Speaker #1C'est dans le quotidien lyonnais Le Progrès du 23 décembre 1898 qu'on trouve la première mention d'un assassinat sordide et nocturne à Lyon. On est en page 2, sur moins d'une colonne. Il a été commis la veille 14 chemin de la Villette. Des voleurs ont tué une femme chez elle, puis ont dévalisé son logement. Il s'agit de la femme Foucherand, 53 ans, tenancière d'un petit débit de boissons fréquenté par de nombreux ouvriers du cours Lafayette et par des rôdeurs et des prostituées une fois la nuit tombée. On connaissait la victime sous le surnom de « la Petite Vieille » . Elle représentait, écrit le journaliste du Progrès, le type même de la vieille fille. Bien qu'il lui arriva fréquemment de s'amuser, elle était propre et méticuleuse. Elle soldait avec une grande ponctualité les notes de ses fournisseurs. Elle passait pour avoir ramassé dans l'exercice de son métier de débitante quelques économies que l'on assurait cachées dans un recoin secret de son logis. Le modeste établissement de la Petite Vieille comporte deux pièces donnant sur la rue de la Villette, à savoir une salle servant de café et à côté un comptoir. Les consommateurs, en franchissant la porte, entrent directement dans le café où ils s'assoient à l'une des trois tables en bois disposées le long du mur et dans la salle. Quant au comptoir, on y peut remarquer, outre le zinc traditionnel, toute une rangée de tonneaux alignés contre la cloison. Le 22 décembre 1898, vers 6h du matin, des voituriers habitués de l'établissement frappent à la porte du café pour prendre leur petit déjeuner. Ne recevant pas de réponse, ils vont trouver la police. Deux agents arrivent aussitôt et frappent eux aussi. N'obtenant pas de réponse non plus, ils enfoncent la porte. En voyant l'affreux spectacle, ils comprennent immédiatement qu'il s'agit du début d'une Sale Affaire. À gauche de la porte, entre les trois tables de l'estaminet, gît le corps de la femme Foucherand. Elle a le crâne fracassé, presque réduit en bouillie. Une mare de sang s'étale autour d'elle. À côté, une bouteille vide ensanglantée. Sans doute l'arme qui a servi à tuer la petite vieille. Monsieur Gratta, commissaire de police, Monsieur Benoist, juge d'instruction, et Monsieur Roulet, procureur de la République, commencent l'enquête. Alexandre Lacassagne, médecin légiste, est réquisitionné par le juge Benoît car il est inscrit sur la liste des experts auprès du tribunal de Lyon. Il résulte des premiers éléments d'enquête que la victime a été frappée au moment où elle sortait de sa chambre à coucher. Étourdie, elle a fait quelques pas et est venue tomber entre les tables du café. De retour dans son laboratoire, Lacassagne examine le cadavre. Il repère des taches de sang, des échymoses, des plaies et de nombreuses empreintes suspectes. A l'époque, malheureusement, on ne peut pas encore expertiser les empreintes digitales. Au cours de l'examen interne du corps, il repère des fractures et des hémorragies. Voici le rapport qu'il reproduira plus tard dans sa revue d'anthropologie criminelle : "Le corps de la femme Foucherand est dans la première pièce, allongé à terre, dans le décubitus dorsal. Les jambes sont écartées, les jupes relevées. On voit en effet l'extrémité inférieure des cuisses. La main droite est au bas de la poitrine, le bras gauche est étendu à angle droit, la main relevée et en pronation. A la gauche du cadavre est une bouteille vide ensanglantée. Près du sommet de la tête, un paquet de huit raves branches a été posé. Tout autour, une grande quantité de sang. Il y a deux chaises renversées. Sur le chambranle de la porte qui communique avec la chambre à coucher, il y a des taches de sang, par projection, à une hauteur de 1,60 m à 1,70 m. Nous relevons aussi une tache semblable sur un journal qui est placé sur le comptoir. Dans la chambre à coucher, il y a un grand désordre. Tout a été bouleversé, le placard et l'armoire vidés. Le lit n'a pas été fait. Mais sur le drap replié se trouvent des matières fécales assez dures constituant un amas unique." Nous reviendrons sur cet étron révélateur. Leur assassinat accompli, les coupables ont fouillé tous les meubles et mis toutes les chambres au pillage. On ne sait quelles sommes ils ont emportées, mais la victime passait pour avoir des économies et les misérables ont dû trouver en plus la recette de