- Speaker #0
49 minutes, c'est parfois le temps qu'il faut pour que notre vie bascule. 49 minutes, un podcast proposé par les éditions 49 pages où je reçois des écrivains et des lecteurs. Ce nouvel épisode consacré à Mickey Lou Connell est maintenant disponible sur Spotify.
- Speaker #1
49 minutes, une manière de parler autrement de littérature.
- Speaker #0
Alors bonjour et bienvenue dans cette nouvelle émission de 49 minutes. J'espère que vous êtes bien installés et prêts à discuter ensemble de l'avenir de la littérature. Alors aujourd'hui on aura le plaisir de discuter d'un texte qui est absolument renversant, d'intelligence, de lucidité, l'avenir de la littérature, de Mickey Lueconen, qui est une porte ouverte à une réflexion qui est profonde sur la place de la littérature dans nos sociétés, sur celle des écrivains, sur celle des textes. Alors si vous ne connaissez pas Mickey Lueconen, déjà on aura l'occasion de faire une brève présentation C'est un auteur de talent qui est né en juillet 1989 en Finlande. Et après des premières publications en poésie, c'est un jeune écrivain de 24 ans qui va attirer l'attention des lecteurs avec sa première parution : "Les enfants sous le soleil". Avant un tournant absolument décisif avec ce livre qui est juste ici dont on va parler aussi. La parution de O, qui autour de la table n'a pas laissé nos invités indifférents. On aura l'occasion d'en parler, un texte qui est absolument magistral et le texte dont nous allons parler aujourd'hui principalement qui a été publié aux éditions 49 pages. C'est un manifeste qui paraît en 2017 dans le numéro de mars/avril de la revue Parnassos, pour évidemment accompagner ce texte-là, qui va jongler avec ce manifeste et qui est une forme de prélude à ce que O va mettre en place en littérature à travers l'écriture de Mickey Luekonen, qui est disparu en juillet 2023, quelques jours avant son 34ème anniversaire. Alors, je vais faire un petit zoom sur l'avenir de la littérature. C'est un constat qui est lucide et terriblement vrai sur la situation de la littérature finlandaise mais pas que. On va en parler dans nos premières questions. Évidemment sur la littérature mondiale qui concerne aussi une littérature qui est française, sur un monde à l'ère d'internet, à l'ère aussi d'une esthétisation et une commercialisation de l'écriture et du statut d'écrivain dont nous allons parler aujourd'hui. autour de cette table plusieurs auteurs de talent et je suis très très content de vous retrouver aujourd'hui autour de ce plateau. Évidemment Pierre Poligone, qui est donc directeur de la maison 49 pages. Merci beaucoup d'être présent pour cette nouvelle émission de 49 minutes. Et évidemment deux auteurs merveilleux que j'ai eu le plaisir de lire ces dernières années : Mohamed Mbougassar. Merci beaucoup d'être présent autour de ce plateau. Vous êtes donc l'une des voix majeures de la littérature francophone actuelle. Votre roman les plus secrètes mémoire des hommes est Ça avait été une immense révélation pour moi, et pas que pour moi bien sûr, mais pour le public aussi, avec ce prix Goncourt 2021 qui a été amplement mérité. Vous explorez de nombreux thèmes avec beaucoup d'intelligence, beaucoup d'humour et de sagesse. C'est un texte qui m'avait beaucoup marquée. Et vous êtes accompagnée de Younes Bouzna. Merci beaucoup d'être présent avec nous autour de ce plateau. Vous êtes critique, journaliste, auteur d'un premier roman dont on avait pu parler ensemble en 2024 que j'avais trouvé absolument passionnant, donc « Les présences imparfaites » . qui était un roman très intéressant à lire. Peut-être qu'on en parlera aussi un peu dans cette émission. Merci beaucoup d'être avec nous aujourd'hui pour ce plateau. Alors, je vais commencer avec une petite présentation de Miki Lukonen. Est-ce que vous pouvez raconter tous les trois comment est-ce que vous avez connu cet auteur ? Pourquoi est-ce que ça a été une forme de révélation aussi pour vous ?
- Speaker #2
Eh bien, c'est une question d'amitié en effet parce qu'avant de l'avoir transmis, partagé, je l'ai moi-même reçu par un ami. qui est aussi un mentor, qui est un écrivain qui s'appelle Samy Tchak, c'est un écrivain togolais avec qui je discute beaucoup de littérature et avec qui on a beaucoup de lectures communes. Il se trouve qu'en 2022, Samy Tchak m'a posé ce livre entre les mains en me disant il faut absolument que tu le lises et a ajouté, de façon tout à fait à la fois cruelle et vraie, il m'a dit que c'est un livre qui me donnerait des complexes. Je dis donnerai parce qu'il a employé un autre verbe qui est moins élégant, mais il m'a dit ça va te donner des complexes et tu verras. C'est un écrivain de ton âge qui est finlandais. Il se trouve que Samy Tchak lui-même avait reçu ce texte d'un autre ami. Donc la chaîne de lecture est une chaîne amicale qui s'appelle Pierre Connet, qui vit en Finlande et qui lit le finlandais, le finnois directement. Et c'est lui, donc l'origine que j'identifie en tout cas dans la chaîne dans laquelle je m'inscris, c'est Pierre Connet qui est aussi un écrivain critique, qui a découvert Miky Lyukonen puisqu'il vit dans son pays. Il l'a transmis à Samitiaq qui me l'a transmis et ensuite moi je l'ai juste transmis comme tout lecteur doit le faire quand il rencontre un texte de cette valeur-là. Voilà.
- Speaker #3
Et alors effectivement j'ai fait partie du reste de la chaîne et en fait en juillet 2023 on apprend la mort de Miky Lyukonen. Au début les raisons ne sont pas données. On comprend assez vite ce qu'il se confirmera par la suite c'est-à-dire qu'il s'est suicidé sachant qu'il avait déjà fait des tentatives de suicide avant Et que, bon, il avait des problèmes psychiatriques graves, ce qui d'ailleurs se ressent quand on lit son... quand on lit haut. Et en fait, je vois passer un post sur Instagram de Mohamed. Effectivement, c'est une couverture qu'on que j'avais déjà vu en librairie, elle est très reconnaissable, elle est très belle. Et Mohamed fait ce poste très beau en disant « J'apprends la mort de Mickey Uconen » . O était une de mes grandes lectures de ces derniers mois. Il a eu une très belle formule dont je me souviens encore, c'est un livre que j'aurais aimé écrire mais je l'avais lu et c'était encore mieux. Donc j'ai trouvé ça assez beau. Et en fait, je me suis assez vite rué en librairie, notamment en lisant la quatrième de couverture qui dit : "7 jours d'action sans personnage, sans névrose". Donc il ne m'en fallait pas plus pour mettre 25 ou 30 euros dans le livre. Et effectivement, je l'ai lu en deux parties, les deux tiers en Sardaigne le printemps suivant et la fin en vacances en août de l'année dernière. Et en fait, c'est en échangeant avec Pierre justement, on s'était rencontrés après que j'avais publié mon premier roman. Et en fait, quand j'ai lu O, c'est vrai que très vite j'ai eu l'impression de lire un des plus grands romans du XXIe siècle. Et quand je dis du XXIe siècle, ce n'est pas juste parce que c'est un grand roman, c'est aussi parce que c'est un roman qui, pour moi, correspond à une forme romanesque de notre temps profondément. Et donc en fait, j'ai commencé à devenir complètement névrosé, à vouloir tout savoir sur Mickey Conan, qui s'était remonté tout son fil Instagram, son Facebook, etc. Sachant que c'était une figure un peu publique, il était en groupe de musique, je crois qu'il était en couple d'ailleurs avec une des influenceuses, une personne aussi assez publique en Finlande. C'est aussi une figure qui n'était pas que littéraire. Et donc je sais que sur sa page Wikipédia, qui était en finnois et que le navigateur me proposait de traduire, je découvre qu'il a écrit une sorte de manifeste dans la revue Parnaso, qui est l'équivalent de la NRF finlandaise à ce que j'en ai appris. Et donc, en fait, et comme j'ai appelé au même moment son traducteur Sébastien Coignoli en voulant savoir comment s'était passée une telle traduction et comment lui-même n'était pas devenu fou en traduisant ce texte. On échange un peu là-dessus et lui-même me dit « bah ouais ça pourrait être une bonne idée de le faire traduire » . Et donc on discute, il me dit « voilà ça pourrait faire tel prix » etc. Et en fait comme je connaissais Pierre, j'en ai parlé avec lui puisque quand on veut vendre quelque chose à Pierre, il faut lui dire que l'auteur s'est suicidé. Et donc je savais qu'il pouvait mettre beaucoup d'argent là-dessus. ce qui n'a pas raté et voilà en fait c'est un peu parti de là donc en fait c'est un peu le voilà moi qui ensuite on avait déjeuné ensemble je t'avais parlé de Mickey Uconnane que tu connaissais pas encore justement et de ce texte et donc tu as été assez enchanté.
