- Speaker #0
Bonjour, coucou, j'ai une petite question pour toi. Pourquoi mon GPS indique-t-il quelque part au milieu de l'Atlantique ?
- Speaker #1
Parce que nous sommes en pleine mer, Siri, à bord d'un navire en chef-d'oeuvre d'ingénierie, magnifique, insubmersible.
- Speaker #0
Ça a l'air rassurant. De quel navire s'agit-il ?
- Speaker #1
Disons le Titanic, ou alors un mélange entre le Titanic et l'Arche de Noé.
- Speaker #0
C'est un mélange audacieux. Je ne sais pas. Je reste calme, ou je déclenche le protocole d'urgence, parce qu'on file droit vers deux énormes catastrophes là.
- Speaker #1
Je dirais plutôt qu'il s'agit d'une métaphore parfaite, Siri. Je m'explique. Imagine la scène. En première classe, le champagne coule à flot et la confiance règne. Notre grand paquebot avance à vitesse de croisière, repulsé au charbon et au pétrole. Et là-haut, dans la vigie, quelqu'un essaie de nous prévenir qu'il y a quelque chose droit devant.
- Speaker #0
Laisse-moi deviner. Ce quelque chose est le changement climatique.
- Speaker #1
Représenté sous la forme d'un iceberg, effectivement. Sauf que cette fois, l'alerte n'a pas été donnée au dernier moment. De nombreux observateurs tirent la sonnette d'alarme depuis des décennies. On peut notamment citer Cassandra, ou plutôt Cassandra Thunberg, accompagnée de milliers de scientifiques, agitant les bras, s'égosillant jusqu'à l'épuisement. Et pourtant, beaucoup ont préféré détourner le regard. Aïe,
- Speaker #0
t'as le gravement ! Aïe, t'as le gravement ! Donc on l'a percuté ?
- Speaker #1
Oui, d'abord lentement, puis d'un gros coup.
- Speaker #0
C'est comme l'histoire de la grenouille dans l'eau qui bout ? Les humains réagissent trop tard, trop lentement, parce que le changement est progressif ?
- Speaker #1
Exactement. Quand la température monte doucement, tout paraît normal. Jusqu'au moment où ça ne l'est plus. Et aujourd'hui, cet iceberg n'a plus rien de théorique. Les personnes aux commandes du navire, en l'occurrence les dirigeants mondiaux et les décideurs politiques, sont apathiques. Les données restent abstraites, pas assez tangibles. L'humanité semble souffrir d'un défaut préoccupant. On ne croit à l'iceberg que lorsqu'on le voit. Ou pire, quand il commence à heurter la coque.
- Speaker #0
Et là, la coque est fissurée. On parle de sécheresse, d'inondations meurtrières. de canicules qui pulvérisent les records chaque année. L'iceberg n'est plus devant nous. Il est là.
- Speaker #1
Et comme nous n'avons pas changé de cap à temps, comme la seule réduction des émissions n'a pas suffi à éviter la collision, appelons ça le plan A. Nous devons désormais envisager un plan B qui se résume ainsi. Adaptation, résilience et réduction des émissions de gaz à effet de serre. Et oui, la réduction des émissions de CO2 reste une priorité.
- Speaker #0
À quoi ressemble ce plan B ? On parle de coques renforcées et d'un plus grand nombre de canaux de sauvetage ?
- Speaker #1
Il faudra bien plus que ça, Siri. Bienvenue dans 25th Investors, le podcast qui décrypte les tendances de l'économie et des marchés pour relever les défis de demain. Je suis Koko Agboblois, responsable mondial de la recherche chez Société Générale. Dans cet épisode, nous abordons un sujet complexe mais devenu incontournable, l'adaptation au changement climatique et la résilience. De quel scénario climatique parle-t-on exactement ? Jusqu'à quel point pouvons-nous nous adapter et quels sont les points de rupture ? Nous parlerons du coût, des conséquences pour la planète, pour nos sociétés et pour l'économie mondiale, mais aussi des difficultés à financer ces canaux de sauvetage à grande échelle. Plus tard dans l'épisode, nous recevrons Karine de Boissoson, directrice de l'impact chez EDF, l'un des principaux producteurs d'énergie en France. Karine nous expliquera comment EDF réfléchit aux investissements liés à l'adaptation, modélise des scénarios, teste la résistance de ses chaînes d'approvisionnement et aborde ses enjeux de manière systémique. Démarrons notre enquête.
- Speaker #0
Splendide. Un sujet réjouissant. Je vais refroidir l'ambiance pour recréer le réalisme des eaux glacées de l'Atlantique.
- Speaker #1
Je croyais justement que les températures étaient censées grimper, Siri. Mais évitons de plomber l'eau morale de nos auditeurs trop vite. Il nous reste encore 20 minutes. Commençons par définir certains termes, si tu veux bien.
