- Speaker #0
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans le podcast 1.C'est tout, une émission à l'origine dédiée aux violences conjugales que nous choisissons désormais d'élargir au sujet des violences en général. Je suis Adrien Roland-Boulogne et j'ai cofondé la société HEYU. Nous développons dans le monde du travail et dans le milieu étudiant des actions de sensibilisation pour informer et accompagner les personnes qui vivent des situations de fragilité personnelle avec un retentissement dans leur vie étudiante et professionnelle. C'est l'exemple du handicap, de la santé mentale ou encore des violences conjugales. Et c'est en résonance avec cette activité que nous avons créé cette série de podcasts gratuits qui s'adressent à toute personne victime de violences ou intéressée par le sujet. L'objectif de cette émission n'est en aucun cas de juger ou d'établir des responsabilités, mais bien de donner la parole à celles et ceux qui souhaitent partager leur vécu dans un but d'information,
- Speaker #1
de sensibilisation ou de réflexion collective sur les violences. Merci de nous écouter, vous êtes désormais plusieurs dizaines de milliers.
- Speaker #0
Eh bien écoutez, merci infiniment d'avoir accepté de témoigner aujourd'hui dans le podcast 1.c'est tout. On va évoquer avec vous notamment la question de la précarisation des victimes de violences conjugales et on va aussi faire un focus sur les violences économiques que vous avez vécues et que vous vivez peut-être toujours dans le cadre de ces relations conjugales. Et nous allons voir surtout et plus précisément comment vous réussissez à vous reconstruire après un vécu aussi chargé et intense. Pour commencer, ma première question qui est assez générale, c'est qu'est-ce qui vous a donné envie de prendre la parole publiquement sur ce sujet dans le podcast ?
- Speaker #1
Bonjour, merci de m'avoir invitée. Ma première motivation, c'est d'informer sur les différentes formes de violences que peuvent rencontrer les femmes en général, parce qu'il y a une minorité d'hommes, mais quand même. Je trouve que la violence conjugale, c'est un spectre beaucoup plus large que juste les coups. Et parce que contrairement au coup qui laisse des marques visibles, je veux témoigner pour parler de l'invisible que j'ai subi et que beaucoup de femmes subissent aussi. Et par conséquent, pouvoir aider d'autres femmes qui sont coincées dans ce schéma mortifère ou qui connaissent quelqu'un dans leur entourage.
- Speaker #0
Et on sait qu'il y a beaucoup plus de personnes qu'on pourrait imaginer puisque le sujet aussi est assez invisibilisé, même si depuis quelques mois, on en parle beaucoup plus dans les médias. Alors, est-ce que maintenant, vous pouvez me retracer, disons, les grandes lignes de votre parcours en relation avec ce schéma de violence conjugale dans lequel vous avez vécu ?
- Speaker #1
Moi, je suis une femme qui a grandi dans la violence puisque j'avais un papa violent envers ma mère et envers moi et chacun des membres de ma fratrie. Et comme c'était des violences différentes de celles que j'ai connues avec mon papa, si vous voulez, je ne me suis pas alertée sur le schéma dans lequel je me suis gentiment enfoncée auprès de mon ex-mari. J'ai remarqué plusieurs étapes de basculement, je ne saurais pas dire vraiment lesquelles ont été plus signifiantes que d'autres, mais par exemple, je me rappelle que Merci. au moment où je suis licenciée pour burnout professionnel et que je deviens officiellement au foyer. Il m'a dit « je préfère te savoir en sécurité à la maison » . Et cette phrase, elle m'a marquée parce que, outre l'apparence bienveillante du propos, intérieurement, j'ai eu une dissonance cognitive. Je me suis sentie comme un petit objet fragile qu'il fallait mettre sous cloche. J'ai eu cette sensation d'être verrouillée quelque part. Un deuxième élément, c'est à la naissance de ma troisième fille. Je vivais mes premiers jours en post-partum et je lui demande d'aller en course acheter des couches et à son retour il me jette le paquet de couches au visage. Alors que nous avions du monde à la maison et en chuchotant parce que je viens d'endormir mon nouveau-né, je lui reproche cette mauvaise blague qui risquait de réveiller notre bébé. Il ne m'a plus adressé la parole pendant trois jours, sauf pour m'humilier devant les personnes qui nous rendaient visite par le biais de paroles dévalorisantes par exemple. et suite à ça on a Il y a eu de plus en plus d'humiliation devant deux tierces personnes, de plus en plus de remarques, d'attitudes dégradantes à mon écart. Il a commencé à me rabaisser régulièrement en tant que mère. Tout était très progressif, tant dans la récurrence que le degré de violence.