- Speaker #1
Et oui c'est vrai qu'en fait moi j'arrive en bout de chaîne finalement et Jonas a raison ce qui m'a poussé d'emblée déjà à acheter O, à le lire et puis surtout à m'engager sur un texte que je n'avais absolument pas lu à savoir les livres de littérature. c'est d'abord le destin de Mickey, cette figure-là. Moi la première chose sur laquelle j'ai tombé en tapant le nom de Mickey, c'est un entretien et là je vois un jeune homme, une lunette noire, entièrement habillée de noir, très beau, vraiment une sorte de beauté presque sépulcrale, et qui participe à un groupe de rock et fait une chanson qui s'appelle "Anorexia is boring", enfin voilà, je découvre un monde quoi, et je ne connaissais rien à l'hétérature finlandaise, et en fait très rapidement, l'UNESME parle du texte, Il me l'envoie, alors c'est un peu absurde parce que Munoz avait trouvé le texte, au moins une page du texte en fait, en chinois. Il le traduit via Google Trad et là on voit des noms qui apparaissent aussi. On voit, il y a Barthes, il y a Pinchon, il y a David Foster Wallace. Et je me dis mais qu'est-ce que c'est que ça ? Et puis en même temps d'un côté je ne sais plus, il y avait une phrase, alors je ne sais même pas comment est-ce que... Est-ce que je me rappelle ? Oui ! Il y avait Internet nous borde comme une maman ou un truc comme ça. Quel est ce texte ? C'est trop bizarre. Donc là je me suis... J'ai appelé Sébastien Cagnoli. et je me suis dit : "écoute, il faut qu'on fasse ce texte-là". Moi en plus, j'avais jamais eu l'occasion de publier un texte traduit, donc j'ai découvert qu'il fallait lâcher les droits, faire plein de choses... Mais je suis très content. Et surtout, ce que j'aime beaucoup dans ce texte-là et dans Mickey, c'est que c'est vraiment une question de passage et de transmission. Et je pense que l'enjeu pour moi d'un éditeur, c'est coordonner justement des désirs, à savoir le désir de l'auteur, du lecteur, et le plaisir de lire au final, et me dire qu'à mon tour maintenant, L'enjeu de ce petit texte-là, c'est un point de départ. C'est faire découvrir l'œuvre de Mickey en général et aussi de poser des questions fondamentales sur ce qu'est la littérature. Je pense que là-dessus, le pari est réussi.
- Speaker #0
Et puis effectivement une littérature qui n'est pas que finlandaise, et moi c'est ce qui m'a frappée et ce qui était aussi présent dans vos préfaces et postfaces, c'est la possibilité d'avoir un regard sur une littérature qui est mondiale. Parce qu'évidemment dans ce texte-là il va citer non seulement des auteurs qui sont étrangers mais aussi des auteurs qui sont finlandais. Et on a tous, on citera pas les auteurs ici, mais je pense que nous on pense à nos auteurs... français qui correspondent à ces auteurs-là, finlandais. Encore une fois, on ne citera pas. Mais je trouve ça génial d'avoir aussi un regard qui peut être décentré sur un pays mais qui a un constat général sur les littératures de tous les pays. Qu'est-ce que ça dit de la littérature aujourd'hui ? Une littérature qui est mondiale mais aussi une littérature en France. Est-ce que ce texte-là, c'est une sorte de peinture d'une disparition de la littérature ? Est-ce que c'est la peinture d'une crise de la littérature ou est-ce que c'est un appel au réveil ?
- Speaker #3
Je voudrais dire un mot sur la dimension finno-finlandaise qui est intéressante aussi, peut-être après Mohamed je vais partir sur le côté mondial, je te laisse faire le voyage. Mais je trouve ça intéressant que ça vienne quand même de la Finlande, qui est un pays très méconnu. Je pense qu'on connaît Sophie Oxanen, une écrivaine connue de Finlande, mais je ne veux dire rien, pas beaucoup. En discutant avec Sébastien Cagnoli, le traducteur de O et de l'avenir de la littérature, il me disait qu'il y a une autodérision très propre à la Finlande, qu'on retrouve chez Likonen, mais qui en fait finalement... Dialogue aussi avec la dérision d'un Faustor Wallace qui est un de ses maîtres. Le finnois est une langue très particulière parce qu'il lui-même a expliqué que le dictionnaire n'est pas vraiment établi, donc on peut inventer des mots. Et je trouve qu'il y a quand même toute une tradition dans la critique littéraire et dans l'essai littéraire notamment au XXe siècle par aussi en fait des nouvelles tendances qui ont été formulées depuis aussi des périphéries notamment de l'Europe. Je pense typiquement à Kundera qui était tchèque. Et je trouve que c'est souvent quand même aussi de ces pays-là qu'on a un autre regard, en fait, et qu'à la fois ce regard est très régional en apparence. Mais en fait, en même temps, il permet de cristalliser beaucoup de choses. Et une fois qu'il sort de ces frontières-là, on se rend compte qu'en fait, ça parle à quelque chose de beaucoup plus ample.
- Speaker #2
Il ne suffit que de voir les écrivains qu'ils convoquent, c'est-à-dire la bibliothèque pas si secrète que ça, d'ailleurs, qui apparaît non seulement dans l'avenir de la littérature, mais aussi d'en haut. C'est une bibliothèque qui est immense et qui est mondiale. Et je crois que Mickey Lugonen était d'abord un lecteur, c'est presque banal de le dire, mais un lecteur qui dévorait toute la littérature d'où qu'elle vienne. David Foster Wallace qui apparaît dans les deux textes aussi bien ici que là et était aussi ce type d'écrivain. Donc on voit qu'il s'inscrit dans une certaine tradition et que globalement c'est une tradition de lecteurs universels ou universalistes. Ce qui fait que son propos tout en étant spécifiquement finofinois est aussi tout à fait mondial, tout à fait ouvert. Et lorsqu'on lit l'avenir de la littérature, je crois qu'il y a tout de suite quelque chose qui frappe. C'est que le texte semble pessimiste au départ. C'est-à-dire que les premières remarques qu'il pose semblent s'inscrire dans quelque chose de très pessimiste qui dirait en fait que la littérature finlandaise ne vaut plus grand-chose tout simplement parce qu'il n'y a plus d'innovation, parce qu'il n'y a plus d'invention, parce qu'il n'y a plus d'audace et on part sur ce constat-là. On a l'impression qu'il rejoue à notre époque. la guerre des anciens et des modernes. Mais plus on avance dans le texte, plus on se rend compte que finalement, c'est la question même de la modernité qui l'occupe. Ce n'est pas tellement d'opposer les deux, mais de se demander qu'est-ce qu'être moderne aujourd'hui ? Et Younes a abordé la question tout à l'heure. C'est la question du contemporain. Qu'est-ce qu'un texte contemporain ? Finalement, il pose la question et pour lui, ça ne peut pas être un certain type de littérature qu'il désingue absolument. Il cite des noms... et en effet tu as raison de le dire pour l'autre on peut trouver des analogies très facile je pense dans tous les pays mais à partir de cette question-là qu'est-ce que le contemporain eh bien il est ce qui se dit type de réponse il met la littérature devant e internet et plus globalement dans la question du réseau et des communications et la théorie de l'information et de finalement ceux qui pour cent devrait être aujourd'hui l'essence du but du roman à savoir une œuvre, une tentative d'enclore ce que Internet lui-même enclos et produit. Donc c'est un défi qui est immense. Comment reproduire à l'échelle d'un roman ce qu'Internet fait aujourd'hui ? Et comment le faire ressentir par le langage alors que cela passe souvent par des réseaux et des connexions autres ? C'est vraiment l'un des cœurs de ce texte et c'est un constat qui peut être étendu, c'est une réflexion qui peut être étendue. au monde entier et je crois que c'est ce qui fait à la fois l'intérêt de ce texte qui est en effet assez programmatique mais aussi la déclinaison romanesque qu'il a tenté d'en faire dans O.
- Speaker #0
Parce qu'effectivement, c'est ce qu'il appelle aussi une époque d'hyper-conscience cette époque qu'on traverse qui est, alors il évoque évidemment David Foster Wallace qui lui parlait de l'ère de la télévision et de cette forme de saturation d'informations qui arrive et du pur divertissement ici, c'est un constat qui est une ère des réseaux sociaux, une ère d'Internet avec évidemment une prolifération d'informations qui vient saturer un peu l'espace, que ce soit un espace mental, un espace littéraire. En quoi est-ce que ça confère à l'écrivain aujourd'hui une place qui est différente de vivre dans cette ère d'Internet, cette ère des réseaux sociaux ? Est-ce que c'est une place qui est nouvelle par rapport même à David Fossor Wallace qui parlait de l'ère de la télévision ou est-ce qu'on est dans la même chose ?
