- #Sabrina
Bienvenue dans Bague à part. D'hier et d'aujourd'hui, la série estivale du podcast vous ouvre les portes de mon joyer et bijoutier singulier. Entre traditions d'ici et d'ailleurs, héritages oubliés et parcours riches de sens et de savoir-faire, chaque épisode dévoile la dimension spirituelle, culturelle et humaine de ces univers précieux. Commençons par une plongée dans une histoire européenne à la fois méconnue et oubliée qui s'est épanouie du Moyen-Âge jusqu'au XVIIIe siècle environ. Celle des bagues de mariage que les femmes juives portaient uniquement le jour de leur noce. Ces bagues d'apparat au design impressionnant incarnent autant une tradition propre au monde ashkénaze, c'est-à-dire juif européen, qu'elles sont un miroir des styles et des techniques développés au fil des siècles dans leur fèvrerie et la bijouterie européenne. Un épisode conçu avec Annaëlle Gobine et Choucroune, docteur en histoire de l'art. Belle écoute ! Bonjour Annaëlle.
- #Anaëlle
Bonjour Sabrina.
- #Sabrina
Tu es docteur en histoire de l'art et tu viens d'ailleurs d'achever une thèse de doctorat qui porte sur le bijou de scène ancien et l'orientalisme scénique à l'époque coloniale, donc au XIXe siècle.
- #Anaëlle
Tout à fait.
- #Sabrina
Tu as également travaillé au Musée d'art et d'histoire du judaïsme plusieurs années dans le service des collections et de la conservation des œuvres. Ce qui t'a donné l'occasion justement d'étudier de près les bagues de mariage juive qui y sont exposées. Pour démarrer, peux-tu nous décrire ces bagues ? Qu'est-ce qui les rend si spéciales ?
- #Anaëlle
Alors avant tout, on peut déjà dire qu'il existe vraiment deux catégories de bagues juives anciennes au niveau chronologique et stylistique. D'une part les bagues médiévales qui sont utilisées au XIIe-XIIIe siècle et d'autre part les bagues renaissance et d'ancien régime plutôt datées du XIVe-XVIIIe siècle. Le premier type médiéval est composé d'un anneau en or simple surmonté au niveau du chaton par une petite architecture, un édifice évoquant une maison ou une église. Le second type, plus récent, est d'une iconographie bien différente. C'est une bague à large bandeau avec un ornement coloré et floral la plupart du temps. Ces deux types de bagues ont comme point commun leur taille imposante. Il s'agit en effet de bijoux de cérémonie, spectaculaires dans leur proportion, destinés à un usage unique le jour du mariage. Ce n'est pas du tout la même chose que les bagues... quotidiennes, comme on en a l'habitude aujourd'hui.
- #Sabrina
Comment on sait qu'il s'agit de bagues utilisées lors de mariages juifs ?
- #Anaëlle
On sait que ce sont des bagues, on présume que ce sont des bagues utilisées en contexte juif dans le cas où elles ont des inscriptions hébraïques. Vraiment, là où on retrouve des lettres de l'alphabet hébraïque, la plupart du temps, c'est des lettres qui composent le mot Mazal Tov. Mazal Tov, c'est « bonne chance » , littéralement. C'est vraiment une formule de prospérité, de bonne augure, qu'on adresse aux futurs époux. pour leur souhaiter bon courage dans leur mariage, bon courage dans leur vie ensemble. Et elle fait écho aux mots prononcés à la fin de la cérémonie du mariage juif, sous le dénuptial, la Ausha, lorsque le marié brise du pied un verre et que l'assemblée s'exclame en chœur Mazaltov.
- #Sabrina
Alors juste une précision, la Ausha c'est le dénuptial,
- #Anaëlle
c'est-à-dire c'est une tente, généralement de tissu blanc, qui rappelle l'errance des juifs dans le désert, la tente, mais également une symbolique pour le temple disparu, détruit de Jérusalem.
- #Sabrina
D'accord, alors on a vu du coup qu'il y a différents types de bagues juives qui évoluent en fonction des époques, mais de quel monde juif on parle exactement ?
