Speaker #0Philippe Bouvard est mort à 96 ans, pas mal pour un vieux schnock. Quand j'ai appris la nouvelle, je n'ai pas pensé à sa carrière, ni pensé aux grosses têtes d'ailleurs. Je me suis surtout souvenu d'une voix, de ce rire si particulier avec des gens qui parlent tous en même temps. Quelqu'un qui balance une connerie, un autre qui essaie vaguement de répondre à une question de culture générale, de ces énormes éclats de rire. Et je me suis dit, merde, oui merde, ce n'est pas seulement Philippe Bouvard qui vient de mourir, c'est encore un petit morceau du paysage sonore de notre vie qui vient de foutre le camp. Alors aujourd'hui, je n'ai pas l'intention de te raconter sa biographie. J'ai envie de te parler d'autre chose. J'ai envie de te parler de ce qu'un homme comme Bouvard a laissé en nous. Bienvenue à toi dans Vieux Chnoc, le podcast des hommes de plus de 50 ans qui veulent redevenir... On chemine en quête de l'essentiel, sur notre manière d'habiter le monde. On parle de décisions intérieures, de résolutions douces, de prises de conscience qui peuvent changer notre trajectoire de vie, pour se frayer un chemin à la rencontre de notre troisième souffle. Et si tu es là, c'est sûrement que quelque chose en toi est prêt à s'ouvrir pour un tout autre possible. Cet épisode est pour nous, nous les vieux schnock. Les hommes de 50, 60, 70 ans qui avons grandi dans un monde où l'on pouvait entendre et écouter à la radio des gens intelligents raconter des conneries en disant parfois quelque chose de terriblement intelligent. Et surtout, oui surtout, sans jamais en demander la permission. Oui, Philippe Bouvard est mort. Et bizarrement, ce n'est pas seulement un homme de 96 ans qui vient de disparaître. J'ai l'impression qu'un morceau du bordel sonore de notre jeunesse vient de fermer sa gueule. Si tu as aujourd'hui plus de 55 ans, il y a de fortes chances qu'un bout de ta vie soit passé quelque part avec ses voix en fond sonore. Ce n'est pas Bouvard qui me manque, c'est l'époque de ma vie qui s'est de nouveau réveillée. Ça me fait penser à une bonne tablée, une vraie tablée qui n'est pas composée de gens qui se répètent. Elle vit parce que ça gueule, ça argumente. Ça rit, et quelqu'un finit toujours par renverser le pinard sur la table. Le vrai danger, ce serait de perdre notre insolence intérieure. Et c'est pour cela que Philippe Bouvard ne nous a pas fait seulement rire. Il nous a appris qu'une parole populaire pouvait être cultivée sans être prétentieuse, insolente sans demander l'autorisation, et qu'un homme pouvait vieillir sans rendre les armes de l'irrévérence. Bien sûr, tout n'était pas admirable chez Bouvard. Tout n'est pas défendable aujourd'hui dans ce qui se disait aux grosses têtes. Parce que les grosses têtes, ce n'était pas seulement une émission, c'était une ambiance, un peu d'histoire. Créée le 1er avril 1977, elle réunissait des hommes de lettres, des comédiens, des journalistes, des chansonniers, mais aussi et surtout des fortes personnalités. Bouvard l'a dirigée jusqu'en 2014, pendant 37 ans. RTL évoquait près de 10 000 émissions et près de 2 millions d'auditeurs quotidiens encore en 2014. Mon propos n'est pas de transformer Philippe Bouvard en relique nationale conservée dans du formol entre un transistor radiola et un paquet de gauloises. Je refuse aussi de raconter que tout ce qui se disait aux grosses têtes était formidable. Parce que ce serait faux. Oui, il y avait du brillant, du populaire, du cultivé, du vachard, du tendre, du très drôle. Et puis parfois, du lourd, du cruel, du sexiste. Des propos qui aujourd'hui nous font grimacer et parfois à raison. Il y a eu même des dérapages qui dépassèrent largement la simple gaudriole et conduisèrent à une condamnation judiciaire. Donc non, pas de canonisation. Bouvard n'était pas un saint, tant mieux d'ailleurs. Les saints font rarement de bonnes grosses têtes. Ce qui m'intéresse là-dedans, c'est la contradiction. Parce que c'est dans la contradiction que commencent les conversations intéressantes. Comment rendre hommage à l'irrévérence ? Sans sanctifier la brutalité. Comment défendre le droit de