- Speaker #0
Est-ce que c'est à travers les moments en communauté que vous vous êtes rendu compte de ce que vous viviez ? J'ai l'impression qu'avec l'humiliation qui était perçue par les autres, vous vous rendiez compte de la violence vécue ?
- Speaker #1
Non, parce que comme tout était fait sur le ton de l'humour, Même mes propres amis sont arrivés à rire parfois. Donc personne n'a vraiment saisi l'importance de ce qui était en train de se jouer.
- Speaker #0
D'accord. Et j'ai le sentiment qu'il y a une progressivité dans la mise en place de ces violences. Est-ce que vous pouvez détailler un petit peu ?
- Speaker #1
Au début, il y a eu des red flags que je n'ai pas du tout vus. Parce que c'était exactement ce que j'avais connu avec mon père. Donc le fait d'être mise à la porte, de manipuler la réalité des choses comme si j'étais un petit peu folle, de taper dans les murs. J'étais presque contente en fait qu'il tape. que dans les murs. parce que mon père levait la main sur ma mère et sur mes frères et sœurs et moi. Comme je lui ai dit, écoute, j'ai connu ça dans mon enfance, je n'ai pas envie que ça se reproduise et qu'il a eu l'air d'avoir entendu. Pour moi, c'était pas mal ça. Donc, devant cette considération, j'ai baissé la garde. Et puis surtout, je pensais que c'était moi qui avais un problème parce que finalement, c'était ce qui m'était renvoyée. À un moment, je ne me sentais pas du tout bien dans notre mariage. J'ai rencontré un homme professionnellement qui m'a tentée. Qui m'a tentée parce qu'en fait, il me faisait énormément de compliments. Il me valorisait. Et j'ai réalisé qu'en fait, c'est ce qui me manquait dans mon mariage. C'est ce que j'aurais aimé avoir. Et quand je lui en ai parlé, il m'a dit, écoute, je fais tout pour te rendre heureuse. Donc, si tu ne l'es pas, la porte, elle est là. Et finalement, j'avais l'impression de ne pas avoir été entendue dans mon besoin. de prendre soin de nous, de prendre soin de notre mariage. Finalement, j'étais la fautive. À partir de ce moment-là, je pense que j'ai commencé à retomber en dépression.
- Speaker #0
J'ai l'impression que la notion d'humiliation était assez présente dans votre relation. Est-ce que c'était le cas ?
- Speaker #1
Oui, et je le dis avec du recul. Sur le moment, même si je le ressentais comme ça, j'avais la sensation que c'était moi qui manquais d'humour. Mais il a été capable d'avoir des... Mais pas vis-à-vis que de moi, même. Parfois, ma sœur, je me rappelle, il y a eu... Il y a eu un événement où il a été humiliant.
- Speaker #0
Et à quel moment vous avez compris qu'il y avait pas simplement des tensions conjugales, des conflits de couple, mais que c'était vraiment un schéma de violence ?
- Speaker #1
J'ai réalisé que j'avais été dans un schéma de violence au cours de ma thérapie intensive, que j'ai entamée deux ans après notre séparation. Ma thérapeute a fait un travail de fond en nommant les différentes violences que j'avais subies, parce qu'en vérité, j'étais incapable de les formuler comme telles. J'ai presque eu un électrochoc de l'entendre me dire « vous avez sauvé votre vie » . Comme si j'ouvrais enfin les yeux sur le degré de gravité dans lequel je baignais. Sur le moment, je ne me suis pas du tout sentie en perte d'autonomie financière ni professionnelle. Parce qu'à la base, notre argent était commun. Alors il dépensait l'argent pour lui, ses loisirs, ses événements, ses équipements sportifs et surtout ses formations. Je n'étais pas interdite de dépenser de l'argent pour moi à proprement parler. Simplement, comme il avait toujours quelque chose à financer, je n'avais pas d'autre marge de manœuvre que de me primer. Et moi... pour répondre aux besoins de mes enfants et répondre aux besoins de mon mari. D'autant plus que je travaillais très régulièrement pour lui, gratuitement, comme toutes ses corrections des écrits de formation ou ses supports de cours par exemple. J'ai passé des heures, mais des demi-journées entières à m'occuper de plusieurs centaines de pages. Si je refusais, il me culpabilisait en disant « on aura encore moins d'argent si je dois payer quelqu'un » , « tu seras bien contente quand j'aurai réussi et que je gagnerai plus » , son ascension professionnelle. Elle a été à mon détriment. Mais jusqu'à ce que je tombe sur le violentomètre, vous savez cet outil, du vert au rouge, je trouvais ça normal. Je me devais d'être une épouse soutenante pour mon mari. Puis en tombant sur ce violentomètre que je lis, là, j'ai eu une première claque. Et quand j'ai souhaité faire une activité pour moi, par exemple en dehors de la maison, je me suis heurtée à un mur. Il ne fallait pas que ce soit pendant ces heures de travail parce que j'avais des enfants. Il ne fallait pas non plus que ça soit à son retour à la maison parce qu'il avait besoin de se reposer ou de travailler encore, ni pendant le temps du repas ou du coucher. Donc finalement, il ne restait plus de temps possible dans la journée. Pourtant, il me reprochait de ne pas choisir d'activité pour moi, de ne pas prendre soin assez de moi. Donc, j'étais coincée dans une injonction paradoxale. Quand j'ai souhaité m'investir dans une association que j'avais cofondée avec une amie, il ne fallait pas qu'il y ait de concessions ou d'adaptations à faire. Durant toute la durée de notre mariage, j'ai toujours eu la sensation que ses projets, ses loisirs, ses aspirations, son travail étaient fondamentalement plus importants que les miens. J'avais son soutien du moment que ça ne lui coûtait rien.