- #Anaëlle
Alors, dans l'histoire du judaïsme, il existe différentes localités pour définir les juifs. En général, on parle des juifs ashkénazes, du monde culturel ashkénaze, en opposition au monde séfarade. Les séfarades englobent les juifs exilés d'Espagne au XVe siècle, qui se sont essentiellement répandus en Afrique du Nord. On parle aussi des juifs misrachis. pour les juifs des pays d'Orient et de l'ancien empire ottoman, sachant que Mizraha, en hébreu, ça veut dire oriental, orient. Pour Ashkenaz, ce terme désigne, dans l'Ancien Testament, le nom de l'un des petits-fils du patriarche Noé et vaudrait pour une région correspondant à l'Allemagne. Donc en bref, Ashkenaz, c'est européen.
- #Sabrina
En réalité, on a retrouvé très peu de bagues, d'où la question justement, on parlait donc d'une ère géographique, mais est-ce que c'était une tradition répandue dans toute l'Europe ou au contraire dans une petite partie de l'Europe ?
- #Anaëlle
Alors, on a retrouvé des bagues en contexte archéologique essentiellement, en France, en Allemagne, en Russie, mais aussi en Italie. Et elles sont aujourd'hui conservées dans des musées à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg ou encore dans d'autres musées publics, musées privés, des collections privées également ou encore en vente sur le marché de l'art.
- #Sabrina
D'accord, donc si je comprends bien, on a retrouvé peu d'exemplaires, mais en réalité, on en a retrouvé dans un bassin géographique assez large finalement.
- #Anaëlle
Assez large sur toute l'Europe.
- #Sabrina
Que dit la Torah, c'est-à-dire l'Ancien Testament, concernant les bijoux ?
- #Anaëlle
Alors la Bible ne parle pas directement de bac de mariage, comme nous les connaissons de nos jours. Elle ne mentionne pas non plus de cérémonie avec une échange d'anneaux. En revanche, il y a quelques passages de la Bible qui peuvent éclairer le symbolisme des bagues dans le cadre du mariage. Dans la Torah, l'Ancien Testament, le mariage est vu comme une alliance, un pacte entre deux personnes, souvent symbolisé par des gestes ou des paroles, mais pas spécifiquement par un anneau. C'est le cas dans le livre de Malachi, par exemple, où le mot « alliance » incarne l'engagement devant Dieu, mais pas à travers un objet. Cependant, on trouve des anneaux mentionnés à plusieurs reprises dans d'autres contextes, souvent présentés comme signe d'autorité, d'honneur ou d'appartenance. Par exemple dans la Genèse, au chapitre 41, verset 42, lorsque le pharaon d'Égypte donne son anneau à Joseph en signe de pouvoir, ou encore dans l'évangile de Luc, au chapitre 15, verset 22, au moment où le père du fils prodigue lui donne un anneau en signe qu'il est réintégré dans la famille. Mais ce ne sont pas donc des anneaux de mariage ni des gages d'amour. Il faut attendre la rédaction de la Halakha par les autorités rabbiniques dans les premiers siècles de l'ère chrétienne puis au Moyen-Âge pour trouver les premières consignes relatives à l'anneau de mariage. Ce guide officiel de la vie religieuse et civile dicte aux croyants juifs de nombreuses règles à respecter dans le cadre des relations personnelles et sociales, ainsi que toutes les autres pratiques et observances du judaïsme. Concernant l'anneau de mariage, il est dit que celui-ci doit être offert par l'époux. à sa promise, à l'instar d'une somme d'argent ou de tout autre objet de valeur. Et la bague doit être faite d'or ou d'argent. Et il est permis qu'elle soit certie d'une forme quelconque, mais elle ne doit porter aucune pierre, comme un diamant ou un autre.
- #Sabrina
Pourquoi aucune pierre ?
- #Anaëlle
Il faut qu'on soit en mesure d'estimer la valeur du bijou. Et donc la pierre complique un petit peu la tâche dans le cadre d'une estimation.
- #Sabrina
Ok. Et du coup, par rapport au mariage, au rituel du mariage juif ?
- #Anaëlle
Alors la tradition juive, le mariage, se déroule après les fiançailles, selon plusieurs étapes régies par les rabbins et les autorités religieuses. La formule centrale de l'engagement lors du mariage juif est autour de la bague. C'est ça qui est assez intéressant. Lorsque l'époux passe l'anneau à l'index de sa fiancée, il prononce les mots suivants. « Par cet anneau tu m'es consacré, selon la loi de Moïse et d'Israël. »
- #Sabrina
Très bien. Une question qui découle de celle précédemment posée. Existe-t-il des bijoux emblématiques ?