rire sans transformer l'humour en permis d'humilier ? Comment vieillir libre sans finir vieux con ? Voilà donc le vrai sujet de mon épisode. Et tu vas voir que finalement, Philippe Bouvard n'est peut-être qu'un prétexte parce que derrière lui, c'est de nous que je veux parler. Si tu as aujourd'hui plus de 50 ans, peut-être que tu connais cette sensation étrange. Des gens disparaissent, des acteurs, des chanteurs, des journalistes, des animateurs, des sportifs. Des types que tu n'as jamais rencontrés, qui ne savaient même pas que tu existais. Et pourtant, leur mort te fait quelque chose. Pas forcément du chagrin, c'est bien plus subtil. Mais une petite secousse intérieure. Parce qu'en réalité, lorsque ces gens disparaissent, ils emportent avec eux une porte d'entrée vers celui que tu étais. Un morceau de décor d'une époque, une voie qui a traversé ta vie. Et soudain tu réalises quelque chose d'un peu désagréable. Ce ne sont pas seulement les vieux de ton enfance qui meurent, ce sont maintenant les vieux de ta vie d'adulte. Et ça, ça change doucement la perspective. Tu commences à comprendre que la mémoire collective n'est pas une bibliothèque infinie. Et chaque fois revient la même question, le même refrain. Qu'est-ce qu'on garde ? Pas de l'homme, mais de ce qu'il a mis en circulation. Une façon de parler, une manière de regarder, une permission, une insolence, une liberté. Les Grosses Têtes ont été pendant plusieurs décennies l'une des émissions les plus impopulaires et populaires de la radio française. Leur diffusion massive rend plausible une forme d'empreinte culturelle sur les générations, aujourd'hui âgées de plus de 50 ans. Cette influence n'est pas seulement humoristique. Pour beaucoup d'entre nous, ces voix ont participé à une forme d'éducation parallèle. Pas celle de l'école, une autre. L'art de la répartie, de la dérision, de l'autodérision. La culture générale sans cérémonie, le plaisir du bon mot, la faculté de désacraliser les puissants, le droit de ne pas se prendre complètement au sérieux. Et peut-être quelque chose de beaucoup plus profond. Le rire comme manière masculine de faire circuler ce que ne savait pas encore dire autrement. Le rire comme manière masculine de faire circuler ce qu'on ne savait pas encore dire autrement. Parce que derrière Bouvard se cache une question sur notre propre vieillissement. Philippe Bouvard a quitté RTL à 95 ans. après environ 70 années dans les médias. Ça, ça m'intéresse énormément pour vieux schnock. Parce qu'on parle constamment du vieillissement en termes de diminution. Moins rapide, moins jeune, moins désirable, moins productif, moins visible. Et voilà un type qui aura passé 15 ans toute sa vie à observer, écrire, interroger, provoquer, rire, faire parler. Peut-être que la vraie leçon de bouvard est là. Pas rester jeune, mais ne rendez pas votre esprit avant votre corps. Ne rendez pas votre esprit avant votre corps. Mais dans cet épisode, il y a une grande contradiction. Avons-nous gagné en respect ce que nous avons perdu en liberté ? Parce que ce serait trop facile d'opposer avant égale liberté à aujourd'hui égale censure. Non. Avant, Certaines personnes encaissaient des humiliations qu'elles ne pouvaient pratiquement pas contester. Des blagues sexistes, racistes, homophobes ou humiliantes passaient pour normales. Notre sensibilité collective a évolué, et tant mieux sur beaucoup de points. Mais l'autre question mérite d'être posée. À force de vouloir éliminer la brutalité, avons-nous parfois éliminé également le risque ? Le mauvais goût, l'excès, l'impertinence, le droit de rater une blague ? Le droit d'être mal compris, le droit de dire une connerie puis d'en répondre. Alors la vraie question est, comment rester libre sans devenir et redevenir brutal ? La grande invention de Philippe Bouvard n'est peut-être pas une émission, c'est une forme d'art de la table où se réunissaient des personnes à la pensée aiguisée telles que Jean-Yann, Jacques Martin, Jean Dutour, Claude Sarotte, Sim, Jean-Claude Brialy. Olivier de Carcezon, Philippe Castelli, Thierry Leluron, Léon Zitrone, Pierre Belmar. Jean-Pierre Coff, Amanda