Speaker #0L'histoire des viking est une histoire britanno-centrée. Cette affirmation mérite quelques explications. En 2003, je découvrais avec stupeur que la Gascogne avait fait l'objet d'une grande offensive viking menée en 840. Au cours de celle-ci, les hommes du Nord s'emparent des douze cités de Gascogne et en éliminent les évêques. Tant et si bien que la Gascogne atteindra un siècle et demi avant de rétablir son église. Cette offensive qui... qui aboutit à la prise de contrôle d'un territoire, comporte une dimension politique incontestable. Elle était, de nature, à changer complètement la lecture du phénomène viking. Elle suggérait en effet que les invasions viking auraient été une guerre. Pourtant, dans les ouvrages consacrés à la question viking en France, on ne souffre pas un mot de cette offensive. Si encore un auteur avait analysé cette attaque pour en expliquer la faible portée ou le peu d'impact sur le récit viking, j'aurais pu admettre le choix de négliger cette mention. Mais en l'occurrence, il s'agissait d'un silence absolu. Et cela, ce n'est pas normal. C'est d'autant moins normal qu'il existe des textes italiens, francs et normandie, qui tous disent que aquitaine est tombée entre les mains des hommes du Nord. Vers 860, André de Bergame, italien, écrit, après sa mort, celle de l'empereur Louis le Pieux, La discorde naquit entre les trois frères, Louis et Charles d'un côté et l'auteur de l'autre. Et comme ils n'arrivaient à aucun résultat, ils se rencontrèrent en un lieu nommé Fontenay. Ils prirent position de part et d'autre et il y eut un grand carnage, dont beaucoup de nobles aquitaine. Plus loin, il écrit « Jusqu'à ce jour, la noblesse aquitaine est si ravagée que les Normandie possèdent ces terres et qu'elle n'a pas la force de leur résister. » Très clairement, André de Bergamme ne décrit pas un raid de pillage contre un monastère, mais une offensive majeure qui aboutit à la prise de contrôle de cités et de territoires qu'il possède, alors que la noblesse locale n'a pas les moyens de s'y opposer. Il s'agit clairement d'une offensive majeure. Cette information d'André de Bergamme n'est pas esselée. André Raval de Fleury, vers la même époque, écrit Que dire de l'immense souffrance du peuple aquitaine ? En effet, après avoir écrasé en lui-même les meilleurs hommes de son sol fécond, à l'occasion de la fameuse bataille de Fontenon-Puiset, il s'offre maintenant comme une proie aux nations étrangères. Du littoral même de l'océan, pour ainsi dire, et vers l'est jusqu'à Clermont, autrefois très illustre ville aquitaine, aucune région ne put conserver sa liberté. Aucune place forte, aucun village, Pas une seule cité qui ne tomba sous le massacre sauvage des païens. Une fois encore, on ne décrit pas un raid de pillage contre un monastère, mais une offensive majeure qui touche toutes les cités aquitaine, attaque irrésistible. Et cette information était également confirmée par un autre auteur, Angleterre de Noirmoutier, qui toujours vers la même époque, en 860, donc il s'agit d'auteurs contemporains, Angleterre écrit Toutes les cités qu'il traverse sont prises sans que personne ne résiste. Les cités de Bordeaux, Périgueux, Limoges, Angoulême et Toulouse sont prises. Les cités d'Angers, de Tours ainsi que d'Orléans sont anéantis. Ainsi, on a trois auteurs contemporains dont les témoignages se recoupent pour désigner le vaste royaume aquitaine comme une victime des attaque viking dès le début des invasions. Une invasion qui commence manifestement en 840 en Gascogne. La question est donc, pourquoi les historiens français ont-ils oublié cet épisode lorsqu'ils racontent les invasions viking en France ? Je vous rappelle que la première attaque véritable mentionnée dans les sources est celle menée contre Rouen en 841. Or, cette attaque lieu en 840 en Gascogne. Elle avait donc parfaitement sa place dans