Speaker #1Tu es seul, complètement coupé du monde, personne à qui parler, personne pour venir t'aider, tu dois te débrouiller, et tu as seulement cette petite voix dans ta tête qui te dit de ne surtout pas abandonner. Seul sur Mars, tu es seul. Mars, c'est exactement ça. Sauf que notre héros n'est pas perdu dans une forêt ou échoué sur une île déserte. Il est sur Mars, à des milliers de kilomètres de la Terre, avec des ressources limitées et plusieurs années à tenir avant qu'une mission puisse espérer venir le secourir. Et si ce film m'a autant marqué, c'est d'abord parce qu'il a réussi quelque chose que j'adore dans la science-fiction, il reste crédible. Tout paraît suffisamment réaliste pour qu'on puisse se dire que ce que tu vois à l'écran, ça pourrait arriver. Et au milieu de toute cette science, il y a Watney, un personnage auquel je me suis attaché dès les premières secondes. Et cette crédibilité, elle ne repose pas seulement sur des décors ou sur le vocabulaire scientifique. Le film prend aussi le temps de nous faire comprendre ce qui est en jeu. Il nous guide dans les calculs, les contraintes et les décisions sans nous noyer sous les explications. Mais surtout sans nous prendre pour des idiots. On comprend pourquoi une réserve d'oxygène, quelques calories ou une trajectoire déviée peuvent tout changer. La science reste accessible, mais elle n'est jamais simplifiée au point de perdre son intérêt. Mais surtout, Seul sur Mars, c'est un film qui me donne la patate. C'est le genre de film qui me donne envie de faire, de produire, de chercher une solution, d'avancer. A la fin du film, j'ai pas seulement l'impression d'avoir vu une aventure spatiale, j'ai envie de faire des choses. Et c'est aussi pour ça que j'avais envie d'en parler dans Séance. Bienvenue dans Séance, je suis Annie, et aujourd'hui, on se lance dans un monument du cinéma. Sorti en 2015, ce film, c'est Seul sur Mars de Ridley Scott. On est en 2035. Une équipe d'astronautes de la NASA est en mission sur Mars quand une tempête les oblige à évacuer en urgence. Mark Watney, qui est joué par Matt Damon, est frappé par un débris et disparaît dans la tempête de poussière. Ses coéquipiers le cherchent, mais ils ne trouvent aucun signe de lui. Et ils doivent donc partir. Parce que s'il reste quelques minutes de plus, il risque de tout s'y passer. Sauf que Mark n'est pas mort. Il se réveille seul avec une combinaison percée, plus aucun moyen de communiquer avec la Terre et une base qu'on appellera l'habitat, qui tient encore à peu près. Il fait donc l'inventaire du matériel et surtout de la nourriture. Et il comprend une chose très simple. Personne ne viendra avant des années. Il est seul sur une planète entière. Son premier réflexe, c'est d'allumer une caméra et de se filmer. Il en ressent le besoin. Il commence un journal de bord et parle à la cam comme si quelque part, quelqu'un pouvait encore l'écouter. Et pour moi, c'est une des meilleures idées du film. D'abord parce que parler l'empêche de devenir fou. Même s'il s'adresse à une caméra, il garde une forme de dialogue. Et puis pour nous, spectateurs, ça change tout. On ne reste pas à distance d'un homme seul sur Mars. On entre dans sa tête. On partage ses calculs, ses petites victoires, ses grosses erreurs. Et ses très mauvaises journées aussi. Sans ce journal vidéo, le film serait beaucoup plus froid, beaucoup plus solitaire. Grâce à lui, on a l'impression d'être coincé là-haut avec lui. Ce qui distingue « Seul sur Mars » de beaucoup d'autres histoires de survie, c'est son ton. Le marque en caisse. Il doute. Il craque parfois. Mais il passe toujours au problème suivant. Il résume sa méthode avec une réplique devenue culte. Il va devoir en chier de la science pour se sortir de là. Il est botaniste. Alors il transforme l'habitat en serre. Il fait pousser des pommes de terre que la NASA avait mis là pour fêter Thanksgiving. Il se rationne sur chaque repas, il démonte, il répare, il bricole, il détourne tout ce qu'il trouve. A chaque fois, la logique, c'est la même. Voilà le problème, voilà ce que j'ai sous la main, maintenant, qu'est-ce que j'en fais ? Et il raconte tout ça avec un humour presque insolent, comme si plaisanter rendait la situation un peu moins impossible. Matt Damon disait en interview sur son personnage, il est très logique, pragmatique et méthodique dans sa manière de survivre. Il se dit « j'ai besoin d'eau, d'air et de nourriture. