Description
Et si la plus belle des rencontres était celle avec soi même?
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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Et si la plus belle des rencontres était celle avec soi même?
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Avez-vous déjà réfléchi à la destination du voyage de vos rêves ? Moi, j'y ai déjà pensé. Et pour être bien ici et maintenant, je vous propose de plonger au plus profond de soi. Bienvenue dans le podcast Tendre une main pour soi. Vous êtes avec Alice Boy, embarquement immédiat, porte numéro 4. Quand je suis née, mes parents avaient déjà une... petite fille de 11 mois, ma sœur aînée Laurence. A cette époque, l'échographie n'était pas proposée systématiquement comme aujourd'hui. Entre deux déménagements de Pau jusqu'à Paris, ma mère avait bénéficié d'un suivi de grossesse très épisodique. Seul garçon de la famille Boy, mon père espérait un fils afin de perpétrer le nom familial. A leur stupéfaction, ma soeur Mathilde et moi sommes nés un dimanche du mois de mai. Ils se sont alors retrouvés à la tête d'une fratrie de trois filles nées en moins d'un an. Sidérée par cette naissance inattendue de jumelles, ma mère a beaucoup pleuré ce jour-là. Elle ne se sentait pas prête à accueillir deux nouveaux-nés avec une aînée qui ne marchait pas encore. Le boulon d'eau qu'elle pensait récupérer de sa première grossesse s'avérait inutilisable puisqu'il n'adaptait pour deux bébés. Les magasins étaient fermés le dimanche et, à son grand désarroi, elle n'avait prévu qu'un seul trousseau. Ma mère avait le moral en berne alors que toute la famille était en ébullition à l'annonce de cette naissance gémellaire qui était relativement peu commune à cette époque. Ma sœur aînée Laurence, qui jusque-là était l'objet de l'attention exclusive de mes parents, s'est retrouvée détrônée de ce statut par un binôme de nourrissons en étroite connexion. Laurence a accueilli ses deux petites sœurs avec amour et tendresse. Déjà toute petite, mes parents étaient partis en vacances seuls avec Laurence, laissant les jumelles à la garde de leurs grands-parents puisque nous avions les oreillons. Après quelques jours de tentatives de négociations, de câlins, de chantage et d'entêtement, ils avaient été obligés de rentrer en urgence car elle refusait de s'alimenter en l'absence de ses sœurs. Depuis, elle a toujours entretenu un rapport excessif et complexe avec l'alimentation, oscillant de la rondeur à une très grande minceur toute sa vie. Laurence a parlé tardivement Mais mes parents ont banalisé cet état de fait, prétextant que l'arrivée de ces deux petites sœurs avait dû la perturber. J'ai entendu toute mon enfance cette explication qui a permis à toute la famille de naviguer entre la bienveillance, la banalisation et le déni des difficultés déjà perceptibles dès son plus jeune âge. À la maternelle, notre mère fut convoquée à plusieurs reprises par la directrice. En effet, Laurence, très protectrice, mordait tous les enfants qui tentaient de s'approcher de ses petites sœurs. À cette époque, aucun indice ne laissait présager un problème dans le développement de Laurence, hormis une anecdote. En effet, alors qu'elle n'avait que 4 ans, elle s'était échappée avec une camarade de classe de maternelle en plein cœur de Paris. Les deux comparses avaient traversé une avenue très passante de la capitale pour aller au domicile, caresser les lapins de sa copine. Elles avaient réussi à échapper à la vigilance du corps enseignant, avaient franchi le portail, traversé la rue sans difficulté. Cette anecdote résonne aujourd'hui comme un premier indice. En effet, Laurence a toujours ignoré les règles, suivi ses envies sans se soucier des inquiétudes que son comportement pouvait susciter. C'est au moment de l'apprentissage de la lecture que les premières difficultés se sont avérées plus visibles. Ma mère a passé beaucoup de temps chez les orthophonistes et s'est battue comme une lionne pour que sa fille sache lire. Des affiches avec les tables de multiplication, les syllabes, étaient exposées dans les chambres et le salon de notre appartement parisien. L'orthophoniste scolaire qui suivait Laurence avait souhaité évaluer également les capacités des petites sœurs. En primaire, elle était toujours parmi les élèves en difficulté, tandis que nous caracolions en tête de peloton. À chaque rentrée scolaire, je me souviens avoir repris avec conviction les bases du programme scolaire. J'endossais le rôle de maîtresse d'école avec ma grande sœur, mais mes efforts étaient vite découragés car l'élève méritait le bonnet d'âne. Le samedi soir, c'était joyeux avec l'émission de variété très en vogue de Marité Gilbert-Carpentier qui a marqué le paysage audiovisuel pendant des décennies. Nous nous déguisions toutes les trois pour faire les claudettes et mon père s'énervait, ne pouvait regarder l'écran en criant « mais poussez-vous, poussez-vous toute la soirée ! » Les animaux ont toujours eu une place privilégiée dans la famille, mais il faut reconnaître que c'est Laurence qui a ouvert le bal. Âgée de 4 ans, elle participait à la carmesse de l'école accompagnée par la mère d'une copine de classe. Elle a gagné le gros lot et a ramené à notre domicile un énorme lapin blanc surnommé Boule de Neige. Nous avons eu des tortues de jardin que ma mère achetait à l'époque chez le poissonnier, des hamsters qui se battaient et dont un s'était fait crever un œil ou s'échapper au moment de partir en vacances, des poissons rouges que Laurence a empoisonnés avec des bonbons à l'anis et bien sûr des chiens. Nous étions habillés toutes les trois de la même façon et je soupçonne ma mère et ma grand-mère maternelle de s'être beaucoup amusées à nous confectionner pour les grandes occasions des robes ravissantes. Elles étaient fières de s'afficher avec trois fillettes que l'on pouvait confondre avec des triplés. J'ai le souvenir de ma grand-mère paternelle qui s'était exclamée en patois à propos de Laurence. « Il ne faut pas lui en vouloir, pauvrine ! » Je m'étais insurgée, car avec mon regard d'enfant, je ne comprenais pas, car selon moi, elle bénéficiait du même traitement que nous. Mais cette remarque, dont je commençais à deviner la teneur, me laissa un soupçon d'inquiétude. Par sa remarque, pour la première fois, un adulte m'avait laissé entendre que Laurence pouvait avoir un problème sérieux. A l'image de la stratégie parentale, j'ai décidé d'enfouir mes doutes. et de banaliser certains comportements de Laurence. À chaque dispute avec ma sœur jumelle, nous faisions bloc contre notre sœur aînée. Nous ne la ménageions pas, mais elle ne nous en tenait pas rigueur. Elle était brave et surtout démunie face à nos arguments. Rien ne semblait l'atteindre, tout glissait. L'obtention du permis de conduire s'est révélée être un véritable parcours du combattant. Laurence a obtenu son code au bout de la cinquième fois car le moniteur d'auto-école s'était fixé comme dernier défi avant son départ en retraite qu'elle ait son sésame. Ainsi, lors de la cinquième tentative, le moniteur avait mis au point une stratégie pour donner un coup de pouce à Laurence. Durant l'examen du code, il lui a soufflé les réponses. A savoir, il reniflait une fois et c'était la réponse. A, il reniflait deux fois et c'était la réponse B. Quant à la conduite, à notre grand étonnement, l'inspecteur a fini par être clément au bout de la dernière tentative. Aujourd'hui, Laurence conduit et le permis de conduire demeure l'unique diplôme qu'elle ait jamais obtenu. N'ayant pas eu les capacités de mener des études, elle a travaillé dans le commerce de mes parents. un bureau de tabac à l'autopresse, dans les rues piétonnes du centre-ville de Bayonne. À la vente du fonds de commerce, elle a cessé toute activité professionnelle. Pôle emploi l'a convoquée régulièrement, mais elle n'a jamais réussi à satisfaire les exigences du moindre employeur. Issue d'une famille au sein de laquelle la valeur travail était essentielle, Laurence disait vouloir travailler, mais ses expériences se sont avérées douloureuses. Elle revenait souvent en pleurs, ne comprenait pas la méchanceté de ses collègues et de sa hiérarchie. « Avec ma sœur jumelle, nous avons construit nos vies d'adultes et de mères de famille. Laurence a perdu le cadre que lui conférait une activité professionnelle. Elle habitait chez mes parents, faisait leurs courses, mais ramenait rarement ce qui était dans la liste. Quant au ménage, il ne fallait pas compter sur elle puisque... » L'ordre, le rangement et l'hygiène ne font pas partie de son entendement. Elle est vulnérable et incapable de vivre seule. Elle dépense son argent