- Speaker #0
La France de 1974 à 1988, un pays qui bascule. Bonjour à tous. On est place de la Bastille, le soir du 10 mai 1980. Il est un peu plus de 20 heures. Le visage de François Mitterrand vient d'apparaître à la télévision. Et en quelques minutes, des dizaines de milliers de personnes déferlent sur la place. On pleure, on chante, on danse sous la pluie. 23 ans que la droite tenait le pouvoir. 23 ans. Et pour les militants et sympathisants de gauche, ce soir-là est historique. Beaucoup de Français, à tort ou à raison, pensent qu'ils vivent un 1789 miniature. La fin d'un monde et le début d'un autre. Mais pour bien comprendre ce moment, il faut revenir 7 ans en arrière. Parce que la France qui bascule en 1981 n'est déjà plus la même qu'en 1974. Elle a changé politiquement, socialement, culturellement, et elle va continuer de changer à toute vitesse pendant les 7 années suivantes. En 1974 et 1988, en à peine 14 ans, la France légalise l'avortement, abolit la peine de mort, passe à gauche pour la première fois, Invente la cohabitation, libère les ondes, découvre le sida, invente la fête de la musique et voit monter pour la première fois aussi un parti d'extrême droite à l'Assemblée. Alors comment une seule génération a-t-elle pu vivre autant de bouleversements ? Comment la France est-elle passée en 14 ans de la modernisation tranquille au tournant de la rigueur ? Et pourquoi cette période continue aujourd'hui encore de hanter notre débat public ? Découvrons ensemble ces 14 années. qui ont largement façonné la France contemporaine. Nous sommes en avril 1974. Le président Georges Pompidou vient de mourir brutalement, à 62 ans, emporté par une maladie qu'il avait cachée jusqu'au bout aux Français. L'élection présidentielle est précipitée. Et celui qui l'emporte, de justesse, au second tour face à François Mitterrand, c'est un homme de 48 ans, Valéry Giscard d'Estaing. 48 ans. C'est le plus jeune président de la Ve République. Et surtout, c'est le premier président non gaulliste depuis 1958. Une page se tourne donc. Et d'ailleurs, Giscard veut incarner la modernité. Tout dans sa communication va dans ce sens. Il descend les Champs-Elysées à pied le jour de son investiture. Il fait des photos officielles en pullover. Il se fait filmer en train de jouer de l'accordéon. Oui, oui, de l'accordéon. Il invite des éboueurs à prendre le petit déjeuner à l'Elysée. Alors aujourd'hui, ça nous paraît anecdotique, mais à l'époque, c'est une petite révolution symbolique. Et Giscard ne se contente pas d'image. Il est bien conscient que la France sort de mai 68, que la société a changé, que la jeunesse réclame autre chose. Alors il engage une série de réformes sociétales qui marquent vraiment la période. D'abord, en 1974, il abaisse la majorité de 21 à 18 ans. Du jour au lendemain, Plusieurs millions de jeunes deviennent citoyens à part entière. Pouvoir voter, conduire une voiture, signer un contrat, se marier sans l'accord de ses parents, trois ans plus tôt, c'est énorme. Ensuite, en 1975, deux lois qui vont changer la vie de millions de Français, et surtout des Françaises. La première, c'est la loi sur le divorce par consentement mutuel. Avant, pour divorcer, il fallait trouver une faute. L'adultère, la violence, l'abandon du domicile. Ce qui transformait les séparations en procès humiliants. Désormais, deux adultes peuvent décider ensemble de se séparer sans accuser l'autre. C'est une petite phrase juridique, mais derrière, c'est une toute autre conception du mariage, du couple et de la liberté individuelle. Et puis en 1975, la grande loi, celle qui reste encore aujourd'hui un symbole, la loi Veil du 17 janvier 1975, qui dépénalise l'interruption volontaire de grossesse.
- Speaker #1
Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. C'est toujours un drame.
