Speaker #1« Aujourd'hui, on retrouve Hortense Broudic, reporter pour Toutoui. Souvenez-vous en février dernier, le 26 février 1881. » Très exactement, Paris fêtait Victor Hugo, un inoubliable moment qui vient de donner lieu à un événement encore plus incroyable dans l'histoire de la capitale et des lettres françaises. Hortense Broudic, reporter pour Toutoui, vous en dit plus et se laisse aller, à rêver de célébrité. Jamais, à aucune époque, on n'a vu fête aussi splendide, aussi grandiose, aussi... Merveilleuse. 500 000 personnes, hommes, femmes et enfants, y ont assisté. 500 000 personnes ont salué et acclamé le vieillard écrivain. C'était une fête unique. La journée s'annonce triste. Du ciel gris tombent des flocons de neige humides et il fait froid. Pourtant très tôt, des drapeaux tricolores apparaissent aux fenêtres. Une fête nationale s'annonce. Dès 9h, des groupes marchent vers la place de l'étoile. On voit des musiciens, instruments sous le bras et fleurs à la boutonnière, des ouvriers portant fièrement les bannières de leur corporation. Il y a aussi des écoliers, des militaires. Presque tous tiennent à la main la biographie ou un portrait du maître. Quantité de fiacres descendent les rues convergentes. Des tapissières, ces grandes voitures de déménagement tirées par plusieurs chevaux, sont ornées de drapeaux et portent des cargaisons de voyageurs. Depuis la place de la Concorde jusque l'avenue des Champs-Élysées, les marchands d'insignes, de médailles commémoratives et de programmes commencent à se montrer. Puis ce sont les marchands de gâteaux et d'oranges. Ils ne pourront rassasier toute cette foule. Car arrivent à présent la délégation du Conseil Général de la Seine, les sociétés littéraires et artistiques, les sociétés enseignantes, les élèves de l'école normale supérieure, l'Union française de la jeunesse, les chambres syndicales, les loges maçonniques, et j'en passe, car il semble que toute la France se soit donné rendez-vous là. 5000 personnes place de l'Etoile, et plus de 10 000 qui se dirigent vers le 130 de l'avenue d'Eylau en cette matinée. C'est une fourmilière humaine. Les balcons regorgent déjà de curieux, et on hisse les gamins dans les arbres. On a eu l'idée d'élever un arc de triomphe à l'entrée de l'avenue. Deux mâts reliés par une bande d'étoffes roses sur laquelle on lit « 1802 à Victor Hugo, 1881 » . L'écrivain et sa famille demeurent dans un élégant hôtel moderne à un étage. Depuis une fenêtre, le poète regarde le défilé de la population venue lui rendre hommage. Il est entouré de ses petits-enfants, Georges et Jeanne. Il reçoit chez lui les visiteurs les plus illustres et les plus humbles, allant du préfet de la Seine à une délégation des enfants de toutes les écoles laïques de Paris. On dit que le poète a pleuré en les écoutant réciter des vers composés pour lui. À midi et demi, les drapeaux se lèvent, les mouchoirs s'agitent et mille cris retentissent. Le vieil homme déplie alors une feuille pour lire le discours qu'il a préparé, mais l'émotion l'étreint. On l'entend à peine, malgré le grand silence qui règne maintenant que le maître parle. Puis les vivats reprennent pour ne cesser qu'à la nuit tombée, quand le défilé des admirateurs se tarie enfin. L'avenue est désormais jonchée de bouquets de fleurs, de couronnes de lauriers, de cartes de visite et de télégrammes venus de partout. Des chars de fleurs ont laissé tomber leurs guirlandes. Paris se souviendra longtemps de ce 26 février 1881. Et pourtant, le poète n'a que 79 ans en ce jour. Que verrons-nous l'an prochain ? Je ne peux même pas l'imaginer. Car les honneurs continuent de pleuvoir sur l'auguste tête. Au lendemain de cette fête magnifique, une proposition a vu le jour. Pourquoi l'immense voie qui a vu défiler tant d'admirateurs, l'avenue d'Eylau, ne s'appellerait-elle pas désormais l'avenue Victor Hugo ? La France rendrait ainsi un digne hommage à son géant des lettres. Des voix expriment quelques réticences, car le nom d'Eylau est celui d'une de nos plus glorieuses et plus terribles batailles. Victor Hugo lui-même l'a chantée. On coupe la poire en deux. Le 9 mai 1881, le préfet de la Seine se rend chez Victor Hugo pour lui notifier la décision par laquelle la portion de la rue où se trouve sa résidence s'appellera désormais Avenue Victor Hugo. Elle est comprise entre la place d'Eylau et l'avenue du Trocadéro. Un arrêté préfectoral donne également son nom à une place au carrefour des avenues du Trocadéro et d'Elau et des rues Mignard et Spontini. Désormais donc, pour écrire au grand homme, il suffira de mentionner sur l'enveloppe A monsieur Victor Hugo, en son avenue. Quelle classe ! Malgré la modestie qui me caractérise, j'imagine dans... quelques décennies, une rue Hortense-Broudic dans mon village natal, mon nom en blanc sur l'émail bleu d'une plaque de rue de Plouzelambre et en dessous, sur une ligne « Reporter pour Toutoui » . Cette histoire vraie s'est écrite comme les autres grâce au site Gallica et Retro News de la Bibliothèque Nationale de France. Vous trouverez toutes mes sources en description de cet épisode. Vous y trouverez aussi un lien vers ma page Tipeee pour me soutenir financièrement et me permettre d'écrire de nouvelles histoires.