sans compter. et uniquement pour des achats compulsifs. Telle une pivoleuse, elle est irrésistiblement attirée par tous les objets aimés de valeur. Elle affectionne particulièrement les bijoux, les couverts en argent, les pierres précieuses, le foie gras, la viande d'autruche. D'ailleurs, les bijoux de mes grands-mères et de ma mère, ce sont volatilisée jusqu'au jour où j'ai pu constater qu'elle les portait, pouvant parfois mettre trois bagues sur certains doigts de sa main. Elle a épuisé la patience de tous les pharmaciens de la ville et pouvait à une époque vous procurer n'importe quel médicament à bande rouge, même sans ordonnance. Elle habitait jusqu'à récemment avec son compagnon dans un appartement à deux clés au centre-ville ancien de Bayonne. La chambre et le salon donnaient sur la rue Piétonne et il fallait traverser le palier de la partie commune pour accéder à la cuisine et la salle de bain. Les voisines ont déposé plainte contre elle. En effet, Laurence avait volé les cierges de la cathédrale et avait failli mettre le feu à l'immeuble. Excédée et menacée d'expulsion, son compagnon avait fait un signalement auprès de l'autorité judiciaire. Elle est désormais sous curatelle et ne gère plus son argent comme elle le souhaite, mais elle poursuit ses frasques. Elle passe son temps à errer dans les rues et ramasse des objets qu'elle entasse. Elle récupère des livres et qu'elle ne lit jamais dans les boîtes à livres, des vêtements dans les bennes dédiées. Des encombrants, elle a ramené triomphalement un tapis et désormais l'appartement est infesté de punaises. Elle fume avec excès et ramasse des mégots dans la rue quand elle est en panne de cigarette. Elle a perdu tous les codes d'éducation qu'elle a reçus. Elle est injoignable au téléphone car ne sait pas gérer un téléphone portable, car il faut anticiper et penser à le recharger. Elle ne se lave pas sans demande d'assistante extérieure. Elle ne s'intéresse à rien, ni à la télé, ni à la radio, ne tisse aucun réseau amical. Elle se joue de la loi, des règles, des conseils, et ce, d'autant plus qu'elle a quitté la cellule familiale qui tentait de la contenir. Pour l'enterrement de sa marraine, elle a trafiqué les vis du cercueil en faisant fondre un cierge pris dans la chambre funéraire, ce qui a endommagé le pas de vis. Les employés de la société de pompes funèbres ne sont pas parvenus à fermer le cercueil. Laurence a justifié son acte en disant qu'elle ne voulait pas que sa marraine soit enfermée et qu'elle voulait qu'elle garde sa liberté. J'avoue que j'ai trouvé son explication touchante et rafraîchissante. Laurence a toujours adoré les animaux, goût qu'elle partage avec son compagnon. Elle a eu un coup de cœur pour une tortue d'eau dans un jardin botanique et a profité de la baisse de vigilance du gardien pour en voler une. qu'elle a ramené à son appartement. Une autre fois, elle s'est rendue dans une jardinerie animalerie et est tombée sur des octodons, des petits rongeurs qui se rapprochent de la gerbille. Elle n'a pas pu résister car les octodons étaient en promotion et elle en a donc acheté trois. Quelques temps plus tard, sa voiture est tombée en panne et a refusé de démarrer. Le garagiste s'est interrogé et a mis du temps à trouver l'origine de problèmes de démarrage. Il s'agissait en fait d'un octodon qui s'était échappé dans la voiture et avait mangé les câbles. A la campagne, ce type de panne arrive parfois, avec des rats, mais avec un octodon, il ne peut y avoir que Laurence derrière. Les deux autres octodons ont péri quelques mois plus tard, l'un écrasé malencontreusement derrière le frigo, et l'autre... tombée dans la cuvette des WC. Lors d'une promenade en montagne, elle s'était prise d'une biquette et a tenté de l'embarquer dans sa voiture. Mais son compagnon, d'habitude conciliant avec ses frasques, l'en a empêché. Laurence est régulièrement en crise avec son compagnon et il se rabiboche autour d'une bouteille de vin. Je me suis souvent interrogée sur la longévité de ce couple qui me semblent aussi improbables que huesques. Leur couple ne passe pas inaperçu dans la rue et suscite la curiosité ou le dédain des passants. Ils sont toujours accoutrés d'une tenue vestimentaire improbable. Cela va du bonnet péruvien en passant par des vêtements trop grands, aux couleurs criardes et des modés trouvés au secours catholique. Laurence se balade toujours avec plusieurs sacs et perd régulièrement ses papiers d'identité et cartes bancaires. Elle a d'ailleurs fait refaire plusieurs passeports d'avance. À Noël, débarquent les bras chargés de paquets. Emballés avec soin, ils attendent cette réunion familiale avec impatience et ont à cœur de vivre ce moment rare où ils ressentent un sentiment d'appartement à une famille établie. L'ouverture des cadeaux qu'ils ont amenés est toujours un grand moment de franche rigolade. Cela va de la pelle à tarte offerte à un enfant, des chaussons à la mauvaise taille, des lampes frontales, parfois quelques bijoux fantaisie. ou de la vaisselle provenant certainement de leurs escapades nocturnes dans des maisons abandonnées, ou des chaussettes en laine de lama subtilisées au marché de Noël. C'est une vie de bohème qui semble aujourd'hui les réunir. Il partage le goût de la liberté, le plaisir de transgresser l'interdit. Il se plaît à qualifier Laurence de « facétieuse » . Elle partage avec lui sa solitude dans un monde qui ne fait plus de place. À la différence, à la marginalité, Laurence et son compagnon ne rentrent dans aucune case et n'ont pas l'intention d'y rentrer. Quand nous étions enfants, ma mère nous disait parfois « Aujourd'hui, Laurence a l'araignée qui a les pattes en l'air » ou « l'araignée au plafond » . Et il fallait alors comprendre qu'il était temps de partir, car Laurence avait dépassé les bornes et épuisé le capital patience de ma mère. Cette expression, pleine de tendresse et de pudeur, nous laissait à penser que les excès de Laurence n'étaient que passagers et disparaîtraient à l'âge adulte. Outre l'expression avec l'araignée, la famille disait souvent, d'un air entendu, « c'est Laurence » . Ce qui voulait dire que ça ne servait à rien de s'énerver, qu'il fallait ravaler sa colère, rester calme, se résoudre et prendre du recul pour éviter de se faire trop de mal. Enfant, je la qualifiais de bizarre, différente, mais jamais handicapée. Ce terme de handicap, mes parents l'ont rejeté et se sont mis en colère quand ma sœur Mathilde a proposé de monter un dossier pour qu'elle puisse bénéficier de l'AH, l'Allocation Adulte Handicapée. Elle a donc été testée, sous-pesée, évaluée à travers de multiples tests de QI. qui ont confirmé une déficience sévère. Mes parents étaient dans le déni du handicap de leur fille aînée et se résoudre à solliciter une reconnaissance de son handicap s'est avéré une démarche douloureuse et une prise de conscience familiale très tardive puisqu'elle devait avoir une trentaine d'années. J'ai beaucoup appris avec ma sœur qui a une araignée au plafond. J'ai appris à puiser dans mes ressources de patience Car Laurence ne renonce jamais. Renoncer, c'est choisir. Et Laurence ne choisit pas puisqu'elle veut tout. J'ai appris à réfréner ma colère, qui est une véritable punition, que je refuse de m'infliger. Cette émotion me traverse, mais ne s'installe plus. J'ai appris à assumer et à composer avec mon sentiment de honte. J'évoque plus naturellement aujourd'hui la déficience de ma sœur aînée. Je m'attache à observer la façon dont mon entourage se comporte à l'égard de ma sœur Laurence. Très vite, il s'agit d'un test qu'inconsciemment je fais passer à toutes les personnes qui rencontrent Laurence. Ce test mesure l'ouverture du cœur et de l'esprit. C'est un excellent baromètre. Cela va des personnes qui rient avec sincérité et s'amusent avec elles, à ceux qui sont mal à l'aise et l'ignorent, à ceux qui déclarent sans détour qu'elle les insupporte. porte, ceux qui se savent observer et qui font semblant de s'y intéresser quelques minutes. J'ai appris combien le rire est salvateur et permet de communiquer quand je me sens dépassée et démunie avec elle. Grâce à Laurence, j'ai appris à ne pas m'arrêter à la première impression, à ne pas juger trop vite. Je sais détecter, tel un sniper, de belles qualités. qui me touche, parfois cachée. Avec l'amour, on ne catégorise pas, on respecte l'unicité de chacun. Et c'est le plus beau message d'éducation que j'ai reçu. Si vous avez aimé ce podcast, je vous remercie de le liker, de le partager. Faites-moi plein, plein, plein de commentaires. Vous pouvez bien sûr vous abonner sur Facebook à Tendre une main pour soi Alice Boy. Et je vous dis à la semaine prochaine.