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour m'assurer d'avoir ces trois choses ? » Et après, il se fie à la science pour y parvenir. Pendant ce temps, sur Terre, la NASA finit par découvrir qu'il est vivant en observant des images satellites. Et là, une deuxième course contre la montre commence. D'un côté, il y a Marc qui gagne du temps à chaque solution. De l'autre, des centaines de personnes qui essaient de trouver un moyen de le ramener. Puis son équipage apprend la vérité. Le commandant Lewis, qui est joué par Jessica Chastain, et les autres acceptent de modifier leur trajectoire et de prolonger leur mission de un an et demi pour retourner le chercher. Ils savent ce que ça leur coûte, et ils y vont quand même. La scène finale, où Mark Watney doit rejoindre son équipage dans l'espace avec un vaisseau allégé jusqu'à l'absurde, est épuisante. Tout peut foirer. Chaque geste paraît fragile, chaque distance est trop grande. Et quand la scène se termine, on se rend compte qu'on ne respirait plus depuis plusieurs minutes. C'était insoutenable ! Mais avant de devenir un film à gros budget, seul sur Mars, c'était un texte publié gratuitement sur Internet. Son auteur, Andy Weir, il est programmateur de jeux vidéo à la base. Il a bossé notamment chez Blizzard sur Warcraft 2. Il est passionné de science et d'exploration spatiale. En 2011, il commence à publier son histoire, chapitre par chapitre, sur son petit blog. Un petit peu comme une série. Ces lecteurs, parmi lesquels des ingénieurs et des passionnés de science, commentent, repèrent certaines erreurs, proposent même des corrections. Et Andy Weir reprend son texte au fur et à mesure. Puis le bouche à oreille fait le reste. Les lecteurs lui demandent une version accessible sur Kindle. Il la met en vente au prix minimum imposé par Amazon, 99 cents. Le livre grêpe en tête des ventes, un éditeur s'y intéresse, puis Hollywood appelle. En quelques années... Une histoire publiée gratuitement sur un blog devient un film de Ridley Scott avec Matt Damon. Franchement, c'est oufissime. Mais Andy Weir ne n'est pas resté là. C'est aussi l'auteur de Projet Dernière Chance, qui lui aussi a été adapté au cinéma dernièrement en 2026 avec Ryan Gosling. Et ce film-là aussi, on lui consacra un épisode de séance. Mais ce qui me plaît dans ces deux histoires, c'est leur manière d'utiliser l'humour au milieu de situations qui, sur le papier, sont presque désespérées. Il est encore un peu plus présent dans Projet Dernière Chance, mais dans les deux cas, il apporte de la légèreté, de la fraîcheur et une façon très humaine de traverser l'espace, sans que le récit devienne lourd ou écrasant. Pour adapter le roman, Ridley Scott et le scénariste Drew Goddard se sont appuyés sur Andy Weir et sur des spécialistes du spatial. La NASA a aidé la production sur plusieurs aspects scientifiques. Et ce qui est fascinant, c'est que même certaines idées du film ont été testées depuis, en vrai. L'expérience MOXIE embarquée sur le rover Perseverance a par exemple réussi à produire de l'oxygène à partir du dioxyde de carbone présent dans l'atmosphère martienne. On est encore très loin de la machine de Mark Watney évidemment, mais le principe, lui, n'est plus de la science-fiction. En revanche, le gros mensonge scientifique du film, c'est la tempête du début. L'atmosphère martienne est tellement fine que même avec des vents très rapides, elle n'aurait probablement pas la force de renverser le vaisseau. Andy Weir l'a toujours reconnu, il lui fallait simplement un événement assez violent pour abandonner Watney sur place. Et parfois, le scénario a besoin de pousser un peu les curseurs. Thomas Pesquet, l'astronaute français, allait d'ailleurs dans ce sens lorsqu'il commentait le film. Selon lui, l'Hermès est un vaisseau pensé de manière logique et réaliste. Sa forme, son organisation, son fonctionnement correspondent assez bien à ce qu'on pourrait imaginer pour une mission habitée vers Mars. Le vrai problème, c'est qu'on possède... pas encore les technologies, les capacités industrielles, ni les moyens nécessaires pour construire un engin pareil. Là encore, le film se situe