- Speaker #3
C'est un peu dans la postface un élément qui me semble intéressant d'interroger parce qu'en fait Foster Wallace, c'est la télévision, c'est la fin du XXe siècle. C'est l'analogique. Le numérique est une rupture par rapport à l'analogique puisque le numérique est... par est intrinsèquement exponentielle c'est à dire qu'en fait chacun produit chaque jour dans un usage conventionnel habituel des réseaux sociaux un nombre d'informations gigantesques chacun et le propre narrateur de sa vie donc avec la place du romancier dans une dans une ère où on fait chacun pour raconter sa ville à mettre en scène en fait et et c'est là où je crois que il identifie en fait avec fausses orales à son sang dans ce texte lac y a peut-être trop proche de lui pour juste lui rendre hommage il a besoin de s'en séparer parce qu'il a déjà une autre de bad boy
- Speaker #2
page où il dit finalement, il essaie de faire la différence. Il dit la différence entre moi et puis l'essai de Foster Wallace et Unibus Pluram. Il essaie de marquer une petite différence. Mais c'est ça,
- Speaker #3
c'est l'impertinence de Pierre Rimbaud et tous ceux qui en fait sont un peu effrontés. Je trouve que c'est aussi ça un signe d'assurance dans son propre talent. Je pense qu'il sait ce qu'il fait. Et donc je pense qu'effectivement, ça c'est une rupture radicale. Et en fait, comment raconter des histoires à l'ère où l'information... est généré d'une façon exponentielle où l'humanité produit en quelques mois autant de connaissances et d'informations que l'ensemble de ce qui a été stocké depuis le début de l'invention de l'écriture. Et ça, je crois que c'est un des rares, des seuls en tout cas à l'avoir vraiment mis en manifeste et en roman, à essayer de créer à partir de ça et à essayer de voir ce que ça peut faire parce qu'en fait c'est une ère qui tutoie une forme d'inhumain, c'est-à-dire qu'à partir du moment où il y a un tel déversement d'informations, en fait... Pour lui, c'est une époque profondément névrotique parce qu'en fait ce déversement d'informations est tellement énorme qu'on vit chacun dans des bulles écrasées par cette surcharge-là. Et donc le motif de la névrose qui est centrale dans O et l'enfermement que le O même symbolise, la lettre O qui peut être aussi un zéro, le zéro aussi du binaire 1 et 0 du langage numérique, je pense, est une tentative d'expression de ça. Et pour moi, la morale de ça, c'est que... Pour créer, en fait, à cette ère-là, il faut être encore plus fort qu'avant, encore meilleur qu'avant, parce que ça devient extrêmement... Il faut réussir à absorber une quantité d'informations, de savoirs et de domaines qui est devenu complètement exponentiel et démentiel.
- Speaker #1
Pour compléter cette question de la forme à l'ère Internet, c'est qu'il y a une tentation, et Mickey d'ailleurs la balaye de manière assez intelligente dans la vieille littérature, qui serait celle de la reproduction. C'est-à-dire, on va reproduire des Ausha, on va reproduire des images, des formes qui seraient liées à Internet, et attention, ça fait Internet. Et c'est même ce qui a pu donner au début des années 2000 un mouvement qu'on a pu appeler la cyberfiction, cette idée de dire « ben voilà, en fait, on va parler d'Internet » . Et Mickey dit « non, non, en fait, il ne s'agit pas de parler d'Internet, il s'agit en fait de rendre compte, comme l'a dit Mohamed, de ce que, en fait, cette nouvelle théorie de l'information, cette nouvelle manière de tisser des liens et des raisons entre les choses percute la forme romanesque. » Mais il y a vraiment cette idée de faire éclater des formes traditionnelles, de court-circuiter en permanence l'information et la narration. De même manière que, par exemple, et ça c'est une expérience que tout le monde a vécue, que moi et d'ailleurs ma compagne ne cesse, ma femme, ne cesse de me le reprocher, c'est que j'ai plein plein d'onglets ouverts, on circule d'un onglet à l'autre. Et donc en fait, même dans un essai aussi petit et aussi court qu'elle vient de la littérature, et encore plus d'en haut, Mickey interrompt lui-même son propre discours, que ce soit en mentionnant d'autres références, en précisant, en ajustant sa pensée, en provoquant d'autres images. Et c'est ça qui me semble vraiment intéressant.
- Speaker #0
C'est même symbolique dans la préface avec le rôle des parenthèses qui arrivent et qui coupent le récit pas mal de fois.
- Speaker #2
Tout le temps, tout le temps parce que je crois qu'il a comme ça un désir de rupture qui est évidemment esthétique mais qui est aussi très présent dans sa façon même d'écrire, dans sa langue. Mais ce sont des ruptures qui sont productive, c'est pas simplement... si c'est intempestif au sens quasi nid-tchéant, c'est une rupture qui produit quelque chose, qui ouvre autre chose. On peut penser que c'est ça finalement l'un des cœurs de ce qu'on appelle le postmodernisme. Mais je crois que Mickey essaie d'aller plus loin, Liu Konen essaie d'aller plus loin parce que j'ai l'impression, et c'est peut-être en ce sens là, que son œuvre est aussi prophétique. dans le sens où, et Pierre on en parlait tout à l'heure avant l'enregistrement, dans le sens où ce n'est pas une prophétie qui dirait l'avenir, mais c'est une prophétie vraiment ancrée dans le présent. Je pense que Mickey donc tente simplement de dire que même le post-moderne est déjà ancien. En tout cas il pose la question de ce qui pourrait venir après, de ce qui pourrait être, pas seulement une analogie, mais presque une fusion. Avec l'ère que nous vivons d'aujourd'hui, l'ère d'internet, post-modernisme, dans le texte j'emploie ce barbarisme là, mais il faudrait peut-être déjà trouver autre chose. Ce qui est extrêmement étonnant parce qu'on a l'impression qu'on est à peine au début, en tout cas dans une phase qui n'est pas si avancée que ça de ce qu'on appelle le post-modern, même si on pourrait faire remonter la chose presque au début du XXe siècle, mais on a l'impression que... l'étape que nous vivons est encore assez nouvelle globalement.
- Speaker #3
Mais peut-être que là, en t'écoutant parler Mohamed, ce qui me vient c'est peut-être que la différence aussi avec les post-modernes c'est aussi un certain sens du tragique en fait qui parcourt aussi au désespoir parce qu'en fait le risque aussi d'avoir cet éclatement où chacun forme sa propre bulle narrative, sa propre bulle d'information c'est une fragmentation du réel qui le rend étouffant, anxiogène, névrotique et c'est la question même de la possibilité de réunir un certain nombre de gens qui ne se connaissent pas autour d'un seul récit en fait. Lui il a La forme qu'il trouve à ça, c'est une forme de réseau éclaté où il est capable à la fois de produire un récit unique et en même temps de rentrer dans sans intériorité puisqu'il y a 100 personnages. Et je crois que là où il a un tour de force, c'est qu'il y a un sens historique qui est peut-être plus tragique effectivement, mais ça m'intéresse que tu me dises aussi Mohamed et toi aussi Pierre si ça vous semble pertinent, mais c'est peut-être... Là où il y a un coup de génie, c'est la façon dont il utilise le concept extrêmement complexe d'entropie, qui est une loi d'éthermodynamique, qui est un concept qui est totalement efficient pour évoquer le réchauffement climatique et finalement pour donner un corps quasiment scientifique à une sensation apocalyptique que d'autres traitent dans leur œuvre. Je ne sais pas, par exemple Krasnorkai avec son sens de l'apocalypse. Et en fait, le fait que l'entropie soit à la fois un produit de la théorie de l'information en se fondant sur la cybernétique du milieu du XXe siècle et aussi plus largement une sorte de de manière de convertir ça dans une forme de fin d'étain, ou de sensation finalement qu'il y a un éclatement en cours. Je crois que c'est peut-être ça aussi qui le rend à la fois au-delà d'un postmodernisme, et peut-être aussi plus tragique.