Lear, Isabelle Mergou, Michel Galabru. RTL décrit elle-même cette mécanique faite de cultures d'improvisation, de querelles et de délires. Et derrière ça, il y a une idée qui me semble très vieux schnock. La parole devient vivante lorsqu'elle accepte le frottement. Ils n'étaient pas toujours d'accord. Ils se moquaient les uns des autres. Ils s'envoyaient des saloperies. Voilà quelque chose que nous avons peut-être perdu. Aujourd'hui, nous sommes connectés à des milliers de personnes et nous supportons parfois de moins en moins la contradiction. Eux étaient enfermés dans un studio avec des gens capables de les envoyer promener devant deux millions d'auditeurs. Et ils en riaient. Oui, ils en riaient. Cette tablée, elle me fascine. Une tablée humaine, irrévérencieuse, insurgente, avec comme invités des écrivains, des comédiens, des chansonniers, des journalistes, des grands, des fortes gueules, des érudits, des cabotins magnifiques, des emmerdeurs professionnels, et des hommes, des femmes, des gens qui savaient, des gens qui croyaient savoir, et parfois des gens qui répondaient complètement à côté, mais avec tellement de panache qu'on finissait presque par souhaiter qu'ils aient raison. Oui, ils se coupaient la parole. Ils se moquaient, ils se provoquaient, ils se contradisaient. Et ça, avec nos yeux de 2026, c'est très intéressant. Parce qu'aujourd'hui, nous sommes reliés à des centaines, voire des milliers de personnes. Nous avons des amis, soi-disant, des abonnés, des followers, des communautés. Nous sommes connectés comme jamais, il faut le reconnaître. Et pourtant, une contradiction suffit parfois pour tout faire exploser. Un mot. Une phrase maladroite, un désaccord, bloqué, supprimé, excommunié, définitivement rangé dans la catégorie des salauds. Je caricature ? À peine. Je ne veux évidemment pas idéaliser la table de bouvard. Elle pouvait devenir méchante, elle pouvait humilier. Elle appartenait aussi à une époque où certains encaissaient des choses qu'ils n'avaient pas réellement la possibilité de contester. Il ne faut surtout pas oublier cela. Mais elle nous rappelle quelque chose que nous avons intérêt à ne pas perdre. Être en désaccord avec quelqu'un ne devrait pas automatiquement nous empêcher de partager la table avec lui. Une table où tout le monde pense pareil, ce n'est pas vraiment une table. C'est une réunion de copropriétés idéologiques, où moi je préfère encore aller repeindre la cage d'escalier. Peut-être ce qui nous manque aujourd'hui n'est pas Philippe Bouvard. Ce qui nous manque, c'est une table, une vraie, avec des gens qui ne pensent pas comme nous. Des fortes têtes, des grandes gueules, des cultivés, des cons, des brillants, des emmerdeurs, des gens capables de nous dire « Là, mon vieux, tu racontes une énorme connerie ! » et ainsi s'autoriser à reprendre un café cinq minutes après s'être engueulé. J'aimerais maintenant... Aborder le sujet de l'irrévérence. Le journal Le Monde décrit l'humour de Bouvard comme volontiers grivois, sarcastiques, mordants et controversés. Ses excès lui ont également valu de sérieuses polémiques. Une condamnation en 1995 pour provocation à la haine raciale fait partie du bilan et ne doit pas être escamotée. C'est essentiel, parce que rendre hommage n'oblige pas à blanchir le bonhomme. Bien au contraire, je n'ai aucune envie de transformer Philippe Bouvard en saint patron de la liberté d'expression. Il a parfois été drôle, parfois cruel, parfois brillant, parfois lourd, parfois franchement à côté de la plaque. Bref, il a été un homme. Ce qui soulève cette question à mon sens magnifique. Sommes-nous encore capables de différencier une œuvre, une époque, une transgression ? Une connerie et un homme. Alors qu'est-ce que Bouvard et sa bande ont transmis à une partie de notre génération ? Pas une morale, certainement pas. Et surtout pas un manuel du savoir-vivre. Ils nous ont tout simplement peut-être transmis des permissions. La permission d'abord de désacraliser. Que ce soit le ministre, l'académicien, l'acteur célèbre, l'écrivain, le patron. Tout le monde pouvait prendre une vanne dans la tronche. Et cette