- Speaker #0
Alors le pari qu'on se lance aujourd'hui, c'est de partir d'une simple pile de vieux papiers.
- Speaker #1
Des documents d'archives, c'est ça ?
- Speaker #0
Exactement. Et avec ça, on va tenter de faire revivre un homme. Un certain Jean-Baptiste Théodore Souton.
- Speaker #1
J'adore ce genre d'exercice.
- Speaker #0
On a tout. Son acte de naissance, sa fiche militaire, des extraits de l'historique de son régiment.
- Speaker #1
Et même son avis de décès, j'ai vu.
- Speaker #0
Et même son avis de décès. L'idée, c'est de reconstituer le puzzle de sa vie. Une vie qui commence en 1889 et qui s'achève en 1958, en se basant uniquement sur ses traces écrites.
- Speaker #1
C'est ce qu'on appelle la micro-histoire en fait. On prend une loupe et on regarde une seule vie pour essayer de comprendre toute une époque.
- Speaker #0
C'est ça.
- Speaker #1
Et ce qui est fascinant c'est que ces documents, qui peuvent paraître froids, très administratifs...
- Speaker #0
Un numéro de matricule, une taille, une date...
- Speaker #1
Voilà. En réalité ils cachent des drames, des joies, des rebondissements parfois incroyables. Chaque papier est un indice.
- Speaker #0
C'est une véritable enquête.
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Et notre premier indice nous emmène dans un endroit déjà très, très particulier.
- Speaker #1
Ah oui, oui.
- Speaker #0
Jean-Baptiste est né à Fréciné-Langlade. C'est un hameau de la commune du Malzieu-Forain en Lausère.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Et cette commune est pour le moins atypique. Il n'y a pas de centre-bourg, juste des hameaux dispersés.
- Speaker #1
Ah, c'est intéressant ça.
- Speaker #0
Et le plus fou, c'est que sa mairie, elle est installée dans la commune voisine.
- Speaker #1
C'est un cas rarissime en France.
- Speaker #0
C'est incroyable, non ?
- Speaker #1
Oui, et c'est un détail qui nous plonge tout de suite dans une France rurale du XIXe siècle avec des identités locales extrêmement fortes.
- Speaker #0
On le voit dans les notes.
- Speaker #1
Complètement. Les documents nous disent que le Malzieu forain s'est séparé du Malzieu ville juste après la Révolution. Et même s'il y a eu plusieurs tentatives de fusion au fil du XIXe siècle, elles ont toutes échoué.
- Speaker #0
Les gens y tenaient.
- Speaker #1
Ah oui, les gens de ces hameaux tenaient à leur indépendance. Même si ça voulait dire avoir une mairie à l'extérieur. C'est dans ce monde-là, très particulier, que grandit notre Jean-Baptiste.
- Speaker #0
Donc, on a le lieu. Mais l'homme lui-même, physiquement, à quoi ressemblait-il ?
- Speaker #1
Ah, la fiche militaire.
- Speaker #0
La fiche militaire, elle est d'une précision...
- Speaker #1
Clinique.
- Speaker #0
Toujours.
- Speaker #1
Il mesure 1m67, cheveux châtain foncé, yeux marrons foncés. Bon, ça c'est la base.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Mais ça va plus loin. On a des détails presque intimes. Je lis. Lobes de l'oreille collées.
- Speaker #0
Incroyable.
- Speaker #1
Ou encore, né avec un dos busqué. C'est un véritable portrait robot d'il y a plus d'un siècle. Et un autre détail saute aux yeux sur cette fiche.
- Speaker #0
Lequel ?
- Speaker #1
Son degré d'instruction. Il est noté 3 sur 5.
- Speaker #0
Ce qui correspond à instruction primaire plus développée.
- Speaker #1
Exactement, et il ne faut surtout pas lire ça avec nos yeux d'aujourd'hui.
- Speaker #0
Non, bien sûr.
- Speaker #1
A l'époque, et surtout pour un fils de cultivateur en Lauserre, ça signifie qu'il savait non seulement lire et écrire, mais qu'il avait une éducation un peu plus poussée que la moyenne.
- Speaker #0
C'est un niveau respectable en fait.