- Speaker #0
Pour comprendre l'intensité du moment, il faut imaginer la scène. Simone Veil, ministre de la Santé, rescapée d'Auschwitz, prend la parole devant une assemblée nationale composée à 98% d'hommes. Pendant les débats, on lui lance des injures. On compare l'avortement à la barbarie nazie, à elle qui a survécu au camp. Et pourtant, elle tient bon. Et la loi passe, surtout grâce... aux voix de la gauche, puisqu'une partie de la majorité de Giscard, sa propre majorité, vote contre. Avant 1975, des femmes mouraient d'avortements clandestins. On parle de milliers de cas chaque année. Après 1975 et cette loi historique, l'IVG est encadrée et médicalisée. Giscard lance donc une France plus libérale, plus moderne. En parallèle, il crée un secrétariat d'État à la condition féminine, confié à la journaliste Françoise Giroux. Là encore, c'est une première. Juste un rappel, mais De Gaulle, à qui on l'avait proposé la même idée en 1967, avait répondu, je cite, « Et pourquoi pas un secrétariat au tricot ? » C'est dire à quel point le secrétariat de Françoise Giroud est une révolution. Mais pendant que Giscard réforme la société, l'économie, elle, s'effondre.
- Speaker #2
En France, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées.
- Speaker #0
Les Trente Glorieuses, cette période de croissance exceptionnelle d'après-guerre, sont en train de se terminer. Le premier choc pétrolier de 1973 a multiplié par quatre le prix du baril de pétrole. Le deuxième, en 1979, va enfoncer le clou. Résultat, le chômage, qui concernait 400 000 personnes en 1974, grimpe à 1,5 million à la fin du mandat de Giscard. L'inflation dépasse les 10% par an. Oui, oui, 10%. Imaginez vos prix qui augmentent d'un dixième chaque année. Face à tout cela, Giscard nomme en 1976 Premier ministre un professeur d'économie, Raymond Barr. Et celui-ci lance un plan d'austérité, le fameux plan Barr. L'austérité, c'est quoi ? Le gel des prix, la maîtrise de la monnaie, la réduction des dépenses publiques. En clair, on serre la ceinture. Et évidemment, ça ne plaît à personne. Par ailleurs, Giscard traîne une image d'aristocrate, un peu hautain. On le surnomme le président des riches. Une expression qui va avoir un certain succès par la suite. Une affaire de diamants, offerte par le dictateur centrafricain Bokassa, achève de ternir son image. Et à droite... ses relations avec son ancien Premier ministre, Jacques Chirac, tournent au vinaigre. Chirac démissionne dès 1976, fonde le RPR, et se présente contre lui en 1981. Divisé, fragilisé, la droite perd l'élection.
- Speaker #3
Au revoir.
- Speaker #0
Et c'est là qu'on revient au début de notre épisode. Dîmez 1981 donc.
- Speaker #4
5, 4, 3, 2, 1. François Mitterrand est élu président de la République.