- Speaker #0
Vous avez eu finalement une perte d'autonomie financière, un peu en lien avec des méthodes coercitives. Je me demandais justement, est-ce que vous aviez une activité professionnelle en dehors de l'aide très présente apportée à votre ex-mari ?
- Speaker #1
Donc à la base de formation et d'exercice, je suis travailleur social spécialisé dans l'intervention à domicile et la protection d'enfance. Et en retour de congé maternité, à la naissance de ma deuxième fille, nous avions changé de patron. Donc à la place d'une femme dans un métier très féminin, puisque dans notre équipe il n'y avait qu'un seul homme, on a eu un directeur masculin. qui n'était pas là pour faire de lui-même et qui était là pour faire du management et qui ne connaissait strictement rien à la spécificité de notre métier. Donc, je me suis retrouvée en décalage entre les valeurs avec lesquelles j'aime exercer et les conditions dans lesquelles on me faisait exercer parce que le management était orienté sur les finances. J'ai très rapidement fini en burn-out parce que ça s'est accumulé avec les nuits hachées. Donc, en six mois, j'ai fini sans possibilité d'être reclassée. Je me suis retrouvée au chômage.
- Speaker #0
Donc, vous perdez votre emploi, disons, dans des conditions difficiles. Et c'est là que, progressivement, vous allez aider sur le plan professionnel votre mari et être dans une situation où c'était compliqué de dépenser de l'argent et vous aviez le sentiment de vous sacrifier. C'est bien ça ?
- Speaker #1
C'est ça. Mais j'étais déjà un amant professionnellement de mon mari. C'est-à-dire que quand on était tous les deux dans les études, que j'avais mes propres écrits à faire, mes propres rapports de stage. Il fallait que je m'occupe des siens, déjà. Mais ça a été pour plein de choses comme ça. Pour vous dire à quel point tout était plus important de son côté que du mien, c'est-à-dire que quand on a décidé de se marier, je me suis occupée de l'organisation du mariage parce que lui avait des devoirs à rendre. Mais j'avais exactement les mêmes échéances que lui. Donc, ça a été en plus mes attendus d'études.
- Speaker #0
Et vous m'aviez expliqué lors de notre échange précédent qu'à la maison, c'est vous qui verriez l'essentiel des tâches ménagères et notamment avec l'aspect du contrôle financier, de devoir faire le mieux avec le moins.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Étant donné que je ne travaillais plus, il y a beaucoup moins de finances. Donc, à moins qu'on gagne plus d'argent, il n'y a pas d'autre solution que de réduire les dépenses. Donc, je l'ai fait par choix, en partie, parce que je voulais qu'on vive entre guillemets confortablement, que mes enfants n'ont de rien, qu'ils se régalent, qu'ils n'aient pas la sensation de manque. Mais effectivement, ça n'a jamais été vraiment valorisé ou reconnu à sa juste valeur.
- Speaker #0
Comment est survenue la séparation ?
