Speaker #0Bienvenue dans Blueprint, le podcast où on décrypte l'invisible, ce qui se joue dans nos gestes, nos vêtements, nos silences, et la manière dont tout cela façonne la femme que nous devenons. Ici, on explore les zones d'ombre, de lumière, sans fard, sans rôle, sans façade. Je suis Mariama, et chaque semaine je t'emmène dans une exploration intime, ton style, ton identité, ton histoire, ce qui t'a construit. et ce que tu choisis de reconstruire aujourd'hui. Bienvenue dans un espace où l'on se regarde vraiment. Où est la mémoire esthétique des femmes noires? Quand on parle de nostalgie, quand on imagine une femme d'une autre époque, une femme élégante, iconique, intouchable, qui voyons-nous ? Une femme occidentale, robe en soie, cheveux ondulés, gants ivoire, lumière douce des années 50. On n'en réfléchit même plus. Notre imaginaire est déjà colonisé. Et pourtant, ce récit est incomplet. Ce n'est pas la seule mémoire possible. Ce n'est pas la seule archive qui existe. Et ce n'est certainement pas la mienne. Alors je me suis posé une question. Une vraie. Pourquoi même moi, femme africaine, styliste, créatrice, J'ai cru que nos archives n'existaient pas. Pourquoi ai-je pensé que les femmes africaines n'avaient pas de style, pas de silhouette iconique, pas d'histoire visuelle assez belle pour être gardée ? Aujourd'hui, j'ai envie de parler de ce conditionnement invisible, du filtre esthétique qui nous a été imposé, et de celui qu'on continue parfois d'activer nous-mêmes sans même s'en rendre compte. À l'école de stylisme, j'avais un projet. Créer une collection inspirée d'une époque historique. Je savais exactement ce que je voulais faire. Je voulais puiser dans mes racines, dans l'histoire africaine, dans les femmes avant moi. Mais au lieu de chercher nos reines, nos commerçantes, nos artisanes, nos intellectuels, les femmes du Sahel, de Tombouctou, du Nil, des grands lacs, je suis partie sur le thème « la mode tribale » . Aujourd'hui encore, j'ai un pincement au cœur quand je repense à ce mot, parce qu'il est chargé, réducteur, et surtout faux. Ce n'était pas tribal, c'était simplement la mode de l'époque, leur mode, notre mode, notre histoire esthétique. Et pourtant, je l'ai simplifié, je l'ai rendu plus acceptable, je l'ai lissé. Je l'ai occidentalisé presque pour ne pas déranger. Parce qu'au fond, qui veut être perçu comme trop africaine dans une école occidentale ? Qui veut être vu comme pas suffisamment fashion, pas moderne ou pire, primitive ? J'ai compris quelque chose ce jour-là. Ce n'était pas l'absence d'archives, c'était l'absence de légitimité que je m'étais laissé enseigner. Le manque d'autorisation intérieure a trouvé tout ça beau, digne, nostalgique, iconique. Dans l'inconscient collectif, même le mien, la femme occidentale est perçue comme belle, libre, admise, documentée, digne d'être immortalisée. La femme africaine, elle, est toujours amenée à l'oppression, la simplicité, la pauvreté, la non-modernité et surtout... à l'absence de glamour ce n'est pas un hasard c'est le résultat de siècles de narrations asymétriques de discours coloniaux de regards extérieurs qui ont hiérarchisé les esthétiques l'afrique pendant longtemps a été tellement dévalorisée qu'elle a fini par douter d'elle-même de sa beauté de sa mode, de ses silhouettes, de ses images, de ses archives. Alors même quand on a des photos incroyables, on ne les voit pas comme nostalgiques, on les voit comme ethniques. Comme si notre histoire visuelle ne pouvait pas être désirée, admirée, célébrée, comme si elle n'était pas belle. Résultat, on efface nous-mêmes nos propres pans visuels. On les lisse, on les rend présentables pour un œil extérieur. Et ce qui est drôle, ou triste, c'est que quand un Européen tombe amoureux d'une pièce ancienne africaine, on crie à l'appropriation. Mais est-ce que parfois, notre colère n'est pas aussi le reflet de notre propre malaise ? Notre incapacité à l'avoir célébrée en premier ? Notre besoin que quelqu'un d'autre la valide pour enfin la trouver belle ? Parce qu'au fond, est-ce que le syndrome de la victime sauvée par l'homme blanc appartient vraiment au passé ? Est-ce qu'on s'en est vraiment guéri ? Aujourd'hui encore, dans le paysage occidental, la mode africaine est représentée, mais souvent de manière trop pauvre par rapport à son immensité. Il y a des créateurs incroyables. qui repoussent les limites, qui honorent leur héritage. Mais pour le non averti, la mode africaine égale wax. Un textile profondément politique, certes, mais surtout un tissu hollandais, inspiré du batik indonésien. C'est dire à quel point l'histoire visuelle a été déformée. On s'est tellement dit que notre esthétique n'était pas moderne, qu'on a arrêté de la regarder. La nostalgie n'est pas qu'une émotion, c'est un miroir. On ne se souvient que de ce qu'on trouve digne d'amour. Et si nos anciennes images ne nous évoquent rien, c'est peut-être parce qu'on ne s'est jamais autorisé à les trouver belles. Ce phénomène, on le voit même chez les enfants. Vous connaissez sûrement cette expérience. On propose à des petites filles une poupée noire et une poupée blanche. On leur demande laquelle est la plus belle. et la majorité parfois même l'unanimité choisit la poupée blanche parce que depuis petite on apprend que la blancheur est la norme du beau quelle est la référence la valeur aujourd'hui dans l'expérience blueprint celle où j'aide les femmes à retrouver leur style signature je vois à quel point la perte de mémoire visuelle nous affecte profondément comment créer un style cohérent si on croit que notre passé n'a rien à offrir Comment s'autoriser à être visible si on pense que notre esthétique n'a jamais été légitime ? Comment incarner son identité si on a appris à se tenir loin de ce qui nous ressemble ? Pour moi, retrouver la mémoire esthétique des femmes noires, ce n'est pas regarder en arrière. C'est réouvrir un coffre. C'est récupérer un droit. Le droit d'être nostalgique. Le droit de se souvenir. Le droit d'être belle. dans notre propre histoire. C'est essentiel pour moi, pour les femmes que j'accompagne, pour les clientes avec qui je crée des silhouettes intimes, mais surtout pour mes filles, et pour toutes les petites filles de la diaspora qui méritent de grandir avec des images d'elles où elles ne sont pas secondaires, pas effacées, pas folklorisées, mais iconiques. Et toi, quelles images de femmes noires t'ont marquées, et quelles t'ont construites ? même si tu n'en avais pas conscience. Écris-moi, raconte-moi. Je veux qu'on reconstruise cette mémoire ensemble. Merci d'avoir écouté et à la semaine prochaine. D'ici là, n'oublie pas de t'abonner.