- Speaker #1
Pour me dire, je pense qu'en fait il y a une parenté assez forte que moi je vois entre Mickey et le Conan des Perraques. Et c'est intéressant parce que, évidemment, il y a un texte de Mickey qui est peut-être vira jour un jour en France, qui est inédit en tout cas, qui s'appelle... La vie préambule, qui est une référence quasiment directe à la vie mode d'emploi. Et Mickey est un écrivain, peut-être dans la seconde partie si on a le temps, mais éminemment péréquin. Et en fait, Pérec, dans la vie mode d'emploi, quelque part annonce déjà ce qu'il va... Ou toute cette littérature-là, dans la mesure où on a la vue en couple d'un immeuble parisien, et en fait chaque chapitre épouse un moment de la vie d'un des habitants de l'immeuble, et les habitants se croisent, c'est même dispositif quasiment que... se rencontrent. Sauf que, en fait, et c'est là où Mickey va plus loin, c'est qu'il y a cette question justement du tragique qui affleure dans la vie de votre emploi, parce qu'en fait, ce qui est intéressant chez Perrec, c'est qu'il y a une règle, il y a des contraintes, et en fait, il y a toujours un écart par rapport à cette règle, cette contrainte, et cet écart est souvent lié au tragique. Mais chez Mickey, là on en parlera, mais c'est un hôpital à sien ouvert, c'est vraiment toutes les démences contemporaines qui sont montrées avec humour, parce que c'est très drôle, mais en même temps, si on voit littéralement ce qui est dit... s'adresse à un portrait quasiment apocalyptique de ce que pourrait être le monde moderne.
- Speaker #2
Sur la question du tragique, je pense que la forme que ça prend chez Lugonen, c'est la forme de l'infini. Je crois que c'est un écrivain qui, même s'il produit une œuvre qui fait mille pages à peu près, nous dit aussi que ça pourrait continuer à l'infini et que ce Ausha, ce cercle-là est un cercle sans fin parce qu'on peut le parcourir, il y a beaucoup d'échos, mais globalement, il commence à un moment à la fin ça rejoint le début on en parlera et globalement il nous dit aussi que ça peut continuer à l'infini et que cette idée là est tragique il a beau le dire avec énormément d'humour il a beau exprimé avec une sorte de légèreté une sorte de banalité du quotidien qui en effet celle de perec et pour beaucoup d'autres raisons aussi c'est un écrivain parisien jeu on est tout à fait d'accord mais je crois qu'il dit aussi que finalement c'est voilà il n'y aura jamais deux Fin à cela et que nous n'en sommes peut-être qu'au début d'une grande ère de névrose qui peut devenir une psychose aussi. La différence, c'est la question de la conscience. Est-ce qu'on a conscience de la maladie ou non, de l'état psychique ou non ? C'est la grande différence. Il manque plutôt des névrosés, donc des gens qui ont conscience encore relativement, mais le psychotique n'a pas du tout conscience et peut-être qu'on s'achemine vers ça Quelle sera l'étape d'après ? Ça, on verra. Mais en tout cas, dans ce livre-là, dans O, et il l'exprime aussi un peu dans l'avenir de la littérature, il y a l'idée d'une chose qui ne finira pas.
- Speaker #3
Peut-être juste si je peux rajouter un mot sur le O et peut-être essayer de synthétiser un truc qui a été dit là. C'est que je pense qu'en fait, ce qui est assez original chez Mickey, c'est que lui-même est donc finlandais. Mais en fait, il est extrêmement imprégné par des auteurs français, notamment Walbeck aussi, Pérec énormément. et beaucoup par le postmodernisme américain, Foster Wallace, mais aussi Don DeLillo, qui est une très grande référence pour lui. Et finalement, je trouve que son originalité, c'est peut-être d'hybrider deux formes d'avant-gardisme ou d'expérimentalité de deux pays qui jusque-là n'avaient peut-être pas communiqué de cette façon-là, et de les synthétiser. Et je pense que sur cette figure du haut, justement, une des dimensions infernales de ce haut, où il dit... Moi, c'est mon passage préféré, enfin, les lignes préférées les plus profondes de ce livre, où il dit que le haut, c'est une figure infernale parce qu'il n'y a pas de début ni de commencement. Mais c'est aussi une figure plate, en fait. c'est une littérature totalement horizontale, il n'y a plus de dieu et il n'y a même plus cette possibilité d'avoir une percée en fait on est dans un aplatissement qui pourrait effectivement comme tu disais Mohamed continuer éternellement et cette sorte d'horizontalité radicalisée elle est intéressante aussi à l'aune d'une histoire littéraire qui est la figure du labyrinthe, la dernière phrase de la post-prod' que j'ai écrite c'était qu'en fait la dimension infernale c'est que c'est un labyrinthe sans dédale en fait et le labyrinthe c'est une figure extrêmement profonde, puissante, qui a marqué le XXe siècle littéraire, de Proust, Joyce ou Kafka jusqu'à Borges et au Sud-Américain et je crois que lui ce qui l'amène peut-être et qui est peut-être aussi cette rupture qu'on essaie de cerner là c'est qu'en fait un labyrinthe avec un dédale qui était aussi au centre de ton sable secret de mémoire des hommes c'est que En fait, un labyrinthe encore plus infernal qu'un labyrinthe tout court, c'est un labyrinthe où on ne peut même pas se perdre. Et je crois que c'est ça aussi qu'il fait. Et finalement la seule façon dont il devient supportable, c'est parce qu'en fait il nous fait rire avec ça. Parce que si on ne riait pas dans ce livre, je pense que soit on ne le lirait pas, soit on se suiciderait avant la fin des 800 pages.
- Speaker #0
Effectivement, ça rejoint aussi cette idée d'hyper-conscience. J'ai l'impression, et vous me direz ce que vous en pensez, mais... Que l'hyper-conscience n'est pas perçue ici comme une très grande conscience, une très bonne conscience de ce qu'on est en train de vivre. Au contraire, on conscientise tellement tout aujourd'hui qu'on finit par plus rien conscientiser. C'est-à-dire qu'on se perd dans un espèce de flot d'informations. On voit très bien aujourd'hui sur les réseaux sociaux le nombre de personnes qui font leur propre psychanalyse ou qui font leur propre analyse de ce qu'ils sont en train de vivre, de ce qu'ils sont en train de traverser. C'est peut-être un siècle aussi d'hyper-conscience qui fait que tout disparaît, que ce labyrinthe, ça rejoint l'idée d'un labyrinthe dans lequel on ne peut pas se perdre. C'est être dans un vide qu'on crée soi-même. C'est ça qui est absolument tragique aussi.
- Speaker #2
Oui, alors je pense que sur l'hyper-conscience, il y a un paradoxe chez Likonen parce qu'il montre des individus qui sont en effet hyper-conscients parce qu'ils sont souvent obsédés par une seule chose. Et ils sont donc dans une tâche, c'est presque mécanique. Ils font des choses et restent dans ce travail-là, dans cette obsession-là, dans la névrose, peut-être en répétant des choses qu'il s'agisse... de quelqu'un qui fait le même rêve, c'est un personnage de haut par exemple qui fait toujours le même rêve ou de quelqu'un qui est obsédé par les aubergines, on en parlera sans doute tout à l'heure mais en même temps qu'il y a cette hyper-conscience il montre aussi que la résultante ou peut-être la condition de cette forme d'hyper-conscience là sur des tâches minuscules, c'est d'oublier tout le reste ou de n'avoir pas de conscience très forte de tout le reste. Dans l'avenir de la littérature, il commence par dire cela et d'ailleurs je pense que c'est par ironie mais en tout cas il l'exprime l'idée que finalement, le romancier contemporain par excellence qui est tout à fait contemporain à Internet mêlé à Internet et à la question de la connexion, de l'hyperconnexion et de l'hyperconscience, c'est paradoxalement celui qui est capable qui a des troubles de l'attention. Il dit que c'est aussi un romancier, c'est un écrivain qui finalement devrait être en mesure d'oublier de petites choses par-ci, par-là. Mais évidemment, le paradoxe apparaît tout de suite parce que cette œuvre...
- Speaker #0
est une tentative de n'oublier personne, tout en sachant évidemment qu'elle laisse beaucoup de gens de côté et ça pourrait en effet continuer sur des pages et des milliers de pages que ça ne s'arrêterait pas. Donc sur l'hyper-conscience c'est très juste, mais c'est une hyper-conscience individuelle. Mais la question de l'hyper-conscience collective, pour lui, je pense qu'il part du constat que c'est tout à fait impossible et que le romancier lui-même ne devrait même pas tenter d'être une sorte d'omniscient de Dieu, de Demiurge, mais plutôt celui qui accepte. et qui finalement raconte des vies fragmentées, quitte à les multiplier comme ça à l'infini, mais restent sur des...