- Speaker #1
Je n'en pouvais plus. Je suis arrivée à bout de force. Je me voyais retomber en dépression de façon assez sévère. le psy qui me suivait depuis deux ans m'a secouée. Il m'a dit « En fait, vous allez très bien, vous n'êtes pas folle du tout, vous n'êtes pas dépressive, vous n'êtes juste pas dans le bon environnement. » Et au début, ça a été assez violent pour moi parce que j'étais persuadée que c'était moi le problème. Je vous avoue que maintenant, je suis très reconnaissante qu'il m'ait secouée. Mais face à cette prise de conscience, j'ai réagi très mal, soit dit en passant. C'est-à-dire qu'au détour d'une blague qui m'a fait très bon enfant, je n'ai pas rigolé et je lui ai dit « écoute, tu ne réalises pas à quel point j'ai envie de divorcer » . Ce qui n'avait aucun rapport avec la choucroute à ce moment-là. Donc j'ai été très inadaptée. J'étais bien souvent dissociée, mais je ne m'en rendais pas compte à ce moment-là.
- Speaker #0
Et donc là, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là ?
- Speaker #1
Je demande le divorce. Je lui dis que je suis prête à entamer une thérapie de couple. Le divorce, c'est... La seule issue que je vois, mais que pour autant, je ne suis pas fermée à revenir sur ma décision à partir du moment où on fait vraiment des choses pour sauver notre couple, qu'il faut absolument faire quelque chose pour que j'arrête d'être dans ce profond mal-être. Et que pour moi, le plus précieux, c'est mon mariage, c'est ma famille, c'est mes enfants, c'est mon foyer. Et malheureusement, les choses dégénèrent, dégénèrent énormément, dans le sens où là, les violences, elles étaient évidentes. Surveiller mon téléphone, mon ordinateur. Mes heures de sortie, mes heures de rentrée. Il appelait plusieurs fois ma famille par jour ou par semaine, comme pour les obliger à prendre parti et qui me poussent à eux à entendre raison. Il me met la pression énormément. Donc il faut absolument faire, même si on avait une semaine pour faire des exercices de thérapie de couple, il fallait absolument les faire tout de suite en rentrant à la maison. Si je n'étais pas tout à fait disposée ou que je n'avais pas eu le temps, par exemple, de synthétiser quelque chose dans ma tête, être capable de le formuler. Parce que ça, ça a été un gros handicap pour moi, étant donné que j'ai vécu dans la peur et dans les coups. J'ai grandi en me conformant à mon instinct de survie et donc en adoptant le mutisme. Je ne savais pas réagir autrement du tout. Donc, j'avais vraiment besoin de temps pour apprendre à formuler les choses. Je préférais les écrire. Et lui, non, il fallait que ça soit tout de suite, que je dise tout de suite les choses. Et puis, plus j'avais la pression, moins j'étais capable de quelque chose de constructif. Et plus de son côté, il perdait les pédales. Il ne gérait pas du tout ses émotions, donc il s'agacait. J'ai demandé à ce moment-là à ce qu'à la fin de l'été qui suit, je puisse prendre un logement pour qu'on fasse une thérapie de couple. mais qu'en fait on ne soit plus sous le même toit parce que je commence à étouffer. Et là, ça m'a été refusé, sous prétexte que, selon une statistique qu'il avait lue, les couples qui ne vivent plus sous le même toit en grande majorité divorcent, sauf qu'en fait ça empire les choses. On est arrivé au stade où je suis allée poser une main courante parce qu'il s'est menacé avec un couteau. Étant donné que j'ai refusé catégoriquement de continuer la thérapie de couple après qu'il était tellement violent dans ses mots que j'ai dit stop. Là, c'est bon, c'est terminé, je demande le divorce et c'est le point de mon retour.
- Speaker #0
Bien sûr. Et juste avant d'évoquer la post-séparation, comment se situent vos enfants au milieu de tout ça et vous, votre place vis-à-vis d'eux ?
- Speaker #1
Je continue de m'occuper de mes enfants. En général, mes enfants n'étaient témoins de rien du tout. Déjà parce que j'essayais de leur cacher, d'essayer de ne pas reproduire ce que j'avais connu, c'est-à-dire leur faire vivre dans le cri des parents. Ça, c'était quelque chose dont j'ai souffert enfant. Je ne voulais pas un mot plus haut que l'autre. Il fallait que les enfants soient coupés ou qu'ils ne soient pas à la maison, qu'ils soient en Saint-Joué. Les enfants n'ont rien vu. Elles n'ont pas vu venir le moment où j'ai dû quitter le domicile conjugal. parce que quand il m'a posé un ultimatum en me disant ben euh Si tu veux partir, tu pars tout de suite ou tu restes et puis on reste mariés. Il a posé cet ultimatum-là un lundi. Il fallait que je prenne la décision le vendredi au plus tard, veille de mon anniversaire. En pensant que moi qui adore fêter mon anniversaire et qui adore ma famille, mes enfants, ce serait moyen de me faire rester. Et du coup, il m'a mis la pression jusqu'au vendredi. et le vendredi euh je me suis dit J'ai fait une valise.