- #Anaëlle
juifs. Alors dans la Bible, l'Ancien et Nouveau Testament, il est fréquemment question de bijoux en effet. On peut penser notamment à l'épisode du Vaudor dans le livre de l'Exode, qui a été façonné avec les bijoux des Hébreux en errance dans le désert, ou encore les descriptions de l'armure de Goliath et des armes de David, ou encore les bijoux du vieux roi Saül, ou encore, dans le Nouveau Testament, les bijoux de Marie-Madeleine. Mais le bijou certainement le plus emblématique à mon sens du judaïsme est certainement le pectoral du grand prêtre. du Temple de Jérusalem, le Kohen Hagadol, qui porte ce qu'on appelle en latin le Rational, ou le Choshen Amishpat, en hébreu. Et j'ai travaillé en détail pour ma thèse sur ce bijou, qui est vraiment très intéressant, orné d'une douzaine de douze pierres précieuses, qui ont une symbolique très précise, correspondant aux douze tribus d'Israël. Et nous avons eu l'occasion, avec l'École des Arts Joualiers, Van Cleef & Arpels, de mettre en exergue, en évidence, ce bijou particulier. dans le cadre de l'exposition sur les bijoux de scène de la comédie française, l'année précédente, en 2024. Et si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie à mon article dans le catalogue de l'exposition.
- #Sabrina
Alors, quand naît la bague de mariage juive telle qu'on l'a retrouvée en Europe, et donc notamment dans l'Empire germanique, à Colmar et à Erfurt, si j'ai bien tout compris ?
- #Anaëlle
Alors, est-ce qu'elle naît à Colmar et à Erfurt ? Je ne suis pas en mesure de le dire. En revanche, c'est des lieux, en effet des villes de l'ancien Empire germanique où on a retrouvé des bagues de mariage juif. puisqu'au XIXe siècle, on a les premiers exemplaires de bagues anciennes, juives, médiévales et renaissances qui sont retrouvées en contexte archéologique, surtout dans la vallée du Rhin. Alors la première, c'est 1826, à Wessenfeld, dans l'ancien empire germanique. On va retrouver une bague avec des inscriptions hébraïques, et donc une bague de mariage juive, c'est comme ça qu'on l'identifiait à l'époque. 40 ans plus tard, en 1863, sous le second empire à Colmar, dans le Haut-Rhin, on retrouve un ensemble d'orfèvreries. de numismatie des pièces et de bijouterie, qu'on appelle le trésor de Colmar. Parmi cet ensemble, de superbes bagues en or ornées d'émeaux et de lettres hébraïques. Et plus tard, bien plus tard, en 1998, on retrouvera en Allemagne, à Erfurt, un autre trésor comportant une bague de mariage vive. Ces bijoux ont tous été exhumés en contexte archéologique, comme vous l'avez compris, et découverts de façon fortuite. On n'était pas du tout en train de chercher ce type d'objet. ils sont en arrivés à nous de façon par le hasard et ils étaient visiblement cachés dans la précipitation par leurs propriétaires. En effet, ces trois découvertes mentionnées précédemment sont à rapprocher du tragique événement de la peste noire qui a ravagé l'Europe au Moyen-Âge et qui a mis les Juifs ashkénazes dans de très mauvaises postures puisqu'ils ont été accusés de propager la maladie de la peste et massivement assassinés. Je vous renvoie à ce sujet au catalogue de l'exposition qui a eu lieu en 2007 au Musée national du Moyen-Âge de Cluny à Paris pour lequel la conservatrice Christine Descatoires a fait des découvertes inédites. C'est une exposition qui a été présentée plus tard, en 2009, également à Londres, à la Wallace Collection.
- #Sabrina
Alors, ce sont, comme tu viens de le rappeler, des bas qui ont été découvertes dans ce qu'on appelle des trésors qui, effectivement, ont été enfouis dans le contexte de la peste noire. Et donc, on imagine effectivement tout le contexte tragique qu'il y a autour de ces trésors, entre guillemets, parce qu'on a retrouvé différents objets, plus ou moins précieux, certains précieux, d'autres plus, on va dire, usuels.
- #Anaëlle
Plus quotidiens.
