Speaker #0Ce matin, j'avais envie de vous parler à cœur ouvert, sans filet, sans préparation. Juste, vous partager ce qui me traverse, à quelques semaines de l'arrivée de ma petite fille. Depuis janvier, je porte la vie. Passé les nausées du début, il y a eu la magie des mouvements de la sentière, là, au creux de mon ventre. de prendre conscience de ce petit être que j'abrite, prendre conscience que les émotions qui me traversent, mon quotidien, le stress ou l'amour que je ressens, traversent directement dans son petit corps. Alors au début, j'étais dans un état un petit peu second, un état assez magique, où je me merveillais de tout, de ce cadeau. Je me promettais que durant toute ma grossesse, J'allais faire l'effort de me concentrer sur le positif et de ne pas laisser la noirceur m'envahir trop longtemps. Alors je me concentrais sur les couleurs qui m'entouraient, je minimisais les petits désagréments de la grossesse et j'avançais comme ça. Et parfois la vie m'a rattrapée. Les émotions intenses, les pleurs, les joies, les hauts et les bas. J'ai toujours été quelqu'un de très cyclotimique. Il y a des jours où je me sens capable de déplacer des montagnes, et d'autres où j'ai l'impression d'être au fond du trou. Des jours où je me sens libre comme l'air, et d'autres où je me sens comme enfermée, enchaînée. Des jours où j'ai l'espace de recevoir la terre entière, d'accompagner, de transformer, d'écouter. Et d'autres où je me sens complètement saturée, comme si j'étais plus incapable de recevoir la moindre information, ni d'effectuer la moindre tâche. Il y a ces jours où j'ai pleinement confiance en moi, et ces jours où je doute terriblement, où je me crois incapable de rien, où je m'en veux de ne point accomplir. Je me retrouve alors engluée, bloquée dans mes projets. et pris dans un épais voile noir, là, dans ma tête, dont je ne sais me défaire. Bref, la vie a repris son cours, et ce petit être dans mon ventre a continué à grandir. Et moi, en tant qu'humaine, j'ai continué à être traversée par des émotions plutôt intenses. Aujourd'hui, je suis à quelques semaines d'accoucher, et je dois dire qu'il se passe pas mal de choses. à l'intérieur. J'ai cru que je pouvais continuer comme avant, au même rythme, continuer tous mes accompagnements, continuer à m'occuper de la grange, ce lieu d'événementiel que nous avons créé avec mon mari, continuer à avoir l'énergie de sortir, de voir des amis. Mais force est de constater que je n'ai plus la même énergie qu'avant, mon ventre. C'est bien arrondi et je sens cette pesanteur qui m'ancre dans le sol et qui m'empêche parfois d'être autant en mouvement que je le voudrais. Pendant longtemps, j'ai caché cette grossesse sur les réseaux sociaux. Je me disais, mais si je l'annonce, peut-être que les gens vont penser que je suis hors circuit, que je n'aurai plus de clients, que je ne vais plus attirer. Vous allez me dire, c'est mon jardin secret. Et on n'est pas obligé de tout dévoiler, on peut avoir une fracture entre ce monde intérieur et la scène publique. Et si je vous en parle, c'est parce que je pense que je ne suis pas la seule, la seule femme à avoir du mal à s'arrêter, à s'autoriser, à ralentir, sans culpabilité. Pourtant personne ne viendra me chercher en flagrant délit d'inactivité ou de flânerie intempestive. de longues séances de lézardage dans le canapé ou à tourner les pages d'un bouquin et épuiser mes yeux simplement de ces écritures qui n'ont nulle d'autre utilité que celle de m'apaiser, me faire voyager. Personne ne me reprochera de prendre soin de moi en sachant que je suis enceinte et que j'ai ce privilège de prendre soin de moi puisque prendre soin de moi c'est aussi prendre soin d'elle. Mais tout cela m'a questionnée aussi sur la société dans laquelle on vit, celle qui pousse à l'action, toutes ces croyances aussi que j'ai. Cet élan naturel dont j'essaye de me dépêtre, qui est de prendre soin des autres, avant d'honorer mon temps à ce qui calme mon corps, ce qui apaise ma turbine mentale, ce qui me permet enfin de respirer. On valorise le faire, l'énergie de construction, d'action. On apprend à avancer, s'enfaiblir, mais rarement, finalement, à nous déposer. Comme si c'était le signe d'une incohérence, d'une