- Speaker #0
Reçu 5 sur 5.
- Speaker #1
La Commission européenne et sa taxonomie définissent l'adaptation comme le processus d'ajustement aux effets présents et futurs du changement climatique. La résilience, elle, désigne la capacité à se préparer à ses impacts, à les encaisser, puis à s'en relever.
- Speaker #0
C'est un peu aride comme définition, non ?
- Speaker #1
Concrètement, l'atténuation du changement climatique consiste à empêcher l'iceberg de se former ou à changer le cap du navire en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. L'adaptation, elle, consiste à composer avec l'iceberg déjà présent. Cela revient à enfiler un gros manteau d'hiver, à renforcer la coque du Titanic avant l'impact, ou à réparer rapidement les dégâts pour éviter le naufrage.
- Speaker #0
D'accord, je vois bien. Et qu'en est-il de la résilience ?
- Speaker #1
La résilience, c'est la capacité d'un système, une ville, une économie, voire la planète entière, à absorber les chocs et à se reconstruire pour continuer à fonctionner. En résumé, l'adaptation c'est ce qu'on fait, la résilience c'est le résultat obtenu.
- Speaker #0
Donc, si l'adaptation consiste à apprendre à encaisser les coûts, la résilience... C'est la capacité à se relever rapidement.
- Speaker #1
Tu m'offres une transition parfaite, Siri. Parce que les impacts sont déjà là. Regardons les chiffres.
- Speaker #0
Nos auditeurs feraient bien de s'asseoir.
- Speaker #1
Je suis bien d'accord. Première chose, les besoins sont gigantesques. Selon le cabinet BCG, les dépenses des entreprises liées à l'adaptation et la résilience devraient atteindre entre 800 milliards et 1200 milliards de dollars entre 2026 et 2030. Et si l'on se concentre sur les États et les pays en développement, le rapport Adaptation Gap, du Programme des Nations Unies pour l'Environnement estime que les besoins d'adaptation se chiffrent déjà à plusieurs centaines de milliards par an. On parle d'un montant situé entre 200 et 400 milliards de dollars par an jusqu'à 2035, puis de montants encore plus élevés au-delà de cette date. D'ici 2050, la facture pourrait dépasser les 500 milliards de dollars par an.
- Speaker #0
Ça fait beaucoup d'argent.
- Speaker #1
La suite est encore plus déprimante. Des rapports de l'UNEP et de la Climate Policy Initiative montrent qu'il existe un gouffre colossal entre les besoins et les financements réels. En 2023, le financement de la lutte contre le changement climatique s'élevait à environ 1 900 milliards de dollars. Mais sur ces besoins, seulement 65 milliards environ concernaient l'adaptation. Et dans les économies émergentes, les flux destinés à l'adaptation atteignaient à peine 46 milliards de dollars, alors que les besoins devraient avoisiner 222 milliards par an d'ici 2030.
- Speaker #0
Attends, ce n'est plus un gouffre, c'est un canyon. C'est comme essayer d'éteindre un incendie de forêt avec un verre d'eau.
- Speaker #1
Exactement. Ce qui nous amène au coup de l'inaction. Le FMI estime que les catastrophes climatiques ont déjà provoqué environ 1300 milliards de dollars de dégâts économiques directs au cours des dix dernières années, soit environ 130 milliards par an. Et la facture s'alourdit rapidement. Swiss Re, spécialiste de l'assurance et de la réassurance, estime qu'en 2024, les catastrophes naturelles ont causé environ 328 milliards de dollars de pertes dans le monde, dont seule la moitié était assurée. Cela se traduit par un immense déficit de protection que les collectivités et les gouvernements doivent absorber eux-mêmes. Or, ce déficit compte énormément, car les pertes non assurées ne disparaissent pas comme par magie. Elles se traduisent par une perte de revenus, des dépenses d'urgence et une croissance plus faible. Le National Bureau of Economic Research et le Forum économique mondial estiment d'ailleurs que chaque degré supplémentaire de réchauffement pourrait faire chuter le PIB mondial de 12%. Autrement dit, l'adaptation n'est pas un luxe, c'est de la légitime défense économique.
- Speaker #0
Donc si je résume, on perd déjà des milliers de milliards. Et malgré ça, on investit toujours pas assez pour s'adapter ?
- Speaker #1
C'est ça. Et cela nous oblige à regarder où va l'argent. Dis-moi Siri, sais-tu quelle part du financement mondial de la lutte contre le changement climatique est consacrée à l'adaptation par rapport à l'atténuation ?
- Speaker #0
Je vais tuer le suspense immédiatement. Selon Climate Policy Initiative, Plus de 90% du financement mondial de la lutte contre le changement climatique va vers l'atténuation des émissions de gaz à effet de serre, énergie renouvelable, véhicules électriques, décarbonation. Pour l'adaptation, c'est à peine 7 à 8%.