- #Sabrina
Plus quotidiens, exactement. Je vous invite à écouter l'épisode qu'avait fait La Voix des Bijoux, le podcast enregistré par l'École des Arts Joyés. sur le trésor de Colmar, le trésor juif de Colmar, qui propose une interprétation romanesque de l'histoire de cet objet en donnant également des éléments scientifiques intéressants. C'est un épisode que vous pouvez retrouver dans La Voix des Bijoux. Voilà le nom du podcast. Alors, ces bagues médiévales, elles sont très particulières en ce sens qu'elles sont, tu parlais tout à l'heure d'aspects spectaculaires, effectivement, elles sont ornées de bâtiments miniatures. À quels symboles elles font référence, en fait ? Qu'est-ce qu'on retrouve dedans ?
- #Anaëlle
Alors en effet, la particularité de ces bagues de mariage juive médiéval, le premier type, c'est qu'elles comportent sur leur chaton des architectures miniatures qui sont très riches en symboles, puisqu'elles incarnent à la fois le futur foyer à bâtir du couple, mais aussi le souvenir du temple détruit de Jérusalem. On peut aussi voir un symbole fort de sédentarisation pour le peuple juif, qui est toujours en exil, errant, auquel on interdit de posséder des terres la plupart du temps. Il emporte donc avec lui partout sa petite maison sous forme de bagues. Je trouve que c'est une jolie métaphore.
- #Sabrina
Oui, effectivement. Donc, un côté très architecturé pour un peuple qui, à l'époque, est en errance et sans terre.
- #Anaëlle
Sans terre fixe.
- #Sabrina
Sans terre fixe. Et qui ne peut même pas exploiter la terre aussi. Tout à fait. Et ce qui est intéressant également, c'est que tu mentionnais que ça faisait penser à presque des églises. Il y a une architecture gothique qu'on retrouve sur certaines bagues. C'est aussi assez intéressant, ça.
- #Anaëlle
Ce qui est très surprenant, c'est qu'on y retrouve. pas une symbolique spécialement orientale. Ça pourrait être des représentations du temple de Jérusalem, assez orientalisées, mais non, la plupart du temps, dans ce qu'on a retrouvé, c'est vraiment des églises gothiques. C'est vraiment éventuellement des églises romanes qui sont représentées avec un travail ajouré de filigrane qui rappelle vraiment ces architectures médiévales chrétiennes. Et donc, on peut peut-être y voir une forme d'assimilation, en fait, une forme de... imiter ce qui se fait, ce qui est autour d'eux à l'époque. C'est aussi le cas d'ailleurs pour les boîtes à bessamines, les boîtes à épices qui sont utilisées dans le cadre du rituel de Shabbat. Souvent, c'est des petits châteaux ou des petites architectures vraiment typiquement européennes, typiquement germaniques, avec des petits drapeaux. Et donc voilà, on peut y voir une forme, une volonté d'assimilation de la part des Juifs, ashkenaz, dans les territoires où ils sont implantés.
- #Sabrina
D'accord, et alors justement, dans le bassin européen, on a retrouvé des bagues de tradition païenne ou chrétienne. Je pense par exemple aux bagues fédées dans l'Antiquité romaine.
- #Anaëlle
Les bagues de foi, en effet, les bagues fédées sont des bagues de contrat, des bagues d'union. Et souvent, c'est symbolisé par des petites mains qui se serrent sous la forme de pactes. Et c'est vrai que c'était une forme qu'on a beaucoup retrouvée à l'époque romaine et puis après, par la suite, à l'époque médiévale. Et on peut la retrouver en effet sur certaines bagues juives. Après, à savoir si c'est des bagues d'union, des bagues de mariage, on n'en est pas certain. Dans certains cas, on retrouve des bagues fédées avec des cœurs au milieu. Alors ça peut être en effet des bagues plutôt romantiques, mais rien n'est sûr pour les bagues juives.
- #Sabrina
Est-ce que c'est une tradition, cette tradition de la bague juive, donc de mariage, qui a été justement retrouvée ailleurs, c'est-à-dire dans d'autres aires géographiques où étaient établis des juifs ? Donc je pense au Proche-Orient, à l'Afrique du Nord, au monde slavoui, puisqu'on a dit tout à l'heure qu'effectivement on avait retrouvé une bague en Russie. Est-ce qu'on en a retrouvée ailleurs qu'en Europe ?