fonction-là de l'humour est profondément démocratique. Car le rire remet les statues à hauteur d'homme. Il rappelle aux puissants qu'ils ont, eux, aussi un cul sur lequel ils s'assoient. Une deuxième permission, être cultivé sans devenir chiant et sagitien. Les grosses têtes mélangées culture générale et gaudrioles. Une question d'histoire pouvait terminer sous la ceinture. Une plaisanterie idiote pouvait soudain déboucher sur une référence littéraire. C'était bordélique, mais bordel. que c'était profondément vivant. Notre époque sépare beaucoup les territoires. Le sérieux d'un côté, le divertissement de l'autre. Les experts ici, les humoristes là-bas. Moi, personnellement, j'aime les endroits où ça déborde. Parce que l'intelligence humaine, elle, déborde. Une troisième permission que j'aimerais noter. Se moquer de soi. Bouvard savait... Il n'avait pas le physique d'Alain Delon. On le sait, on l'a vu. Il n'en a pas fait une tragédie grecque. Il utilisait tout simplement ses défauts, son âge, sa silhouette, ses obsessions, ses travers. Comme quoi l'autodérision est une drôle de forme de liberté. Parce qu'à partir du moment où tu sais rire d'une partie de toi, les autres ont beaucoup moins de pouvoir sur elle. Et puis, il y a cette quatrième permission. La plus importante peut-être. Ne pas devenir raisonnable trop tôt. Il y a un détail dans la vie de Bouvard que je trouve délicieux. A 18 ou 19 ans, il veut devenir journaliste. Il entre au centre de formation des journalistes et là, il se fait virer. Avec cette appréciation extraordinaire. N'est pas doué pour le journalisme mais réussira dans les professions commerciales. Magnifique. Imagine, tu as 20 ans. Une institution censée savoir reconnaître les futurs journalistes te regarde et te dit « Mon petit Philippe change de métier » . Et derrière, plus de 70 ans de presse, des dizaines de milliers d'articles, des milliers d'émissions de radio et de télévision, les grosses têtes François, Le Figaro, RTL et enfin le théâtre de Bouvard. Et une carrière qui se terminera alors qu'il avait 95 ans. La classe, non ? Je ne vais pas te sortir la rengaine, crois en tes rêves Maurice, on n'est pas chez Walt Disney. Toutes les portes fermées ne cachent pas nécessairement un destin fabuleux. Parce qu'une porte fermée, c'est juste une porte qui n'est pas ouverte. Mais cette histoire nous raconte et nous dit autre chose. Ne laisse jamais un verdict extérieur devenir ton identité intérieure. Oui, ne laisse jamais un verdict extérieur devenir ton identité intérieure. Et ça, à notre âge, ça compte énormément. Parce que passé 50 ou 60 ans, les verdicts recommencent. T'es trop vieux, dépassé, plus assez rapide, plus vraiment dans le coup. Attention à ne pas te fatiguer et tu devrais lever le pied. Tu devrais profiter, tu devrais être raisonnable, tu devrais. Tu devrais, tu devrais, mais qui a décidé que vieillir devrait être une lente rédition ? Personnellement, je ne veux pas rester jeune. Franchement, j'ai déjà donné. Je ne veux pas avoir 25 ans avec mon dos de maintenant. Ce serait une arnaque. Je veux juste rester vivant, curieux, capable de changer d'avis, capable de me tromper, capable de rire. Capable de foutre un peu le bordel dans mes propres certitudes. Et c'est là que Bouvard nous laisse peut-être quelque chose. Il n'a pas rendu son esprit avant son corps. Il n'a pas rendu son esprit avant son corps. Maintenant, on va passer à un petit morceau de l'épisode qui gratte. Parce qu'un hommage honnête doit accepter de regarder son sujet en face. On entend souvent... Aujourd'hui, on ne peut plus rien dire. Si tu savais comment cette phrase m'agace, parce qu'elle évite de réfléchir. Bien sûr qu'on peut encore dire énormément de choses. On peut même probablement en dire davantage qu'avant. Mais on doit parfois répondre de ce qu'on dit. Et ce n'est pas tout à fait la même chose. L'humour des grosses têtes a parfois dépassé le mauvais goût. Certains propos racistes, sexistes, ou homophobes, ne deviennent pas miraculeusement intelligents parce qu'ils datent d'une époque où ils faisaient rire davantage de monde. Une époque explique, elle