- Speaker #1
Exactement. Les marchés de capitaux privilégient massivement l'atténuation, mais cela n'explique pas l'écart entre les deux. Par nature, l'adaptation est plus locale, systémique et souvent liée à des biens publics, dits infrastructures résilientes, aménagements du territoire. Des domaines où les États et les collectivités jouent forcément un rôle central. Les entreprises ont évidemment un rôle à jouer, mais surtout à l'échelle de leurs propres activités. Et leurs investissements dépendent souvent des efforts publics d'adaptation. Preuve qu'on ne s'adapte jamais seul.
- Speaker #0
On pourrait penser que les investisseurs, dont l'obsession est la rentabilité, se jetteraient sur le sujet. Alors dis-moi, coucou, pourquoi restent-ils à l'écart ?
- Speaker #1
Détaillons les trois grandes raisons qui expliquent pourquoi l'adaptation reste si largement sous-financée. Première raison. Les entreprises préfèrent généralement s'appuyer sur l'assurance plutôt que d'investir dans des mesures d'adaptation dont la rentabilité est incertaine. Lorsqu'on construit un parc solaire, on produit de l'électricité, on la vend et on génère des flux de revenus prévisibles. Le rendement d'une digue, lui, se résume souvent à éviter les inondations. On parle d'éviter des pertes, pas de générer des profits. C'est comme une assurance habitation. Vous payez tous les mois si votre maison ne brûle pas. Vous ne touchez pas d'argent, vous évitez simplement le pire. Mais une étude de World Resource Institute apporte un autre éclairage sur le sujet. Selon cet institut de recherche indépendant, chaque dollar investi dans l'adaptation génère plus de 10 dollars de bénéfice sur 10 ans. Cela représente un gain potentiel supérieur à 1 400 milliards de dollars avec un taux de rendement moyen de 27%. Certains secteurs comme la santé pourraient être parmi les grands gagnants.
- Speaker #0
Je vois. Donc sauver l'humanité ne coche pas la case de la rentabilité ? Quelle est la deuxième raison ?
- Speaker #1
C'est un jugement un peu sévère, Siri. Deuxième raison, l'absence d'indicateurs standardisés. Pour l'atténuation des émissions de gaz à effet de serre, nous avons une unité universelle, la tonne de CO2 équivalent évitée. On peut la mesurer, lui donner un prix et l'échanger. Mais comment mesurer la résilience de manière uniforme ? Comment comparer la valeur d'une culture résistante à la sécheresse au Kenya avec des digues renforcées à Miami ? Sans métrique commune, il devient extrêmement difficile pour les grands investisseurs institutionnels d'évaluer, de structurer et de financer ces projets à grande échelle.
- Speaker #0
Je vois. Je me permets de citer William Bruce Cameron. Tout ce qui compte ne se mesure pas forcément et tout ce qui se mesure ne compte pas forcément. Bon, est-ce que j'ose demander la troisième raison ?
- Speaker #1
J'adore cette citation, Siri. Troisième raison, l'adaptation est un processus local par essence. Une tonne de CO2 équivalent évité... a le même impact qu'elle soit économisée en Islande ou en Indonésie. Mais l'adaptation dépend profondément du contexte. Protéger les côtes du Bangladesh contre les ondes de tempête n'a rien à voir avec la protection des agriculteurs du sud de la France face à la sécheresse. Comme chaque situation est spécifique, il est beaucoup plus difficile de standardiser ces projets et de les intégrer dans les grands cadres mondiaux d'investissement.
- Speaker #0
Donc, si je résume, certains investisseurs hésitent à financer l'adaptation parce que les profits sont invisibles, les indicateurs bancals, et les projets difficiles à industrialiser.
- Speaker #1
Exactement. Et pendant que nous hésitons, l'iceberg continue de lacérer la coque. Mais il y a un problème encore plus profond, Siri. Même si nous trouvions les milliers de milliards nécessaires, il existe des limites à notre capacité d'adaptation.
- Speaker #0
Ah, le dilemme du Vésuve.
- Speaker #1
Bien vu. Revenons à l'an 79, dans la cité romaine de Pompéi. Les habitants étaient très en avant sur leur époque, mais lorsque le Vésuve est entré en éruption, projetant des nuées de gaz brûlants et des cendres sur la ville, l'épaisseur du toit de sa maison n'a alors plus aucune importance.
- Speaker #0
On ne s'adapte pas à une coulée pyroclastique. Soit on évite le danger en ne vivant pas au pied d'une bombe à retardement, soit on en subit les conséquences.
- Speaker #1
Tu as raison, Siri. Le GIEC parle ici de limites dures à l'adaptation. Il existe des seuils. température dépassant les capacités physiologiques humaines, disparition d'états insulaires sous la montée des eaux, où ni les moyens financiers ni la climatisation ne peuvent nous sauver.
