Speaker #1« Aujourd'hui, on retrouve Hortense Broudic, reporter pour Toutoui ». Le poète Paul Verlaine a succombé hier 8 janvier 1896 à 7h30 du soir, des suites de la tuberculose, compliquées par son état d'épuisement. Il avait 51 ans. Hortense Broudic, reporter pour Toutoui, nous rappelle quel grand poète il était. Verlaine vit alors tout en haut de la montagne Sainte-Geneviève, 39 rue Descartes à Paris, dans une chambre du Quartier latin, très simple et très propre. On dirait une cellule monacale. À l'agonie, il n'a auprès de lui qu'une amie, Eugénie Krantz. Ils ont réuni leurs mains tremblantes. Pour le rassurer, elle sourit et retient ses larmes. Elle recueille ses derniers mots, son dernier souffle, et pleure enfin. Quelle affreuse chose que l'agonie d'un poète pauvre et presque seul. Dès que la nouvelle de sa mort se répand, ses amis écrivains se rendent dans sa chambre et le regardent dormir de son dernier sommeil. Il y a foule à présent dans l'étroite pièce si basse de plafond. Le feu s'éteint dans la cheminée et fait trembler les murs au papier peint fané. A la lueur de la bougie le poète semble apaisé, il sourit presque dans son lit d'acajou. Un drap blanc monte jusque son menton, laisse apparaître un visage, une barbe et des cheveux blancs. Dans un coin un ami fait son portrait. Celui qui est couché là est un très grand poète et un homme très malheureux. Verlaine a 22 ans quand il publie ses poèmes saturniens. Existe-t-il rien de plus beau dans la poésie française ? Oublira-t-on les sanglots longs des violons de l'automne qui blessent son cœur d'une langueur monotone ? 22 ans est déjà du malheur, déjà l'alcool qui le rend violent. Il frappe sa mère, bientôt sa femme et son fils, et manque de tuer son jeune amant, Arthur Rimbaud. C'est la prison et le scandale. Il tente ensuite un retour à la foi et à la raison. Il écrit, sa renommée grandit. Mais le divorce, les deuils et les brasseries du Quartier latin viennent à bout de ses résolutions. Il publie de nombreux recueils de poèmes. On l'admire parmi les initiés. Il est l'objet d'une vénération toute spéciale dans le cercle des poètes parnassiens. On le dit étrange et doux. Naïf et singulier. A travers ses affectations de bizarrerie et son dandisme macabre, on distingue une âme douce. Sa rêverie semble provenir d'avant les horizons terrestres, disent ses amis. Mais son originalité formelle empêche ses œuvres de trouver un plus vaste public. On le dit rimeur intermittent et dédaigneux de la prosodie. La musique de son âme demeure largement incomprise. Il va d'erreur en erreur et de misère en misère. En débauché, il vieillit vite. « À le voir, dit l'écrivain à Anathole France, on dirait un sorcier de village. Le crâne nu, cuivré comme un antique chaudron, l'œil petit, oblique et luisant, la face camuse, la narine enflée, il ressemble, avec sa barbe courte, rare et drue, à un Socrate sans philosophie et sans possession de lui-même. » Quand il sort, c'est pour hanter les rues, hirsute et blême, sale et quasi loqueteux. Il erre comme un vagabond, un vieux vagabond, fatigué par l'indigence. Il fait régulièrement de longs séjours dans les hôpitaux parisiens, au point qu'il appelle son bureau le lit de fer qu'il y occupe. Un bureau dans un dortoir entouré de sept ou huit autres lits de souffrance. À l'approche de la mauvaise saison, il va d'habitude prendre ses quartiers d'hiver à l'hôpital Brousset. Cet hiver, cependant, il accepte l'hospitalité de son amie Eugénie Krantz, qui lui offre une chambre. Il a envie de se faire dorloter. Il est déjà bien malade, et son amie doit le soigner. Malgré son dévouement, la veille de Noël, il doit s'aliter car son état de faiblesse est extrême. Depuis quelques jours, il n'avale plus que du lait coupé d'eau de Badoit. Mais son estomac ne peut même plus supporter ces liquides qu'il rejette presque aussitôt. Il voit venir la mort et en parle avec sérénité, parfois même avec une ironie macabre. À un ami venu le visiter, il demande si on lui érigera bientôt une statue le représentant avec une bouteille d'eau minérale à la main. Lui qui a noyé sa vie dans l'absinthe. Sa vie de grand pêcheur qui aurait pu être un grand saint, dit-on. Il incarne à lui seul la figure du poète uniquement poète, du poète maudit que Paris a laissé mourir dans la misère. Cette histoire vraie s'est écrite comme les autres grâce au site Gallica et Retro News de la Bibliothèque nationale de France. Vous trouverez toutes mes sources en description de cet épisode. Vous y trouverez aussi un lien vers ma page Tipeee pour me soutenir financièrement et me permettre d'écrire de nouvelles histoires.