est la loi du sport, vas-y petit c'est ça le rugby. Honneur au fort, c'est la loi du sport, vas-y petit c'est ça le rugby.
- Speaker #1
Mordu un jour, mordu toujours. Pourquoi le rugby ? Un podcast de Jean-Luc Gonzalès réalisé par Patrick Level. Aujourd'hui, Serge Tignère, parce que Pablo est étonnange.
- Speaker #2
Serge Tignère, 56 ans, scénariste et réalisateur de films documentaires historiques. Alors pourquoi le rugby ? Ce sont des histoires d'amour qui s'entremêlent. Je suis né d'un père qui jouait au 13 de Catalan avec Joe Mazzo, qui avait 17 ans, mon père avait 17 ans également. Et mes parents se sont rencontrés sur le bord d'un terrain de rugby. J'ai toujours entendu cette histoire-là comme la genèse du couple qu'ils forment aujourd'hui. Je suis le fruit de cet amour né sur le bord du terrain Gilbert Brutus à Perpignan. Mes premiers souvenirs d'enfant, c'est voir mon père jouer. À la mi-temps, je passe en dessous de la barrière blanche et je vais le voir. Il est là et il me regarde. J'ai une admiration sans borne pour cet homme. qui était très beau, avec beaucoup d'appui, très rapide. J'ai une image déifiée de ce père joueur de rugby. Et puis il arrête et le rugby quitte notre vie quasi totalement. Première Coupe du Monde, on se retrouve avec papa le matin très tôt à regarder les matchs à 15. Il accepte de regarder même si c'est un trésiste dans l'âme. J'ai cette intuition de cette religion du rugby. L'équipe de France en finale de la Coupe du Monde ! Mes parents n'ont jamais voulu que je joue au rugby, jamais. Ma mère s'inquiétait beaucoup pour mon intégrité physique.
- Speaker #1
Ta mère est extrêmement inquiète à ton sujet.
- Speaker #2
Donc j'ai fait de l'athlétisme et je jouais au rugby. Comme ça, au collège, les recruteurs de l'USAP, qui étaient souvent des professeurs de sport, venaient me voir pour me dire « Tu as l'attitude, tu as la forme de corps, tu as l'air d'avoir l'envie, viens ! » Mais mes parents ont toujours refusé. J'ai retrouvé le rugby à 18-19 ans. Mon meilleur ami, qui jouait dans l'équipe de médecine à Toulouse, me dit « Viens, on a besoin de types comme toi, endurants, rapides. » En athlétisme, je courais le 400 mètres plat. Et je découvre à cette occasion-là la première fraternité du rugby, celle des terrains du jeudi après-midi, où les équipes universitaires s'affrontent. Je suis un très modeste joueur. Les autres m'apprennent. J'ai eu le plaisir de jouer avec Fabien Galtier et Thomas Cassagnède. J'ai vu plus leur numéro qu'autre chose. J'y apprends une chose essentielle, que dans ce sport de combat, il faut être porté par autre chose que par la seule volonté. On ne met pas la tête dans un regroupement, on ne vient pas protéger un copain si on n'a pas de l'affection pour lui. Quand on est joueur de rugby, un jour, on est joueur de rugby toujours. C'est comme ce vieil bûchig, ce vieux walabi qu'on peut avoir dans son garage, qui a fait nos plaisirs des premières heures rugbistiques, qui s'est lentement dégonflé et qu'on va regonfler, et qui reprend une deuxième vie une fois qu'on lui a donné de l'air. On va le cirer, on va lui donner de la graisse pour éviter que trop il ne se ride, on va lui redonner une vie. Pendant que j'étais encore joueur de rugby, j'ai eu la chance de rencontrer André Frémaux, qui était deuxième ligne du Paris Université Club, le joueur de la tournée de 58, parti en Afrique du Sud, qui avait amené deux caméras Kodachrome couleur, qui a filmé la totalité de la tournée, et qui avait donné lieu à des articles de Denis Lalanne dans l'équipe, et un livre titré Le Grand Combat du 15 de France. Quand j'ai rencontré André Frémont, l'intuitif dans ma pratique du rugby et dans les relations que j'entretenais avec les autres joueurs est devenu quelque chose de très concret. Parce que l'épopée de 1958, c'est d'abord et avant tout une histoire d'amour entre des joueurs qui se sont retrouvés seuls aux antipodes Face à la diversité la plus totale et la plus complète, on parle d'une tournée où les joueurs vont jouer dix matchs. C'est incroyable, il y a des blessures, il y a des rebondissements. Tout un peuple sudaf contre eux, ils vont créer une fraternité incroyable. qui va leur permettre de faire la tournée que l'on sait. Ils gagnent quasiment tous leurs matchs contre les provinces, un match nul au premier test match, et ils battent les Sud-Africains au dernier, devant 200 000 spectateurs à Johannesburg. Quand je rencontre ces joueurs, je découvre des valeurs morales, des liens indéfectibles, l'art de la chevalerie, une loyauté telle qu'on peut le rêver dans les romans de Chrétien de Troyes. Pour la première fois, je faisais un film qui était dans la matière vivante et charnelle de la mémoire des joueurs qui avaient participé à cette épopée. Je me suis posé la question de ce que ça provoquait chez moi comme émotion et chez eux comme émotion. Je voulais absolument coller le plus possible à leur histoire pour ne pas la dénaturer. C'était aussi testamentaire. J'ai fait un premier film qui raconte la tournée. C'est Les yeux dans les bleus 1958. A travers cette épopée... et à la rencontre de ces hommes, et de cet homme qui était Lucien Miasse.