- #Anaëlle
Alors en effet, c'est intéressant, là on parlait de la France, de l'Allemagne, du monde slave, mais dans les collections du MAJ, du musée juif de Paris, il y a une bague qui m'a particulièrement intriguée. Elle date de la fin du XIXe siècle et elle proviendrait de Tlemcen, en Algérie. Et c'est une bague qui est assez jolie, qui est toute en or ciselé, avec une inscription Mazaltov dessus. Alors c'est intéressant, je me suis posé la question, je pense que ce n'est pas un hasard que ce soit une bague qui imite peut-être ce qui est fait dans le monde ashkénaze, et que ce soit en Algérie, puisqu'il faut savoir que les Juifs d'Algérie ont un statut très particulier à partir de 1870, la fin du XIXe siècle, il y a le décret crémieux qui les naturalise automatiquement à la naissance. Et donc, peut-être que c'est une façon de s'assimiler, en fait, de faire à l'européenne, à l'achkénaze. C'est un usage achkénaze en monde séfarade, en Algérie. J'ai cet exemple, il y en a certainement d'autres. Très intéressant,
- #Sabrina
ces bagues, elles vont évoluer au fil du temps. Donc, les bagues de type médiéval, on a souligné qu'elles étaient extrêmement architecturées. Elles évoluent et à la Renaissance, cet aspect architectural est quelque peu délaissé. En tout cas, il est concurrencé. par des bagues de mariage qui sont des bagues bandeau, c'est-à-dire très larges, avec un travail d'ornementation qui intervient sur le corps même de la bague. Est-ce qu'on sait pourquoi ça évolue ?
- #Anaëlle
Alors en effet, on parlait jusqu'à présent de la bague avec la petite architecture, la petite maison, le petit temple, typique du Moyen-Âge pour les bagues juives. Mais Renaissance et Grand Siècle, Ancien Régime, on trouve des bagues à la forme différente, qui n'ont plus cet ornement vraiment sur le chaton architecturé. Je pense que c'est une question d'évolution des mœurs, évolution du goût esthétique de l'époque. On parlait précédemment d'assimilation, alors peut-être qu'on peut y voir de la part des communautés juives ashkénazes d'Europe une volonté de suivre les tendances bijoutières et joaillères de leur temps. Et en ce sens, on pense d'ailleurs à la toile de Rembrandt, la fiancée juive qui est réalisée en 1665 et exposée à Amsterdam, où l'on voit, sur les mains de la jeune femme, deux bagues, et celle de la main droite en particulier est portée à l'index, elle nous intéresse plus que l'autre. qui est à l'auriculaire de la main gauche, puisqu'elle semble pavée de diamants. Mais on peut peut-être aussi deviner un décor floral en relief, filigrané, comme les bagues juives d'époque Renaissance que tu évoques, en bandeau. Et ce type de bague, on peut en retrouver des exemplaires, notamment au Musée juif de Paris. Il y a tout un ensemble qui est très intéressant, avec un décor floral, un décor d'émail, un décor de filigrane, plutôt coloré, et qui tranche vraiment avec le premier type de la bague médiévale architecturée.
- #Sabrina
D'accord. Alors justement, tu disais que ces bagues, elles sont émaillées. Elles n'ont toujours pas de pierres, alors que le commerce des pierres connaît un essor. Donc avec l'arrivée des pierres issues du continent américain, je pense aux émeraudes colombiennes et puis plus tard aux diamants du Brésil ou même aux diamants de Golconde en Inde. Mais on va retrouver un travail de l'émail. On va retrouver, en fait, comme tu dis, l'histoire de la joaillerie européenne dans ces bagues.