- Speaker #1
Et tu parlais de Nietzsche tout à l'heure sur l'intempestif, je pense que là il y a quelque chose, enfin une réflexion de Nietzsche qui est assez puissante et qui je pense est au centre, même pas forcément volontairement ou consciemment de la part de Huy Kohnen, c'est que quelque part Nietzsche écrit que l'hygiène de la vie, le métabolisme même de l'être, fonctionne sur l'oubli, l'oubli est nécessaire. Or internet c'est une époque qui n'oublie rien, on parle du droit à l'oubli, on parle de notre passé en fait qui est complètement... gardé, qui n'est jamais métabolisé par la déjection, physiquement, organiquement, en allant aux toilettes, en excrétant, en fait, on peut continuer à vivre, parce qu'on se vide de quelque chose, et c'est la même chose, en fait, avec la mémoire, en fait, et Nietzsche, donc, quelque part, écrit ça, en fait, que le métabolisme fonctionne, en fait, sur la nécessité de l'oubli pour trier, mettre en perspective, et justement, ce qui est aussi infernal, en fait, dans cette époque-là, et dans ces personnages qu'il met en scène à partir de là, c'est cette façon dont, finalement, l'oubli n'est pas possible, BIP tout est mis sur le même plan en permanence, tout est sans arrêt au-dessus de l'être et l'être est écrasé par cet ensemble d'informations, cet ensemble de bulles auxquelles il est confronté tous les jours. Et ce qui est aussi une façon, là où il est très fort, et c'est un ressort humoristique très puissant qui peut toucher d'ailleurs à Perrec et notamment aux choses, ou à des livres comme ça, c'est le sens du prosaïque qui est très fort aussi d'ailleurs chez Foster Wallace. Notamment tout le réseau narratif, parce qu'il y a plusieurs réseaux narratifs. Et en fait, il fait très bien ressortir justement la dimension inhumaine des informations dont on parlait avec cette entropie informationnelle, mais aussi du déversement de marchandises à laquelle nous sommes confrontés, et en saisissant le prosaïque le plus anti-romantique, le plus banal de notre époque, faire ressortir cette question ontologique par le contact, très drôle aussi, avec une matière qui n'a pas de sens, jusqu'à cette entreprise de jouets qui le montre jusqu'à l'absurde et au comique.
- Speaker #2
Et pour revenir une dernière fois sur cette question de la dette et de l'oubli, c'est tout à fait juste et pertinent ce qui a été mentionné on pourrait aussi ajouter que effectivement le paradoxe qui est lié à ça c'est que l'information est infinie, disponible à tout moment et en même temps il y a aussi une sorte d'oubli en permanence parce qu'on produit tellement d'informations que ce qui a déjà été fait, ce qui a déjà eu lieu est balayé par ce qui arrive et c'est ça qui est terrifiant et fascinant c'est qu'effectivement il y a une sorte d'horizontalité absolue et infinie où en fait, un article écrit sur un blog, et c'est à la fois beau et tragique, mais un article écrit sur un blog par un inconnu peut avoir plus d'audience qu'un article écrit dans la médaille nationale. Et dans O, je pense que le moment où on voit, et c'est ça aussi d'ailleurs qui fait la force d'un univers qui est permanent, c'est que ce qui ancre les personnages, c'est des symboles. Par exemple, des symboles qui sont devenus matériels. Il y a un livre de cuisine qui revient tout le temps, cuisine pour névroser. Et en fait, rien que ça, Ça tisse quand même des liens à l'effet conducteur. Et c'est ça qui est vertigeant. On parlait du labyrinthe en permanence. Mais en fait, il y a des fils comme ça, narratifs, et qu'on retrouve, comme n'importe quel... Moi, je fais partie de ta génération là, mais comme vous, de gens qui ont grandi aussi avec Internet. Et en fait, moi, ce qui me fascine toujours, c'est la manière dont on se perd, dont on creuse des terriers de lapins, des rabbit holes en anglais comme ça, mais en suivant toujours des fils. Et en fait, je pense que le haut inclut aussi de cette dimension-là. Et donc, ce qui fait que... En fait, oui. Il y a à la fois un océan d'informations et en même temps... Il y a les pistes qu'on peut suivre et qui sera méfié à l'infini.
- Speaker #3
Qui rend la réflexion du coup très actuelle, qui est une réflexion ici de 2017, mais aussi une réflexion qui est portée en 2023 et aujourd'hui. Effectivement, même sur des générations qui sont plus récentes, on apprend à se méfier d'Internet avant de l'utiliser. C'est-à-dire qu'heureusement, il y a beaucoup de prévention qui est faite. Mais c'est aussi le changement total du rôle de l'écrivain. Parce qu'un écrivain aujourd'hui... Il peut difficilement être dans son coin, dans un taillé, et pas sortir pour faire une émission si on lui demande de faire une émission à la sortie, à l'apparition de son roman. Alors que ça ne faisait pas du tout partie du rôle de l'écrivain. Et que maintenant, un écrivain, il est forcé d'avoir une position esthétique, une position commerciale, qui va au-delà d'une position, d'une écriture. C'était, je crois, Jérôme Mézot, sans parler, dans un essai sur la posture d'écrivain. Mais c'est assez fou, ce changement de posture. qui fait que l'écrivain n'est plus du tout la même personne qu'avant, ou peut-être que si, c'est toujours possible.
- Speaker #0
Il y a eu des époques, ou des écrivains en tout cas, qu'on peut tout à fait idéaliser, romantiser, avaient aussi des postures d'écrivains. Si je dis par exemple, je ne sais pas, Proust, parce qu'il est le plus iconique en la matière, on s'imagine quelqu'un qui pousse dans son lit et qui écrit de longues phrases, qui sont splendides et qui va comme ça régner sur tout le siècle. Et bien lui aussi avec ses postures, avec ses petites combines, avec ses petites tactiques, il n'avait pas Instagram évidemment. Mais la question est souvent posée d'ailleurs de façon très drôle. Qu'aurait fait Proust ou qu'aurait fait Victor Hugo s'il avait eu Instagram ? Et je crois que Victor Hugo par exemple aurait été un Instagrammeur absolument redoutable. Ce qui ne devrait pas empêcher d'être un grand écrivain. Mais c'est aussi une façon de dire que globalement, on ne peut pas s'extraire de son époque non seulement. mais on ne peut jamais s'extraire aussi de la... perception qu'une époque a de l'objet livre et de ce que l'objet livre symbolise aujourd'hui. Et aujourd'hui, je pense qu'on en est à un temps où il est impossible pour l'écrivain, c'est tout à fait possible, c'est un choix de le faire, mais qui a des conséquences immédiates. Et même là, le paradoxe, c'est que même la disparition, même le fait de se mettre en retrait, de vouloir comme ça rester caché, Bye bye. peut passer pour une stratégie ou une pause. Ce n'est pas pour autant que ceux qui veulent vous entendre, vous écrire, vous parler, ne vont pas venir le faire en insistant sur le fait qu'en fait, vous vous cachiez, mais on a réussi à... Donc, c'est très compliqué. Dans O, il y a un personnage comme ça dont la névrose... Ce n'est pas un écrivain, mais ça pourrait. Dont la névrose est qu'il se retire, il se cache pour ne pas être, dit-il, atteint. par finalement une sorte de mâle comme ça qui traverserait la société. Il se cache dans une cabane au fond d'un bois en espérant n'être pas atteint. Donc c'est une sorte de marginalisation volontaire. Eh bien non, ça ne marche pas parce qu'on est toujours en contact. Et il se met de façon très drôle, c'est un personnage qui se met, qui est en lien avec quelqu'un, le fameux Pepin Toek. C'est pas lui, c'est pas ce personnage de Pepin Toek, mais c'est un autre de ses amis qui est en relation avec Pepin Toek, qui lui a des relations avec l'espace parce qu'il croit que son mal de tête est un morse qui lui vient des étoiles et d'une civilisation supérieure. Donc très rapidement à travers ce personnage de Pepin Toek, notre fameux homme dont j'ai oublié le nom, ce personnage qui prétendait se retirer en une relation et déjà en lien avec les étoiles, ce qui est finalement l'échec absolu de la retraite ou sa réussite triomphale, il faudrait voir.