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Avez-vous déjà réfléchi à la destination du voyage de vos rêves ? Moi, j'y ai déjà pensé. Et pour être bien ici et maintenant, je vous propose de plonger au plus profond de soi. Bienvenue dans le podcast Tendre une main pour soi. Vous êtes avec Alice Boy, embarquement immédiat, porte numéro 4. Quand je suis née, mes parents avaient déjà une... petite fille de 11 mois, ma sœur aînée Laurence. A cette époque, l'échographie n'était pas proposée systématiquement comme aujourd'hui. Entre deux déménagements de Pau jusqu'à Paris, ma mère avait bénéficié d'un suivi de grossesse très épisodique. Seul garçon de la famille Boy, mon père espérait un fils afin de perpétrer le nom familial. A leur stupéfaction, ma soeur Mathilde et moi sommes nés un dimanche du mois de mai. Ils se sont alors retrouvés à la tête d'une fratrie de trois filles nées en moins d'un an. Sidérée par cette naissance inattendue de jumelles, ma mère a beaucoup pleuré ce jour-là. Elle ne se sentait pas prête à accueillir deux nouveaux-nés avec une aînée qui ne marchait pas encore. Le boulon d'eau qu'elle pensait récupérer de sa première grossesse s'avérait inutilisable puisqu'il n'adaptait pour deux bébés. Les magasins étaient fermés le dimanche et, à son grand désarroi, elle n'avait prévu qu'un seul trousseau. Ma mère avait le moral en berne alors que toute la famille était en ébullition à l'annonce de cette naissance gémellaire qui était relativement peu commune à cette époque. Ma sœur aînée Laurence, qui jusque-là était l'objet de l'attention exclusive de mes parents, s'est retrouvée détrônée de ce statut par un binôme de nourrissons en étroite connexion. Laurence a accueilli ses deux petites sœurs avec amour et tendresse. Déjà toute petite, mes parents étaient partis en vacances seuls avec Laurence, laissant les jumelles à la garde de leurs grands-parents puisque nous avions les oreillons. Après quelques jours de tentatives de négociations, de câlins, de chantage et d'entêtement, ils avaient été obligés de rentrer en urgence car elle refusait de s'alimenter en l'absence de ses sœurs. Depuis, elle a toujours entretenu un rapport excessif et complexe avec l'alimentation, oscillant de la rondeur à une très grande minceur toute sa vie. Laurence a parlé tardivement Mais mes parents ont banalisé cet état de fait, prétextant que l'arrivée de ces deux petites sœurs avait dû la perturber. J'ai entendu toute mon enfance cette explication qui a permis à toute la famille de naviguer entre la bienveillance, la banalisation et le déni des difficultés déjà perceptibles dès son plus jeune âge. À la maternelle, notre mère fut convoquée à plusieurs reprises par la directrice. En effet, Laurence, très protectrice, mordait tous les enfants qui tentaient de s'approcher de ses petites sœurs. À cette époque, aucun indice ne laissait présager un problème dans le développement de Laurence, hormis une anecdote. En effet, alors qu'elle n'avait que 4 ans, elle s'était échappée avec une camarade de classe de maternelle en plein cœur de Paris. Les deux comparses avaient traversé une avenue très passante de la capitale pour aller au domicile, caresser les lapins de sa copine. Elles avaient réussi à échapper à la vigilance du corps enseignant, avaient franchi le portail, traversé la rue sans difficulté. Cette anecdote résonne aujourd'hui comme un premier indice. En effet, Laurence a toujours ignoré les règles, suivi ses envies sans se soucier des inquiétudes que son comportement pouvait susciter. C'est au moment de l'apprentissage de la lecture que les premières difficultés se sont avérées plus visibles. Ma mère a passé beaucoup de temps chez les orthophonistes et s'est battue comme une lionne pour que sa fille sache lire. Des affiches avec les tables de multiplication, les syllabes, étaient exposées dans les chambres et le salon de notre appartement parisien. L'orthophoniste scolaire qui suivait Laurence avait souhaité évaluer également les capacités des petites sœurs. En primaire, elle était toujours parmi les élèves en difficulté, tandis que nous caracolions en tête de peloton. À chaque rentrée scolaire, je me souviens avoir repris avec conviction les bases du programme scolaire. J'endossais le rôle de maîtresse d'école avec ma grande sœur, mais mes efforts étaient vite découragés car l'élève méritait le bonnet d'âne. Le samedi soir, c'était joyeux avec l'émission de variété très en vogue de Marité Gilbert-Carpentier qui a marqué le paysage audiovisuel pendant des décennies. Nous nous déguisions toutes les trois pour faire les claudettes et mon père s'énervait, ne pouvait regarder l'écran en criant « mais poussez-vous, poussez-vous toute la soirée ! » Les animaux ont toujours eu une place privilégiée dans la famille, mais il faut reconnaître que c'est Laurence qui a ouvert le bal. Âgée de 4 ans, elle participait à la carmesse de l'école accompagnée par la mère d'une copine de classe. Elle a gagné le gros lot et a ramené à notre domicile un énorme lapin blanc surnommé Boule de Neige. Nous avons eu des tortues de jardin que ma mère achetait à l'époque chez le poissonnier, des hamsters qui se battaient et dont un s'était fait crever un œil ou s'échapper au moment de partir en vacances, des poissons rouges que Laurence a empoisonnés avec des bonbons à l'anis et bien sûr des chiens. Nous étions habillés toutes les trois de la même façon et je soupçonne ma mère et ma grand-mère maternelle de s'être beaucoup amusées à nous confectionner pour les grandes occasions des robes ravissantes. Elles étaient fières de s'afficher avec trois fillettes que l'on pouvait confondre avec des triplés. J'ai le souvenir de ma grand-mère paternelle qui s'était exclamée en patois à propos de Laurence. « Il ne faut pas lui en vouloir, pauvrine ! » Je m'étais insurgée, car avec mon regard d'enfant, je ne comprenais pas, car selon moi, elle bénéficiait du même traitement que nous. Mais cette remarque, dont je commençais à deviner la teneur, me laissa un soupçon d'inquiétude. Par sa remarque, pour la première fois, un adulte m'avait laissé entendre que Laurence pouvait avoir un problème sérieux. A l'image de la stratégie parentale, j'ai décidé d'enfouir mes doutes. et de banaliser certains comportements de Laurence. À chaque dispute avec ma sœur jumelle, nous faisions bloc contre notre sœur aînée. Nous ne la ménageions pas, mais elle ne nous en tenait pas rigueur. Elle était brave et surtout démunie face à nos arguments. Rien ne semblait l'atteindre, tout glissait. L'obtention du permis de conduire s'est révélée être un véritable parcours du combattant. Laurence a obtenu son code au bout de la cinquième fois car le moniteur d'auto-école s'était fixé comme dernier défi avant son départ en retraite qu'elle ait son sésame. Ainsi, lors de la cinquième tentative, le moniteur avait mis au point une stratégie pour donner un coup de pouce à Laurence. Durant l'examen du code, il lui a soufflé les réponses. A savoir, il reniflait une fois et c'était la réponse. A, il reniflait deux fois et c'était la réponse B. Quant à la conduite, à notre grand étonnement, l'inspecteur a fini par être clément au bout de la dernière tentative. Aujourd'hui, Laurence conduit et le permis de conduire demeure l'unique diplôme qu'elle ait jamais obtenu. N'ayant pas eu les capacités de mener des études, elle a travaillé dans le commerce de mes parents. un bureau de tabac à l'autopresse, dans les rues piétonnes du centre-ville de Bayonne. À la vente du fonds de commerce, elle a cessé toute activité professionnelle. Pôle emploi l'a convoquée régulièrement, mais elle n'a jamais réussi à satisfaire les exigences du moindre employeur. Issue d'une famille au sein de laquelle la valeur travail était essentielle, Laurence disait vouloir travailler, mais ses expériences se sont avérées douloureuses. Elle revenait souvent en pleurs, ne comprenait pas la méchanceté de ses collègues et de sa hiérarchie. « Avec ma sœur jumelle, nous avons construit nos vies d'adultes et de mères de famille. Laurence a perdu le cadre que lui conférait une activité professionnelle. Elle habitait chez mes parents, faisait leurs courses, mais ramenait rarement ce qui était dans la liste. Quant au ménage, il ne fallait pas compter sur elle puisque... » L'ordre, le rangement et l'hygiène ne font pas partie de son entendement. Elle est vulnérable et incapable de vivre seule. Elle dépense son argent sans compter. et uniquement pour des achats compulsifs. Telle une pivoleuse, elle est irrésistiblement attirée par tous