la journée car l'établissement était bien achalandé. Suite aux premiers interrogatoires, il s'avère qu'un voisin a vu sortir de l'établissement vers 2h du matin une bande de 7 individus. Mais les recherches faites jusqu'ici pour découvrir les assassins n'ont abouti à aucun résultat. Cependant, la police est sur une piste. Et en effet, deux jours plus tard, soit le 25 décembre 1898, Le Petit Parisien annonce que la police lyonnaise a mis la main sur les assassins de la rue de la Villette. Trois des individus qui ont tué la femme Foucherand à coup de bouteille viennent d'être arrêtés et ont fait des aveux. Ils se nomment Barrel, 32 ans, dangereux repris de justice, Pareti, un Italien de 21 ans, et Motte, 22 ans. Ils ont avoué avoir deux complices également repris de justice. Un certain Gaumet et Évariste Nouguier dit Charlot. Ce Charlot porte tatoué sur le bras les mots suivants : "Un enfant du bagne. Mort aux vaches !" Il serait le coupable principal celui qui a porté le coup mortel. L'arrestation des complices ressemble à un roman feuilleton, les faits diversiers n'ont rien à imaginer tant les événements rebondissent d'eux-mêmes. Partons pour Saint-Etienne, avec pour guide le quotidien Le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire. Plusieurs vols avec effraction ont eu lieu ces derniers temps en ville. A la suite d'une enquête, la police croit pouvoir établir que ces vols sont dus à une bande lyonnaise dont le correspondant stéphanois est un certain Émile Sagnard, souteneur et voleur professionnel. La police traque cette bande et surveille les maisons spéciales, les bouges et les endroits où se réunissent les malfaiteurs. Elle découvre qu'ils sont en train de faire la fête dans une maison de la rue Saint-Pierre. Monsieur Freyburger, chef de la Sûreté, prend avec lui six agents et part les arrêter. S'il avait su à qui il avait affaire, il aurait mobilisé toutes les forces de la police Et ça n'aurait pas été de trop. Arrivés rue Saint-Pierre, les policiers se séparent en deux groupes, un à chaque extrémité de la rue. Au bout d'une heure de surveillance, ils voient trois individus sortir de la maison en regardant de tous les côtés. Ils cherchent à entrer dans la maison voisine. C'est alors que les agents se précipitent et tentent de les arrêter. Et qu'ils voient Sagnard, le fameux Sagnard qu'ils cherchent depuis longtemps. Ils crient pour prévenir ses complices. « C'est la police ! » À ce cri, trois individus se précipitent dans la rue, revolver au point et se mettent à tirer sur les agents. L'un d'eux parvient à s'emparer de Sagnard et l'emmène au poste. Ses cinq confrères poursuivent les deux fuyards. Les sifflets et les coups de revolver résonnent dans les rues endormies de Saint-Étienne. À l'angle de la rue Froide, l'agent Bruyère réussit à saisir un des fuyards. Mais il reçoit aussitôt un coup de poing et une balle tirée à bout portant qui déchire sa pèlerine et le blesse légèrement. Il doit lâcher son prisonnier. Vers la rue Michelet, les forcenés disparaissent dans la nuit. Mais la poursuite reprend rue de la Comédie et place du Peuple. On n'a jamais entendu autant de détonations. Toute la ville est réveillée maintenant. Des détonations, mais aussi des appels mêlés de cris et de coups de sifflet stridents. Sans doute, on va leur mettre la main dessus. Mais non, la police revient bredouille et furieuse, mais elle n'a pas dit son dernier mot. Après la force et la violence, place à l'habileté. Deux agents de la sûreté visitent tous les endroits ouverts à des heures matinales, car ils pensent que les malfaiteurs se cachent en attendant le premier train. Au café Granger, place Chavanel, ils voient un individu de forte corpulence assis près du poêle. Son signalement correspond à celui que leurs collègues de Lyon leur ont signalé. Ils s'approchent, lui demandent ce qu'il fait là et d'où il vient. Il est arrivé de Marseille à 4h du matin et il se chauffe. Mais les policiers savent qu'aucun train n'arrive à Saint-Etienne à 4h du matin. Ils l'embarquent malgré ses protestations. Vers 10h, il comparait devant le commissaire central et se met à hurler qu'on lui en a assez fait, qu'il faut le tuer. Sa chemise s'entr'ouvre et son torse apparaît, orné de tatouages et de lignes bleues. Le commissaire a sur son bureau le signalement des assassins d'une vieille femme