le récit et aurait pu l'éclairer évidemment de manière très importante. Il m'a fallu du temps. pour comprendre pourquoi les historiens n'avaient pas pris en compte cette attaque. En 1870, lors de la guerre franco-prussienne, la France perd l'Alsace et la Moselle. Elle est aussitôt submergée par une vague anti-germanique. Et le Petit Lavis, l'ouvrage des écoliers de la Troisième République, va encenser les héros nationaux, Versingé-Torix, Jeanne d'Arc, Duguay-Clin, Bayard, qui s'opposèrent à l'envahisseur, et évidemment mettre de côté tout ce qui est germanique. et notamment les hommes du Nord, qui eux, non seulement étaient germaniques, mais en plus païens, barbares et envahisseurs. Et donc, à cette époque-là, les viking sont mis sur la touche de l'histoire de France. Ils sont laissés sur un strapontin de celle-ci. Or, dans les années 1880, on découvre le bateau de Gokstad, en Norvège, et en 1904, c'est autour du bateau d'Ausberg. Et ces deux découvertes vont enthousiasmer le monde entier, et tout le monde va se passionner pour le phénomène viking, sauf les Français, toujours englués dans leur vague anti-germanique. C'est au cours de ces quatre décennies, suivant la découverte de 1870, angleterre va connaître ce qu'on appelle le Viking Revival. Et ils vont écrire une histoire des viking. Ils vont s'appuyer sur les sources britanniques, les chroniques irlandaises et les chroniques anglo-saxonnes, mais aussi sur les sagas scandinaves. Edward Freeman, auteur de History of the Normandie Conquest of England en six volumes, va écrire le roman Viking à l'échelle européenne. Par contre, ces anglais, lorsqu'ils écrivent leur histoire des viking, ils ignorent totalement les sources franques et continentales. Ceci dit, on ne peut pas leur reprocher puisque les Français eux-mêmes refusent d'étudier leurs sources. Pourquoi les historiens anglais iraient-ils faire du zèle ? Par ailleurs, si un Anglais avait traversé la Manche, nul doute que ses collègues français l'auraient poliment renvoyé chez lui. Chacun en sont prêts et les vaches seront bien gardées. Les Anglais vont donc écrire une histoire des Viking sans tenir compte de la France. En 1943, Sir Frank Stanton écrit Anglo-Saxon England. et ancrent l'idée que les invasions se jouèrent angleterre. D'après cette lecture, les invasions commencent en effet en 793 avec la prise du monastère de Lindisfarne dans le nord angleterre se terminent en 1066 à la bataille de Stamford Bridge, deux semaines avant la bataille de Hastings. A cela, on doit ajouter que les sagas nous apprennent que Ragnar va mourir dans un puits empli de serpents en Orsambury. Et donc, tous ces éléments, incite les Anglais à considérer que angleterre les îles britanniques furent l'alpha et l'oméga des invasions en Occident. La France et le continent n'auraient été que des théâtres périphériques d'un drame qui se serait joué angleterre. Les viking n'y auraient fait que des répétitions en vue d'une offensive ultime, celle qui visait l'Angleterre. Les historiens français n'ayant aucune connaissance de la période, ni aucune légitimité académique pour contester les travaux auxquels ils n'ont pas participé, acceptent cette lecture avec indifférence. Puis vient 1911, l'année du millénaire du traité de Saint-Clair-sur-Epte dans la Normandie. Dans ce traité, le roi Charles VII accorde l'embouchure de la Seine à Rollon. On demande alors aux historiens de Normandie d'écrire une histoire de la fondation de leur duché. Mais ils sont bien embêtés, car cela fait 40 ans que plus personne n'étudie cette période. seul Ferdinand Lhote s'y étaient collés. Il travaillait à l'époque à une histoire des invasions viking en France. Mais lorsque les auteurs normandie viennent le voir, Ferdinand Loth leur apprend qu'il a renoncé à écrire son ouvrage car un jeune Allemand, Walter Fögel, vient de produire une thèse absolument