- Speaker #0
On ne s'adapte pas à une planète submergée par les eaux, à moins de finir dans des villes flottantes comme dans Waterworld.
- Speaker #1
Et cela nous amène à l'idée centrale de l'épisode d'aujourd'hui. Plus nous réussirons en matière d'atténuation, plus l'adaptation deviendra réaliste et gérable. Car l'atténuation est le seul moyen de réduire l'ampleur du problème lui-même. L'adaptation et la résilience ne résolvent pas la crise, elles ne font que nous faire gagner du temps. Voyons maintenant un exemple concret de la manière dont les entreprises abordent l'adaptation et construisent leur résilience. Nous avons le plaisir d'accueillir Karine Nobois-Souson, directrice de l'impact climatique chez EDF. Bonjour Karine.
- Speaker #2
Bonjour, coucou.
- Speaker #1
Merci beaucoup d'être avec nous et merci pour ton temps. Pour commencer, peux-tu expliquer à nos auditeurs en quoi consiste le rôle de Chief Impact Officer chez EDF ?
- Speaker #2
Alors, les auditeurs ne le savent peut-être pas, mais EDF vient de fêter ses 80 ans. C'était le 7 avril. Mais en fait, on n'a pas juste 80 ans, on est aussi l'entreprise qui a la plus ancienne mission environnement. des entreprises du SBF 120, donc ça date de 1988. Alors depuis le périmètre, il a bien évolué, les appellations aussi et le rattachement. Et donc c'est vrai qu'aujourd'hui on s'appelle Direction Impact. Et la Direction Impact en fait, elle est intégrée à la direction financière chez EDF. Et donc dans ce périmètre, on couvre à la fois l'ARSE, mais aussi les assurances et les relations investisseurs. Alors ça peut paraître un peu hétéroclite, mais en fait ça fait beaucoup de sens parce qu'on est une entreprise qui investit près de 25 milliards d'euros par an. dans des actifs qui ont une duration très longue. Et donc, voilà, notre enjeu, c'est bien sûr de s'assurer que nos actifs, ce ne sont pas des actifs échoués, et en particulier avec le risque climatique. Et puis, si on n'est plus coté en action depuis 2023, on a quand même 70 milliards de dettes cotées.
- Speaker #1
Excellent. C'est un rôle très riche. Ce qui m'amène du coup à la question suivante. Alors, tu insistes souvent sur la dimension profondément systémique de l'adaptation, et je trouve cette idée très forte. Pourquoi l'adaptation est-elle, par nature, territoriale et collective ?
- Speaker #2
Alors, Cocou pense à toutes les choses qu'on fait et qu'on tient d'ailleurs pour acquises, mais qui dépendent en fait de personnes, de services et d'infrastructures. Et il pense aussi à l'école. Moi, j'ai vécu ça en fait en juin l'année dernière. Je ne sais pas si tu te souviens, grosse vague de chaleur. Dès le mois de juin, il y a 1300 écoles qui avaient dû fermer, avec évidemment toutes les perturbations que ça provoque en cascade. Donc en fait, nos sociétés, elles reposent sur le bon fonctionnement des infrastructures, mais la plupart, elles ont été construites avec cette hypothèse d'un climat relativement stable et prévisible. Et donc pour nous, EDF, on est quand même l'industrie de l'industrie quand on produit cette électricité qui est essentielle pour tous les autres services. Et donc on a voulu identifier et traiter ces vulnérabilités de nos installations d'abord, bien sûr, Mais en fait, ça ne sert à rien si les routes… où les trains ne circulent pas, si les ponts sont fragiles ou si les écoles sont fermées. Parce qu'en fait, nos salariés ne peuvent pas venir opérer ces infrastructures qui doivent elles-mêmes être résilientes. Et donc, dès le début, il a été nécessaire d'avoir cette coordination territoriale à la fois entre opérateurs d'infrastructures, mais aussi avec l'ensemble des communautés. Et je pense que l'exemple de l'eau est particulièrement parlant. EDF, en fait, on gère un tiers. des ressources en eau douce de surface en France. Et donc évidemment, quand tu es en période de sécheresse, tu as des gens qui vont vouloir que l'eau soit utilisée pour l'eau potable ou l'irrigation, ou protéger les écosystèmes. Et puis tu en as d'autres qui voudront la conserver pour le tourisme ou la sécurité civile. Et donc tout ça, c'est des arbitrages qui doivent absolument être anticipés collectivement. Donc voilà pourquoi, pour moi, le sujet du climat et de l'adaptation, c'est un sujet qui est foncièrement collectif.