- Speaker #0
François Mitterrand est élu. 51,76% contre 48,24% pour Giscard. L'alternance est actée. Petit point de vocabulaire. L'alternance, c'est simplement le passage du pouvoir d'un camp politique à l'autre. De la droite à la gauche ou l'inverse. Alors ça paraît évident aujourd'hui, mais en 1981, c'est la première fois que ça se produit sous la Vème République. Beaucoup se demandent même si les institutions, qui ont été taillées sur mesure pour De Gaulle, pourraient supporter le choc. Mitterrand lui-même les avait qualifiés de « coup d'État permanent » dans un livre de 1964. Et pourtant, 17 ans plus tard, il s'installe à l'Élysée. C'est un peu l'ironie de l'histoire. Et Mitterrand ne vient pas seul. Pour la première fois depuis 1947, le parti... communiste revient aussi au gouvernement avec 4 ministres. Le programme commun, Parti Socialiste, Parti Communiste s'appelle « Changer la vie » . Rien que ça. Et effectivement, quelques mois, les mesures pleuvent. Cinquième semaine de congé payé, passage de la semaine de travail à 39 heures, retraite à 60 ans, augmentation du SMIC, c'est-à-dire le salaire minimum, du minimum vieillesse, désallocation familiale, nationalisation de 5 grands groupes industriels et de la plupart des banques. Ça signifie que l'État en prend le contrôle. Création de l'impôt sur les grandes fortunes. On peut ajouter aussi les lois de fer de 1982, du nom de Gaston de Fer, le maire de Marseille. Les lois de fer, c'est la décentralisation. Autrement dit, l'État transfère une partie de ses compétences aux régions, aux départements, aux communes. C'est la fin du préfet tout-puissant et c'est l'élection des conseils régionaux au suffrage universel. Une révolution administrative silencieuse mais profonde. Par exemple, les collèges pas sous le contrôle des départements, les lycées aux mains des régions. Et puis, il y a cette autre grande loi, celle qu'on retient peut-être encore plus que les autres.
- Speaker #3
J'ai l'honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l'Assemblée nationale l'abolition de la peine de mort en France.
- Speaker #0
Le 30 septembre 1981, Robert Badinter, garde des Sceaux, monte à la tribune de l'Assemblée. Il défend l'abolition de la peine de mort. A l'époque, une majorité de Français y est encore favorable, les sondages sont clairs. Mais Mitterrand l'avait annoncé pendant la campagne, avec un courage politique qu'il faut souligner. Il abolirait la peine capitale même si l'opinion n'était pas prête. Banninter, lui, il est habité par ce combat depuis des années. Il avait défendu Patrick Henry, un meurtrier d'enfant, et lui avait évité la guillotine. Il avait vu certains de ses clients, oui l'avocat, exécutés. Et son discours ce jour-là est l'un des plus célèbres de la Ve République. Il parle de la justice, du risque d'erreur judiciaire, de la vengeance qui n'est pas la justice.
- Speaker #5
Et quant à la justice ? Aussi prudente soit-elle, aussi mesurée, angoissée que soient les femmes et les hommes qui jugent, rien ne peut changer que cette justice soit humaine et par conséquent faillible.
- Speaker #0
La loi est adoptée. La France devient le dernier pays d'Europe occidentale à abolir la peine de mort. Attention, un détail important, la dernière exécution en France date de 1977. Amida, John Duby, à Marseille, à la guillotine. Oui, la guillotine en 1977. Ça paraît surréaliste aujourd'hui, mais c'est une histoire très récente. Donc en 1981-82, tout va très vite. La France change à toute vitesse, l'ambiance est à l'euphorie au changement à la fête. Mais... Et c'est un mais énorme. Les réformes coûtent cher. très chers. Les prix augmentent, les capitaux fuient à l'étranger, le franc s'effondre face aux marques allemandes. En 18 mois, Mitterrand doit dévaluer la monnaie trois fois. C'est-à-dire qu'il baisse par trois fois la valeur du franc par rapport aux autres devises. La politique de relance, basée sur la consommation, profite surtout aux produits importés, creusant le déficit commercial. Et là, Mitterrand se retrouve face à un choix cornelien. Deux options. Soit il sort du système monétaire européen, il rompt avec la construction européenne et il assume une politique socialiste en autarcie. Soit il reste dans l'Europe et il abandonne une grande partie de son programme. En mars 1983, il tranche. C'est ce que l'on appelle le tournant de la rigueur. Concrètement, c'est le gel des salaires, la hausse des impôts, la réduction des dépenses publiques, la fin des nationalisations. Autrement dit... L'exact inverse de ce qui avait été promis est un programme qui rappelle assez l'austérité de Raymond Barr. Pour une grande