remarquable qui incite à renoncer à écrire son propre ouvrage. Les historiens normandie vont donc naturellement se tourner vers l'ouvrage de cet Allemand et dans celui-ci, Le jeune étudiant constate que Nantes, en 843, est prise par des guerriers norvégiens du Westfold. Or, il était de notoriété publique que les viking ravageant les pourtours de la mer du Nord et de la Manche étaient des Danois. Le jeune Allemand va donc déduire que les Norvégiens qui attaque Nantes dans le golfe de Gascogne seraient venus d'Irlande. Et il va émettre l'hypothèse qu'au nord de la Loire, on aurait eu des Danois, et au sud de la Loire, on aurait eu des Norvégiens. Fort de cette hypothèse, les historiens normandie, pressés par le temps, vont dire « Nous, ce qui nous intéresse, ce sont les fondateurs de la Normandie, on va donc étudier les Danois au nord de la Loire, ce qu'ont fait les Norvégiens au sud de la Loire, ce n'est pas notre affaire. » Ça, c'était en 1911 et c'est toujours vrai, puisqu'il a fallu attendre 2021 pour voir enfin une thèse d'un étudiant anglais qui s'intéresse aux Viking en Aquitaine et une thèse qui est patronnée par l'université de Caen. Alors le seul problème, c'est que dès le début, on sait par la chronique de Fontenelle que Asger, qui prend Rouen en 841, s'empare de Bordeaux en 848. Manifestement, il s'agit des mêmes viking au nord et au sud de la Loire. Or, d'après la lecture défendue par Walter Fögel, Asger serait un Danois digne d'intérêt lorsqu'il s'empare de Rouen et deviendrait un Norvégien sans intérêt lorsqu'il prend Bordeaux. Évidemment, on ne peut pas suivre une telle lecture. En réalité, le choix d'exclure la moitié sud de la France du tableau de Viking est absurde. En 1911, les historiens normandie vont quand même ajouter la page française au roman des Viking anglais, Angleterre, mais ils vont limiter le rapport à la moitié nord de la France. Ils avaient la possibilité de modifier de manière décisive l'histoire des Viking en faisant entrer la France de plein pied dans celle-ci. Ils vont se contenter de la modifier à la marge, faisant de la Normandie et de la France des annexes de l'histoire angleterre. Ce manque d'ambition de l'historiographie normandie en 1911 explique pourquoi non seulement l'attaque de 840 n'a jamais été étudiée, mais aussi pourquoi les invasions viking en Occident restent incohérentes. En effet, en faisant angleterre l'alpha et l'oméga des invasions, les historiens ont exclu la moitié sud de l'Europe du monde des viking. A leurs yeux, Bjorn, fils de Ragnar, petit-fils de Sigurd ring, serait entré en Mediterranée en quête de trophée. Il serait entré là comme un touriste britannique faisant un safari. Or, n'en déplaise à nos amis britanniques, le potentiel commercial du monde mediterranée et le potentiel agricole de aquitaine avaient bien plus de valeur aux yeux des hommes du Nord que les pauvres îles britanniques pluvieuses, tristes et battues par les vents. Si les historiens français et anglais avaient étudié les invasions viking dans la moitié sud de la France, ils auraient découvert que toutes les cités aquitaine avaient été prises avant que les viking ne commencent à s'intéresser angleterre. Ils auraient également appris que les hommes du Nord restèrent maîtres de la Gascogne pendant un siècle et demi. A leur défaite en 982, ce sera la Normandie, fille de la Gascogne, qui héritera du leadership des viking en Occident. Ainsi, en expliquant que Fenwayne Viking fut une guerre et que l'enjeu de cette guerre se trouvait en Mediterranée et non dans les îles britanniques, je remets complètement en question le récit rédigé il y a près d'un siècle et demi par les historiens britanniques. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez toujours trouver mon dernier ouvrage, Les Viking du Golfe de Gascogne à la Mediterranée, sur Amazon. Je vous remercie. Bonne lecture.