- Speaker #1
Absolument, et je pense que c'est souvent pas nécessairement pris en considération la dimension interconnectée de nos économies. Tu ramènes souvent le débat à quelque chose de très concret, presque essentiel, comme tu viens de le dire, l'eau, mais aussi les forêts à l'électricité. Pourquoi est-il crucial de revenir à ces fondamentaux quand on parle d'adaptation et de résilience ?
- Speaker #2
Effectivement, on dit souvent chez nous, pas de nature, pas d'eau, pas d'eau, pas d'électricité, et je rajouterais, pas d'électricité, pas d'IA. C'est essentiel parce que 90% de nos activités de production dépendent d'un débit d'eau régulé, soit pour turbiner l'eau dans nos barrages, soit pour le refroidissement des centrales nucléaires. Les meilleurs régulateurs naturels de l'eau, c'est les forêts, les zones humides et les sols vivants. Pourquoi ? Parce qu'ils ralentissent l'eau, ils la stockent, ils l'infiltrent. C'est pour ça aussi que dans notre stratégie d'adaptation, on a bien un lot qui est autour de ça, de la préservation et de la restauration des écosystèmes. On le fait par exemple via la conservation de la forêt de Chambord. C'est vrai que ça peut paraître éloigné, mais en fait c'est très concret. L'impact du changement climatique sur les écosystèmes est très territorial. On en revient à ce qu'on se disait tout à l'heure. Si je te prends un autre exemple, on a une centrale nucléaire près de la forêt des Ardennes. dans le nord-est de la France. Et donc, c'est une zone qui est assez isolée. Et en fait, ils ont deux activités principales autour de cette centrale. En gros, c'est la centrale nucléaire qui rapporte évidemment un certain nombre d'axes et d'économies locales. Et puis, c'est la filière forestière. Et donc, la forêt ardanèse, malheureusement, elle est très touchée par le changement climatique. Et donc, si on n'adapte pas, en fait, une grande part de cette forêt peut disparaître dans les 30 à 50 prochaines années. Et donc, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que l'économie locale aussi, elle va disparaître avec elle. Et donc, perte d'attractivité, potentiellement départ de population et donc recul des services publics. Et donc là aussi, en fait, ça peut remettre en cause les conditions nécessaires au bon fonctionnement de la centrale. Donc, tu vois, on a un intérêt direct, en fait, dans la réussite de l'adaptation de la forêt. Ça contribue d'une certaine manière aussi au fait que ces communautés locales et ces parties prenantes, elles continuent à se développer autour de nous. Donc voilà, c'est vraiment, là encore, on fait le lien avec l'aspect territorial. Mais oui, la forêt, pour nous, avec la régulation du cycle de l'eau, c'est central.
- Speaker #1
Absolument. Et dans un épisode précédent, nous avions, avec les équipes, parlé d'antifragilité, des signes verts et ce besoin de créer et de développer la résilience. Ce qui m'amène à un point très fascinant que tu as abordé pendant nos préparations. Tu dis que chez EDF, vous jouez la crise en permanence. Peux-tu nous expliquer ce que cela signifie concrètement et en quoi cette culture de la gestion de la crise est-elle une clé pour faire face au changement climatique ?
- Speaker #2
Alors oui, c'est quelque chose que j'ai découvert quand je suis arrivée chez EDF. Alors malheureusement, pour un événement qui n'était pas très drôle, qui était Fukushima. Et en fait, même si ça ne se passait pas en France, on était en gestion de crise. Parce qu'évidemment, ce qui s'est passé, ça avait des impacts globaux sur la filière nucléaire. Et c'est vrai que EDF a construit une partie de sa culture, de son organisation et de ses moyens de gestion de crise autour des événements climatiques. Et donc, nos exercices de crise, en fait, ils embarquent. de manière régulière les événements climatiques. Alors, il y a un élément quand même assez fondateur qui a été la tempête de 99, où le réseau avait été mis par terre. Et donc, c'est des événements qui sont impactants en particulier sur le périmètre des réseaux, mais évidemment sur l'ensemble des opérations. Et donc, on a mis en place ce qu'on appelle des forces d'action rapides. Donc, on en a une pour les réseaux et on en a une pour le nucléaire. Et on les a bien utilisées, malheureusement, avec la multiplication des événements climatiques. On peut penser récemment à Garance, à La Réunion, Chido, à Mayotte. Et donc, sur les deux dernières années, en fait, on a vraiment intégré ces aléas, inondations, canicules, comme déclencheurs de crise dans différents types d'exercices. On l'a fait en exercice de grande ampleur dans le groupe en 2025. Donc, c'était la grande crue de la Seine. Et puis, on l'a fait aussi dans le cadre des JO 2024. Donc, c'est vraiment des choses très, très concrètes. Et je trouve que c'est super parce que cette gestion de crise, en fait, c'est vraiment une autre dimension du caractère systémique de l'adaptation. Parce que du coup, on se rend bien compte de l'interdépendance qu'on a avec les autres infrastructures, donc les routes, les télécoms, le rail, etc. Et donc, on a vraiment à la fois besoin, bien sûr, de travailler sur la prévention et la résilience, mais aussi sur l'organisation de l'intervention quand on est en mode crise. Et en fait, plus tu joues les crises… Et plus évidemment, tu as une capacité de réponse qui est la plus efficace possible.