dans une zone que j'aime beaucoup. C'est pas de la magie, mais dans un futur qui paraît techniquement cohérent, même s'il reste hors de notre portée aujourd'hui. Parlons désormais d'un autre plaisir du film, le casting. Les personnages secondaires ne sont jamais là uniquement pour meubler. Jeff Daniels, qui joue le directeur de la NASA, il est pragmatique, autoritaire, parfois même agaçant. Mais il n'est jamais idiot. Mitch Anderson, le directeur de vol qui prend soin à distance de l'équipage. Vincent Capour qui ne recule devant rien pour sauver Mark. Et puis il y a Jessica Chastain dans le rôle du commandant Lewis. J'aime beaucoup la manière dont le film présente son autorité. Elle commande, elle décide, elle prend la responsabilité de ses décisions. Le scénario n'a pas besoin de souligner toutes les 5 minutes qu'elle est une femme à la tête d'un équipage. Elle est simplement compétente, légitime et tout le monde d'abord le sait. C'est sobre, élégant et surtout logique. Et c'est pour ça que ça fonctionne. Il y a aussi un autre clin d'œil que j'adore. À un moment, plusieurs responsables de la NASA se réunissent en secret dans un bureau pour discuter d'un plan de sauvetage super risqué. Parmi eux, il y a Mitch Anderson, joué par Sean Bean. Quelqu'un donne à cette réunion le nom de Conseil d'Elrond. Et là, Sean Bean, qui joue beau remire dans Le Seigneur des Anneaux, membre du vrai Conseil d'Elrond dans le film, se retrouvent à devoir expliquer aux autres ce que cette référence veut dire. C'est une blague très discrète, de gros geeks, totalement gratuite, mais c'est parfait. Et la version française ajoute au moins pour moi une petite couche supplémentaire. Parce que Benedict Wong, qui joue l'ingénieur du JPA, Il est doublé par Christophe Lemoyne. C'était la voix française de Sam Gamgee dans Le Seigneur des Anneaux. Et entendre cette voix expliquer qu'au Conseil d'Elleron, on décide de détruire l'anneau, forcément ça m'a fait rire. Le commandant Lewis a aussi laissé sa collection musicale dans l'habitat. Et cette collection ne contient que du disco des années 70. Abba, Gloria Gaynor, David Bowie. Le problème c'est que Mark Watney déteste le disco. Et c'est la seule musique qu'il va pouvoir écouter pendant des mois. Ça crée un contraste génial entre la situation, qui est quand même hyper grave, et ses chansons disco totalement décalées. Voir Mark traverser Mars en rover en se dandinant sur du disco ou s'occuper de ses pommes de terre avec la musique, c'est absurde juste comme il faut. La musique allège le film sans atténuer le danger. Elle finit même par devenir un personnage à part entière. La NASA, quant à elle, a beaucoup aimé le film et on comprend assez facilement pourquoi. Watney, il est botaniste. Mais il doit aussi devenir mécanicien, chimiste, ingénieur, pilote, navigateur, parfois tout ça dans la même journée. Évidemment, le cinéma concentre les compétences, mais l'idée de fond, elle est juste. Les astronautes sont sélectionnés et entraînés pour apprendre vite, résoudre des problèmes inattendus et garder leur sang-froid quand le plan initial n'existe plus. Et pour ça, Seul sur Mars est presque une pub pour le métier d'astronaute. Il montre ce que ce métier demande, de la méthode, de l'endurance, du collectif. et une capacité presque obsessionnelle à chercher des solutions. Et au centre de tout ça, il y a Matt Damon. Pendant une grande partie du film, il joue tout seul, face à une caméra, en train de réfléchir à voix haute. Il doit maintenir notre attention sans personne avec qui jouer, parfois simplement en calculant une ration ou en réparant une machine. Ce qui marche, c'est que Ridley Scott ne transforme jamais Mark Watney en super-héros. Il lui donne de l'intelligence, bien sûr, mais aussi de la fatigue, de l'agacement, de la peur. et une forme de taux d'érision permanente. On croit à ses compétences, mais on voit aussi le prix qu'elles lui coûtent. Il y a surtout ces quelques moments où l'humour disparaît. Il comprend qu'il pourrait vraiment mourir là, tout seul, sans jamais revoir personne. Matt Damon n'a presque rien à dire. Tout passe par son visage. Et c'est peut-être là que le film marche le plus. Ce qui est assez rare avec Seul sur Mars, c'est qu'il fonctionne presque comme plusieurs films en même