partie de la gauche, c'est vécu comme une trahison. Les militants ont le sentiment que changer la vie, c'est transformer en deux ans en gérer la crise. Et la gauche française ne s'en remettra jamais totalement. Certains historiens datent de ce moment-là, le début de la désaffection des classes populaires pour le parti socialiste, un phénomène qu'on voit encore aujourd'hui. Et les élections législatives de 1986 sanctionnent le gouvernement. Or pourtant, François Mitterrand avait tenté un coup politique pour limiter la casse. Il avait changé les règles de l'élection en instituant un scrutin à la proportionnelle. Le pourcentage de voix donne le nombre de députés. Sauf que la droite remporte la majorité à l'Assemblée. Et là, on se retrouve dans une situation institutionnelle totalement inédite. Un président de gauche face à une assemblée de droite. Les institutions de la Ve République n'ont pas prévu ce cas de figure. Alors qu'est-ce qu'on fait ? Mitterrand démissionne ? Il dissout l'assemblée ? Non, il innove. Il nomme Jacques Chirac, le chef de l'opposition, Premier ministre. C'est la première cohabitation. En clair, la cohabitation, c'est quand le président et le Premier ministre viennent de camps opposés. Le président garde la main sur le domaine réservé, les affaires étrangères et la défense. Le premier ministre gère le reste. Et les deux cohabitent bon gré mal gré pendant deux ans. Chirac, à l'époque, est très néolibéral, inspiré par Reagan ou Thatcher. Et donc il va privatiser une partie de ce que Mitterrand avait nationalisé. Et les deux hommes s'affrontent à fleur et moucheté, notamment lors du fameux débat télévisé de 1988, où Mitterrand, d'un ton glacial, Rappel à Chirac qui tente de se mettre à égalité avec lui, comme deux candidats à la même élection présidentielle.
- Speaker #3
Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre.
- Speaker #0
Et à la fin de cette élection, c'est Mitterrand qui gagne. Il est réélu en 1988 pour un second septennat. Mais si on s'arrêtait là, on raterait l'essentiel. Parce que le vrai tournant de ces 14 années, il n'est pas seulement politique, il est social, il est culturel, il est intime. Parlons d'abord des femmes. On a vu la loi Veil, on a vu le divorce par consentement mutuel. Mais il faut ajouter d'autres jalons. En 1981, Mitterrand crée un ministère des droits de la femme, confié à Yvette Roudy. En 1982, l'IVG est remboursée par la Sécurité sociale. En 1983, une loi sur l'égalité professionnelle impose aux entreprises de produire des rapports sur l'égalité salariale, qui devient un objectif à atteindre. Mais soyons honnêtes, les inégalités restent immenses, les écarts de salaire persistent. Les femmes sont ultra minoritaires en politique. En 1988, à peine 6% des députés sont des femmes. Les violences conjugales, elles aussi, sont largement minimisées, considérées comme une affaire privée. Il faudra attendre bien plus tard pour que ces sujets sortent vraiment de l'ombre. Autre grande mutation, l'immigration et tout ce qu'elle charrie comme débat. En 1974, dès son arrivée au pouvoir, Giscard suspend l'immigration de travail. Oui, c'est la crise, le chômage, on n'a plus besoin de main-d'œuvre étrangère. Ça, c'est le raisonnement. Mais en parallèle, il autorise le regroupement familial, c'est-à-dire l'arrivée en France des familles, des travailleurs qui sont présents. Là, quelque chose change fondamentalement. Avant l'immigré, c'était très souvent un homme seul, venu travailler, qui rentrait au pays après quelques années. A partir de 1976, il s'installe avec sa femme et ses enfants. Il devient un résident durable. Et surtout, ses enfants, eux, sont français ou le deviendront. Ils vont à l'école de la République. Et c'est cette génération, celle des enfants d'immigrés, nés ou élevés en France, qui va se faire entendre dans les années 1980. En octobre 1983, une trentaine de jeunes partent à pied de Marseille. Ils marchent vers Paris. Beaucoup sont des enfants d'ouvriers maghrébins. Ils protestent contre les violences racistes. Plusieurs jeunes ont été tués en banlieue dans les mois précédents. Et ils réclament l'égalité des droits. Quand ils arrivent à Paris, le 3 décembre, ils sont 100 000. C'est la marche pour l'égalité contre le racisme. Les médias vont la renommer la marche des beurres. Alors c'est un mot de Verlan. Le Verlan, c'est un argot parlé par les jeunes qui consiste à inverser les sons et les syllabes. pour créer de nouveaux mots. Arabe donne ainsi beurre. Alors cette marche est un moment fondateur. Pour la première fois, les enfants de l'immigration postcoloniale s'invitent massivement dans le débat national.