- #Anaëlle
Alors avant tout, il faut faire un petit point de vocabulaire, peut-être. Il faut savoir qu'à partir du XVIIe siècle, il y a une transition entre ce qu'on appelait la bijouterie et la joaillerie. C'est-à-dire que le travail du métal, la mise en valeur des métaux précieux, va être devancé par le travail des pierres précieuses, la mise en valeur des pierres plus que la structure. Et donc on passe de bijouterie progressivement à joaillerie. Et dans le cas de la bague de mariage vive, on parlait d'or principalement. Et c'est vrai que les pierres n'étaient pas tolérées pour l'estimation, comme on le disait dans la halacha, pour estimer la valeur de la bague. Il est préférable qu'elle n'ait pas de pierres. Cependant, certains... commanditaires de l'époque, Renaissance ou plus tard, et certains bijoutiers vont essayer de trouver des parades, des moyens de contourner la règle de l'interdit des pierres. Ils vont notamment utiliser l'émail coloré pour imiter les gemmes précieuses dans leurs bijoux, dans leurs bagues. Déjà au Moyen-Âge, en Europe, cette technique de l'émail, qu'on appelait émail champ levé, est mise au point. Elle est dérivée de la technique précédemment créée de l'émail cloisonné qui était utilisé par les Byzantins. On la retrouve notamment sur les bagues de... mariage et celle du trésor de Colmar qui a un décor d'émail rouge sur la toiture pyramidale de l'édifice. Et par la suite, à la Renaissance, on observe une apogée de l'émail peint en bijouterie avec des couleurs lumineuses qui sont apposées sur le métal et qui imitent les pierres précieuses. Plus tard, on a un perfectionnement au XVIIe et XVIIIe siècles de cet émail et on citera par exemple la bague à décor floral et filigrané surmontée d'un petit toit triangulaire émaillé de bleu. qui est conservée au Jewish Museum de New York, ou encore celle assez proche, qui est conservée à Londres au British Museum, qui a des coloris plus clairs avec du blanc. Et le Mâche de Paris, je le disais précédemment, possède aussi un bel ensemble de bagues typiques de la Renaissance italienne, qui est visible dans le parcours permanent, dans la salle consacrée au temps de la vie, du berceau à la tombe, comme nous l'avons appelé, présentée aux côtés de quai Toubotte ancienne, les contrats de mariage enluminés de l'époque, sur parchemin.
- #Sabrina
Super, donc il y a différents endroits où on peut se rendre si on veut voir de nos yeux à quoi ressemblait ce type de bague.
- #Anaëlle
Tout à fait.
- #Sabrina
Ces bagues, elles matérialisent, si j'ai bien compris, elles matérialisent la dot et ce sont uniquement des bagues de cérémonie.
- #Anaëlle
Tout à fait, c'est des bagues qui ont une forme spectaculaire, assez colossale, qui sont très difficiles à porter au quotidien. C'est des bagues qui vont être vraiment destinées à être vues de loin. C'est presque un spectacle, c'est presque un bijou de scène en fait. Pendant la cérémonie du mariage, sous la roupa, le couple... va donc avoir cette bague qui est mise à l'index de la fiancée et elle la présente à l'assemblée. Il faut que cette bague soit vue de loin. C'est la même chose que pour la robe de mariant. Et il s'agit donc vraiment d'un présent du marié à sa femme dans le cas d'une famille riche. Mais on sait aussi que souvent, une communauté juive pouvait posséder une bague de prestige de la sorte et la prêter à plusieurs couples pour leur mariage. Et aussi, c'était le cas pour certaines familles juives qui pouvaient prêter ou louer leur bague à certains de leurs co-religionnaires. La bague n'appartenait pas forcément au couple qui l'utilisait le jour de ses noces.
- #Sabrina
Et c'est vrai que dans les mariages juifs traditionnellement, la fiancée montre la bague que le mari lui a passée à l'index, en prononçant la formule que tu évoquais tout à l'heure, et donc elle la montre. D'où l'intérêt aussi d'avoir une bague qui se voyait peut-être.
- #Anaëlle
C'est ça, il y a un rituel, il y a une habitude qui est pour la mariée de présenter la bague à l'assemblée, qui valide ou pas la beauté de la bague. Et Mazal Tov, on se marie. Ça dépend évidemment des traditions, mais en contexte séfarade, Afrique du Nord, on a les yuyus, les yéyés des femmes qui vont accompagner ce moment.
- #Sabrina
On fait un saut dans le temps. Au XIXe siècle, on constate une évolution dans le type de bague utilisée pour les mariages juifs. Alors justement, on peut peut-être parler d'un contexte plus général avec l'usage de la bague de fiançailles qui se répand dans les différentes couches de la société, donc dans la société dans son ensemble. Peut-être aussi on peut évoquer un phénomène d'assimilation plus abouti, qui est sûr, c'est qu'au XIXe siècle, il y a la conscience d'un art juif à préserver qui se développe avec le collectionnisme.