les objets aimés de valeur. Elle affectionne particulièrement les bijoux, les couverts en argent, les pierres précieuses, le foie gras, la viande d'autruche. D'ailleurs, les bijoux de mes grands-mères et de ma mère, ce sont volatilisée jusqu'au jour où j'ai pu constater qu'elle les portait, pouvant parfois mettre trois bagues sur certains doigts de sa main. Elle a épuisé la patience de tous les pharmaciens de la ville et pouvait à une époque vous procurer n'importe quel médicament à bande rouge, même sans ordonnance. Elle habitait jusqu'à récemment avec son compagnon dans un appartement à deux clés au centre-ville ancien de Bayonne. La chambre et le salon donnaient sur la rue Piétonne et il fallait traverser le palier de la partie commune pour accéder à la cuisine et la salle de bain. Les voisines ont déposé plainte contre elle. En effet, Laurence avait volé les cierges de la cathédrale et avait failli mettre le feu à l'immeuble. Excédée et menacée d'expulsion, son compagnon avait fait un signalement auprès de l'autorité judiciaire. Elle est désormais sous curatelle et ne gère plus son argent comme elle le souhaite, mais elle poursuit ses frasques. Elle passe son temps à errer dans les rues et ramasse des objets qu'elle entasse. Elle récupère des livres et qu'elle ne lit jamais dans les boîtes à livres, des vêtements dans les bennes dédiées. Des encombrants, elle a ramené triomphalement un tapis et désormais l'appartement est infesté de punaises. Elle fume avec excès et ramasse des mégots dans la rue quand elle est en panne de cigarette. Elle a perdu tous les codes d'éducation qu'elle a reçus. Elle est injoignable au téléphone car ne sait pas gérer un téléphone portable, car il faut anticiper et penser à le recharger. Elle ne se lave pas sans demande d'assistante extérieure. Elle ne s'intéresse à rien, ni à la télé, ni à la radio, ne tisse aucun réseau amical. Elle se joue de la loi, des règles, des conseils, et ce, d'autant plus qu'elle a quitté la cellule familiale qui tentait de la contenir. Pour l'enterrement de sa marraine, elle a trafiqué les vis du cercueil en faisant fondre un cierge pris dans la chambre funéraire, ce qui a endommagé le pas de vis. Les employés de la société de pompes funèbres ne sont pas parvenus à fermer le cercueil. Laurence a justifié son acte en disant qu'elle ne voulait pas que sa marraine soit enfermée et qu'elle voulait qu'elle garde sa liberté. J'avoue que j'ai trouvé son explication touchante et rafraîchissante. Laurence a toujours adoré les animaux, goût qu'elle partage avec son compagnon. Elle a eu un coup de cœur pour une tortue d'eau dans un jardin botanique et a profité de la baisse de vigilance du gardien pour en voler une. qu'elle a ramené à son appartement. Une autre fois, elle s'est rendue dans une jardinerie animalerie et est tombée sur des octodons, des petits rongeurs qui se rapprochent de la gerbille. Elle n'a pas pu résister car les octodons étaient en promotion et elle en a donc acheté trois. Quelques temps plus tard, sa voiture est tombée en panne et a refusé de démarrer. Le garagiste s'est interrogé et a mis du temps à trouver l'origine de problèmes de démarrage. Il s'agissait en fait d'un octodon qui s'était échappé dans la voiture et avait mangé les câbles. A la campagne, ce type de panne arrive parfois, avec des rats, mais avec un octodon, il ne peut y avoir que Laurence derrière. Les deux autres octodons ont péri quelques mois plus tard, l'un écrasé malencontreusement derrière le frigo, et l'autre... tombée dans la cuvette des WC. Lors d'une promenade en montagne, elle s'était prise d'une biquette et a tenté de l'embarquer dans sa voiture. Mais son compagnon, d'habitude conciliant avec ses frasques, l'en a empêché. Laurence est régulièrement en crise avec son compagnon et il se rabiboche autour d'une bouteille de vin. Je me suis souvent interrogée sur la longévité de ce couple qui me semblent aussi improbables que huesques. Leur couple ne passe pas inaperçu dans la rue et suscite la curiosité ou le dédain des passants. Ils sont toujours accoutrés d'une tenue vestimentaire improbable. Cela va du bonnet péruvien en passant par des vêtements trop grands, aux couleurs criardes et des modés trouvés au secours catholique. Laurence se balade toujours avec plusieurs sacs et perd régulièrement ses papiers d'identité et cartes bancaires. Elle a d'ailleurs fait refaire plusieurs passeports d'avance. À Noël, débarquent les bras chargés de paquets. Emballés avec soin, ils attendent cette réunion familiale avec impatience et ont à cœur de vivre ce moment rare où ils ressentent un sentiment d'appartement à une famille établie. L'ouverture des cadeaux qu'ils ont amenés est toujours un grand moment de franche rigolade. Cela va de la pelle à tarte offerte à un enfant, des chaussons à la mauvaise taille, des lampes frontales, parfois quelques bijoux fantaisie. ou de la vaisselle provenant certainement de leurs escapades nocturnes dans des maisons abandonnées, ou des chaussettes en laine de lama subtilisées au marché de Noël. C'est une vie de bohème qui semble aujourd'hui les réunir. Il partage le goût de la liberté, le plaisir de transgresser l'interdit. Il se plaît à qualifier Laurence de « facétieuse » . Elle partage avec lui sa solitude dans un monde qui ne fait plus de place. À la différence, à la marginalité, Laurence et son compagnon ne rentrent dans aucune case et n'ont pas l'intention d'y rentrer. Quand nous étions enfants, ma mère nous disait parfois « Aujourd'hui, Laurence a l'araignée qui a les pattes en l'air » ou « l'araignée au plafond » . Et il fallait alors comprendre qu'il était temps de partir, car Laurence avait dépassé les bornes et épuisé le capital patience de ma mère. Cette expression, pleine de tendresse et de pudeur, nous laissait à penser que les excès de Laurence n'étaient que passagers et disparaîtraient à l'âge adulte. Outre l'expression avec l'araignée, la famille disait souvent, d'un air entendu, « c'est Laurence » . Ce qui voulait dire que ça ne servait à rien de s'énerver, qu'il fallait ravaler sa colère, rester calme, se résoudre et prendre du recul pour éviter de se faire trop de mal. Enfant, je la qualifiais de bizarre, différente, mais jamais handicapée. Ce terme de handicap, mes parents l'ont rejeté et se sont mis en colère quand ma sœur Mathilde a proposé de monter un dossier pour qu'elle puisse bénéficier de l'AH, l'Allocation Adulte Handicapée. Elle a donc été testée, sous-pesée, évaluée à travers de multiples tests de QI. qui ont confirmé une déficience sévère. Mes parents étaient dans le déni du handicap de leur fille aînée et se résoudre à solliciter une reconnaissance de son handicap s'est avéré une démarche douloureuse et une prise de conscience familiale très tardive puisqu'elle devait avoir une trentaine d'années. J'ai beaucoup appris avec ma sœur qui a une araignée au plafond. J'ai appris à puiser dans mes ressources de patience Car Laurence ne renonce jamais. Renoncer, c'est choisir. Et Laurence ne choisit pas puisqu'elle veut tout. J'ai appris à réfréner ma colère, qui est une véritable punition, que je refuse de m'infliger. Cette émotion me traverse, mais ne s'installe plus. J'ai appris à assumer et à composer avec mon sentiment de honte. J'évoque plus naturellement aujourd'hui la déficience de ma sœur aînée. Je m'attache à observer la façon dont mon entourage se comporte à l'égard de ma sœur Laurence. Très vite, il s'agit d'un test qu'inconsciemment je fais passer à toutes les personnes qui rencontrent Laurence. Ce test mesure l'ouverture du cœur et de l'esprit. C'est un excellent baromètre. Cela va des personnes qui rient avec sincérité et s'amusent avec elles, à ceux qui sont mal à l'aise et l'ignorent, à ceux qui déclarent sans détour qu'elle les insupporte. porte, ceux qui se savent observer et qui font semblant de s'y intéresser quelques minutes. J'ai appris combien le rire est salvateur et permet de communiquer quand je me sens dépassée et démunie avec elle. Grâce à Laurence, j'ai appris à ne pas m'arrêter à la première impression, à ne pas juger trop vite. Je sais détecter, tel un sniper, de belles qualités. qui me touche, parfois cachée. Avec l'amour, on ne catégorise pas, on respecte l'unicité de chacun. Et c'est le plus beau message d'éducation que j'ai reçu. Si vous avez aimé ce podcast, je vous remercie de le liker, de le partager. Faites-moi plein, plein, plein de commentaires. Vous pouvez bien sûr vous abonner sur Facebook à Tendre une main pour soi Alice Boy. Et je vous dis à la semaine prochaine.