- Speaker #6
Les jeunes sont fers du sectarisme. Les filles immigraient, la condition des filles immigraient, les revendications du droit de vote, de la carte informatisée. En fait, ça englobe toutes les revendications propres aux immigrés.
- Speaker #0
Dans la foulée, en 1984, naît SOS Racisme, avec son slogan célèbre « Touche pas à mon pote » . L'association, qui est soutenue par le pouvoir socialiste, va marquer durablement l'imaginaire antiraciste des années 80. Mais en face, un autre phénomène est tout aussi marquant. Un petit parti, fondé en 1972 par un ancien parachutiste, Jean-Marie Le Pen, autour d'une constellation de militants issus de l'extrême droite, dont certains étaient d'anciens Waffen-SS ou d'anciens de l'OS, les terroristes ultras de l'Algérie française. Ce parti... Le Front National végète pendant 10 ans autour de 1% des voix. Et puis, en 1983, il remporte une élection municipale à Dreux. En 1984, il obtient 11% aux élections européennes. En 1986, grâce au scrutin proportionnel voulu par Mitterrand, le Front National, FN, obtient 35 députés à l'Assemblée. 35 députés d'extrême droite au Palais Bourbon, c'est une rupture majeure. Et le thème de l'immigration ? exploité de manière anxiogène, s'installe durablement dans le débat politique français. On voit bien aujourd'hui encore jusqu'où ça résonne. Et puis il y a une autre épreuve, plus silencieuse, plus douloureuse, le sida. Au début des années 1980, les médecins constatent aux Etats-Unis d'abord, puis en France, l'apparition d'une maladie étrange. Elle frappe surtout, du moins c'est ce qu'on croit au début, les homosexuels, les toxicomanes, les hémophiles. On l'appelle d'abord le cancer gay. Un terme qu'on emploierait plus aujourd'hui, mais qui dit beaucoup de la stigmatisation de l'époque. Le sida en réalité ne connaît pas de frontières, ni sexuelles, ni sociales. En 1983, l'Institut Pasteur, l'équipe de Luc Montagné et de Françoise Barré-Sinoussi, identifient le virus. Cela leur vaut bien plus tard un prix Nobel de médecine. Mais la réponse politique et sociale est lente, très lente. Il y a le tabou autour de la sexualité, il y a la... la peur des malades, il y a le manque de moyens pour la recherche. Et les campagnes de prévention tardent. Pendant ce temps, des milliers de personnes meurent. Des artistes, des soignants, des militants, des anonymes. Et donc ce sont les associations qui prennent le relais. Aids, fondée en 1984 par Daniel Defer, après la mort de son compagnon, le philosophe Michel Foucault. Puis Act Up, plus tard en 1989, avec ses actions coup de poing. Ces associations informent, accompagnent les malades, font pression sur les gouvernements. Et le sida oblige la société française à parler publiquement de sexualité, à distribuer des préservatifs, à repenser la pudeur officielle. C'est une rupture civilisationnelle silencieuse mais profonde. Et puis, il y a quelques années plus tard encore, le scandale du sang contaminé, qui révèle la responsabilité de l'État dans la contamination des morphiles transfusés.