faiblesse, d'une maladie, d'un passage malencontreux dont il faudrait sortir au plus vite pour retrouver l'action. Pourtant ralentir, ce n'est pas reculer, ni même stagner, c'est faire de la place pour contacter l'essentiel, faire le tri entre le nécessaire, le superflu. et souvent repartir de façon beaucoup plus juste. C'est prendre le temps d'écouter l'intérieur de soi, de ressentir sans autre objectif que celui d'être pleinement présent. Mais c'est comme si ça venait se heurter à mon sentiment d'utilité qui me pousse à accomplir, à être utile. J'ai l'impression que sans ça, le vide était trop important. Même si ce vide, c'était pas vraiment un vide, puisque à l'intérieur, j'ai ce petit être qui continuait à s'épanouir. Et ce cœur qui bat, qui fait que je ne serai plus jamais seule. C'est une drôle de sensation, tout de même, de ne plus être seule. Je connais déjà tellement de choses d'elle. Ses mouvements, les endroits où elle vient pousser, ses moments où elle semble se réveiller quand je voudrais dormir. Et pourtant, je ne connais pas encore son visage. C'est ça qui me bouleverse aussi. On partage le même corps, mais nous sommes encore deux inconnus qui apprennent à se rencontrer. Le troisième trimestre, je dois dire, n'a pas été de tout repos. J'ai les jambes violettes, le circuit de mes veines violacées tatoue mon corps comme des tracés GPS. Chaque matin, je bataille pour enfiler mes collants de contention. Et dès que je me baisse, le sang me... pulse dans les oreilles et mes yeux sont comme exorbités. Mon corps et mon cœur s'essoufflent à chaque fois que je monte un escalier ou que je me mouvoie un peu trop vite. Souvent, je la sens pousser contre mes côtes. Ça me brûle, ça me gêne. Ça fait comme un bleu désagréable à l'intérieur. En fin de journée, j'ai plus de jus dans les jambes. Comme si elles étaient coupées de mon corps. Je me sens littéralement épuisée. Et la journée, je fais des siestes quotidiennes, et mes 20 minutes d'autrefois se transforment parfois en deux heures consécutives, sans que je n'y vois rien. Le soir, je monte le lien d'homme pour avoir les jambes surélevées. Je suis avec mon gros boudin de grossesse qui me sépare de mon mari. Je me réveille minimum deux, trois fois par nuit. Pour aller faire pipi, je tourne et je tourne en cherchant ma position. Bonne position qui ne vient d'ailleurs jamais. Moi qui avais l'habitude de dormir sur le dos, il faut que je compose à dormir sur la gauche, alors que je déteste ça. C'est plus ce sommeil profond d'entrefoie, c'est comme si j'étais plongée dans un voile cotonneux, entre deux états. Parfois je rêve, parfois je suis trop fatiguée pour me souvenir de mes rêves. Et je sens que j'ai de plus en plus le cerveau en grouillère, parce que la fatigue se diffuse au creux de mes journées. Lorsque je reste trop longtemps derrière mon ordinateur, mes paupières deviennent tellement lourdes qu'elles m'obligent à cesser toute activité. Et parfois, lorsque mon mari me parle le soir, c'est comme s'il parlait une langue étrangère. Mon cerveau n'est plus en capacité de recevoir. Je suis comme saturée. Une fatigue physique, une fatigue mentale, une fatigue qui me tient au corps alors même que tu n'es pas encore arrivé. On dit que le corps se prépare à accueillir ce petit être et ces nombreux réveils nocturnes qui vont désormais peupler ma vie. Alors c'est quoi ? Il va falloir que je m'habitue à vivre en dealant avec ce brouillard, ce brouillard mental. Pourtant, malgré tous ces désagréments, je m'apprête à accueillir le plus beau des cadeaux. Chaque jour, je m'imagine. Ce moment où je la tiendrai enfin dans mes bras, où je serai remplie d'amour, voir son petit visage. Y a-t-il plus beau cadeau que celui de donner la vie ? Mes pensées sont toutes tournées vers toi, ma future petite fille. Et le reste me paraît pour l'instant bien dérisoire. Peut-être que c'est ça, devenir maman, cohabiter une partie de son existence, de son être. avec un autre petit être, jusqu'à la fin de sa vie. Être cette âme qui prend soin avant tout, cet humain qui s'oublie, toute concentrée à prendre soin, s'occuper de l'autre. Alors voilà, cet épisode n'avait pas vraiment de fil conducteur, seulement celui de vous partager ce que