à Lyon. Trois ont été arrêtés, mais deux courent encore. Gaumet, âgé de 24 ans, est ouvrier maçon. Il mesure 1,64 m, yeux gris-vert, front moyen et droit, nez moyen, cheveux châtains, moustache châtain clair. Il porte de nombreux tatouages sur tout le corps. Un poignard traversant le sein gauche, sur le bras droit, un buste de femme, avec les lettres MR sur le médius de la main droite. Évariste Nouguier a 20 ans. 1m70, yeux jaunes, cheveux noirs, barbe naissante et brune, lèvres minces, face carrée, dos légèrement rond. Lui aussi porte de nombreux tatouages. Sur le bras gauche, deux feuilles et une pyramide, plus bas, un cœur percé. Sur le poignet, un sabre. Sur la poitrine, un navire et l'inscription "Un enfant du bagne. Mort aux vaches !" Son aspect général est vigoureux et brutal. À ses tatouages, les agents reconnaissent Gaumet, l'assassin lyonnais. Excellente trouvaille pour la police stéphanoise, qui est aussitôt persuadée que le malfaiteur qui leur a échappé est Nouguier. Branle-bas de combat. Les agents quadrillent la ville, interrogent tout le monde, photo à la main. Et Nouguier est partout. On l'a vu rue Froide, cour Victor Hugo. On le voit bien trop au goût de la police. Il se peut à la fin que l'hallucination s'y mette et qu'on finisse par voir double. Dans une buvette, il aurait dit : "oui je suis Nouguier et je les attends ils peuvent venir à dix s'ils veulent je ne les crains pas et je leur ferai leur affaire !" Si l'assassin de la Petite Vieille ne veut plus quitter Saint-Etienne les Stéphanois ont du souci à se faire car si ce monstre réussit à échapper longtemps aux recherches et qu'il arrive à épuiser ses ressources, on est en droit de supposer qu'il commettra encore quelque épouvantable attentat pour essayer de s'en procurer de nouvelles. Il est la personnification complète du rôdeur de barrières, toujours en quête d'un bon coup à faire, commettant chaque jour quelques cambriolages ou quelques attaques nocturnes et voleurs de profession, n'hésitant pas, le moment venu, à devenir un assassin. D'ici quelques mois, des journalistes parisiens désigneront cette jeunesse délinquante qui terrorise la capitale sous le nom d'Apaches. Quelque promptitude et quelque habileté que l'on mette à lancer les agents sur les traces de fuyards, les efforts ne sont pas couronnés de succès. En vain, les meilleurs limiers fouillent-ils les bouges les plus suspects. Il en va de même à Lyon, où peut-être le misérable est retourné chez un complice. C'est là que se trouvent tous les malfaiteurs dont il est le chef. Il pourrait y trouver plus facilement un abri. Monsieur Sech, chef de la sûreté, a enfin une piste sérieuse. Il apprend que Nouguier loge au 7 place Saint-Pothin. Il ne sort jamais. Une femme lui apporte chaque jour de la nourriture. C'est elle qui a vendu la mèche à la police en échange de l'effacement de son nom sur les registres de la police des mœurs. Elle précise qu'il a l'intention de sortir bientôt pour un mauvais coup, car il est à bout de ressources. Que faire ? Attendre qu'il sorte pour le cueillir ou faire irruption de nuit dans son repaire ? Monsieur Sech choisit le premier parti, plus rapide et moins susceptible d'être déjoué. Le journaliste du Progrès signale que le danger importe peu aux agents dont la vaillance est indéniable. Et en effet, il existe plusieurs versions de l'arrestation de Nouguier dans les journaux, mais toutes soulignent la bravoure de la police lyonnaise. Nouguier doit se trouver vers 4h du matin, place Saint-Pothin. Le chef de la Sûreté et trois inspecteurs se cachent derrière les colonnes de l'église. Deux autres agents, déguisés en militaires, restent sur la place à discuter comme deux permissionnaires. À 4h précise, Nouguier arrive à vive allure, une main dans la poche de sa veste, jetant des regards inquiets de tous les côtés. En deux bonds, les faux militaires dont Nouguier ne se méfie pas lui sautent dessus et l'immobilisent. Il n'a pas le temps de sortir son revolver de sa poche. Il résiste mais les quatre autres policiers arrivent et viennent à bout de la résistance désespérée de l'assassin. Se voyant capturé, Nouguier est pris d'un accès de rage. Il vomit des injures, pousse des cris furieux et de ses lèvres s'échappe une bave écumante. La description de la lutte entre l'assassin Nouguier et les agents est si saisissante