- Speaker #2
Et le point, c'est vrai que dans l'avenir de la littérature, Mickey, je trouve qu'il est assez pertinent sur... Alors, on pourrait dire à balle réelle, sur la littérature contemporaine, sur la manière dont sont choisis, sélectionnés les couvertures, mais aussi sur le fait que, en fait, quand on est un écrivain jeune et beau, c'est bien plus simple que quand on est assez âgé, etc. Et c'est quelque chose qu'on voit souvent, je veux dire, avec les phénomènes de rentrée littéraire, avec beaucoup de choses. En fait, on pourrait se dire qu'un premier roman écrit à 55 ans par une femme dans la... creuse peut-être tient beaucoup moins à l'attention que d'autres choses. Et en même temps, on pourrait en affaire à l'essai marketing et précisément dire « Ah mais regardez cette femme, elle vit dans la creuse à 55 ans, son premier roman est formidable. » Mais en fait, ce que ça dit aussi, et c'est là où Mickey est très conscient, il perd la conscience, c'est qu'en fait, le livre est un objet commercial. Et le livre est pris dans des dynamiques qui ne sont pas du tout entièrement esthétiques. Et c'est ça que j'aime aussi chez Mickey, c'est que là, on parle d'enjeux théoriques qui peuvent paraître à la fois assez abstraits, mais Mickey... et bien il était complètement dans cette époque là et lui même enfin quand on voit moi je vous ai parlé de ma rencontre enfin virtuel avec mickey à travers un entretien mais on le voit habillé de noir comme ça avec vraiment le coup de ce visage ses yeux il ya une photo de mickey que j'aimerais bien d'ailleurs enfin je vais montrer mais il pose il jouait en permanence avec son image et lui-même en fait il avait une sorte de dérision aussi par rapport à l'image qu'il pouvait envoyer de lui-même et c'est pour ça que je pense qu'il y a quelque chose d'assez Rimbaldien chez lui mais pas tant dans le texte dans l'esthétique que dans la posture même Rimbaud, alors on dit de Rimbaud qu'il était oublié, que Berlin l'avait exhumé ce qui est vrai mais néanmoins Rimbaud était très connu dans les cercles littéraires qu'il fréquentait précisément pour ses insolences, précisément pour ses attaques et aussi parce qu'il jouait Merci. entièrement du fait que c'était un jeune homme, un jeune homme venu de province, qui débarquait pour le dériffage. Et je pense qu'il y a un truc chez Mickey qui est assez lucide là-dessus.
- Speaker #1
Mais c'est vrai que Mickey O'Connor lui-même joue des signifiants et s'en amuse. En fait, il assume une notoriété qu'il avait d'ailleurs par ailleurs aussi, par son activité de musicien et autres. Mais c'est vrai que je crois que notre 21ème siècle, effectivement, Victor ou Hugo ou Proust, à l'ère d'Instagram, auraient sûrement été... moins reluisant que la mémoire le garde mais je crois que ça radicalise peut-être quelque chose c'est-à-dire qu'il travaille l'auteur cher à Mohamed qui est Bolaño, c'est aussi l'éthique de la disparition finalement comme seule réponse et réponse désespérée, pauvre et insatisfaisante à ça, alors on sait que Bolaño lui-même avait une position très critique là-dessus, 2166 c'est autour, même dès qu'il se soit autour d'une disparition d'écrivain alors je sais qu'Arkim Boldi est peut-être même inspiré par Beethoven qui était un un écrivain qui lui-même n'a pas sa vie à disparaître, chez les postmodernistes américains qui, comme on l'a dit, inspirent quand même Lue Connen, on sait que Pynchon, voire même Salinger, ont passé leur vie complètement en rupture avec les médias et complètement reclus. Donc je crois que finalement, ça montre quelque chose qui est peut-être aussi infernal, sans vouloir galvauder le mot, mais c'est que finalement, cette logique du spectacle, du simulacre, dans toute cette veine qu'on pourrait analyser de Guy Debord à Annie Lebrun, c'est à dire que Cette façon d'envoyer les signifiants qu'un public attend. Moins les livres sont lus, plus la victoire de l'information et de la narration du réseau social prend le pas sur la narration littéraire, qui est forcément plus exigeante, qui demande des temps de concentration, que le réseau social explose, parce qu'on sait très bien qu'il y a un effondrement du temps de concentration. Plus, en fait, finalement, ça radicalise aussi cette espèce de dichotomie, cet écartèlement qui est parfois, je pense, difficile à vivre pour certains, entre l'authenticité, la posture d'authenticité. et les signifiants qui sont attendus et qui parfois aussi en fait consistent à envoyer des signifiants d'authenticité alors même qu'en fait en le faisant ça devient un simulacre. Donc je trouve que ça radicalise quelque chose que comme tu disais Mohamed est présent depuis toujours parce que personne n'y a échappé avec les moyens de communication de son temps mais je pense que ça radicalise ça et on voit que ça crée quelque chose dont lui-même est conscient et dont lui-même jouait en assumant totalement l'intrication et je crois que même Sébastien Cagnoli le traducteur me disait qu'il y a un texte où il cite je ne sais plus quelle marque et il a presque été accusé d'avoir été subventionné par cette marque pour le site.
- Speaker #2
Mais c'est vrai qu'on parle de O énormément. Moi, j'aimerais bien que vous nous parliez cette fois-ci de deux choses. On se concentre sur l'expérience de lecture, déjà. Comment est-ce qu'on fait pour aborder un texte aussi labyrinthique ? Et ensuite, peut-être qu'on commence par lire un passage de O. Alors, Mohamed, si tu veux commencer par lire un texte que tu as choisi, puis peut-être nous dire rapidement pourquoi est-ce que tu as choisi ce texte, et puis après, on passera à Younes.
- Speaker #0
Alors, c'est un texte que j'ai choisi parce qu'il insiste sur l'un des phénomènes, l'un des nombreux phénomènes qu'on retrouve dans le roman, mais qui est peut-être même l'une des origines aussi du récit, qui est un phénomène d'évanouissement généralisé ou du moins très répandu. Puisqu'à Helsinki, soudain, les gens se mettent à s'évanouir. Et donc l'extrait que je vais lire ici montre la réaction de l'hôpital à ces évanouissements qui sont inexpliqués et qui vont déclencher, là aussi, une autre névrose ou de la paranoïa. ou en tout cas une forme de réaction qui est à la fois tragique et grotesque. Jusqu'au samedi 18 mai 2013, seuls de rares médias s'étaient saisis de la vague d'évanouissement qui se manifestait à Helsinki depuis le mercredi. Et ces rares-là n'accordaient guère de place à la nouvelle. Cela se justifiait bien sûr par le fait qu'aucun incident similaire n'avait été rapporté ailleurs qu'au sein de la tour hospitalière de Meilati, ce qui avait été rapidement écarté sous son épidémie et endigué un éventuel mouvement de panique collective. semblable à celui que suscite une pandémie de grippe, porcine ou aviaire. A Meilati, cependant, l'on s'étonnait que les évanouissements fussent cantonnés non seulement à la tour hospitalière, mais spécifiquement aux chambres de neurologie générale, avec une préférence apparemment exclusive pour le troisième étage, ce qui eut pour effet d'engendrer une légère hystérie et de faire effectuer une batterie de tests supplémentaires et vérifications d'après ça. pression artérielle et imagerie cérébrale principalement, sur tous les patients du niveau en question, mais sans apporter d'explications aux pertes de conscience affectant régulièrement les malades, aussi bien que le personnel soignant. Radiologues, neurophysiologistes, cliniques et neurochirurgiens, tous haussés les épaules, désemparés, certains lancèrent l'idée de faire contrôler le troisième étage dans l'hypothèse de la présence de moisissures. Les patients furent transférés pour 24 heures dans d'autres locaux, mais aucune trace de contamination n'ayant été repérée. Ils regagnèrent leur lit aussitôt avec pour seul changement à compter du samedi matin que chaque infirmière de nuit en neurologie générale reçut la consigne de ne passer désormais à cet étage qu'une demi-heure d'affilée au maximum. La durée limite fut fixée ainsi parce qu'un médecin du département avait remarqué que l'évanouissement se produisait si l'on s'attardait plus de 30 minutes dans le service de nuit. Son observation ne fit qu'aggraver le sentiment de peur, si bien que le troisième étage devient le siège d'une méfiance quasi superstitieuse qui peut être utilisée pour faire face à des problèmes. prit très vite des proportions démesurées, certaines infirmières refusant de venir travailler sans porter autour du cou une croix ou quelque autre amulette de leur invention. Bientôt, les couloirs des chambres de neurologie générale ressemblèrent au local de réunion d'une société occulte en état d'alerte, où les infirmières travaillaient par tranche de moins d'une demi-heure avec une patte de lapin, un crucifix ou une gousse d'ail et des plumes autour du cou.
- Speaker #2
C'est le sens de la parodie, mais parodie qui n'est pas la caricature, mais de beaucoup de styles de registres. Et on a beaucoup notamment de comptes rendus d'hôpitaux, de symptômes.
- Speaker #1
De recettes de cuisine, de choses qui sont du domaine de la notice.
- Speaker #2
Et en fait ce qui est intéressant c'est d'appliquer comme ça une écriture clinique à quelque chose de grotesque, à une sorte de folie collective.