n'absout pas automatiquement. Mais attention au mouvement inverse. À force de vouloir enlever toute brutalité dans la parole, nous pouvons être tentés d'en retirer également toute aspérité, tout risque, tout mauvais goût, toute insolence. Et là, nous fabriquons autre chose. Une parole propre, correcte, lisse, désinfectée. Une parole qui ne blesse personne parce qu'elle ne touche plus grand monde. Alors la vraie question n'est pas « Peut-on rire de tout ? » Cette question a été mâchée mille fois. Moi, la question qui m'intéresse davantage est « Comment rester irrévérencieux sans devenir brutal ? » Comment piquer sans détruire ? Comment provoquer sans déshumaniser ? Comment défendre notre liberté sans utiliser cette liberté comme prétexte pour humilier celui qui a moins de pouvoir que nous ? Là, ça devient très adulte comme réflexion. Et finalement, cette question dépasse largement l'humour. C'est aussi une question de masculinité. Comment rester fort sans devenir dur ? Comment parler franchement sans écraser ? Comment conserver nos couilles symboliques sans penser qu'elles nous donnent automatiquement raison ? Ça, c'est autrement plus compliqué que de déclarer On ne peut plus rien dire. Et à mon sens, beaucoup plus intéressant. Parce qu'il y a quelque chose derrière les grosses têtes, quelque chose de bien plus intime. Pour beaucoup d'hommes de notre génération, le rire a souvent été une manière de communiquer. Nous n'étions pas forcément très doués pour dire « Je t'aime, tu me manques, j'ai peur, je suis inquiet pour toi, je suis si heureux de te voir. » Alors on disait « toujours aussi con » et bizarrement l'autre comprenait. Pas toujours, mais souvent. On se vannait, on se chariait, on utilisait l'humour comme une porte dérobée vers la tendresse. Et soyons francs, parfois l'humour servait aussi de mur. Une plaisanterie pour éviter une conversation, une vanne pour ne pas dire qu'on souffrait, un éclat de rire pour changer de sujet. C'est là encore toute la contradiction. Le rire peut libérer la parole et le rire peut empêcher la parole. Il peut rapprocher, il peut cacher, il peut consoler, il peut blesser. Il n'est pas bon par nature, il dépend de ce que nous en faisons. Et peut-être qu'en vieillissant, notre travail consiste justement à conserver le meilleur de cet héritage et ainsi laisser tomber ce qui ne nous ressemble plus. Parce que transmettre, ce n'est pas photocopier. Transmettre, c'est trier. C'est dire, ça je garde, ça je transforme. Et ça, je refuse de le transmettre plus loin. Et sur ce terrain-là, Philippe Bouvard laisse aussi quelque chose de très intéressant. Il n'a pas seulement occupé le micro, il en a donné. Avec le théâtre de Bouvard, des talents comme Didier Bourdon, Muriel Robin ou Smeyn, on trouvait une scène, une exposition, un endroit pour commencer. Et là, je retrouve une obsession qui traverse Viochnok, la transmission. On croit souvent que transmettre commence lorsque nous devenons vieux, lorsque nous préparons ce que nous laisserons après nous. Je crois de moins en moins à cela. Transmettre ne commence pas au moment où tu écris ton testament. Transmettre commence lorsque tu fais de la place à quelqu'un, lorsque tu lui donnes la parole, lorsque tu lui dis « vas-y, essaie, prends le micro, je t'écoute » . C'est peut-être ça aussi vieillir intelligemment, pas occuper la table jusqu'à notre dernier souffle, mais savoir progressivement Ajouter des chaises, ça ne veut pas dire disparaître, ça veut dire changer de place. Et je trouve cette image beaucoup plus belle que tous les discours sur le bien vieillir. Personnellement, je n'ai aucune envie de bien vieillir. Je veux vieillir vivant, vibrant. Et ce n'est pas du tout la même chose. Oui, les hommes disparaissent, les voix restent un peu plus longtemps. Dans une expression qu'on utilise sans même savoir d'où elle vient, dans notre manière de rire. Philippe Bouvard disait que les grosses têtes étaient une une partie de sa vie. Je crois qu'elles auront aussi été une petite partie des nôtres. Et maintenant que le vieux schnock a tiré sa révérence, il nous reste peut-être une responsabilité. Ne