qu'on croirait que les journalistes y ont assisté. Les agents ne se laissent pas impressionner par cet animal. Ils le hissent dans un fiacre qui stationne place des Cordeliers et le conduisent à la prison Saint-Paul. À présent, toute la bande des assassins de la Villette est donc sous les verrous. Le journal Le Progrès félicite la police, dont l'activité ne s'est pas démentie un seul instant depuis le jour de l'assassinat. Grâce à d'habiles recherches, cette affaire primitivement obscure a été éclaircie, six assassins ont été arrêtés. C'est un résultat dont il faut féliciter M. Sech et ses agents. Le lendemain, on conduit Nouguier au palais de justice de Lyon devant le juge d'instruction Benoist. Le magistrat ne l'interroge que sommairement car il n'a pas encore d'avocat. Très courtois et très calme, Nouguier consent cependant à répondre à quelques questions. Il affirme n'être pour rien dans le crime de la Villette et si ses compagnons l'accusent, c'est qu'ils mentent. Gaumet, transféré de Saint-Etienne, interrogé par le même magistrat, nie être pour quelque chose dans le meurtre de la Petite Vieille. Doté d'un avocat, Nouguier poursuit dans sa stratégie de défense. Il avait quitté Lyon avec Gaumet quand le crime a eu lieu. Gaumet de son côté, prétend ne se souvenir de rien. Nouguier, intelligent, froid et résolu, parle sans crainte. Il discute des charges accumulées contre Gaumet et lui par leurs complices, et il nie. Il nie même parfois l'évidence, par principe, mais il le fait habilement, sans s'embrouiller. Gaumet, au contraire, doué d'une intelligence médiocre et d'une nature méfiante, flaire un piège derrière chaque demande du juge. Craignant de se contredire, il déclare qu'il ne se rappelle pas, qu'il était ivre le soir du crime. Les deux compères sont confrontés à leurs complices le 17 janvier. L'interrogatoire commence à midi et demi et se prolonge jusqu'à 7h du soir. Pour rien, puisque chacun campe sur ses positions. Pourtant, une jeune femme qui tient un café à proximité de celui de la femme Foucherand affirme avoir vu à une heure du matin Nouguier et trois autres individus entrer dans son établissement où ils ont pris une consommation. Elle les reconnaît tous parfaitement. D'autres témoins se présentent et affirment que les six hommes ont passé la fin de la nuit du crime dans une maison malfamée de la rue de Béarn. Ils nient. On les confronte au propriétaire de la maison qui lui aussi les reconnaît tous les six. Le 28 janvier 1899, le juge fait procéder à une reconstitution partielle de la nuit du meurtre. Partielle car il estime que transporter les six accusés ensemble à la Villette entraînerait le déploiement de forces trop considérables. Il n'y a que Barrel et Pareti, ceux dont les dires ont toujours été reconnus les plus exacts et dont l'attitude a toujours été la plus douce et la plus franche. À trois heures et demie, les deux jeunes gens arrivent dans un fiacre surveillé par deux agents de la sûreté. À quatre heures, la reconstitution commence. Une foule considérable de curieux s'amasse autour de la guinguette de la Petite Vieille. Les gardiens de la paix ont de la peine à maintenir ces spectateurs qui ne cachent pas leur hostilité face aux inculpés. Leur déception aussi, car ils sont déçus de ne voir ni Gaumet ni Nouguier. Ils observent les deux seuls accusés qu'on leur sert avec attention. Pareti est petit, son visage est jeune, presque enfantin. Il a l'air sympathique. Barrel aussi est petit, mais il a l'air franchement louche. La foule les invective l'un comme l'autre et les traite entre autres de mandrins et de crapses. Barrel n'apprécie pas les insultes et lance à une femme :" Taisez-vous donc la vieille, vous ne blagueriez pas tant si on était en liberté !" À l'intérieur de la guinguette, rien n'a changé. Sur le comptoir, on voit les verres dans lesquels la Petite Vieille et les assassins ont bu. Les chaises et les tables n'ont pas été dérangées. Le récit de Barrel et Pareti redonne vie à la sinistre soirée. Six jeunes hommes assis autour d'une table. La femme Foucherand qui discute avec eux, puis tout à coup Gaumet qui l'attrape par le cou, Nouguier qui se lève, saisit une bouteille et frappe la femme avec. Barrel et Pareti qui se sauvent parce qu'ils ne veulent pas en être. Les autres les suivent, mais certains décident de retourner dans