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Description
Et si la plus belle des rencontres était celle avec soi même?
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Avez-vous déjà réfléchi à la destination du voyage de vos rêves ? Moi, j'y ai déjà pensé. Et pour être bien ici et maintenant, je vous propose de plonger au plus profond de soi. Bienvenue dans le podcast Tendre une main pour soi. Vous êtes avec Alice Boy, embarquement immédiat, porte numéro 4. Quand je suis née, mes parents avaient déjà une... petite fille de 11 mois, ma sœur aînée Laurence. A cette époque, l'échographie n'était pas proposée systématiquement comme aujourd'hui. Entre deux déménagements de Pau jusqu'à Paris, ma mère avait bénéficié d'un suivi de grossesse très épisodique. Seul garçon de la famille Boy, mon père espérait un fils afin de perpétrer le nom familial. A leur stupéfaction, ma soeur Mathilde et moi sommes nés un dimanche du mois de mai. Ils se sont alors retrouvés à la tête d'une fratrie de trois filles nées en moins d'un an. Sidérée par cette naissance inattendue de jumelles, ma mère a beaucoup pleuré ce jour-là. Elle ne se sentait pas prête à accueillir deux nouveaux-nés avec une aînée qui ne marchait pas encore. Le boulon d'eau qu'elle pensait récupérer de sa première grossesse s'avérait inutilisable puisqu'il n'adaptait pour deux bébés. Les magasins étaient fermés le dimanche et, à son grand désarroi, elle n'avait prévu qu'un seul trousseau. Ma mère avait le moral en berne alors que toute la famille était en ébullition à l'annonce de cette naissance gémellaire qui était relativement peu commune à cette époque. Ma sœur aînée Laurence, qui jusque-là était l'objet de l'attention exclusive de mes parents, s'est retrouvée détrônée de ce statut par un binôme de nourrissons en étroite connexion. Laurence a accueilli ses deux petites sœurs avec amour et tendresse. Déjà toute petite, mes parents étaient partis en vacances seuls avec Laurence, laissant les jumelles à la garde de leurs grands-parents puisque nous avions les oreillons. Après quelques jours de tentatives de négociations, de câlins, de chantage et d'entêtement, ils avaient été obligés de rentrer en urgence car elle refusait de s'alimenter en l'absence de ses sœurs. Depuis, elle a toujours entretenu un rapport excessif et complexe avec l'alimentation, oscillant de la rondeur à une très grande minceur toute sa vie. Laurence a parlé tardivement Mais mes parents ont banalisé cet état de fait, prétextant que l'arrivée de ces deux petites sœurs avait dû la perturber. J'ai entendu toute mon enfance cette explication qui a permis à toute la famille de naviguer entre la bienveillance, la banalisation et le déni des difficultés déjà perceptibles dès son plus jeune âge. À la maternelle, notre mère fut convoquée à plusieurs reprises par la directrice. En effet, Laurence, très protectrice, mordait tous les enfants qui tentaient de s'approcher de ses petites sœurs. À cette époque, aucun indice ne laissait présager un problème dans le développement de Laurence, hormis une anecdote. En effet, alors qu'elle n'avait que 4 ans, elle s'était échappée avec une camarade de classe de maternelle en plein cœur de Paris. Les deux comparses avaient traversé une avenue très passante de la capitale pour aller au domicile, caresser les lapins de sa copine. Elles avaient réussi à échapper à la vigilance du corps enseignant, avaient franchi le portail, traversé la rue sans difficulté. Cette anecdote résonne aujourd'hui comme un premier indice. En effet, Laurence a toujours ignoré les règles, suivi ses envies sans se soucier des inquiétudes que son comportement pouvait susciter. C'est au moment de l'apprentissage de la lecture que les premières difficultés se sont avérées plus visibles. Ma mère a passé beaucoup de temps chez les orthophonistes et s'est battue comme une lionne pour que sa fille sache lire. Des affiches avec les tables de multiplication, les syllabes, étaient exposées dans les chambres et le salon de notre appartement parisien. L'orthophoniste scolaire qui suivait Laurence avait souhaité évaluer également les capacités des petites sœurs. En primaire, elle était toujours parmi les élèves en difficulté, tandis que nous caracolions en tête de peloton. À chaque rentrée scolaire, je me souviens avoir repris avec conviction les bases du programme scolaire. J'endossais le rôle de maîtresse d'école avec ma grande sœur, mais mes efforts étaient vite découragés car l'élève méritait le bonnet d'âne. Le samedi soir, c'était joyeux avec l'émission de variété très en vogue de Marité Gilbert-Carpentier qui a marqué le paysage audiovisuel pendant des décennies. Nous nous déguisions toutes les trois pour faire les claudettes et mon père s'énervait, ne pouvait regarder l'écran en criant « mais poussez-vous, poussez-vous toute la soirée ! » Les animaux ont toujours eu une place privilégiée dans la famille, mais il faut reconnaître que c'est Laurence qui a ouvert le bal. Âgée de 4 ans, elle participait à la carmesse de l'école accompagnée par la mère d'une copine de classe. Elle a gagné le gros lot et a ramené à notre domicile un énorme lapin blanc surnommé Boule de Neige. Nous avons eu des tortues de jardin que ma mère achetait à l'époque chez le poissonnier, des hamsters qui se battaient et dont un s'était fait crever un œil ou s'échapper au moment de partir en vacances, des poissons rouges que Laurence a empoisonnés avec des bonbons à l'anis et bien sûr des chiens. Nous étions habillés toutes les trois de la même façon et je soupçonne ma mère et ma grand-mère maternelle de s'être beaucoup amusées à nous confectionner pour les grandes occasions des robes ravissantes. Elles étaient fières de s'afficher avec trois fillettes que l'on pouvait confondre avec des triplés. J'ai le souvenir de ma grand-mère paternelle qui s'était exclamée en patois à propos de Laurence. « Il ne faut pas lui en vouloir, pauvrine ! » Je m'étais insurgée, car avec mon regard d'enfant, je ne comprenais pas, car selon moi, elle bénéficiait du même traitement que nous. Mais cette remarque, dont je commençais à deviner la teneur, me laissa un soupçon d'inquiétude. Par sa remarque, pour la première fois, un adulte m'avait laissé entendre que Laurence pouvait avoir un problème sérieux. A l'image de la stratégie parentale, j'ai décidé d'enfouir mes doutes. et de banaliser certains comportements de Laurence. À chaque dispute avec ma sœur jumelle, nous faisions bloc contre notre sœur aînée. Nous ne la ménageions pas, mais elle ne nous en tenait pas rigueur. Elle était brave et surtout démunie face à nos arguments. Rien ne semblait l'atteindre, tout glissait. L'obtention du permis de conduire s'est révélée être un véritable parcours du combattant. Laurence a obtenu son code au bout de la cinquième fois car le moniteur d'auto-école s'était fixé comme dernier défi avant son départ en retraite qu'elle ait son sésame. Ainsi, lors de la cinquième tentative, le moniteur avait mis au point une stratégie pour donner un coup de pouce à Laurence. Durant l'examen du code, il lui a soufflé les réponses. A savoir, il reniflait une fois et c'était la réponse. A, il reniflait deux fois et c'était la réponse B. Quant à la conduite, à notre grand étonnement, l'inspecteur a fini par être clément au bout de la dernière tentative. Aujourd'hui, Laurence conduit et le permis de conduire demeure l'unique diplôme qu'elle ait jamais obtenu. N'ayant pas eu les capacités de mener des études, elle a travaillé dans le commerce de mes parents. un bureau de tabac à l'autopresse, dans les rues piétonnes du centre-ville de Bayonne. À la vente du fonds de commerce, elle a cessé toute activité professionnelle. Pôle emploi l'a convoquée régulièrement, mais elle n'a jamais réussi à satisfaire les exigences du moindre employeur. Issue d'une famille au sein de laquelle la valeur travail était essentielle, Laurence disait vouloir travailler, mais ses expériences se sont avérées douloureuses. Elle revenait souvent en pleurs, ne comprenait pas la méchanceté de ses collègues et de sa hiérarchie. « Avec ma sœur jumelle, nous avons construit nos vies d'adultes et de mères de famille. Laurence a perdu le cadre que lui conférait une activité professionnelle. Elle habitait chez mes parents, faisait leurs courses, mais ramenait rarement ce qui était dans la liste. Quant au ménage, il ne fallait pas compter sur elle puisque... » L'ordre, le rangement et l'hygiène ne font pas partie de son entendement. Elle est vulnérable et incapable de vivre seule. Elle dépense son argent sans compter. et uniquement pour des achats compulsifs. Telle