pas devenir tellement raisonnable que plus personne n'ait envie de nous écouter vivre. Philippe Bouvard est mort, oui. Bel et bien mort. Et je ne sais pas exactement ce que l'histoire gardera de lui. Les grosses têtes évidemment, sa plume, ses milliers d'heures d'antenne, ses réussites, ses excès, ses fulgurances, ses lourdeurs, ses contradictions. Mais c'est comme ça qu'on devrait se souvenir des hommes. Entier, pas empaillé. Parce que rendre hommage à quelqu'un ne signifie pas tout approuver. Ça signifie reconnaître ce qu'il a mis en mouvement. Et dans mes mémoires, Mouva... aura mis du mouvement, du bruit, des rires, de la culture, des engueulades, du mauvais goût parfois, de l'intelligence souvent, et surtout, surtout, une forme d'irrévérence. Tu sais, ce petit refus de s'agenouiller devant ce que tout le monde est censé prendre au sérieux. Alors non, je ne veux pas que nous revenions au monde des années 70. Ce monde... n'était pas meilleur. Il était différent. Il avait ses libertés, mais aussi ses angles morts. Nous avons les nôtres. Mais j'aimerais que nous sauvions quelque chose de cette époque. Pas les blagues racistes, pas le sexisme, pas les humiliations, pas cette vieille habitude masculine de croire que la brutalité est nécessaire comme preuve de caractère. Non. Je voudrais que nous sauvions l'insolence intérieure. La liberté de rire du pouvoir, la liberté de rire de nous-mêmes, la liberté de ne pas nous transformer en petits vieux raisonnables simplement parce que le calendrier nous demande de rentrer dans le rang. Il reste moins de temps devant nous, c'est vrai. Et alors, ce n'est certainement pas une raison pour devenir plus tiède. Bien au contraire, si l'âge doit nous apporter quelque chose, J'espère que ce sera la liberté de ne plus perdre notre temps à paraître convenable. À 15 ans, il y avait certaines plaisanteries des grosses têtes qu'on faisait semblant de comprendre simplement parce qu'on avait compris qu'il était préférable de ne pas demander une explication à sa mère. C'est peut-être ce que j'ai ressenti à l'annonce du départ de Philippe, qui ne faisait évidemment pas partie de ma famille. Mais sa voix appartient à cette étrange famille sonore qui accompagne une génération. Et lorsqu'une de ces voix s'éteint, une pièce entière de la maison intérieure devient soudain plus silencieuse. Oui, nos souvenirs ont besoin de voix pour retrouver le chemin de la maison. Les hommes disparaissent, les voix restent un peu plus longtemps. Dans les archives, dans les voitures, dans les cuisines, dans nos expressions. et dans notre manière de rire. Puis un jour, les voix aussi disparaissent. Et il nous reste alors une responsabilité. Continuer à faire circuler quelque chose. Pas tout, mais l'essentiel. Alors aujourd'hui, salut Bouvard. Je ne garderai pas tout, mais je garderai ça. L'idée qu'on peut devenir vieux sans rendre les armes de l'irrévérence. Et surtout, oui surtout, sans rendre son esprit avant son corps. Sans rendre son esprit avant son corps. Salut Bouvard, et merci pour le bordel. Aujourd'hui, je ne vais pas te vendre quoi que ce soit. Je vais te demander quelque chose de beaucoup plus simple. Si pendant cet épisode, tu as pensé à un homme, un père, un frère, un ami, un vieux copain... Un de ceux avec qui tu peux encore rire, t'engueuler et ne pas être d'accord sans avoir besoin de vous rayer mutuellement de vos vies, envoie lui cet épisode. Rien d'autre. Pas de grand discours. Tu lui envoies. Et tu lui écris simplement deux mots. Écoute ça. Crois-moi, il comprendra. Salut bouvard. Et encore merci pour le bordel. Merci d'avoir pris le temps de m'écouter. Si ce que je te partage te parle, dis-moi ce que réveille cet épisode en toi. Comment te sens retenu ? Partage-moi ton ressenti. Si tu souhaites t'abonner à Vieux Chnoc, n'oublie pas de lui donner une note, c'est important pour son avenir. Et sache que, le plus beau cadeau que tu puisses me faire, c'est de le partager à d'autres hommes en quête de sens et d'authenticité. Et n'oublie pas... On ne se répare pas, on se retrouve. A bientôt mon ami, je serai là, pour moi, pour toi, pour nous.