la maison, finir la vieille et voler tout ce qui peut l'être. Ils trouvent de l'or et des billets de banque, qu'ils empochent. Nouguier et ses acolytes disparaissent ensuite presque totalement de la presse pendant des mois. Ils donnent du fil à retordre au juge d'instruction. Non pas que Nouguier et Gaumet avouent le crime, non, ils campent sur leur première déclaration. Mais Nouguier, en revanche, fait l'aveu d'un nombre incalculable de vols avec effraction. Il les a consignés dans une sorte de cahier qu'il a confié au juge. Il donne de l'autorité à ses affirmations et, croit-il, à ses dénégations. Le journaliste du journal Le Progrès pense qu'il cherche à faire durer l'instruction, à gagner du temps. Sur ce très jeune assassin, on en sait plus que sur beaucoup d'autres. Grâce à qui ? Grâce à Alexandre Lacassagne, le quasi-héros de cette Sale Affaire. Originaire de Cahors, il a d'abord été médecin militaire en France et en Afrique. Il est installé à Lyon depuis 1880. Il a fondé la revue des archives de l'anthropologie criminelle dans laquelle il publie ses notes et ses observations, très précieuses aujourd'hui. C'est un scientifique passionnant, et c'est pour lui que j'ai choisi de vous raconter cette Sale Affaire Foucherand, car Lacassagne y fait preuve de tous ses talents. Il fréquente régulièrement la prison Saint-Paul, où il va à la rencontre des détenus. Car Lacassagne est avant tout un criminologue, c'est-à-dire quelqu'un qui étudie les criminels pour comprendre leur mode de fonctionnement. Il remarque un jour Nouguier qui passe beaucoup de temps à écrire. Il explique au médecin qu'écrire lui permet de chasser l'ennui. Et il regrette de ne pas avoir été plus attentif à l'école, car son style n'est pas fameux. L'éminent professeur demande au jeune assassin s'il peut lire ses cahiers. Nouguier sait bien qu'il ne peut ni refuser, ni détruire les cahiers, sinon on ne lui en donnera plus. Il espère que ses écrits vont intéresser l'éminent médecin, car ça ne peut qu'améliorer sa situation de prisonnier. Ses espérances sont plus que comblées, puisque la Cassagne lui demande la semaine suivante de rédiger son autobiographie. Nouguier accepte en échange d'une rémunération, soit en nature (du tabac, du vin, de la nourriture) soit en argent pour améliorer son quotidien à la prison. Lacassagne à son tour va être comblé, car Nouguier décide de faire œuvre d'écrivain, sans doute pour se distinguer des autres prisonniers et améliorer son sort. Il intitule son autobiographie « Souvenir d'un moineau ou les confidences d'un prisonnier » . Il commence par expliquer qu'il n'aspire à rien, sinon à prouver à son bienfaiteur qu'il ne possède pas un cœur ingrat, malgré les défauts et les vices qui l'habitent. Il choisit de faire parler un moineau à sa place. Il continuera à écrire jusqu'à la veille de sa mort. Dans l'article que Philippe Artières consacre à ce texte, l'historien écrit que Nouguier prend soin de se conformer aux thèses scientifiques de Lacassagne. De nombreux aspects de sa personnalité correspondent à la représentation que le médecin se fait des criminels. Nouguier souligne par exemple la nature criminogène de son milieu social, la fonction corruptrice de la prison, cette école du vice. Nouguier est donc très familier des thèses contemporaines sur la criminalité et les criminels. Pour lui plaire, il s'approprie le discours du médecin. Quand le 28 novembre s'ouvre enfin le procès de Nouguier et de ses complices, le journal Le Progrès ne mâche pas ces mots. Ce ne sont point des criminels ordinaires qui comparaissent ce jour-là devant le jury du Rhône. La terrible bande dont le fameux Nouguier était le chef redoutable a terrorisé pendant plus de deux ans la région lyonnaise et c'est maintenant sur les bancs de la cour d'assises que va se terminer cette odyssée criminelle et cette longue suite de vols d'attaques à main armée et d'attentats en tous genres. Tout le vocabulaire du sensationnalisme est là pour relancer l'intérêt des lecteurs pour une affaire qui date de presque un an. Dès huit heures une foule considérable se presse devant le palais de justice. Les grilles extérieures sont assiégées. Sur les escaliers donnant sur le pont du palais sont massés plus de trois cents curieux parmi lesquels des parents des témoins, des rentiers qu'intéressent les émotions de la cour