- Speaker #1
Très respectable. D'ailleurs, les notes qu'on a précisent que son frère, qui est mort pendant la seconde guerre mondiale, lui avait un niveau 2. Donc ce niveau 3, ça suggère peut-être une certaine curiosité, une ouverture d'esprit.
- Speaker #0
D'accord. Et ce jeune homme plutôt instruit se retrouve donc face à ses obligations militaires.
- Speaker #1
Comme tous les jeunes de sa génération.
- Speaker #0
En 1910, il est d'abord ajourné pour faiblesse. Mais l'année suivante, le verdict change. A bon pour le service armé ? Il fait ses deux ans, il rentre chez lui en septembre 1913 avec un certificat de bonne conduite.
- Speaker #1
Il reprend sa vie de cultivateur.
- Speaker #0
Il reprend sa vie, les travaux des champs, pour moins d'un an. Le 2 août 1914, la mobilisation générale le rattrape.
- Speaker #1
Il faut imaginer le choc, la brutalité de cette transition.
- Speaker #0
C'est fulgurant.
- Speaker #1
En quelques jours, il est arraché à ses terres, à sa famille, et il se retrouve au 96e régiment d'infanterie à Béziers.
- Speaker #0
Très loin de ça, l'osère natale.
- Speaker #1
Ah oui. Et pour des centaines de milliers de jeunes ruraux comme lui, c'est un basculement total dans un autre monde. Un monde de disciplines militaires, de foules enfiévrées et la perspective d'une guerre qu'on leur promet courte et glorieuse.
- Speaker #0
Et ça, on le ressent vraiment dans l'historique de son régiment. Ça nous plonge complètement dans cette ambiance. Exalté d'août 1914.
- Speaker #1
Qu'est-ce qu'il dit ce texte ?
- Speaker #0
Alors, le 6 août, le colonel harangue les troupes. Il parle de, je cite... l'enthousiasme d'un peuple qui se lève pour la cause sacrée.
- Speaker #1
On est en pleine ferveur patriotique.
- Speaker #0
Complètement. Le 16 août, ils franchissent l'ancienne frontière. Et là, le texte s'enflamme. Quelle fierté d'appartenir à cette génération qui foule le sol des chères provinces volées à la France.
- Speaker #1
C'est la revanche avec un grand R.
- Speaker #0
On est en plein dedans.
- Speaker #1
Un mythe et une ferveur qui vont se briser en quelques jours à peine sur la réalité du front.
- Speaker #0
Exactement. Le 17 août, c'est le baptême du feu.
- Speaker #1
Le premier combat.
- Speaker #0
Et l'historien décrit une charge digne d'une image d'épinal, c'est incroyable. Drapeau déployé, clairon sonnant.
- Speaker #1
L'héroïsme parfait, tel qu'on se l'imaginait.
- Speaker #0
C'est ça, une image qui va voler en éclats en à peine 4 jours.
- Speaker #1
Parce que dès le 21 août...
- Speaker #0
C'est déjà la retraite. Et quelle retraite ? Le texte précise 50 kilomètres sans manger.
- Speaker #1
La violence de la réalité a dû être inouïe. L'enthousiasme patriotique ne remplit pas les estomacs et ne soulage pas les pieds meurtris.
- Speaker #0
Absolument pas.
- Speaker #1
C'est ça, la réalité de 1914. C'est ce qu'on appelle la guerre de mouvement. L'héroïsme de la charge à la baïonnette se heurte immédiatement au mur de l'épuisement, de la logistique défaillante et surtout à la puissance de feu des armes modernes.
- Speaker #0
Et pour Jean-Baptiste, tout s'arrête le 22 août 1914.
- Speaker #1
Déjà ?
- Speaker #0
Déjà. Près de Lunéville, lors de la bataille de Bonvilliers. Et là, l'historique du régiment est... il est sans phare.
- Speaker #1
Ah oui.
- Speaker #0
Il dit que son unité est lancée à l'assaut d'un terrain découvert.
- Speaker #1
Oh là là !
- Speaker #0
Balaillée par de nombreuses mitrailleuses.
- Speaker #1
La pire des situations.