une pivoleuse, elle est irrésistiblement attirée par tous les objets aimés de valeur. Elle affectionne particulièrement les bijoux, les couverts en argent, les pierres précieuses, le foie gras, la viande d'autruche. D'ailleurs, les bijoux de mes grands-mères et de ma mère, ce sont volatilisée jusqu'au jour où j'ai pu constater qu'elle les portait, pouvant parfois mettre trois bagues sur certains doigts de sa main. Elle a épuisé la patience de tous les pharmaciens de la ville et pouvait à une époque vous procurer n'importe quel médicament à bande rouge, même sans ordonnance. Elle habitait jusqu'à récemment avec son compagnon dans un appartement à deux clés au centre-ville ancien de Bayonne. La chambre et le salon donnaient sur la rue Piétonne et il fallait traverser le palier de la partie commune pour accéder à la cuisine et la salle de bain. Les voisines ont déposé plainte contre elle. En effet, Laurence avait volé les cierges de la cathédrale et avait failli mettre le feu à l'immeuble. Excédée et menacée d'expulsion, son compagnon avait fait un signalement auprès de l'autorité judiciaire. Elle est désormais sous curatelle et ne gère plus son argent comme elle le souhaite, mais elle poursuit ses frasques. Elle passe son temps à errer dans les rues et ramasse des objets qu'elle entasse. Elle récupère des livres et qu'elle ne lit jamais dans les boîtes à livres, des vêtements dans les bennes dédiées. Des encombrants, elle a ramené triomphalement un tapis et désormais l'appartement est infesté de punaises. Elle fume avec excès et ramasse des mégots dans la rue quand elle est en panne de cigarette. Elle a perdu tous les codes d'éducation qu'elle a reçus. Elle est injoignable au téléphone car ne sait pas gérer un téléphone portable, car il faut anticiper et penser à le recharger. Elle ne se lave pas sans demande d'assistante extérieure. Elle ne s'intéresse à rien, ni à la télé, ni à la radio, ne tisse aucun réseau amical. Elle se joue de la loi, des règles, des conseils, et ce, d'autant plus qu'elle a quitté la cellule familiale qui tentait de la contenir. Pour l'enterrement de sa marraine, elle a trafiqué les vis du cercueil en faisant fondre un cierge pris dans la chambre funéraire, ce qui a endommagé le pas de vis. Les employés de la société de pompes funèbres ne sont pas parvenus à fermer le cercueil. Laurence a justifié son acte en disant qu'elle ne voulait pas que sa marraine soit enfermée et qu'elle voulait qu'elle garde sa liberté. J'avoue que j'ai trouvé son explication touchante et rafraîchissante. Laurence a toujours adoré les animaux, goût qu'elle partage avec son compagnon. Elle a eu un coup de cœur pour une tortue d'eau dans un jardin botanique et a profité de la baisse de vigilance du gardien pour en voler une. qu'elle a ramené à son appartement. Une autre fois, elle s'est rendue dans une jardinerie animalerie et est tombée sur des octodons, des petits rongeurs qui se rapprochent de la gerbille. Elle n'a pas pu résister car les octodons étaient en promotion et elle en a donc acheté trois. Quelques temps plus tard, sa voiture est tombée en panne et a refusé de démarrer. Le garagiste s'est interrogé et a mis du temps à trouver l'origine de problèmes de démarrage. Il s'agissait en fait d'un octodon qui s'était échappé dans la voiture et avait mangé les câbles. A la campagne, ce type de panne arrive parfois, avec des rats, mais avec un octodon, il ne peut y avoir que Laurence derrière. Les deux autres octodons ont péri quelques mois plus tard, l'un écrasé malencontreusement derrière le frigo, et l'autre... tombée dans la cuvette des WC. Lors d'une promenade en montagne, elle s'était prise d'une biquette et a tenté de l'embarquer dans sa voiture. Mais son compagnon, d'habitude conciliant avec ses frasques, l'en a empêché. Laurence est régulièrement en crise avec son compagnon et il se rabiboche autour d'une bouteille de vin. Je me suis souvent interrogée sur la longévité de ce couple qui me semblent aussi improbables que huesques. Leur couple ne passe pas inaperçu dans la rue et suscite la curiosité ou le dédain des passants. Ils sont toujours accoutrés d'une tenue vestimentaire improbable. Cela va du bonnet péruvien en passant par des vêtements trop grands, aux couleurs criardes et des modés trouvés au secours catholique. Laurence se balade toujours avec plusieurs sacs et perd régulièrement ses papiers d'identité et cartes bancaires. Elle a d'ailleurs fait refaire plusieurs passeports d'avance. À Noël, débarquent les bras chargés de paquets. Emballés avec soin, ils attendent cette réunion familiale avec impatience et ont à cœur de vivre ce moment rare où ils ressentent un sentiment d'appartement à une famille établie. L'ouverture des cadeaux qu'ils ont amenés est toujours un grand moment de franche rigolade. Cela va de la pelle à tarte offerte à un enfant, des chaussons à la mauvaise taille, des lampes frontales, parfois quelques bijoux fantaisie. ou de la vaisselle provenant certainement de leurs escapades nocturnes dans des maisons abandonnées, ou des chaussettes en laine de lama subtilisées au marché de Noël. C'est une vie de bohème qui semble aujourd'hui les réunir. Il partage le goût de la liberté, le plaisir de transgresser l'interdit. Il se plaît à qualifier Laurence de « facétieuse » . Elle partage avec lui sa solitude dans un monde qui ne fait plus de place. À la différence, à la marginalité, Laurence et son compagnon ne rentrent dans aucune case et n'ont pas l'intention d'y rentrer. Quand nous étions enfants, ma mère nous disait parfois « Aujourd'hui, Laurence a l'araignée qui a les pattes en l'air » ou « l'araignée au plafond » . Et il fallait alors comprendre qu'il était temps de partir, car Laurence avait dépassé les bornes et épuisé le capital patience de ma mère. Cette expression, pleine de tendresse et de pudeur, nous laissait à penser que les excès de Laurence n'étaient que passagers et disparaîtraient à l'âge adulte. Outre l'expression avec l'araignée, la famille disait souvent, d'un air entendu, « c'est Laurence » . Ce qui voulait dire que ça ne servait à rien de s'énerver, qu'il fallait ravaler sa colère, rester calme, se résoudre et prendre du recul pour éviter de se faire trop de mal. Enfant, je la qualifiais de bizarre, différente, mais jamais handicapée. Ce terme de handicap, mes parents l'ont rejeté et se sont mis en colère quand ma sœur Mathilde a proposé de monter un dossier pour qu'elle puisse bénéficier de l'AH, l'Allocation Adulte Handicapée. Elle a donc été testée, sous-pesée, évaluée à travers de multiples tests de QI. qui ont confirmé une déficience sévère. Mes parents étaient dans le déni du handicap de leur fille aînée et se résoudre à solliciter une reconnaissance de son handicap s'est avéré une démarche douloureuse et une prise de conscience familiale très tardive puisqu'elle devait avoir une trentaine d'années. J'ai beaucoup appris avec ma sœur qui a une araignée au plafond. J'ai appris à puiser dans mes ressources de patience Car Laurence ne renonce jamais. Renoncer, c'est choisir. Et Laurence ne choisit pas puisqu'elle veut tout. J'ai appris à réfréner ma colère, qui est une véritable punition, que je refuse de m'infliger. Cette émotion me traverse, mais ne s'installe plus. J'ai appris à assumer et à composer avec mon sentiment de honte. J'évoque plus naturellement aujourd'hui la déficience de ma sœur aînée. Je m'attache à observer la façon dont mon entourage se comporte à l'égard de ma sœur Laurence. Très vite, il s'agit d'un test qu'inconsciemment je fais passer à toutes les personnes qui rencontrent Laurence. Ce test mesure l'ouverture du cœur et de l'esprit. C'est un excellent baromètre. Cela va des personnes qui rient avec sincérité et s'amusent avec elles, à ceux qui sont mal à l'aise et l'ignorent, à ceux qui déclarent sans détour qu'elle les insupporte. porte, ceux qui se savent observer et qui font semblant de s'y intéresser quelques minutes. J'ai appris combien le rire est salvateur et permet de communiquer quand je me sens dépassée et démunie avec elle. Grâce à Laurence, j'ai appris à ne pas m'arrêter à la première impression, à ne pas juger trop vite. Je sais détecter, tel un sniper, de belles qualités. qui me touche, parfois cachée. Avec l'amour, on ne catégorise pas, on respecte l'unicité de chacun. Et c'est le plus beau message d'éducation que j'ai reçu. Si vous avez aimé ce podcast, je vous remercie de le liker, de le partager. Faites-moi plein, plein, plein de commentaires. Vous pouvez bien sûr vous abonner sur Facebook à Tendre une main pour soi Alice Boy. Et je vous dis à la semaine prochaine.