d'assises et des commerçants dont les magasins ont sauté sous les pinces de Nouguier. Il y a aussi certains de ses anciens camarades qui viennent voir quelle tête il va faire. A mesure que l'heure avance, la foule grossit et bien peu pourront pénétrer dans la salle d'audience. Le service d'ordre est impressionnant. Pas loin d'une centaine de gendarmes et de gardiens de la paix sont réquisitionnés pour maintenir l'ordre. Le journaliste détaille avec un soin méticuleux le petit déjeuner des accusés, la disposition de la cour d'assises ( les bancs, les tables, qui s'assoit où). Je vous en fais grâce pour en venir aux accusés. Ils sont arrivés au palais de justice en fourgon cellulaire, qu'on appelle déjà le panier à salade. Quand ils pénètrent dans la salle d'audience, on entend les mouches voler. Nouguier et Gaumet entrent les premiers. Chacun est maintenu solidement par un cabriolet à chaque bras que tiennent deux gendarmes aux épaules carrées et aux mains robustes. Les menottes cabriolets sont des chaînettes à maillons en ressort de 30 cm qui se terminent par des poignées en bois. Elles permettent d'entraver les poignets pendant un transfert de prisonniers. Puis entre Barel, Sagnard, Motte, Pareti et Duthion le septième larron capturé sur le tard. Le plus âgé a trente-trois ans le plus jeune vingt-et-un et c'est Nouguier. Sur le banc des accusés, ils sont entourés de quinze gendarmes. On apprend que le 5 décembre, trois semaines avant le crime de la Villette, Évariste Nouguier, 20 ans, est sorti de prison. Il vient alors de purger sa neuvième condamnation. Malfaiteur audacieux, il se vante de ne jamais travailler et de vivre de vols et de la prostitution de plusieurs femmes, car c'est aussi un souteneur. L'enquête est parvenue à reconstituer son emploi du temps pendant ces trois semaines, en particulier celui du 21 décembre, quasi heure par heure. Je vous en passe aussi les détails y compris ceux de l'assassinat lui-même, sordides. Il est aussi question dans l'acte d'accusation de nombreux vols avec effraction. Il ressort des premiers interrogatoires que Nouguier exerçait une grande domination sur ses complices bien qu'il soit le plus jeune de la bande. Mais à présent qu'ils ne pensent plus qu'à sauver leur tête, ses complices le lâchent et affirment qu'il est le meurtrier avec Gaumet. De leur côté, Nouguier et Gaumet continuent à nier. Le premier témoin appelé à la barre est le docteur Lacassagne. Il décrit comment les meurtriers ont tué la Petite Vieille. Puis il précise que selon lui, c'est l'accusé Gaumet qui a fait ses besoins sur le lit, ses nécessités, dit-il précisément. Curieusement, il s'en tient là. Ou bien le journaliste ne rapporte pas toute sa déposition, mais ce serait surprenant, ou bien il n'est pas au courant des recherches poussées de Lacassagne concernant l'étron. Le médecin légiste, que l'on a déjà croisé dans l'affaire de la malle sanglante de Millery en 1889, est un expert qui a considérablement fait avancer la médecine légale et la police scientifique. Il est le chef de file de la criminologie française. Je vous ai déjà parlé de ses conclusions médico-légales que vous trouverez détaillées dans le tome 16 de sa revue. Tout y est, y compris la dissection de la tête et les différentes fractures. Il ne s'en tient pas au seul corps de la victime. Dans la chambre à coucher, nous l'avons dit, il y a un grand désordre et sur le lit un tas de matière fécale. Ce tas est recueilli dans une gamelle pesant 105 grammes. Le tout pèse 250 grammes. On peut donc évaluer à 145 ou 150 grammes le poids des matières fécales émises sur le lit. Jusque là, vous me suivez. C'est ensuite que ça devient un peu technique. Au premier examen, le médecin décèle un oxyure, une femelle de 11 millimètres. C'est un ver intestinal qui se nourrit de... eh bien, de matières fécales. Je pourrais vous en dire plus sur la bestiole, car j'ai bien lu le compte-rendu de Lacassagne, mais je ne suis pas certaine de votre intérêt pour la faune qui se mêle aux excréments. Bref. Tout content de sa trouvaille, Lacassagne dilue lesdites matières et récolte après décantation une vingtaine d'oxyures femelles dans le fond du cristallisoire. Il en déduit que le malpoli qui a déféqué sur le lit est porteur de ces parasites.