- Speaker #0
Et vous êtes partie. Ça se passe comment ensuite ?
- Speaker #1
Ensuite, je suis rentrée dans un mode survie complètement différent de celui dans lequel j'étais. Je venais de prendre le premier job que j'ai trouvé, à savoir un travail en usine. Donc, de travailleur social, je me suis retrouvée à l'usine dans un entrepôt frigorifié à travailler de 3h du matin à midi. En tant que préparatrice de commande, j'étais à la merci d'une vocale. qui me chronomètre avec des horaires aussi cruels. Ça a été très violent pour moi. Surtout qu'en plus, je dormais. Ça faisait quatre ans que je faisais des nuits hachées. Donc là, je me retrouvais physiquement à encore moins dormir la nuit. C'était fort éprouvant. J'ai trouvé refuge chez une amie qui vivait à 50 minutes de chez moi, de chez mes enfants du coup, et qui n'était pas trop loin de mon travail. Et ça a été ma seule issue de repli.
- Speaker #0
Et donc, il y a... Est-ce qu'on peut dire qu'il y a une précarisation de votre situation ou vous vous en sortez encore à ce moment-là ?
- Speaker #1
Oui, forcément, j'ai quitté le statut de mère au foyer avec une indemnité de la part de la CAF à hauteur de 400 euros. J'avais envie de dire un salaire, mais j'ai laissé les deux premiers mois de salaire que j'ai gagnés sur le compte commun. Parce qu'à ce moment-là, c'était un petit peu creux professionnellement pour mon ex-mari. Donc, je voulais que mes enfants ne manquent de rien. mais à partir du troisième salaire. Je l'ai gardé pour moi et je me suis installée dans un studio, le plus proche possible de chez mes enfants. Donc mon premier salaire m'a servi à l'installation. Je n'avais rien, je veux dire, je n'avais pas de couvercle, je n'avais pas de meuble. L'entrée dans un logement coûte très cher, donc la précarité, elle a commencé tout de suite.
- Speaker #0
Comment ça se passe pour la garde des enfants ?
- Speaker #1
Je n'ai volontairement pas pris les enfants avec moi. Et la principale raison, c'est parce que, étant donné que je n'avais nulle part où aller, si ce n'est chez mon ami qui m'a prêté une chambre, et mes horaires de travail, j'avais bien conscience que je n'aurais pas été en capacité de m'occuper de mes enfants à ce moment-là, de les amener à l'école aux horaires scolaires, et d'aller les récupérer, puisque accessoirement je me couchais à 16h pour me lever à 1h du matin, pour aller assumer ma nuit-journée de travail. Ce n'était pas viable, et mon souhait... c'était que mes enfants souffrent le moins possible.
- Speaker #0
Bien sûr.
- Speaker #1
Je ne voulais pas les déraciner de leur maison, de leur routine, de leur école. Donc, j'ai fait ce choix en conscience pour elles, premièrement. Et la deuxième raison, c'est qu'effectivement, ils mettaient la pression pour que je ne lui arrache absolument pas les enfants. Arrache, c'est le mot qu'il a utilisé.
- Speaker #0
Oui, j'imagine que ces injonctions ont dû être terribles pour vous.
- Speaker #1
Oui. Parce que je me retrouvais dans des circonstances que je n'avais pas maîtrisées. Et pour rien au monde, j'aurais quitté mes enfants. Ce n'est pour cette raison que j'estime être en corrélation avec mes valeurs et avec ce qui me correspond. Je suis une maman qui aime d'un amour sacrificiel. J'ai toujours tout donné pour mes enfants. Et ce choix-là, bien qu'il soit mal compris ou qu'il soit très facilement mal interprété, c'est un état d'accord avec qui je suis. Je vous avouerai que c'est ma seule consolation.
- Speaker #0
Bien sûr. Vous avez une situation qui se précarise de plus en plus à ce moment-là. Est-ce que vous avez pu bénéficier de structures, d'aides, qu'elles soient publiques ou non, d'associations, je ne sais trop ?
- Speaker #1
Personne, strictement personne, ne m'a répondu au téléphone. ni l'association d'hébergement pour les femmes victimes de violences conjugales, ni de CHRS, rien du tout. Aucune assistante sociale de secteur, personne. Vraiment personne. Donc, il n'y avait aucune autre branche sur laquelle nous raccrocher.