- Speaker #3
Selon la Maxime Berbère, si tu veux que ton sillon soit droit, accroche ta charrue à une étoile, et la mienne est bien accrochée.
- Speaker #2
C'est la figure tutélaire de cette tournée. Tous l'aimaient profondément. Ils chantaient beaucoup, ils étaient en communion. La liberté nous ouvre la barrière, c'était leur chant. C'est un chant de la Révolution française, les armées de l'an II qui montent vers les frontières de l'Est pour combattre la coalition. C'est un chant guerrier, d'amour pour la patrie, d'amour pour la République. J'avais eu jusque-là l'intuition d'une religion de rugby et tout d'un coup je la vivais vraiment. Et j'en voyais ces « prêtres » les plus fervents. J'ai appris d'eux comme un petit enfant à prendre de ses pères. Quand je réunis cette fraternité des joueurs, mon fils Pablo, qui a 8 ans, va découvrir ces joueurs de rugby, ses rires, ses histoires, et sans même avoir vu le grand combat du 15 de France, sans même avoir vu le film qui est à venir, L'âme des guerriers, sans même avoir vu son père jouer lui-même, Pablo dit, quand il revient de Mazamé, je veux jouer au rugby. Et ça va changer le cours de ma vie à moi. C'est compliqué de jouer au rugby à Paris. Il y a trop d'effectifs, pas assez d'éducateurs. Pendant un an, tous les dimanches, avec Pablo, on va aller au terrain de rugby pour regarder des matchs, mais aussi pour qu'il s'entraîne à taper des drops. Et il apprend la passe à gauche, la passe à droite. Il est très doué. L'année suivante, on se représente au club. Et le club me dit, on veut bien prendre le fils, mais on va prendre le père aussi comme éducateur. Et là, je le fais pour mon fils. Sa volonté était telle que je ne pouvais pas... idérogé. Je découvre l'amour qu'un éducateur peut avoir pour ses joueurs et l'amour que des joueurs peuvent avoir entre eux et pour leur éducateur. Et le rôle si important de l'éducateur dans la vie de ces jeunes adolescents. Pourquoi le rugby ? La vie est dure, nous fait souffrir. La plupart des gens décident de se protéger en ne s'intéressant qu'à eux-mêmes, à rentrer dans une civilisation du paraître. Le rugby, c'est un sport du dénuement. La chose la plus difficile à exprimer, c'est l'amour. C'est beaucoup plus facile d'être dans la haine que dans l'amour. Un match de rugby, c'est l'histoire d'une vie. La gestation dans le vestiaire, l'accouchement quand on sort dans le couloir, et après, il y a le terrain. La boue, la pluie, c'est les coups, les coups bas. Il faut qu'on arrive à sortir du terrain assez droit, en se disant « je suis fier de ce que j'ai accompli » . J'ai regardé mon fils jouer au rugby. Il ressemblait d'ailleurs beaucoup à mon père. Il était aussi aîlé, 9-10, très aérien, très rapide, avec beaucoup d'appui. C'était un coquin, il faisait tourner en bourrique ses adversaires. Et je le regardais jouer comme si c'était un ange qui jouait sur les nuages. Tous les joueurs avaient noué des liens avec lui et avec moi, qui étaient d'une force incroyable. Certains joueurs m'appelaient Papa. Mon fils est décédé à 23 ans. Ils étaient tous là le jour des obsèques. Deux mois plus tard, le RCP 15 a organisé plusieurs matchs de gala, en mémoire de Pablo. J'ai retrouvé certains de ses camarades, deux d'entre eux sont venus me voir, eux-mêmes devenus éducateurs, et ils m'ont dit « je suis devenu éducateur parce que je voulais être toi » . Je suis persuadé que dans les champs élyséens, Pablo a trouvé une place pour continuer de jouer au rugby. Peut-être avec les joueurs de la tournée de 58 qu'il avait tant aimé.
- Speaker #1
Pour la générique, merci Juliette.