- Speaker #0
Le texte parle d'une retraite désordonnée. Et c'est ce jour-là que Jean-Baptiste Houton est fait prisonnier.
- Speaker #1
Donc sa guerre ?
- Speaker #0
Sa guerre n'aura duré que 18 jours.
- Speaker #1
18 jours ! C'est à la fois si court et ça a dû être une éternité de violence. Et pour sa famille, là-bas en Lozère, c'est le début d'un silence assourdissant ?
- Speaker #0
Total.
- Speaker #1
Le chaos absolu de cette bataille, où des milliers d'hommes tombent, disparaissent, sont capturés. Il a tout simplement disparu des radars.
- Speaker #0
C'est ça.
- Speaker #1
Ils n'ont aucune nouvelle. Morts, blessés, prisonniers. C'est l'angoisse.
- Speaker #0
Et la réponse ? Ils ne vont pas l'avoir tout de suite. Jean-Baptiste, lui, il commence une autre guerre. Sa fiche nous apprend qu'il est interné au camp d'Ordruf, en Allemagne.
- Speaker #1
En Thuringe, oui.
- Speaker #0
Il y passera plus de 4 ans. Le document qu'on a sur le camp est assez détaillé. Près de 14 000 soldats... Des baraques, une organisation très structurée. Il est même noté que la nourriture est la même que pour les soldats allemands, mais que les prisonniers, je cite, « réclament davantage à manger » .
- Speaker #1
Quatre ans à Ordruf, c'est une éternité. Les documents décrivent l'organisation matérielle, la nourriture, l'infirmerie, avec ses 14 médecins français.
- Speaker #0
Oui, tout ça est très factuel.
- Speaker #1
Mais ils ne disent rien de l'usure psychologique, de l'ennui mortel, de l'espoir qui s'amenuise jour après jour, loin de sa terre, de l'Auxerre. C'est une autre forme de guerre, ça. Une guerre contre le temps et le désespoir.
- Speaker #0
En sachant que les siens n'ont aucune idée de son sort.
- Speaker #1
Probablement aucune, non ?
- Speaker #0
On pourrait penser que son histoire est celle d'un survivant parmi d'autres. Sauf que, pendant qu'il attendait la fin de la guerre à Ordruf, pour l'État français et pour sa famille en Lauserre, Jean-Baptiste Souton était mort.
- Speaker #1
C'est là que l'histoire devient absolument vertigineuse.
- Speaker #0
Et on en a la preuve ici, sur cette fiche officielle. Une fiche de soldats morts... pour la France.
- Speaker #1
C'est incroyable de tenir ce document entre les mains.
- Speaker #0
Lisez ça. Nom, SOTN, Jean-Baptiste Théodore. Né le 22 mars 1889 au Malzieux-Faurin. Matricule, 135.
- Speaker #1
Tout correspond.
- Speaker #0
Et là, la ligne fatidique, mort pour la France le 3 octobre 1914 à Lunéville.
- Speaker #1
Et l'acte de décès a même été transcrit à la mairie.
- Speaker #0
Le 5 mars 1916. C'est officiel de chez officiel. Tout correspond. Le nom, la date de naissance, le lieu de naissance. Comment est-ce possible ?
- Speaker #1
Il y a un détail sur cette fiche. Un tout petit détail qui est probablement la clé de toute l'énigme.
- Speaker #0
Lequel ? Je ne vois pas.
- Speaker #1
Le régiment. Il est noté 29e Régiment d'Infanterie.
- Speaker #0
Alors qu'il était au 96e. Ah oui !
- Speaker #1
Et c'est sans doute là que tout s'est joué. Imaginez le chaos de la bataille de l'Unéville. Des dizaines de régiments sont engagés. Il a suffi...
- Speaker #0
D'une erreur.
- Speaker #1
D'une plaque d'identité mal lue sur un corps, d'une erreur de transcription dans un bureau, un simple 9 confondu avec un 2.
- Speaker #0
Une petite erreur de frappe.
- Speaker #1
Une petite erreur de transcription sur un bout de papier qui a suffi à le déclarer mort et à plonger sa famille dans un deuil officiel validé par l'État pendant des années.
- Speaker #0
Des années de deuil pour un homme bien vivant, c'est inimaginable. Et puis, un jour, le retour.