- Speaker #0
Oui, et puis j'imagine que le sentiment d'isolement a dû en être renforcé. J'ai cru comprendre que votre situation de précarisation s'était encore empirée. Est-ce que vous pouvez m'expliquer comment ?
- Speaker #1
Je me suis effectivement retrouvée SDF pendant un an. C'est arrivé par un concours de circonstances malheureux, puisque ce CDD en usine pouvait potentiellement déboucher sur un CDI. Pour ça, je me donne les moyens, je fais des sixièmes jours supplémentaires, d'heures supplémentaires, je fais des nuits supplémentaires, c'est-à-dire que je finissais mon travail à midi et je repartais le lendemain à minuit travailler pour allonger les heures. Je suis en mode survie, mode automatique, il me faut de l'argent, il me faut stabiliser ma situation, il faut que je prouve que j'en veux. Ce CDI, je le veux, je vais l'avoir. Je me soumets à l'absurdité des primes de production qui sont inhumaines, mais vraiment inhumaines. Je m'arrache la santé, tout, tout, pour décrocher ce CDI. et manque de chance, je subis sur mon lieu de travail une agression sexuelle par un de mes collègues de nuit. Et de toutes mes collègues à qui c'est arrivé, je suis la seule qui dénonce. La suite de l'histoire, on la connaît. On me fait croire que mon agresseur est sorti des effectifs. En réalité, il est placé dans un autre entrepôt. Le temps que, de la fin de mon CDD, on me fait croire qu'on va signer mon CDI jusqu'au dernier jour du contrat. Et le jour de la signature, on me répond que je suis trop instable pour intégrer la boîte.
- Speaker #0
Donc votre lueur d'espoir, votre porte de sortie de la précarité, elle s'évanouit d'un coup ?
- Speaker #1
À ce moment-là, le 30 décembre, alors que je passe devant le juge, quatre jours après, pour l'audience de divorce. Là, je sombre. Je ne sors pas de mon lit, je ne parle à personne, je ne me nourris pas. Là, c'est une mort. Là, c'est une petite mort. je réalise qu'en six mois j'ai tout perdu mon mari mon foyer ma vie c'est au delà du matériel je parle même pas d'une maison ou des meubles quoi je parle de tout tout je là je réalise que j'ai plus rien que je ne suis plus rien parce qu'à ce moment là c'est ce que je me dis je me dis avant tu étais une épouse tu étais une mère maintenant c'est un déchet quoi tu es une ratée
- Speaker #0
Ces mots sont très forts et on peut les comprendre parce que c'est compliqué d'assumer le rôle de mère du fait de la distance et de votre situation. J'imagine que ça a dû avoir un impact important sur l'image de vous-même.
- Speaker #1
Complètement. Quand je viens même, j'ai toujours fait tout ce qui était possible pour rester présente, assumer les rendez-vous médicaux, assurer le suivi orthophoniste, c'était deux fois par semaine, même s'il fallait que je me couche à 4h30 parce que... Ça prenait plus de temps, je me couchais à 4h30 l'après-midi pour amener ma fille chez l'orthophoniste l'après-midi deux fois par semaine. C'était vraiment... Il fallait que j'assure sur tous les plans. Ils me mettaient une pression, ils me marcellaient. J'aurais dû choisir un autre travail que ce travail qui m'empêche de m'occuper des enfants, que je ne suis pas assez présente pour les enfants, que mes enfants ne me voient pas assez. Du coup, elles sont sur le point d'en appeler une autre maman. Il fallait absolument que je trouve une solution, ne serait-ce que pour stabiliser ma situation, pour exiger une garde alternée afin qu'il y ait du relais et du repos. J'ai essayé d'être au top tout le temps, sur tous les fronts.
- Speaker #0
Et finalement, vous avez vécu, vous me disiez, pendant un an, une situation terrible. Vous avez été SDF. Qu'est-ce que ça signifie ?
- Speaker #1
Ça signifie perdre tous ses repères et une fracture sociale profonde. Ça veut dire... côtoyer la difficulté de ne pas pouvoir se mourir, de vivre dans l'insécurité, dans le profond inconfort. En fait, tous les besoins primaires deviennent l'objectif du jour. Donc on vit dans l'instantané, être incapable de se projeter dans un stress permanent. C'est vraiment le mode survie, mais pas que du système nerveux. C'est-à-dire que notre cerveau est conditionné à se dire où est-ce que je vais manger, comment je vais manger. où est-ce que je vais habiter ? Et puis même, c'est même ne pas avoir accès, j'ai été jusqu'à ce stade-là, ne pas avoir accès à une douche potable. ou à des toilettes. Ça a été d'une violence. Ma santé a pris un extrêmement petit.