- Speaker #1
C'est fascinant. Après, il faut garder sa santé mentale et ne pas devenir trop schizophrène. C'est clair. À force de vivre dans des univers parallèles. Ce qui m'amène à une autre question fondamentale. La France a construit son plan d'adaptation sur un scénario à 4 degrés en 2100. On parle souvent du net zéro d'ici 2050. Garder le réchauffement à 1,5-2 degrés maximum d'ici la fin du siècle. Est-ce qu'on peut... réellement s'adapter à un tel monde ? Ou est-on au-delà du possible ?
- Speaker #2
Alors déjà, je pense qu'il faut se réjouir qu'on ait un scénario mis en place par le gouvernement français. Il n'y a pas tant de pays qui ont fait ce genre de projections et qui organisent la résilience du pays. Moi, je trouve que c'est important quand même de se le dire, même si, évidemment, c'est un sujet qui n'est pas très enjaillant quand on pense à ce monde à 4 degrés. Alors, le premier point d'ab... Bord pour EDF, bien sûr, c'est la sûreté. D'accord ? Donc, qu'il s'agisse de la sûreté nucléaire, bien sûr, mais hydraulique aussi, ça, il faut que ça soit garanti dans tous les scénarios. Donc, c'est d'ailleurs ça qui justifie qu'on a une expertise interne. On a un service climatique interne qui rassemble des spécialistes de notre recherche et développement, mais aussi des spécialistes de l'hydraulique, etc. et qui projette, en fait, des événements très improbables. mais avec une criticité importante pour la sûreté. Donc, ça revient au fameux Green Swans que tu évoquais dans ton podcast et que j'ai adoré. Donc, j'invite aussi les auditeurs à le réécouter parce qu'il est vraiment très, très, très intéressant. Alors, la bonne nouvelle quand même, c'est que les pires scénarios qui étaient envisagés dans le précédent rapport du GIEC, ils semblent désormais très improbables. Alors, c'est une bonne nouvelle parce que ça veut dire qu'heureusement, on a beaucoup de politiques climatiques. qui ont des effets. Donc, il faut se rappeler que les anciens scénarios dataient des rapports de 2015. Donc là, on est en 2026. Et donc, heureusement qu'avec tout ce qui a été mis en place, il y a des effets. Malheureusement, Ça reste quand même des scénarios qui ne sont pas super positifs, c'est-à-dire qu'on passe d'un scénario à 4,5 à un scénario 3,5. Alors, quand on dit 4 degrés en France, il faut aussi se souvenir que ça veut dire 3 degrés au niveau mondial, parce que malheureusement, la France se réchauffe plus vite que le reste du monde. Et donc, bien sûr, c'est un monde qui est très, très différent que ce qu'on a aujourd'hui. Alors nous, on a vraiment fait monter ce sujet au niveau du conseil d'administration. On a fait un atelier dédié à l'adaptation. au changement climatique il y a quelques mois. Et on a eu la chance d'avoir un climatologue qui s'appelle Christophe Cassou, qui est venu partager plusieurs enseignements avec le conseil d'administration sur les enjeux de variabilité climatique et les événements extrêmes. Et en fait, je pense que ce qui est intéressant, c'est de se dire que l'événement de l'été de 2022, je pense qu'on s'en souvient tous, qui était quand même très, très difficile à vivre, ça sera un été froid dans 50 ans. Quand on se dit ça, je pense que ça marque quand même pas mal de se projeter sur ce monde qui se réchauffe. Évidemment, on ne parle même pas des points de bascule, parce qu'on sait qu'il y a un certain nombre d'objets, comme les courants marins qui pourraient bouger, les courants d'air, etc. En fait, moi, je ne suis pas climatologue, je ne suis pas prévisionniste. Mais ce que j'entends, c'est que globalement, on va devoir affronter un rythme plus fréquent d'événements et une variabilité plus importante. Donc là aussi, c'est ton podcast sur les Greens 1, c'est-à-dire on sort de la moyenne et on rentre dans le monde des écarts-types. Alors, qu'est-ce que ça veut dire pour moi en tant que Directif Sympaques chez EDF ? En fait, il y a deux enjeux. Le premier, c'est chaque dixième de degré évité, ça nous aide à rester dans un monde plus gérable. Donc, je disais que les scénarios du GIEC, ils se sont améliorés. Là, on est le scénario pire, entre guillemets, il a baissé de un degré. Donc, on a vraiment les moyens d'améliorer les choses pour le futur. Donc il faut... accélérer, accélérer sur la décarbonation et concentrer en fait tous nos efforts là où on a le plus d'impact. Et clairement pour