- Speaker #4
Alors si on veut continuer à aimer, n'oublions pas le nouveau geste amoureux, le préservatif.
- Speaker #2
Il ne passera pas par nous.
- Speaker #0
Parlons maintenant de quelque chose de plus léger. Parce que ces années-là, c'est aussi, et peut-être surtout, une explosion culturelle. Commençons par la radio et la télévision. Sous Giscard, la télévision, c'est l'État. Point final. Trois chaînes publiques, TF1, Antenne 2, FR3. Les présentateurs du journal sont nommés par le pouvoir. C'est un héritage du général de Gaulle. Les radios privées sont interdites d'antenne. Il existe des radios pirates qui émettent illégalement. et qui se font régulièrement saisir leur matériel par la police. Et des radios qui choisissent de diffuser depuis les frontières proches. Europe 1, à Bruxelles, son nom, RMC, à Monte Carlo, là aussi comme son nom l'indique, ou encore RTL, L comme Luxembourg. Vous imaginez une France, en clair, sans énergie, sans fun radio, sans Skyrock, sans M6, sans Canal+. C'est pourtant la France de 1981. Alors Mitterrand va libérer les ondes en 1982. Les radios libres explosent et en quelques mois on en compte plusieurs centaines. Dans les chambres d'adolescents, Energy, la nouvelle radio des jeunes, c'est ce que veut dire le nom aussi, devient la bande son d'une génération. Puis à partir de 1984, c'est au tour de la télévision privée. Canal+, lance un modèle de chaîne à péage, avec du cinéma et du sport. La 5, de l'italien Silvio Berlusconi, Ou encore, M6 suive. Et en 1987, c'est le paradoxe final. Le gouvernement Chirac, pendant la cohabitation, privatise TF1, c'est-à-dire la plus grosse chaîne publique. L'État se désengage progressivement des médias. Et le paysage audiovisuel français, le PAF comme on dit, entre dans l'ère de la concurrence et de la culture de masse. Et puis, il y a Jack Lang.
- Speaker #3
Vous savez quand la générosité... La bonne volonté saute au rendez-vous, tout marche.
- Speaker #0
Jack Lang, c'est le ministre de la culture de Mitterrand. Dès 1981, Mitterrand lui donne les moyens. Le budget de la culture est doublé. Doublé ! Il passe de 0,47% à près de 1% du budget de l'État. Pour un ministère souvent considéré comme accessoire, c'est un changement d'échelle. Et Lang a une idée révolutionnaire pour l'époque. La culture, ce n'est pas seulement la comédie française, l'opéra et les musées. C'est aussi la bande dessinée, le rock... le rap naissant, le graffiti, la mode, le cinéma populaire. Il élargit la définition. Et le symbole, c'est le 21 juin 1982, la première fête de la musique. Alors l'idée est simple, presque banale. Inviter tout le monde, amateurs, professionnels, enfants, à jouer dans la rue, gratuitement, le soir du solstice d'été. Aujourd'hui, c'est une évidence. Mais à l'époque, beaucoup pensent que personne ne sortira. Erreur monumentale, la fête devient immédiatement populaire et 35 ans plus tard, elle s'est exportée dans plus de 120 pays. Langue lance aussi les grands travaux voulus par Mitterrand. La pyramide du Louvre, extrêmement critiquée à sa conception, on parlait de verrues. L'opéra Bastille, la grande arche de la Défense, la future bibliothèque nationale de France. Des monuments qui font aujourd'hui partie du paysage. qu'on adore ou qu'on trouve affreux, mais qui incarne une ambition. Marquer le territoire avec de l'architecture contemporaine. Et en parallèle, la société s'éduque plus. La massification scolaire, amorcée bien avant, s'accélère. En 1985, le ministre Jean-Pierre Chevènement fixe un objectif qui paraît fou. 80% d'une classe d'âge au baccalauréat. En 1980, on en est à peine à 26%. En 1990, on atteindra 44%. Aujourd'hui, on a dépassé les 80%. Alors, Chevènement a tracé la route, non sans des conséquences d'ailleurs discutables, notamment sur le niveau d'ensemble des diplômes ou même des élèves. Alors, les jeunes deviennent un groupe social à part entière. Ils ont leur musique, le rock, la new wave, la variété, puis à la fin de la décennie, le rap avec NTM, MC Solar, IAM. Ils ont leur code, leurs vêtements, leur argot. Ils ont aussi leurs difficultés. Les premières générations massivement touchées par le chômage des jeunes, c'est celles-là. Et c'est aussi pour eux, pour les plus démunis surtout, qu'en septembre 1985, un humoriste qu'on n'attendait pas vraiment sur ce terrain prend la parole à la radio.