- Speaker #0
Et justement, comment, à travers cette situation extrêmement difficile, avec une estime de soi qui est très basse, comment on réussit à remonter la pente ? Comment on se reconstruit ?
- Speaker #1
Comment on se reconstruit ? Je vous avouerai que d'abord, on survit. Jusqu'à ce que la situation s'améliore juste assez. pour entrevoir une stabilité. Et à ce moment-là, mon corps a lâché. J'ai failli être hospitalisée en raison d'une santé mentale et physique déplorable.
- Speaker #0
Par lié d'état dissociatif, est-ce que c'est un peu ça qui est poussé jusqu'au bout ?
- Speaker #1
J'ai eu parfois l'impression d'être à côté de ma vie. C'est-à-dire que c'était ma vie, mais ça ne pouvait pas être la mienne, ce n'est pas possible, c'est une réalité qui est difficile à admettre. Et en parallèle, finalement, quand je retrouvais mes enfants, j'avais la sensation de retrouver ma vie. C'est deux réalités qui s'affrontent et qui ne vont absolument pas ensemble.
- Speaker #0
Oui, et puis j'imagine qu'en plus, c'est ma question d'ailleurs, quel regard vos enfants ont porté sur cette situation ?
- Speaker #1
Je ne pourrais pas dire que je ne sais pas. Je pourrais dire qu'à leur âge, c'est difficile de formuler.
- Speaker #0
Quel âge, d'ailleurs, à ce moment-là ?
- Speaker #1
Au moment où on a été séparés, elles avaient 2, 4 et 9 ans. Donc forcément je leur ai énormément manqué. C'est leur figure d'attachement qui leur a été arrachée en fait, du jour au lendemain. Je sais que ça a été extrêmement violent pour mes enfants. Et c'est douloureux parce que j'ai essayé de faire en sorte que ça ne le soit pas plus que de raison, mais j'ai conscience de la violence que ça a été pour elles. Je leur ai manqué atrocement. Et je sais qu'elles ont toujours eu confiance en moi. Je leur ai jamais menti. Je leur ai toujours expliqué avec des mots simples, sans jamais accabler leur papa. Pourquoi ce n'était pas possible à l'instant T qu'elle soit auprès de moi ? Qu'est-ce qui a fait que ? Dans quoi maman elle vit ? Je leur ai toujours dit la vérité. Je leur ai dit, voilà, maman a perdu son travail. Maman, elle ne peut plus payer son loyer. Bon, ben là, maman, c'est pas la rue, mais presque. Donc, j'entends que tu as envie qu'on se retrouve, mais... Mais ce n'est pas la place pour une enfant. Ce n'est pas le moment. Et ma consolation, une de mes consolations, c'est de me dire qu'elles savent que je ne les ai pas abandonnées, que je les aime de tout mon cœur. Elles me voient être présentes et impliquées autant que possible. Et ça, c'est ma récompense, en fait. C'est qu'elles ne se soient jamais senties trahies par leur maman.
- Speaker #0
Oui, on peut continuer à assumer son rôle, même autrement. Quand vous êtes au fond comme ça, comment vous faites pour taper du pied et essayer de remonter progressivement ?
- Speaker #1
Je ne sais pas. C'est un jour après l'autre. C'est un jour après l'autre, parce qu'on n'a pas le choix que de se réveiller le matin. Sinon, je pense qu'à bien des égards, j'aurais choisi un sommeil éternel. Il ne faut pas avoir à me lever le matin dans la réalité aussi. cauchemardesque que celle dans laquelle j'étais coincée. Il y a eu plusieurs choses qui m'ont quand même maintenu en vie. Forcément, c'est mes enfants parce que ils méritent pas une mère SDF mais ils méritent encore moins d'être orphelins. La foi, ça se quantifie pas mais... C'est essentiel. Je dirais que c'est très paradoxal, mais malgré ma situation, j'avais plus l'impression d'être proche de la mort que de la vie. J'avais ce sentiment de me sentir vivante à nouveau, par le simple fait d'être affranchie de mon mariage. Et ça, ça vient réveiller un instinct qu'on ne soupçonnait pas, qu'on n'aurait peut-être pas soupçonné dans des circonstances différentes. Mais oui, c'est ça, je me suis accrochée à ça.