- #Anaëlle
Tout à fait. Alors le XIXe siècle, c'est vraiment le siècle de l'histoire, le siècle... C'est vraiment le siècle qu'on appelle de l'historicisme, de l'éclectisme. Et c'est également le siècle du collectionnisme, de vraiment vouloir acheter, vraiment vouloir préserver tout ce patrimoine ancien. C'est un siècle où on va copier les styles du passé, on les aime, on les étudie. C'est le siècle de l'encyclopédisme également. Les artistes, les écrivains, tout le monde connaît l'histoire. L'histoire de France est vraiment, on va dire, romantisée à cette époque-là. et de nombreux styles néo, le néoclassicisme, le néo-gothique, vont être mis au point. Et c'est également, le XIXe siècle, l'essor, le siècle de l'essor de la culture bourgeoise, de l'industrialisation et de l'augmentation des revenus des classes moyennes, qui leur donnent accès à l'achat de bagues, de fiançailles, et donc celle-ci devient très populaire. Elle reflète ce changement social où les symboles d'engagement, de statut et de réussite personnel se multiplient. Cependant, face à l'assimilation des familles juives en France et en Europe, certains vont chercher à sauvegarder le patrimoine juif ancien. Et la bague de mariage juive médiévale et renaissance va être l'un de ces objets judaïca qui va retenir l'attention des collectionneurs et des musées qui chercheront à en acquérir certaines et à en préserver des exemplaires anciens. C'est aussi à cette période, rappelez-vous, qu'on découvre les trésors de la peste noire. En 1878, il y a l'exposition universelle de Paris et c'est là qu'il va être l'occasion de la présentation de la toute première collection d'art juive, donc dite judaïca. C'est une collection qui a été constituée par Isaac Strauss, qui était un violoniste et chef d'orchestre de Napoléon III et de la cour impériale sous le Second Empire. Et cette collection comporte des bagues de mariage juif. Le catalogue est d'ailleurs disponible sur Gallica, le site de la BNF en ligne. Le catalogue de sa collection, puisque celle-ci va être vendue à sa mort et rachetée par la baronne Charlotte de Rothschild, la fille aînée de James et Betty, les fondateurs de la branche française de la famille Rothschild. Et la baronne Charlotte a vraiment à cœur de préserver cet art juif ancien et de le mettre en valeur, et elle en fera don à l'État français de cette collection et notamment de ses bacs de mariage. Elles seront présentées d'abord au Musée national du Moyen-Âge de Cluny et par la suite, cette collection Strauss deviendra le noyau des Judaïcas de la collection future du Musée d'art et d'histoire du judaïsme de Paris, où ils sont toujours préservés. Il faut aussi penser, préciser, que face à la popularité Merci. du collectionnisme de ce type d'objet au XIXe siècle, de nombreux faux, de nombreuses copies vont être créées et circulées sur le marché de l'art, puisque tout le monde veut sa bague de mariage vive ancienne, et qu'il n'en existe évidemment pas une très grande quantité. Et ces copies répondent à une demande exponentielle de l'époque. Donc aujourd'hui, il faut vraiment se méfier, parce que ça arrive en vente aux enchères, ou dans certains musées, d'avoir des bagues qui ne sont pas attestées comme anciennes et qui sont probablement des copies du XIXe siècle. Il y a beaucoup d'imitations. de tous ces styles du passé. Et c'est un goût vraiment pour les gens. Il y a un phénomène qu'on appelle de costumanie. Les gens aiment se déguiser dans les époques anciennes, même au quotidien, et porter des bijoux de style archéologique. C'est des imitations de bijoux retrouvés en fouille, par exemple, mais qui sont vraiment créés au XIXe siècle. C'est assez intéressant.
- #Sabrina
Mais c'est d'ailleurs l'objet de ta thèse.
- #Anaëlle
Tout à fait. Dans ma thèse, c'est vraiment l'une des grosses parties de mon travail où j'ai retravaillé sur tous les styles dits orientalistes. tout ce qui est à la fois l'imitation du passé et l'imitation de la période coloniale en Orient. Tous les styles archéologiques redécouverts, je pense à l'Égypte antique, la Mésopotamie, Carthage. Pour les phéniciens ou pour l'époque moderne, tout ce qui est Afrique du Nord ou Inde coloniale, les Français, les Européens vont copier tous ces styles étrangers, ces styles du passé, pour en faire des recréations. Ils s'en inspirent. Ce n'est pas forcément une appropriation culturelle, c'est vraiment une source d'inspiration des artistes.