Description
Et si la plus belle des rencontres était celle avec soi même?
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Avez-vous déjà réfléchi à la destination du voyage de vos rêves ? Moi, j'y ai déjà pensé. Et pour être bien ici et maintenant, je vous propose de plonger au plus profond de soi. Bienvenue dans le podcast Tendre une main pour soi. Vous êtes avec Alice Boy, embarquement immédiat, porte numéro 4. Quand je suis née, mes parents avaient déjà une... petite fille de 11 mois, ma sœur aînée Laurence. A cette époque, l'échographie n'était pas proposée systématiquement comme aujourd'hui. Entre deux déménagements de Pau jusqu'à Paris, ma mère avait bénéficié d'un suivi de grossesse très épisodique. Seul garçon de la famille Boy, mon père espérait un fils afin de perpétrer le nom familial. A leur stupéfaction, ma soeur Mathilde et moi sommes nés un dimanche du mois de mai. Ils se sont alors retrouvés à la tête d'une fratrie de trois filles nées en moins d'un an. Sidérée par cette naissance inattendue de jumelles, ma mère a beaucoup pleuré ce jour-là. Elle ne se sentait pas prête à accueillir deux nouveaux-nés avec une aînée qui ne marchait pas encore. Le boulon d'eau qu'elle pensait récupérer de sa première grossesse s'avérait inutilisable puisqu'il n'adaptait pour deux bébés. Les magasins étaient fermés le dimanche et, à son grand désarroi, elle n'avait prévu qu'un seul trousseau. Ma mère avait le moral en berne alors que toute la famille était en ébullition à l'annonce de cette naissance gémellaire qui était relativement peu commune à cette époque. Ma sœur aînée Laurence, qui jusque-là était l'objet de l'attention exclusive de mes parents, s'est retrouvée détrônée de ce statut par un binôme de nourrissons en étroite connexion. Laurence a accueilli ses deux petites sœurs avec amour et tendresse. Déjà toute petite, mes parents étaient partis en vacances seuls avec Laurence, laissant les jumelles à la garde de leurs grands-parents puisque nous avions les oreillons. Après quelques jours de tentatives de négociations, de câlins, de chantage et d'entêtement, ils avaient été obligés de rentrer en urgence car elle refusait de s'alimenter en l'absence de ses sœurs. Depuis, elle a toujours entretenu un rapport excessif et complexe avec l'alimentation, oscillant de la rondeur à une très grande minceur toute sa vie. Laurence a parlé tardivement Mais mes parents ont banalisé cet état de fait, prétextant que l'arrivée de ces deux petites sœurs avait dû la perturber. J'ai entendu toute mon enfance cette explication qui a permis à toute la famille de naviguer entre la bienveillance, la banalisation et le déni des difficultés déjà perceptibles dès son plus jeune âge. À la maternelle, notre mère fut convoquée à plusieurs reprises par la directrice. En effet, Laurence, très protectrice, mordait tous les enfants qui tentaient de s'approcher de ses petites sœurs. À cette époque, aucun indice ne laissait présager un problème dans le développement de Laurence, hormis une anecdote. En effet, alors qu'elle n'avait que 4 ans, elle s'était échappée avec une camarade de classe de maternelle en plein cœur de Paris. Les deux comparses avaient traversé une avenue très passante de la capitale pour aller au domicile, caresser les lapins de sa copine. Elles avaient réussi à échapper à la vigilance du corps enseignant, avaient franchi le portail, traversé la rue sans difficulté. Cette anecdote résonne aujourd'hui comme un premier indice. En effet, Laurence a toujours ignoré les règles, suivi ses envies sans se soucier des inquiétudes que son comportement pouvait susciter. C'est au moment de l'apprentissage de la lecture que les premières difficultés se sont avérées plus visibles. Ma mère a passé beaucoup de temps chez les orthophonistes et s'est battue comme une lionne pour que sa fille sache lire. Des affiches avec les tables de multiplication, les syllabes, étaient exposées dans les chambres et le salon de notre appartement parisien. L'orthophoniste scolaire qui suivait Laurence avait souhaité évaluer également les capacités des petites sœurs. En primaire, elle était toujours parmi les élèves en difficulté, tandis que nous caracolions en tête de peloton. À chaque rentrée scolaire, je me souviens avoir repris avec conviction les bases du programme scolaire. J'endossais le rôle de maîtresse d'école avec ma grande sœur, mais mes efforts étaient vite découragés car l'élève méritait le bonnet d'âne. Le samedi soir, c'était joyeux avec l'émission de variété très en vogue de Marité Gilbert-Carpentier qui a marqué le paysage audiovisuel pendant des décennies. Nous nous déguisions toutes les trois pour faire les claudettes et mon père s'énervait, ne pouvait regarder l'écran en criant « mais poussez-vous, poussez-vous toute la soirée ! » Les animaux ont toujours eu une place privilégiée dans la famille, mais il faut reconnaître que c'est Laurence qui a ouvert le bal. Âgée de 4 ans, elle participait à la carmesse de l'école accompagnée par la mère d'une copine de classe. Elle a gagné le gros lot et a ramené à notre domicile un énorme lapin blanc surnommé Boule de Neige. Nous avons eu des tortues de jardin que ma mère achetait à l'époque chez le poissonnier, des hamsters qui se battaient et dont un s'était fait crever un œil ou s'échapper au moment de partir en vacances, des poissons rouges que Laurence a empoisonnés avec des bonbons à l'anis et bien sûr des chiens. Nous étions habillés toutes les trois de la même façon et je soupçonne ma mère et ma grand-mère maternelle de s'être beaucoup amusées à nous confectionner pour les grandes occasions des robes ravissantes. Elles étaient fières de s'afficher avec trois fillettes que l'on pouvait confondre avec des triplés. J'ai le souvenir de ma grand-mère paternelle qui s'était exclamée en patois à propos de Laurence. « Il ne faut pas lui en vouloir, pauvrine ! » Je m'étais insurgée, car avec mon regard d'enfant, je ne comprenais pas, car selon moi, elle bénéficiait du même traitement que nous. Mais cette remarque, dont je commençais à deviner la teneur, me laissa un soupçon d'inquiétude. Par sa remarque, pour la première fois, un adulte m'avait laissé entendre que Laurence pouvait avoir un problème sérieux. A l'image de la stratégie parentale, j'ai décidé d'enfouir mes doutes. et de banaliser certains comportements de Laurence. À chaque dispute avec ma sœur jumelle, nous faisions bloc contre notre sœur aînée. Nous ne la ménageions pas, mais elle ne nous en tenait pas rigueur. Elle était brave et surtout démunie face à nos arguments. Rien ne semblait l'atteindre, tout glissait. L'obtention du permis de conduire s'est révélée être un véritable parcours du combattant. Laurence a obtenu son code au bout de la cinquième fois car le moniteur d'auto-école s'était fixé comme dernier défi avant son départ en retraite qu'elle ait son sésame. Ainsi, lors de la cinquième tentative, le moniteur avait mis au point une stratégie pour donner un coup de pouce à Laurence. Durant l'examen du code, il lui a soufflé les réponses. A savoir, il reniflait une fois et c'était la réponse. A, il reniflait deux fois et c'était la réponse B. Quant à la conduite, à notre grand étonnement, l'inspecteur a fini par être clément au bout de la dernière tentative. Aujourd'hui, Laurence conduit et le permis de conduire demeure l'unique diplôme qu'elle ait jamais obtenu. N'ayant pas eu les capacités de mener des études, elle a travaillé dans le commerce de mes parents. un bureau de tabac à l'autopresse, dans les rues piétonnes du centre-ville de Bayonne. À la vente du fonds de commerce, elle a cessé toute activité professionnelle. Pôle emploi l'a convoquée régulièrement, mais elle n'a jamais réussi à satisfaire les exigences du moindre employeur. Issue d'une famille au sein de laquelle la valeur travail était essentielle, Laurence disait vouloir travailler, mais ses expériences se sont avérées douloureuses. Elle revenait souvent en pleurs, ne comprenait pas la méchanceté de ses collègues et de sa hiérarchie. « Avec ma sœur jumelle, nous avons construit nos vies d'adultes et de mères de famille. Laurence a perdu le cadre que lui conférait une activité professionnelle. Elle habitait chez mes parents, faisait leurs courses, mais ramenait rarement ce qui était dans la liste. Quant au ménage, il ne fallait pas compter sur elle puisque... » L'ordre, le rangement et l'hygiène ne font pas partie de son entendement. Elle est vulnérable et incapable de vivre seule. Elle dépense son argent sans compter. et uniquement pour des achats compulsifs. Telle une pivoleuse, elle est irrésistiblement attirée