temps. C'est évidemment un film sur l'espace. La beauté des paysages martiens est tout ce qu'on imagine de l'exploration spatiale. Mais c'est aussi un film sur la science, sur la manière dont une hypothèse, un calcul ou une expérience peuvent devenir des outils de survie. Et un des pas de monde de tout ça, c'est aussi un film sur la solitude. sur ce que ça fait d'être privé de contact social, de devoir continuer à parler même quand personne ne répond, et de rester humain dans un environnement qui ne l'est pas. Chacun de ces sujets pourrait presque exister sans les deux autres. C'est probablement pour ça que le film peut parler à des gens très différents. Certains viennent pour l'espace, d'autres pour la science, d'autres encore pour le portrait d'un homme seul, ou tout ça à la fois. Et le film réussit à réunir tout le monde sans sacrifier aucune de ces grilles de lecture. Mais avant d'aller plus loin, il faut parler de la vraie raison pour laquelle le film fonctionne aussi bien émotionnellement. Pourquoi est-ce qu'on s'attache à Watney aussi vite ? Je crois que c'est son humour. Sa façon de raconter une catastrophe comme s'il racontait une histoire à un ami. Il est seul sur Mars, sa survie tient à quelques calculs mathématiques et à du scotch sur une toile. Et il trouve encore le moyen de montrer l'absurdité de la situation. On n'a pas seulement envie qu'il survive, on a envie de le connaître, de boire un verre avec lui et de l'écouter raconter pendant des heures de comment il a failli mourir à cause d'une antenne radio ou d'un des milliards de détails auxquels tenait sa vie. Et c'est précisément pour ça que ça rend sa solitude difficile à regarder. Pas uniquement parce qu'il souffre, mais parce que c'est quelqu'un qui mérite d'être entouré, quelqu'un qu'on a envie d'écouter. Et il n'a personne. Pour moi, seul sur Mars... C'est l'un des films les plus optimistes de toutes ces dernières années. Mais ce n'est pas un optimisme bête. Le film ne nous dit pas tout va bien se passer parce qu'il suffit d'y croire. Il dit quand le problème est immense, tu peux peut-être le découper. Watney ne gagne pas contre Mars en une seule fois. Il résout un problème, puis un autre, puis encore un autre. De quoi ai-je besoin aujourd'hui ? Qu'est-ce qui menace ma survie maintenant ? Qu'est-ce que je peux fabriquer avec ce que j'ai ? Cette manière de regarder ses ressources avant de regarder ce qui manque, c'est une méthode de survie, mais c'est aussi une manière de vivre. Watney n'a jamais tout ce qu'il lui faut, mais il avance quand même, une solution après l'autre. Et c'est ça qui fait toute la différence. Mais ce qui me touche presque autant que son combat à lui, c'est ce qui se passe de l'autre côté, sur terrain. Des ingénieurs travaillent jour et nuit. Des équipes qui n'ont pas toujours les mêmes intérêts mettent leurs ressources en commun. Et son équipage choisit de prolonger sa mission pour aller le chercher. À un moment, tout le monde décide que sauver cet homme est important. Simplement parce qu'il est vivant, qu'il est seul et qu'il existe encore une possibilité de l'aider. Et c'est peut-être ça le vrai cœur du film. Une communauté scientifique entière qui refuse de considérer la mort de Mark Watney comme une fatalité. Marc s'en sort parce qu'il ne lâche pas, mais aussi parce qu'à des millions de kilomètres de lui, d'autres personnes refusent de lâcher. Seul sur Mars est une lettre d'amour à notre humanité. Observer une situation qui semble perdue, accepter qu'elle est terrible, puis se mettre quand même au travail. Pas par naïveté, par obstination, par intelligence, mais surtout ensemble. Je vais devoir en chier de la science. C'est la réponse de Marc Watteney face à l'impossible. Seul sur Mars a reçu 7 nominations aux Oscars, notamment pour le meilleur film et même pour Matt Damon. Il a aussi eu un grand succès en salle. Mais honnêtement, ce n'est pas ça que je retiens. Ce que je retiens, c'est l'énergie avec laquelle on sort du film. On sort avec l'envie de commencer quelque chose, de réparer quelque chose, de faire quelque chose. Et cette énergie-là, dans le cinéma, elle est assez rare. Voilà, merci beaucoup de m'avoir écouté. La séance est terminée. On se donne rendez-vous au prochain épisode. En attendant, soyez sages, mais pas trop.