- Speaker #1
Je pense qu'il fait quelque chose de très important en fait, là où une forme de conception romantique de la littérature, de dire qu'en gros l'écriture littéraire, particulièrement en France, je pense qu'on en a beaucoup parlé avec Mohamed, Il y a les signaux du littéraire doivent être envoyés, et c'est une langue en France qui s'est construite dans notre histoire littéraire comme séparée de la langue commune. Là où il est beaucoup plus puissant, il met qui lui connaît, c'est qu'il dit, moi je vais faire rentrer la langue commune, et je vais faire rentrer cette inflation de notices Ikea, de recettes de cuisine, de textes divers et variés, commerciaux, de management, je vais les faire rentrer dans mon texte, et je vais produire une très grande oeuvre à partir de ça. Et ça, c'est un geste profondément contemporain, post-moderne, mais que lui radicalise encore, et qui justement nous choque un peu et je pense... peut nous faire du bien aussi en France de recevoir ça, parce que nous, on définit vraiment la langue littéraire comme une forme de rupture par rapport à la langue commune. Il ne faudrait pas trop qu'il y ait des choses prosaïques. Et cette chose du prosaïque qu'on évoquait tout à l'heure à propos des objets, notamment de la marchandise, lui le fait aussi avec ses textes, en fait, qui n'ont aucun statut, aucune valeur littéraire.
- Speaker #0
Il y a à la fois une maîtrise du langage le plus banal et le plus quotidien, ce que vous soulignez, Merci. Mais il y a aussi cette capacité à l'hybrider, donc les phénomènes d'hybridation, d'emprunt, de sabotage, de parodie. Il y a une capacité à l'hybrider avec des langages qui sont aussi très techniques, très précis. Sur la science, par exemple, le livre est traversé par une réflexion sur la physique et sur l'électricité, parce que l'un des personnages principaux, qui est un personnage historique, qui a vraiment existé, c'est Nikola Tesla. Donc il y a aussi toute une maîtrise de cette question-là, du langage technique, du langage scientifique et de la manière dont ce langage scientifique-là atteint nos vies et donne finalement, fournit presque l'électricité de ce qui est la langue littéraire aujourd'hui. En tout cas, je pense qu'il fait cette analogie-là entre l'électricité et la littérature et se demande comment aujourd'hui écrire dans une œuvre électrique. Et je pense que la réponse qu'il donne est toute simple, c'est qu'il faut une œuvre qui puisse... Non seulement aller dans tous les registres, mais pas simplement comme un effet. Ce n'est pas simplement je vais montrer que je peux aller d'un registre très Ausha un registre qui est très bas, ce qui a été souvent le cas, je pense, dans la littérature française. Mais c'est de dire je n'y vais pas, c'est mon état naturel d'écriture. C'est l'effet naturel presque, oui, c'est mon effet propre de pouvoir, comme ça, sans qu'on s'en rende compte, passer en effet d'une digression très érudite sur Tesla et l'électricité. à une réflexion sur les aubergines et la musique qui sont une seule et même chose dans le roman puisque les aubergines sont aussi des touches de musique d'une certaine clavier comme ça c'est très drôle mais voilà c'est un peu aussi la question de la radicalisation elle vient de là, ce n'est plus en effet c'est la réalité même c'est le stade c'est l'état même de l'écriture et ce qu'il propose c'est précisément un moment j'avais noté dans les notes à l'époque de O
- Speaker #1
Page 793, il dit « Internet, c'est le nom d'une maladie que nous traitons par le mépris » . Parce que précisément, comme la textualité produite sur Internet, mais comme tous ces énoncés, encore une fois, commerciaux, marketing, merchandising, managerial, etc., sont méprisés, n'ont aucune valeur littéraire, en fait, la littérature est tentée de les ignorer. Mais les ignorants se faisant, en fait, elles se cantonnent à ne plus décrire qu'une portion du réel de plus en plus réduite, de plus en plus déconnectée de la vie quotidienne, où nous sommes tous soumis à des énoncés complètement insensés, prosaïques, et en même temps fascinants parfois aussi. Et lui il dit en fait je vais le faire rentrer dans le roman et c'est là que le geste aussi se joue de cet avenir de la littérature dont il parle. Alors moi c'est trois pages donc je vais les lire un peu en accéléré à certains moments. Mais en fait c'est entre la page 57 et la page 60. Et ce qu'il faut dire c'est que c'est aussi au début de ma lecture où j'ai énormément ri. Parce que c'est une des premières choses qui m'a marqué dans ce livre c'est que j'ai énormément ri. Et où en fait à nouveau dans une page peut surgir une poésie immense et en même temps un rire vraiment spontané. Et là c'est un... C'est un moment où un jeune homme, un personnage qui s'appelle Michael Alkvist, en fait, tous les soirs où il se couche, en fait, il ressent des angoisses de mort. Et donc, c'est un passage qui décrit, en fait, cette angoisse qui le prend quand il est seul dans sa chambre le soir. Mickaël n'y pouvait rien, c'était ainsi depuis la mort de ses parents, 21h30 minuit. 21h30 minuit, était une plage horaire où tout se repliait sur lui, c'était un atroce recourbement rempli d'ombre, une aile froide, comparable à la longue silhouette noire qui se penchait sur son berceau quand il était petit. Il était certain de l'avoir vu avec un visage grésillant, quelque chose d'inconcevable et d'infini. C'était son plus ancien souvenir, Mickaël tremblait, il était 21h29, que faire ? Il venait de fermer le dernier magazine gondolé, il aurait bien aimé reposer ses yeux, se calmer maintenant que le bouillonnement d'adrénaline post-natation, parce qu'il est nageur. S'était apaisé au fond des basses cavernes cellulaires et que tel un signe, une soudaine averse printanière passait sur la ville, s'effondrait sur les capots des voitures garées et faisait ployer les noires branches périgineuses des hauts pins. Mon Dieu, 21h31, l'heure H, celle de la conscience excessive qu'il assaillit tous les soirs. Peut-être pouvait-on qualifier cela de terreur, d'angoisse ou de mélancolie, toujours est-il que Michael en tremblait. Il s'agissait en fin de compte de toute autre chose, d'une chose qui, selon sa théorie, était propre à notre époque. Il gémit et enfouit son visage dans ses mains. A savoir, comment c'est une longue énumération que je résume un peu, mais... Dans cette émulation, c'est à la fois percevoir avec inquiété les battements de son cœur, prendre désespérément conscience de la nature éphémère de son corps, des peines à venir, de toutes les maladies latentes, éprouver des douleurs dues au stress, des maladies imaginaires, des crises de panique, stresser à l'idée qu'il ne faut pas stresser car on sait que le stress provoque insomnie et dépression, avoir la brusque révélation de son insignifiance dans les brefs instants de clarté insidieux qui vont et viennent quand ça leur chante sans crier gare, tout en sachant que cette sensation est universelle, de sorte qu'elle doit être appréhendée aussi oppressante que ce soit et tant que chose qu'il faut accepter. En tant que chose qu'il faut accepter comme partie intégrante de la condition humaine, avoir conscience de la banalité de ces ressassages, percevoir des signaux soudains sous l'effet d'une faculté d'observation accrue dans les lieux clous en société. Par exemple, les conversations où tout le monde parle mais personne n'écoute, car chacun consacre son attention soit à tenter de rassembler sa pensée, pendant que notre parle soit à attendre une ouverture propice ou glisser sa propre anecdote sans passer pour un goujat, et tout en donnant l'impression qu'on a écouté ce que disait l'autre. Etc. Et donc... Des espoirs qu'on ressent quand on rapporte une histoire et qu'on se rend compte en plein milieu que personne ne pourra jamais en tirer le même sentiment que soi, la peur que les autres trouvent le récit léger ou insignifiant, ce qui paradoxalement aboutit au fait que, par une sorte de moyen de protection face à la critique, à une réception peu enthousiaste, on sabote tout seul son récit, en servant soi-même un rire sarcastique devant sa nullité. Mais surtout une pensée qui ne manquait jamais de paralyser Michael, comme si ses intestins se trouvaient brusquement congelés puis éclatés à coups de pioche. La frustration à l'idée que je sois moi, pour toujours, et que ce soit encore moi qui mourrai. que personne ne mourra à ma place. En fait, il est capable de rentrer dans l'intériorité, le mécanisme cérébral de 100 personnages, d'une façon qui est quasiment inhumaine. Quel cerveau est capable, quel auteur est capable de rentrer dans autant d'intérieur, de fonctionnements cérébraux, de façons dont on pense, et d'en décrire un nombre aussi énorme. Et en même temps, de cette singularité extrême et radicale, il tire une universalité qui est finalement, je suis seul dans mon corps et je mourrai seul. Et en fait, c'est... là où il y a une sorte de tragique ontologique, de tragique d'existence, qui donne beaucoup de rire, mais qui donne ces moments-là où on voit une vraie poésie jusque dans son écriture qui semble banale, mais où tout à coup il surgère des images, et vraiment il y a des passages qui sont extrêmement émouvants aussi, parce qu'on a beaucoup parlé du rire, mais moi ça c'est un passage qui m'a vraiment ému, et je me dis, ces passages-là, vraiment je m'en souviendrai longtemps.