par tous les objets aimés de valeur. Elle affectionne particulièrement les bijoux, les couverts en argent, les pierres précieuses, le foie gras, la viande d'autruche. D'ailleurs, les bijoux de mes grands-mères et de ma mère, ce sont volatilisée jusqu'au jour où j'ai pu constater qu'elle les portait, pouvant parfois mettre trois bagues sur certains doigts de sa main. Elle a épuisé la patience de tous les pharmaciens de la ville et pouvait à une époque vous procurer n'importe quel médicament à bande rouge, même sans ordonnance. Elle habitait jusqu'à récemment avec son compagnon dans un appartement à deux clés au centre-ville ancien de Bayonne. La chambre et le salon donnaient sur la rue Piétonne et il fallait traverser le palier de la partie commune pour accéder à la cuisine et la salle de bain. Les voisines ont déposé plainte contre elle. En effet, Laurence avait volé les cierges de la cathédrale et avait failli mettre le feu à l'immeuble. Excédée et menacée d'expulsion, son compagnon avait fait un signalement auprès de l'autorité judiciaire. Elle est désormais sous curatelle et ne gère plus son argent comme elle le souhaite, mais elle poursuit ses frasques. Elle passe son temps à errer dans les rues et ramasse des objets qu'elle entasse. Elle récupère des livres et qu'elle ne lit jamais dans les boîtes à livres, des vêtements dans les bennes dédiées. Des encombrants, elle a ramené triomphalement un tapis et désormais l'appartement est infesté de punaises. Elle fume avec excès et ramasse des mégots dans la rue quand elle est en panne de cigarette. Elle a perdu tous les codes d'éducation qu'elle a reçus. Elle est injoignable au téléphone car ne sait pas gérer un téléphone portable, car il faut anticiper et penser à le recharger. Elle ne se lave pas sans demande d'assistante extérieure. Elle ne s'intéresse à rien, ni à la télé, ni à la radio, ne tisse aucun réseau amical. Elle se joue de la loi, des règles, des conseils, et ce, d'autant plus qu'elle a quitté la cellule familiale qui tentait de la contenir. Pour l'enterrement de sa marraine, elle a trafiqué les vis du cercueil en faisant fondre un cierge pris dans la chambre funéraire, ce qui a endommagé le pas de vis. Les employés de la société de pompes funèbres ne sont pas parvenus à fermer le cercueil. Laurence a justifié son acte en disant qu'elle ne voulait pas que sa marraine soit enfermée et qu'elle voulait qu'elle garde sa liberté. J'avoue que j'ai trouvé son explication touchante et rafraîchissante. Laurence a toujours adoré les animaux, goût qu'elle partage avec son compagnon. Elle a eu un coup de cœur pour une tortue d'eau dans un jardin botanique et a profité de la baisse de vigilance du gardien pour en voler une. qu'elle a ramené à son appartement. Une autre fois, elle s'est rendue dans une jardinerie animalerie et est tombée sur des octodons, des petits rongeurs qui se rapprochent de la gerbille. Elle n'a pas pu résister car les octodons étaient en promotion et elle en a donc acheté trois. Quelques temps plus tard, sa voiture est tombée en panne et a refusé de démarrer. Le garagiste s'est interrogé et a mis du temps à trouver l'origine de problèmes de démarrage. Il s'agissait en fait d'un octodon qui s'était échappé dans la voiture et avait mangé les câbles. A la campagne, ce type de panne arrive parfois, avec des rats, mais avec un octodon, il ne peut y avoir que Laurence derrière. Les deux autres octodons ont péri quelques mois plus tard, l'un écrasé malencontreusement derrière le frigo, et l'autre... tombée dans la cuvette des WC. Lors d'une promenade en montagne, elle s'était prise d'une biquette et a tenté de l'embarquer dans sa voiture. Mais son compagnon, d'habitude conciliant avec ses frasques, l'en a empêché. Laurence est régulièrement en crise avec son compagnon et il se rabiboche autour d'une bouteille de vin. Je me suis souvent interrogée sur la longévité de ce couple qui me semblent aussi improbables que huesques. Leur couple ne passe pas inaperçu dans la rue et suscite la curiosité ou le dédain des passants. Ils sont toujours accoutrés d'une tenue vestimentaire improbable. Cela va du bonnet péruvien en passant par des vêtements trop grands, aux couleurs criardes et des modés trouvés au secours catholique. Laurence se balade toujours avec plusieurs sacs et perd régulièrement ses papiers d'identité et cartes bancaires. Elle a d'ailleurs fait refaire plusieurs passeports d'avance. À Noël, débarquent les bras chargés de paquets. Emballés avec soin, ils attendent cette réunion familiale avec impatience et ont à cœur de vivre ce moment rare où ils ressentent un sentiment d'appartement à une famille établie. L'ouverture des cadeaux qu'ils ont amenés est toujours un grand moment de franche rigolade. Cela va de la pelle à tarte offerte à un enfant, des chaussons à la mauvaise taille, des lampes frontales, parfois quelques bijoux fantaisie. ou de la vaisselle provenant certainement de leurs escapades nocturnes dans des maisons abandonnées, ou des chaussettes en laine de lama subtilisées au marché de Noël. C'est une vie de bohème qui semble aujourd'hui les réunir. Il partage le goût de la liberté, le plaisir de transgresser l'interdit. Il se plaît à qualifier Laurence de « facétieuse » . Elle partage avec lui sa solitude dans un monde qui ne fait plus de place. À la différence, à la marginalité, Laurence et son compagnon ne rentrent dans aucune case et n'ont pas l'intention d'y rentrer. Quand nous étions enfants, ma mère nous disait parfois « Aujourd'hui, Laurence a l'araignée qui a les pattes en l'air » ou « l'araignée au plafond » . Et il fallait alors comprendre qu'il était temps de partir, car Laurence avait dépassé les bornes et épuisé le capital patience de ma mère. Cette expression, pleine de tendresse et de pudeur, nous laissait à penser que les excès de Laurence n'étaient que passagers et disparaîtraient à l'âge adulte. Outre l'expression avec l'araignée, la famille disait souvent, d'un air entendu, « c'est Laurence » . Ce qui voulait dire que ça ne servait à rien de s'énerver, qu'il fallait ravaler sa colère, rester calme, se résoudre et prendre du recul pour éviter de se faire trop de mal. Enfant, je la qualifiais de bizarre, différente, mais jamais handicapée. Ce terme de handicap, mes parents l'ont rejeté et se sont mis en colère quand ma sœur Mathilde a proposé de monter un dossier pour qu'elle puisse bénéficier de l'AH, l'Allocation Adulte Handicapée. Elle a donc été testée, sous-pesée, évaluée à travers de multiples tests de QI. qui ont confirmé une déficience sévère. Mes parents étaient dans le déni du handicap de leur fille aînée et se résoudre à solliciter une reconnaissance de son handicap s'est avéré une démarche douloureuse et une prise de conscience familiale très tardive puisqu'elle devait avoir une trentaine d'années. J'ai beaucoup appris avec ma sœur qui a une araignée au plafond. J'ai appris à puiser dans mes ressources de patience Car Laurence ne renonce jamais. Renoncer, c'est choisir. Et Laurence ne choisit pas puisqu'elle veut tout. J'ai appris à réfréner ma colère, qui est une véritable punition, que je refuse de m'infliger. Cette émotion me traverse, mais ne s'installe plus. J'ai appris à assumer et à composer avec mon sentiment de honte. J'évoque plus naturellement aujourd'hui la déficience de ma sœur aînée. Je m'attache à observer la façon dont mon entourage se comporte à l'égard de ma sœur Laurence. Très vite, il s'agit d'un test qu'inconsciemment je fais passer à toutes les personnes qui rencontrent Laurence. Ce test mesure l'ouverture du cœur et de l'esprit. C'est un excellent baromètre. Cela va des personnes qui rient avec sincérité et s'amusent avec elles, à ceux qui sont mal à l'aise et l'ignorent, à ceux qui déclarent sans détour qu'elle les insupporte. porte, ceux qui se savent observer et qui font semblant de s'y intéresser quelques minutes. J'ai appris combien le rire est salvateur et permet de communiquer quand je me sens dépassée et démunie avec elle. Grâce à Laurence, j'ai appris à ne pas m'arrêter à la première impression, à ne pas juger trop vite. Je sais détecter, tel un sniper, de belles qualités. qui me touche, parfois cachée. Avec l'amour, on ne catégorise pas, on respecte l'unicité de chacun. Et c'est le plus beau message d'éducation que j'ai reçu. Si vous avez aimé ce podcast, je vous remercie de le liker, de le partager. Faites-moi plein, plein, plein de commentaires. Vous pouvez bien sûr vous abonner sur Facebook à Tendre une main pour soi Alice Boy. Et je vous dis à la semaine prochaine.
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