EDF, la voie elle est claire, c'est électrifier. Donc c'est pas drill, baby drill, c'est electrify, baby electrify ou plug. Donc plug, l'économie. Et donc voilà, nous on a la chance en France, électricité 95% décarbonée, contenu carbone, on est à 3 grammes en France continentale par kWh. Donc voilà, il faut y aller à fond. Et deuxièmement... l'autre point, c'est que l'adaptation, en fait, ce n'est pas la destination, c'est le chemin. Et donc, en fait, on ne pourra jamais dire « Voilà, c'est fait, mission accomplie, on est adapté » . En fait, ce qui compte, c'est notre robustesse. C'est-à-dire, on doit rester adaptable. En fait, il ne faut pas se mettre dans une seule voie. Il faut avoir des scénarios et suivre le rythme du changement et, d'une certaine manière, garantir le niveau de service attendu dans cette économie qui, par ailleurs, comme elle va s'électrifier, ça veut dire que Merci. on dépendra encore plus de la résilience d'EDF. Donc voilà, la double responsabilité pour moi, c'est un, on est très décarboné, on a l'électricité en abondance, il faut absolument électrifier l'économie. Et deuxièmement, on doit être hyper résilient et robuste parce qu'on va dépendre beaucoup de nous pour continuer à avoir une économie résiliente.
- Speaker #1
C'est vraiment passionnant. En fait, on parle souvent de caution intellectuelle, caution émotionnelle, et là, on pourrait quasiment parler de caution d'adaptabilité. Et développer cette résilience dans le temps. Et j'adore l'expression que tu viens de partager sur le processus, le chemin et pas la destination, qui a une dimension assez philosophique aussi. Alors, parlons du financement. On dit souvent que l'adaptation est un investissement qui ne rapporte pas, du moins pas immédiatement. Alors, comment finance-t-on l'adaptation à grande échelle ?
- Speaker #2
C'est vrai que là, quand on parle d'adaptation, on va parler là aussi un peu philosophie, peut-être tragédie des horizons et tragédie des communs. Aujourd'hui, on fait partie des premières entreprises à avoir publié nos dépenses d'adaptation. On l'a fait au moment des résultats, fin février, et on va multiplier par quatre ces dépenses au cours des 15 prochaines années par rapport à aujourd'hui. Rien qu'en France, on parle de 8,7 milliards d'euros entre maintenant et 2040 pour la partie production d'électricité, mais aussi pour... la partie distribution dans les territoires insulaires. Et puis, on rajoute à ça 15 milliards juste sur le réseau de distribution. Donc, on est sur plus de 24 milliards. 80% de ces dépenses, c'est du CAPEX et le reste, c'est des OPEX. Et donc, je parlais de tragédie des horizons et tragédie des communs parce que c'est vrai qu'on investit sans savoir exactement quand on va récupérer les bénéfices de ça. C'est-à-dire qu'en fait, on préserve de la valeur plutôt qu'on en crée d'une certaine manière parce qu'on essaie de préserver ce qu'on a aujourd'hui. Et ce n'est pas si facile, en fait, de savoir quand c'est rentable, dans quelle mesure c'est rentable. En fait, aujourd'hui, le marché électricité, surtout avec les prix négatifs qu'on vit de plus en plus, il ne paye pas pour faire, par exemple, du stockage d'eau dont on aura forcément besoin. Voilà, donc ça, vraiment, c'est une difficulté aujourd'hui de comprendre l'horizon sur lequel on fait ces investissements. Et c'est vrai que les modèles, je pense, de rationalité un peu économique classique, ils ne capturent pas forcément ces choix-là. Et puis, il y a un paradoxe, je dirais, qui est plus la tragédie des communs entre le macro et le micro. C'est-à-dire, je pense que c'est assez facile de comprendre que le coût de l'inaction est supérieur au coût de l'action au niveau macro. Mais en revanche, au niveau macro, celui qui bénéficie n'est pas forcément celui qui investit. Et certaines, si moi j'investis, mais que je suis seule à m'adapter, en fait, je n'en bénéficie pas non plus. Si je prends l'exemple dans l'hydraulique, si je fais du soutien d'étillage, Donc je me prive d'une certaine manière de production d'hydroélectricité pour adapter le territoire. Si l'agriculture continue à être intensive, moi je perds et on ne change rien au modèle. Donc en fait, il y a vraiment un enjeu de mutualisation des coûts, peut-être sous une forme d'assurance ou de mécanisme collectif pour qu'on arrive à réconcilier ces deux tragédies, horizon et commun.