- Speaker #2
Et je pense que c'est une belle manière de parler de ce qu'est 49 pages, et de ce qu'est la collection des parts de feu, en fait. C'est l'idée de croire qu'il y a des instants où la vie bascule et que cette bascule-là souvent se construit à post-théorie et que la lecture notamment peut provoquer ces moments de bascule précédents parce que la lecture va, certains textes comme ça, épouser ou créer une forme à l'intérieur de nous qui va informer littéralement notre regard sur l'existence. Et le passage que tu décris, je pense qu'il est vraiment très pertinent parce que ces moments de solitude à l'heure du coucher, on a tous déjà vécu ce genre de choses-là. Et avoir ce passage-là amplifié sur trois pages et démultiplié à l'aide de la névrose, c'est vraiment... Enfin voilà, c'est une sorte de... Enfin, c'est des choses qui marquent. Je parlais de Pérec tout à l'heure parce que je pense que, à titre personnel, c'est une lecture, la vie mode d'emploi, qui m'a vraiment bouleversé ou déstabilisé, qui m'a fait prendre conscience aussi de cette forme d'ironie tragique qui est très très présente également dans O. Et je me permets de vous poser une dernière question à tous les deux. Est-ce que vous pourriez nous raconter le souvenir d'une lecture, et pas forcément d'O ? Voilà, c'est un peu une question piège, je viens de préciser que je ne vous ai même pas préparé à tout. Mais une lecture marquante.
- Speaker #0
Il y a un texte qui s'appelle Chroniques abyssiennes. C'est l'occasion peut-être de faire un peu de promotion de ce texte-là, mais qui n'est pas très, très connu. Chroniques abyssiennes de Moses Izegawa. C'est un texte que je trouve absolument fascinant, qui a une puissance narrative et philosophique que je trouve très forte, mais qui n'en donne pas l'air. C'est qu'on commence en se disant... Qu'est-ce qui va se passer ? Ça commence par une scène qui est absolument marquante, qui est celle d'un homme qui est en train de disparaître entre les mâchoires d'un crocodile. Soit dit en passant, cette image du crocodile m'a beaucoup marqué puisque dans la plus secrète mémoire des hommes, il y a la présence d'un crocodile qui est là. On me demande souvent d'où ça vient. Ça vient d'une phobie très personnelle, mais ça vient de ce roman-là, les Chroniques abyssiniennes. Et c'est une histoire qui raconte l'histoire moderne de l'Ouganda, où il y a eu un personnage d'ogre un peu tyrannique qui s'appelle Idi Amin Dada et le roman raconte l'histoire de l'Ouganda sous Idi Amin Dada sur plusieurs générations et c'est fascinant, c'est un roman qu'on lit et à un moment on se dit mais c'est presque l'impression et je pense que c'est un peu ce qu'on a quand on est en présence d'un... La bascule c'est d'avoir la sensation que la littérature même devient votre sang et qu'à l'intérieur vous sentez votre sang couler et que ça devient de la narration et que le temps que vous êtes en train de lire est le temps du récit. Vous êtes confondus à cela. Et c'est précisément ce que ce livre-là a produit, mais au milieu de beaucoup d'autres chefs-d'oeuvre, évidemment, qui ont produit ça chez moi. Ne serait-ce qu'en... Même Forcer Wallace, il y a des moments comme ça, puisque Mickey le cite, où on a cette impression dans l'infini comédie, par exemple. Voilà, c'était un exemple comme ça. Donc, allez lire les chroniques abyssiniennes de Moses Isigawa.
- Speaker #1
C'est sûr délicat à dire, mais pour essayer d'en donner un qui soit un peu aux antipodes de Mickey Uconen. Et effectivement, je pense que... Ça arrive rarement, mais parfois ça arrive. Quand on lit un texte, on se dit « je sais qui me marque. » Il y a des textes qui nous travaillent après coup, mais des fois, il y a des textes, en les lisant, on sent que ça parle à son être profond. Et moi, c'est une impression que j'ai eue il y a trois ou quatre ans en découvrant le journal du Manœuvre de Thierry Metz, auquel je suis arrivé par Joseph Pontus et ce recueil de littérature produit depuis ses expériences ouvrières, notamment dans les abattoirs qui s'appelaient « À la ligne » , qui m'avait intéressé, mais... pas forcément transcendé, mais en tout cas, à un moment, ici, Thierry Metz, comme en disant, c'est vraiment une des personnes qui m'a marqué, je suis allé acheter ce journal du Manoeuvre, puis au-delà lire tout ce que Thierry Metz avait pu produire. Ce journal du Manoeuvre, Thierry Metz, c'est un poète qui est mort en 1997. Récemment, Poésie Gallimard a édité en poche un peu un de ses recueils, ce qui montre qu'il y a un retour de cet auteur, qui pour moi est vraiment un des très grands poètes français des 50 dernières années. Le drame de sa vie, c'est qu'en gros, il a perdu tout en écrivant de la poésie dans des revues et autres. Il atterrit chez Gaymer dans les années 90, un peu par ces milieux-là. Et le drame de sa vie, c'est d'avoir perdu sous ses yeux un de ses enfants qui, en gros, a provoqué une forme d'effondrement intérieur, beaucoup d'alcoolisme, et en fait, il est mort après des expériences de tentatives de sevrage en hôpital psychiatrique, et s'est suicidé en 1997. Donc c'est un homme qui est dans une noirceur, qui est celui d'ailleurs comme il connaît, mais qui a vécu dans une noirceur et une douleur qui vraiment ressort dans ses textes. Mais ces textes sont extrêmement lumineux parce qu'en fait, il saisit chaque instant les plus simples de la vie et il en fait un espèce de petit miracle. D'ailleurs, c'est un peu ce que je dis, la préface de Jean Grosjean, son éditeur chez Gallimard, qui préface le journal du Manœuvre, qui est donc une expérience, en fait, c'est des pages sur lesquelles il note quelques lignes d'une expérience qu'il a vraiment eue au cours d'un chantier dans lequel il était manœuvre. Et c'est un poète extrêmement puissant par sa simplicité, par sa capacité à faire surgir des images. par cette douleur qui tente de dépasser en fait et par le dimension lumineuse d'autant plus précieuse qu'il en tire. Et c'est aussi quelque chose qui est très rare, c'est que souvent, des fois, cette littérature-là est très souvent un peu sociologique, on va dire, et s'arrête à simplement une évocation humaine. Alors chez lui, il est quand même nourri, d'ailleurs le manœuvre n'est pas neutre, par... toute une forme d'alchimie secrète, il est très marqué par Paul Celan, par toute une symbolique, en fait, et notamment une symbolique franc-maçonne, qui affleure à travers un mot, dont on sait qu'on sent qu'il est plus profond. Et en fait, il y a vraiment cette dimension-là, qui est dans le tissage du quotidien de l'existence, trouvé du miracle, et dans lequel il y a des percées qui, à chaque fois, affleurent et qui nous font sentir avec les mots les plus simples qu'ils soient. Donc, Tchaymet, ça a été à l'inverse du Yuconène, parce que c'est une lecture qui est très courte. mais un sentiment comme ça, vraiment puissant de lecture, dont on sait que... Et je pense que ça provoque quelque chose, d'ailleurs, que tu as dû sentir, Mohamed, et toi aussi, Pierre, c'est qu'il y a certains auteurs comme ça, c'est plus que des auteurs qu'on aime ou qu'on admire. Il y a des auteurs que j'admire, mais avec qui je n'ai pas une empathie particulière, mais c'est des auteurs comme ça qui ont l'impression d'être un peu frères, en fait, d'une forme de fraternité vraiment profonde, en fait, et un attachement très singulier. Et c'est vraiment quelque chose que je ressens avec Thierry Metz.
- Speaker #2
Merci beaucoup, c'est vrai que moi je crois effectivement qu'il y a des auteurs... qui font partie d'une forme de communauté inavouable, pour donner le mot de Blanchot, à laquelle on se sent plus ou moins liés, connectés, et qu'en fait c'est au-delà de l'admiration, il y a une forme d'amitié qui se... alors à sens unique ou non, mais d'imitistis, et bien donc Jean-Germain Neuf, Conica Bessignan, merci beaucoup à tous deux, merci Lola. Merci à toi,
- Speaker #3
merci beaucoup d'avoir été présent sur ce plateau aujourd'hui pour parler également de ce texte, donc nouvelle publication des éditions 49 pages. L'avenir de la littérature de Mickey Luekonen, et évidemment ce roman absolument magnifique à lire, magistral, O, de Mickey Luekonen. Merci beaucoup d'avoir été présent avec nous, et d'autres livres magnifiques à lire, ce sont évidemment les vôtres. Donc merci beaucoup, beaucoup, et bonne lecture à venir.