- #Sabrina
Aujourd'hui, justement, que reste-t-il de cette histoire ? Est-ce qu'elle a été revisitée ? Est-ce qu'elle est revisitée de temps à autre ?
- #Anaëlle
Alors en effet, pour la période actuelle, il est intéressant de se pencher sur les créations de bijoutiers contemporains. qui s'inspirent de cette bague de mariage juive, ou alors qui ne s'en inspirent pas directement, mais dont les créations font référence au mariage. Je pense notamment à une bijoutière parisienne dont j'apprécie particulièrement le travail et que je suis depuis plusieurs années, Rivka Namias, qui propose à ses clients un type d'alliance en or qui est inspiré de la cabale juive. C'est toute une tradition ésotérique, magique et religieuse du judaïsme. Elle a créé une alliance qui est un cercle contenu dans un carré. Ce cercle représente l'infini, l'aspect féminin, le monde spirituel, tandis que le carré, c'est plutôt la structure, l'aspect masculin, le tétragramme ou les quatre lettres divines. On peut peut-être voir dans ce carré une rémuniscence de la maison, de l'édifice qui, jadis, était utilisé sur les bagues de mariage juive médiévale. Je pense à un autre artiste, alors israélien, cette fois-ci, Ken Goldman, qui, dans une veine plus artistique et sculpturale, a créé une bague dans sa collection de Judaïca. qui a un petit édifice, un petit carré, gravé en son centre d'une étoile de David. Et on peut y voir une inspiration directe, à mon avis, des bagues juives ashkénazes médiévales. Enfin, plus impressionnante et onirique encore, je pense à une bague de mariage qui a été réalisée très récemment, en 2023, par la sculptrice Rachel Feinstein, qui est spécialisée dans les représentations assez oniriques, du rêve et fantastiques. Ce bijou très surprenant est conservé au Jewish Museum de New York. Il est façonné en argent doré, particulièrement impressionnant parce qu'on n'a pas ici une représentation d'une modeste maison avec un toit pointu, mais bien un immense château de 27 cm de haut et de 10 cm de large avec un anneau à cinq doigts, très moderne. Et cette architecture rappelle presque le château qui est le palais de l'empereur Louis II de Bavière en Allemagne, qui a inspiré le château de Walt Disney, celui de la belle au bois dormant qu'on connaît tous. Et donc, voilà, cette sculptrice. a créé sa bague de mariée juive, spectaculaire, et qu'on porte vraiment avec les cinq doigts, qu'on ne porte pas, et qui est exposée au Jewish Museum de New York, que je vous invite à regarder sur le site internet du musée.
- #Sabrina
Ces bagues, elles n'ont plus vraiment cours dans les mariages juifs, il arrive qu'elles soient revisitées, et qu'il doit quand même exister une petite demande pour ce type de bague.
- #Anaëlle
Alors il faut se méfier, parce qu'une fois encore, je vous ai parlé des faux du 19e siècle, mais si on va sur certains sites comme Ebay, comme Etsy, On a pu le constater en préparant ce podcast, il y a énormément de bagues, comme ça, petites maisons, dites bagues juives anciennes, mais c'est des fausses. Voir des fausses qui ont été réalisées très récemment, en moulage, en laiton, en cuivre, éventuellement en argent. Ce n'est pas dans une volonté de piéger l'acheteur, mais peut-être certaines personnes, ça les intéresse d'acquérir ce genre de bijoux original. Donc voilà, il faut se méfier, il y a beaucoup de faux. Et quand on veut voir de beaux exemplaires anciens, il faut aller dans les musées. en gardant à l'esprit que peut-être certains sont aussi des imitations du XIXe siècle très astucieuses.
- #Sabrina
Et ça, ce n'est pas toujours indiqué dans la légende.
- #Anaëlle
C'est vraiment des recherches à faire et là, comme on l'a évoqué précédemment, ce sujet n'a pas encore été beaucoup abordé dans l'histoire de la bijouterie. Et voilà, moi je m'y suis pas mal penchée récemment et c'est encore un sujet à découvrir et à étudier en détail.
- #Sabrina
Merci beaucoup Annaëlle pour toutes ces explications et... ces éclaircissements qui nous auront permis de découvrir et d'en savoir plus sur les bagues de mariage.
- #Anaëlle
C'était un plaisir Sabrina, merci beaucoup.