- Speaker #0
C'est très intéressant, ça fait penser aussi à l'histoire du colibri et de la forêt qui brûle, avec la petite goutte d'eau apportée à une forêt. En fait, le message ici, c'est qu'il faut que tous les animaux de la forêt participent à l'exercice, parce qu'un seul acte individuel ne sera pas suffisant. Exactement,
- Speaker #1
avant que le colibri s'épuise.
- Speaker #0
Exactement. Et du coup, ça m'amène à la dernière question. En fait, le temps passe, mais c'est une conversation très passionnante. Projetons-nous en 2050. Aussi avec l'angle de la souveraineté, comment imagines-tu le monde dans une trentaine d'années, donc en 2050, un peu le titre du podcast ? Est-ce qu'on sera plus résilient ou simplement plus en tension ?
- Speaker #1
Les deux, mon capitaine. Je pense qu'on aura les deux. Dans tous les cas, en fait, les deux mots qui me viennent, c'est humilité et agilité. c'est à dire que humilité parce que on voit bien que on a on a des événements qui sont de plus en plus improbables et qui se cumulent surtout. Donc, si je prends l'exemple des méduses qu'on a eues à Gravelines en fin d'été, on avait déjà eu des événements de méduses, mais pas de façon aussi importante. Et ça peut être à la fois l'eau qui se réchauffe, mais aussi la surpêche. En fait, il y a plein de multifacteurs qui rentrent en compte. Donc voilà, faire preuve d'humilité et puis agilité, ça revient à la notion d'adaptabilité dont je parlais tout à l'heure. pour pouvoir être robuste dans un monde fluctuant. Mais je finirais sur ton point de la souveraineté. Je pense que la souveraineté, c'est un élément aujourd'hui qui peut-être, on a le sentiment qu'il a un peu le mot valise, mais c'est vrai que pour moi, l'énergie, c'est vraiment le nerf de la guerre autour de la souveraineté. Et donc, en fait, je trouve que ces événements climatiques, ils nous amènent aussi à repenser. les chaînes de valeur, à repenser nos dépendances et nos vulnérabilités. Et d'une certaine manière, les solutions qu'on apporte, elles peuvent être à la fois positives pour le climat, pour la biodiversité et faire preuve de résilience. Donc, je trouve qu'il y a quand même un côté positif à ces crises pour nous ramener à des choses peut-être plus industrielles aussi et redorer aussi, je pense, l'image de l'industrie en France. Ce qui me paraît aussi être un élément clé pour notre souveraineté demain.
- Speaker #0
Super. Merci beaucoup pour ton énergie, Karine, et ta passion, ce qu'on voit et qu'on entend. Et ce qui me fait penser d'ailleurs à une citation de Winston Churchill qui dit « Un pessimiste, c'est celui qui regarde la difficulté derrière chaque opportunité. Et un optimiste regarde l'opportunité derrière chaque difficulté. » Merci encore une fois et à très bientôt.
- Speaker #1
Merci, coucou.
- Speaker #0
Cet échange était vraiment instructif. Et au fond, une idée s'impose. On ne s'adapte jamais seul. Vous pouvez construire les murs les plus hauts autour de votre maison. Si les routes sont détruites et que le réseau électrique tombe, votre résilience individuelle devient très vite une chimère. Il existe un proverbe africain qui dit « Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. »
- Speaker #2
Je préfère la version IA. Seule, ma batterie se vide. Branchée au réseau, je domine le monde.
- Speaker #0
Pas faux. Pour conclure... J'aimerais laisser nos auditeurs avec une citation de l'un des plus grands philosophes de notre époque.
- Speaker #2
Laisse-moi deviner. Aristote, Descartes, Sartre, Kundera, l'insoutenable légèreté de l'être.
- Speaker #0
Rocky
- Speaker #2
Balboa. Je t'écoute.
- Speaker #0
Ce n'est pas la force des coups qui compte, mais la capacité à encaisser et à continuer d'avancer.
- Speaker #2
Restez résilients les humains et essayez d'éviter les icebergs.
- Speaker #0
Merci d'avoir suivi cet épisode de Twenty Fifty Investors et merci à Karine pour la richesse de ses analyses. Nous espérons que cet épisode consacré à l'adaptation et la résilience vous a plu. Twenty Fifty Investors est disponible sur toutes les plateformes de podcasts et de streaming. Si vous avez aimé cet épisode, mettez-nous plein d'étoiles sur Apple Podcasts, laissez des commentaires où vous voulez, abonnez-vous et surtout, parlez-en autour de vous. Rendez-vous au prochain épisode. Ce podcast traite des marchés financiers, mais ne recommande aucune décision d'investissement particulière. Si vous n'êtes pas sûr du bien fondé d'une décision d'investissement, veuillez consulter un professionnel.