- Speaker #7
S'il y a des gens... qui sont intéressés par sponsorer une cantine gratuite qu'on pourrait commencer par faire à Paris par exemple et qu'on étalerait après dans les grandes villes de France. Nous on est prêts à aider une entreprise comme ça qui ferait un resto par exemple qui aurait comme ambition au départ de faire 2000-3000 couverts par jour gratuitement.
- Speaker #0
C'est Coluche, un comique provocateur, un ancien candidat fantaisiste à la présidentielle de 1981, un homme à la fois tendre et rageur. Et il lance un appel. Pourquoi ne pas créer une cantine gratuite pour les gens qui n'ont rien à manger le temps d'un hiver ? Ça s'appellerait les Restos du Coeur. Alors l'idée est pensée comme temporaire. Un coup de main, quelques mois, le temps que la crise passe. Mais on connaît la suite. La crise n'est jamais vraiment passée. Les Restos du Coeur existent toujours et ils servent chaque année des dizaines de millions de repas. Coluche, lui, est mort brutalement en moto quelques mois plus tard, en juin 1986. Mais son geste, improvisé un matin à la radio, est devenu l'une des institutions de solidarité les plus respectées du pays. Alors, que reste-t-il de ces 14 années quand on prend un peu de hauteur ? L'historien Jean-François Sirinelli parle pour cette période d'un « moment 80 » . Un basculement où la France quitte définitivement le monde d'après-guerre, celui des 30 glorieuses, de l'état régulateur, de la culture élitiste, pour entrer dans celui que nous connaissons. Une France libéralisée dans les mœurs, plus diverse, plus traversée par les médias, mais aussi plus inégalitaire, plus fragmentée, plus inquiète. Sur le plan politique, la Vème République sort renforcée. L'alternance de 1981 prouve qu'elle peut changer de camp sans s'effondrer. La cohabitation de 1986 montre qu'elle peut même supporter la contradiction. Les institutions gaulliennes se révèlent finalement très souples. Sur le plan social, ces années voient à la fois des avancées spectaculaires, les droits des femmes, l'abolition de la peine de mort, la reconnaissance des cultures populaires, mais aussi l'émergence de tensions nouvelles, le chômage de masse, la question de l'intégration, la montée de l'extrême droite, l'épreuve du sida, tous ces thèmes qui, 40 ans plus tard, continuent largement de structurer notre débat public. Et peut-être, finalement, ce qu'il faut retenir, c'est ceci. En 14 ans, la France a cessé d'être une nation homogène, qui parlait à une seule voix, pour devenir une société plurielle, traversée de contradictions. Plus libre, plus bruyante, plus conflictuelle aussi. Bref, la France dans laquelle nous vivons encore aujourd'hui. Merci d'avoir écouté cet épisode. Si ces 14 années vous ont... autant passionnées qu'elles me passionnent, faites entendre votre voix. Une note, un commentaire, et c'est un énorme coup de pouce pour le podcast. Abonnez-vous aussi, c'est gratuit, vous serez certains de manquer aucun nouvel épisode. Et on se retrouve très bientôt pour une nouvelle page d'histoire.