- Speaker #1
Le fantôme qui revient.
- Speaker #0
C'est ça. Sa fiche militaire est formelle. Jean-Baptiste est rapatrié d'Allemagne le 4 janvier 1919.
- Speaker #1
Un retour de l'au-delà, littéralement. On n'a pas de document pour décrire la scène, mais on peut la reconstituer.
- Speaker #0
On peut l'imaginer.
- Speaker #1
Imaginez ce hameau, Frécinel Anglade, un homme que tout le monde pleure depuis 1916, dont le nom est peut-être déjà sur le monument aux morts en préparation.
- Speaker #0
C'est très probable.
- Speaker #1
Et qui remonte le chemin. La stupeuve, les larmes de deuil qui se transforment en larmes de joie. Ça a dû être un événement d'une puissance émotionnelle inouïe.
- Speaker #0
Et lui, comment a-t-il vécu le fait de découvrir qu'il avait eu une mort officielle, qu'on avait pleuré sa disparition ?
- Speaker #1
Ça, on ne le saura jamais.
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
Mais sa réaction, en quelque sorte, on la lit dans les archives suivantes. La vie reprend ses droits et à une vitesse folle.
- Speaker #0
Il n'y a pas de temps à perdre.
- Speaker #1
Pas du tout. Moins d'un an après son retour, le 9 novembre 1919, il épouse Marie-Nathalie Robert.
- Speaker #0
C'est d'une rapidité incroyable. Il y a une urgence de vivre, de rattraper ce temps volé, de réaffirmer la vie face à la mort administrative qui lui avait été assignée.
- Speaker #1
C'est ça. Et cette urgence, elle se confirme dans la suite de son parcours. En 1936, il est définitivement dégagé de toutes obligations militaires.
- Speaker #0
Pour une raison très simple en effet.
- Speaker #1
Il est père de huit enfants.
- Speaker #0
Huit enfants. Il a reconstruit une famille, une vie, là même où il était né. Et c'est là qu'il finira sa vie.
- Speaker #1
La boucle est bouclée.
- Speaker #0
L'acte des décès, le vrai cette fois, clôture le cycle. Il meurt le 25 mars 1958, à 69 ans, à son domicile, dans ce même hameau de Fréciné-Langlade.
- Speaker #1
Huit enfants. C'est une revanche magnifique sur le destin. C'est la vie qui reprend tous ses droits et qui efface le trait de plume qu'il avait condamné.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce qu'on retient de tout ça ? En partant de quelques papiers administratifs, on a suivi le parcours d'un homme à travers l'une des périodes les plus sombres de l'histoire.
- Speaker #1
De son village si particulier de Lauser.
- Speaker #0
Au champ de bataille de Lorraine, d'un camp de prisonniers en Allemagne à un retour à la terre. Et surtout, il y a cette histoire incroyable.
- Speaker #1
Oui, cette histoire folle.
- Speaker #0
D'un homme qui fut déclaré mort avant de vivre encore près de 40 ans, de fonder une grande famille et de mourir dans son lit.
- Speaker #1
Ce qui est vraiment vertigineux, c'est que ces mêmes documents administratifs, froids et impersonnels, sont à la fois l'instrument de sa mort...
- Speaker #0
Et la preuve de sa résurrection.
- Speaker #1
Exactement ça. La même bureaucratie qu'il a effacée de la liste des vivants avec une simple erreur est celle qui, des années plus tard, enregistre méticuleusement la naissance de ses huit enfants.
- Speaker #0
C'est une leçon sur la puissance et l'absurdité du papier.
- Speaker #1
Totalement. Il peut détruire une vie et en certifier une autre, sans jamais vraiment saisir le drame humain qui se joue entre les deux.
- Speaker #0
Et pour finir, il y a une dernière pensée à méditer. Une note dans les documents mentionne le frère de Jean-Baptiste, Théodore Henry. Il est mort durant la Seconde Guerre mondiale. On peut se demander comment la famille Souton, qui a pu eu l'un des siens morts avant de le voir revenir miraculeusement, a vécu l'annonce de la perte, bien réelle cette fois, de son autre fils 25 ans plus tard.