Speaker #1On apprend en ce mois de juillet 1895... que la 8e Chambre correctionnelle du tribunal de la Seine, à la requête de l'administration des contributions, vient de condamner à 100 francs d'amende un pauvre ramasseur de bouts de cigares qui vendait moyennant un prix modique son tabac d'occasion aux hospitalisés de Bicêtre. Quand on sait que le pauvre homme gagne péniblement 2 francs par jour, il y a de quoi s'indigner, comme Hortense Broudic, reporter pour Toutoui. Depuis quelques jours, une grande effervescence règne place Maubert et rue Lagrange, au quartier général des ramasseurs de mégots. En effet, l'État s'est mis en tête de leur faire la chasse. Pourquoi ? Parce que quelques buralistes peu scrupuleux vendent du tabac mégoté pour du tabac sorti des manufactures de l'État, comme s'ils vendaient du tabac d'occasion au prix du neuf. Des clients se sont plaints, évidemment. Et pour l'État, les coupables ne sont pas les buralistes peu scrupuleux, mais les ramasseurs de mégots. D'où un grand émoi parmi ceux qui gagnent leur vie en ramassant des bouts de cigares et de cigarettes pour les revendre. En huit jours, trois réunions dans un bar de la rue Lagrange. C'est là que M. Nortand, doyen de la profession, a émis l'idée de former un syndicat. Ils ont tout à fait raison et je les y encourage. Avant de leur livrer bataille, l'administration a-t-elle bien réfléchi à toutes les conséquences de son attitude mesquine et ridicule ? Qui sont les mégotiers ? Des ouvriers sans travail. De pauvres vieux usés par l'âge et les infirmités. Ceux qui, en ces temps de crise sociale, ne trouvent pas d'emploi à l'atelier ou ceux que les hôpitaux refusent. Ils exercent une profession bizarre, mais pénible et digne d'intérêt. Du soir au matin et du matin au soir, depuis l'heure où les cafés ouvrent leurs portes jusqu'à celle où les restaurants nocturnes ferment les leurs, on voit déambuler le ramasseur de mégots sur l'asphalte de nos rues, hâve et déguenillé, l'œil attentif à la recherche de la pitance quotidienne. À l'aide d'un bâton muni d'une pointe en fer, ils piquent les mégots abandonnés sur la voie publique et les font tomber dans un sac ou dans leurs vastes poches. Il doit faire vite avant le passage du balayeur qui envoie leurs marchandises dans le caniveau. Que de bouts de cigares et de bouts de cigarettes il lui faut ramasser pour s'assurer le pain du lendemain et le gîte où la tournée faite il se reposera. Et seulement par beau temps, car il suffit d'une averse pour lui enlever sa récolte et avec elle, tous ses moyens d'existence. Le ramasseur de mégots n'est pas un mendiant. Il ne demande rien à personne. C'est un travailleur qui gagne péniblement sa vie par un labeur opiniâtre. Son humble commerce est honorable, car les détritus tombés de la lèvre des fumeurs n'appartiennent plus à personne. Par conséquent, ils sont à tout le monde. Le ramasseur de mégots a le droit de s'en emparer et d'en faire ce que bon lui semble. Ce qu'il en fait ? Oh, ce n'est pas compliqué. Sur le sol de son taudis, il fait sécher les mégots. Quand ils sont à point, il les dévriote. Autrement dit, il les épluche, puis il les réduit en poudre pour les transformer en tabac à priser, ou bien il les hache pour les débiter de nouveau en tabac à fumer. Ce tabac de seconde main est à la portée de toutes les bourses. Bien des pauvres diables le consomment avec délice. Ils s'approvisionnent dès le matin à l'aube, place Maubert, à la Maub' comme ils disent, près de la statue d'Étienne Dolet, et pour deux fois moins cher que chez le marchand de tabac. Car tout le monde n'a pas les moyens d'acheter des havanes au Grand Hôtel ! Il n'y a rien d'illégal dans cette pratique. Le tabac qui traîne sur le trottoir n'a-t-il pas acquitté tous les impôts envers le fisc ? De quoi devrait-il donc se plaindre ? Et pourtant, l'administration s'est mise en tête de supprimer cette humble profession et donc de jeter les mégotiers dans la misère. Car si on leur enlève cette ressource, que vont-ils devenir ? Dernièrement, les statistiques officielles accusaient une progression inquiétante des délits et des crimes. On en cherchera bien loin les causes. La principale, n'est-ce pas la tyrannie administrative contre laquelle luttent vainement bien des petits métiers exposés à chaque instant aux injures de la police, aux procès-verbaux et à la prison ? Successivement, on a persécuté les chiffonniers, les camelots, les marchandes au panier, tous ces parias de la grande ville qui ne demandent qu'à vivre en travaillant dur. Maintenant, on veut faire disparaître les ramasseurs de mégots. Ce sont les pauvres qu'on chasse de Paris. Ils sont humbles, parfois malpropres, et ils font peur, soit. Mais ce sont des malheureux. Et à ce titre, la République, gouvernement démocratique et social, devrait avoir de la commissération à leur égard.