j'ai dans le cœur, et vous dire aussi qu'il m'est arrivé beaucoup de... culpabilisé, de ne pas avoir l'énergie pour finir toutes sortes de tâches auxquelles je, finalement, n'ai plus la tête aujourd'hui. Et cet épisode, je fais aussi pour moi, pour me promettre d'arrêter, de m'en vouloir, pour me dire que c'est normal de ralentir, de s'arrêter, que c'est un passage de ma vie qui va être magnifique, une nouvelle aventure d'être maman, et de faire confiance aussi à l'univers, à la vie. Je sais que d'autres projets, d'autres idées vont germer, et qu'un être humain ne s'accomplit pas seulement dans le faire, mais avant tout dans l'être. Et peut-être que c'est ça aussi, devenir maman, nous ramener à l'essentiel, la mécanique du cœur, celle qui relève de l'instinct, cette force vitale qui nous fait aimer intensément, cette force qui parfois nous fait nous oublier, et cette tâche des plus compliquées. mais aussi des plus nobles, d'élever un enfant dans un monde qui part en cacahuète. Le préserver, la préserver de tout ça. La baigner d'un océan d'amour, comme un film protecteur, pour que jamais elle ne sente cette froideur, cette insensibilité. Lui donner les armes pour qu'elle puisse s'épanouir dans la vie. J'avais envie de terminer cet épisode par quelques mots que j'ai écrits. Ils disent ce que j'essaie le plus d'apprendre en ce moment, faire de la place. J'ai longtemps cru qu'il fallait continuer, tenir encore quelques semaines, répondre aux messages, achever tout ce qui était commencé. J'ai pensé que m'arrêter, c'était laisser les choses en suspens. Comme des chapitres inachevés, l'histoire tournait sans fin et les feuilles s'entassaient sans jamais trouver d'issue, faisant pression sur ma boîte crânienne. Et puis mon corps a ralenti avant moi. Il m'a parlé dans la fatigue, dans mes gestes devenus lents, dans mes jambes fatiguées et mes nuits entrecoupées. Il m'a parlé aussi dans cette envie soudaine de ranger la maison, de soigner mon cocon. Ma tête aussi a changé de place. J'avais beau essayer de l'emmener ailleurs, elle revenait toujours à toi, à la chambre qui t'attend, aux minuscules vêtements triés amoureusement, à toutes ces choses que je prépare sans connaître ton visage. Si ma tête divague parce qu'elle construit un nid, mon corps, ce grand sage, travaille dans l'invisible. Quand je m'arrête, il veille, il t'abrite, te nourrit. Il est le berceau d'où jaillit la vie. Il y a eu tant de beauté au fil de ces neuf mois. Dans cette métamorphose, ce double cœur qui bat sous ma peau, je consens à l'envahissement le plus doux et le plus effrayant qui soit. Il y a des jours où je m'émerveille de te sentir bouger et d'autres où je me sens littéralement épuisée. Cette grossesse, c'est tout à la fois. La joie, l'amour, l'inconfort, l'impatience, la frustration et la peur aussi. Alors doucement, je laisse les émotions me traverser et m'autorise à m'arrêter. Les messages et les projets attendront bien demain. Attendre un enfant... C'est comme une part de ciel tombée dans le creux de nos mains. Porter la vie, ce n'est pas simplement attendre une date sur le calendrier, c'est sentir grandir en soi un monde, un univers tout entier. C'est consentir peu à peu à devenir une maison pour quelqu'un d'autre, un refuge de cœur, de chair et de sang, où le silence se met à chanter au rythme d'une vie qui jaillit en soi. C'est apprendre à ne plus mesurer ses journées à la lueur de ce qu'on accomplit, accepter de ne plus être le centre de sa propre performance pour rentrer avec l'autre dans une toute autre danse. Alors je laisse toutes ces choses inachevées. Je m'assois, je respire, je pose une main sur mon ventre J'arrête de lutter contre cette douce torpeur. Pendant quelques instants, je n'ai rien d'autre à accomplir, rien d'autre à réussir. La vie grandit là, au creux de moi. Et pendant que je te fais une place dans ce monde, je découvre la place qu'il me faut à moi aussi. Mes paupières peuvent bien se fermer quand la fatigue me gagne. Le monde extérieur... peut bien attendre au seuil de ma porte. Sous le dôme de mon ventre, tout un univers s'affaire en silence pour te faire une place. Comme la sève chemine sous la terre avant que la fleur ne paraisse, je t'attends, petite fille.