Speaker #0Il ne reste plus qu'à savoir lequel des inculpés s'est permis cet acte aussi gratuit que dégoûtant. Les accusés sont donc invités à faire leur grosse commission dans un sceau spécialement mis à disposition par le médecin légiste. Mais l'opération se complique, car les détenus jettent dans les sceaux des débris de pain ou d'aliments qui rendent les recherches difficiles, voire impossibles. Étape suivante à votre avis ? Eh oui, il faut faire directement des cueillettes à l'anus de chacun des inculpés. Vous n'êtes pas à table, j'espère ? Au moyen d'une tige en verre mousse, les matières fécales sont prises dès l'ouverture anale et placées entre des plaques de verre pour être soumises à l'examen microscopique. Pour bien faire, l'opération est répétée trois fois. Heureusement, elle porte ses fruits. C'est Gaumet qui est porteur des parasites. C'est une belle victoire de la science. On sait donc que Gaumet se trouvait bien dans la gargote au moment de sa mise à sac, et donc du crime. Ce sont bien là les prémices de la police scientifique. C'est l'une des affaires qui contribua le plus à faire connaître Lacassagne au grand public, précise Edmond Locard, autre célèbre scientifique lyonnais, que nous avons déjà croisé dans une Sale Affaire consacrée au corbeau de Tulle. Et si vous trouvez étrange qu'un malfaiteur défèque sur les lieux de son forfait, je vous conseille de lire l'article de Locard paru dans le tome 72 du magazine Détective en 1930. Il présente le travail de Lacassagne et donne plusieurs exemples de cette pratique quasi-rituelle d'un goût douteux. Revenons à notre procès. 74 témoins défilent à la barre, seulement 10 à décharge. Pas grand monde donc pour secourir ces jeunes gens qui, comme le dit l'avocat général dans son réquisitoire, posent un problème redoutable. Comment sont-ils arrivés à franchir toutes les étapes du crime avec une rapidité qui étonne et déroute ? Il s'emploie à brosser un tableau contrasté des accusés dont il ne faut pas mettre les têtes dans le même panier. Il recquiert la peine de mort contre Nouguier et Gaumet, les travaux forcés à perpétuité pour les autres. Après les plaidoiries des différents avocats, le jury se retire pour délibérer à 3h30. Il revient à 5h25 avec une condamnation à 3 ans de prison pour Sagnard, 5 ans pour Barrel, Pareti, Duthion et Motte, et à la peine de mort pour Nouguet et Gaumet. Ces deux-là ne bronchent pas à l'énoncé de leur condamnation. Ils sont, écrit le journaliste du Progrès, désormais hors d'état de nuire à cette société contre laquelle leur existence a été une révolte permanente. Ils ont terminé leurs exploits. Le journal souhaite ensuite rendre compte de l'attitude des condamnés à mort depuis la lecture de l'arrêt. Pour ça, un journaliste rend visite à M. Ogliastroni, directeur des prisons de Lyon, auquel on ne fait jamais appel en vain. Il a bien voulu donner de nombreux détails. Pour une fois, on sait donc par quel biais le journaliste obtient des descriptions et des précisions sur ce qui se passe entre les murs d'une prison. Du palais de justice à la prison, les condamnés ont gardé le calme et même conversé avec les gendarmes. Ils occupent à présent des cellules spéciales aménagées avec toutes les précautions souhaitables. Comme le règlement l'indique, ils portent une camisole de force. Ils mangent avec appétit, dorment tranquillement et parlent souvent de la grâce que pourrait leur accorder le président de la République. Les autres condamnés manifestent ouvertement leur satisfaction de n'avoir pas été plus durement punis. L'avocat général a quand même demandé les travaux forcés. Ils racontent qu'ils ont l'intention, leur emprisonnement terminé, de devenir de bons sujets et de racheter par une excellente conduite leurs méfaits passés. Le journaliste termine son article en écrivant que nous n'aurons donc point probablement à enregistrer de nouvelles incartades de ceux qui furent de si dangereux personnages. On aimerait le croire. Émile Loubet refuse sa grâce à Nouguier et Gaumet. Aussitôt cette décision prise, M. Anatole Debleir, exécuteur des hautes œuvres, part de Paris et arrive en gare de Lyon-Perrache le 8 février 1900. Accompagné de ses aides, le bourreau sort du compartiment de deuxième classe qui lui est réservé. Le wagon contenant les bois de justice est garé à l'extrémité du grand hall de la gare de Perrache, face à la prison Saint-Joseph, dont les bâtiments se profilent dans le ciel gris. De nombreux curieux viennent le visiter, même s'il est impossible de rien distinguer à l'intérieur. Il contient tout le nécessaire au montage de la guillotine. Il sera ouvert quelques instants avant le réveil des condamnés, et pendant qu'on procédera à la toilette, puis qu'ils prendront leur dernier repas, la sinistre machine sera dressée sur le lieu de l'exécution, à l'angle du cours Suchet et de la rue Smith, à 52 mètres exactement du portail de la prison. L'heure de l'exécution est fixée à 6h30 du matin. 