- Speaker #0
Dans les jours les plus durs, je me suis accrochée à ça. Et puis, je reconnais qu'il y a eu quelque chose d'inespéré, d'inattendu. C'est d'avoir... Que l'amour me soit tombé dessus, en fait. Je voulais rester célibataire. J'étais vraiment dégoûtée, blasée, meurtrie. Pour moi, c'était terminé. Puis avec les exemples de figures masculines que j'avais eues dans ma vie. Mais ils étaient hors de question. que je me mette en danger à nouveau et que je prenne le risque de faire entrer un homme dans ma vie. Donc pour moi, c'était plus sécure le célibat et c'était ce pourquoi je partais.
- Speaker #1
Vous avez fait mentir le destin.
- Speaker #0
Il m'a fait me secouer. Là où j'avais des voeux insensés, il est venu me chercher. Ça a été très dur de m'autoriser ce bonheur-là.
- Speaker #1
Donc vous avez rencontré un nouveau compagnon, si je comprends bien.
- Speaker #0
Oui. Et je ne vais pas vous mentir, on s'est retrouvés compagnons de malheur, SDF tous les deux. Mais ce qui m'a sauvé la vie, dans le sens émotionnel et moral, mais aussi dans le sens fondamental, essentiel, c'est parce qu'on a mis notre argent en commun, sans quoi j'aurais été incapable de répondre à mes propres besoins.
- Speaker #1
Donc ça, ça a été une pièce essentielle à votre reconstruction. Comment vous faites par ailleurs, au-delà de l'amour, pour vous en sortir maintenant ?
- Speaker #0
Maintenant, je me suis stabilisée. On travaille. On a toujours cherché du travail. On a toujours pris le travail quand il venait aussi. Parce que c'est plus souvent ça. Le travail se fait timide en ce moment. Donc on travaille, on fait ce qu'on peut. Et puis... Si ce qu'on peut, ça ne suffit pas, c'est l'assistante sociale qui nous aide, avec des bons alimentaires pour que je puisse faire les courses quand je reçois mes enfants. Et malgré des circonstances plus que rudes, mes enfants ne m'ont jamais manqué de rien. J'ai toujours pourvu avec une pension alimentaire, en les recevant, je n'aime pas dire ça, mais pendant « ma » semaine de vacances. officiellement j'ai un week-end sur deux la moitié des vacances si les week-ends c'est pas possible c'est pas grave il ya eu des périodes où quand je travaillais je descendais une fois par mois et s'il fallait claquer un tiers de mon salaire pour ça ça y est passé il n'y avait pas de il n'y avait pas de limite ou au moins pas pécuniaire quand bien même mes filles ont formulé le souhait de pouvoir passer plus de temps avec moi passer toutes les vacances j'ai donc sollicité leur père pour les avoir la totalité des vacances d'hiver. La réponse très sobre qui m'a été apportée était « je préfère qu'on s'en tienne au jugement » . Il m'a été reproché dernièrement que je ne vois pas assez mes enfants. Donc en fait, quoi que je fasse, ça ne va jamais. Quoi que je fasse, je suis continuellement en tort. Je suis constamment prépréhensible.
- Speaker #1
On arrive à la fin de cet entretien. Déjà, merci beaucoup de vous être confiée sur cette situation extrêmement difficile et sur cette reconstruction qui est en cours. Si vous croisiez une personne qui a été, comme vous, victime de violences conjugales, qui a vécu des choses similaires, qu'est-ce que vous pourriez lui donner comme conseil ?
- Speaker #0
Déjà, je pourrais lui témoigner que, malgré tout ce que j'ai traversé, l'accumulation des facteurs défavorables qui se sont ajoutés à ce schéma de violence, qui font que je suis tombée aussi bas, Je n'ai absolument jamais regretté d'avoir demandé le divorce. Sauver ma vie et me retrouver, ça a été le plus beau cadeau que j'ai pu me faire, peu importe combien il m'a coûté. Donc ce que je dirais simplement, c'est ta liberté n'a pas de prix. Ta santé mentale ne vaut pas ton confort matériel ou financier. Ta vie est inestimable.
- Speaker #1
En plus d'être extrêmement beau, ce message est clair et je pense un porteur d'espoir. Je vous propose de se quitter sur ces jolis mots.
- Speaker #0
Merci à vous pour votre écoute et votre invitation.
- Speaker #1
Vous voulez témoigner en tant qu'expert des violences ou bien en tant que victime que vous soyez une femme ou un homme ? Alors envoyez-nous un mail à l'adresse hello.hu. N'hésitez pas à partager cette chaîne car en parler c'est déjà avancé. Nous l'ouvrons désormais à d'autres sujets de violences, alors restez à l'écoute.