150 gardiens de la paix ou agents de la sûreté sont répartis autour de la prison et du lieu d'exécution. Quatre compagnies d'infanterie, un escadron de cavalerie et un peloton de gendarmerie sont déployés pour empêcher la foule de s'approcher jusqu'au pied de la guillotine. Dès minuit, des rassemblements animés se forment en divers points du quartier de la prison. Ils sont refoulés et la troupe forme des barrages dans la rue Smith et le cours Suchet. Il arrive à chaque instant des curieux avides d'émotion. Ils ne voient rien d'autre que l'arrière-train des chevaux, mais ils sont là malgré le froid vif de ce début janvier à Lyon. Aux fenêtres des maisons formant l'angle de la rue Smith, côté sud, on aperçoit de nombreuses têtes et les toits regorgent de monde. Ceux-là verront la guillotine et leur morbide curiosité sera satisfaite. Plus les curieux arrivent, plus il devient évident que les forces de l'ordre seront débordées. Le carrefour devient le théâtre d'incidents regrettables. Bientôt, le bourreau sort d'une sinistre voiture. Il est coiffé d'un chapeau noir, vêtu de noir également. Avec ses aides, il se met immédiatement à l'ouvrage. Il retire du fourgon le grand panier rempli de sciure bois dans lequel ils rouleront tout à l'heure les corps des suppliciés. Puis ils prennent dans la voiture les diverses pièces qui composent la guillotine et les déposent par terre. Ils commencent ensuite le montage de l'échafaud à la lumière de pâles lanternes. Ça n'est pas une mince affaire. Il faut d'abord déblayer à l'aide de pelles le terrain de l'exécution qui est légèrement convexe et recouvert de boue. Le sol aplani accueille la partie horizontale de la machine. Les aides du bourreau travaillent ensuite rapidement. À 6 heures tout est prêt. La guillotine montée se dresse mince et froide dans la nuit. Satisfait, Anatole Debleir monte dans un fiacre et se dirige vers la prison où l'on doit réveiller les condamnés. Nouguier désire se confesser et Gomet ne dort pas. Aucun des deux n'avoue le crime de la Villette. Ils fument chacun une cigarette, boivent un café et une gorgée d'eau de vie. On leur demande leurs dernières volontés. Nouguié déclare que ça lui est égal de mourir, qu'il sera débarrassé, mais qu'il veut être inhumé. Gaumet déclare donner son corps à la science pour enfin servir à quelque chose. Lacassagne arrive à ce moment-là. Nouguier tient à lui serrer la main et à le remercier d'avoir toujours été bon avec lui. Il lui donne la bague en or qu'il porte au doigt et déclare faire de lui son légataire universel. Puis c'est la toilette. Chaque condamné doit mettre les mains derrière le dos et on les ligote solidement avec une cordelette. On leur entrave aussi les pieds, mais moins fort afin qu'ils puissent marcher à petits pas vers la guillotine. On les fait asseoir et on échancre largement leur chemise. Ainsi ont-ils les épaules et le haut de la poitrine à nu. Le couperet trouvera place libre. Pendant la toilette, Gaumet demande à parler à nouveau au docteur Lacassagne. Il lui dit son étonnement et son admiration devant son expertise. Pour manifester qu'il n'en veut pas au célèbre médecin légiste, il lui demande de faire préparer son squelette après l'autopsie et de le conserver près de lui. Ainsi s'explique la présence, devant la porte du bureau de Lacassagne, à la Faculté de médecine, d'un squelette dont une vertèbre cervicale brisée porte un trait rouge, signalant le point où frappa la lame de la guillotine. Cette histoire vraie s'est écrite comme les autres grâce aux sites Gallica et RetroNews de la Bibliothèque Nationale de France. Vous trouverez toutes mes sources en description de cet épisode. Vous y trouverez aussi un lien vers ma page Tipeee pour me soutenir financièrement et me permettre d'écrire de nouvelles histoires.