- Speaker #0
Béréchit est une série d'entretiens avec des mères en Israël. Elles racontent la grossesse, la naissance, la peur, la force, le quotidien. Des récits intimes qui disent une réalité collective, donner la vie dans un pays en tension. Je suis Julia Ganansia, mère et journaliste, et j'ai créé cet espace pour faire entendre ces histoires trop peu racontées. Béréchit signifie au commencement en hébreu, un mot pour parler de naissance, de début, de vie, un podcast documentaire et humain sur ce que signifie devenir mère en Israël aujourd'hui. Bonne écoute ! On parle souvent du désir d'enfant comme d'une évidence, comme si un jour toutes les femmes finissaient par savoir qu'elles veulent devenir mère. Mais qu'en est-il quand cette évidence n'arrive jamais ? Quand la question nous accompagne pendant des années, qu'elle provoque des doutes, de la souffrance, et qu'on cherche partout une réponse sans jamais vraiment la trouver. Aujourd'hui dans Béréchit, on parle du désir de maternité, de l'ambivalence, du postpartum, et de ce que signifie devenir mère dans un pays en guerre. Mon invité a longtemps interrogé son envie d'avoir un enfant, puis Lily est né, après un accouchement éprouvant, dans un Israël en pleine guerre avec l'Iran. Il y a eu la solitude, l'éloignement de la famille, la dépression postpartum et la nécessité de demander de l'aide. Mais aussi quelque chose d'inattendu, au milieu de cette épreuve, un attachement encore plus profond au pays. Comment devient-on mère quand on n'a jamais été certaine de le vouloir ? Et comment traverser cette transformation quand le monde autour de nous semble lui aussi vacillé ? Bienvenue dans Béréchit. Bonjour Gabrielle et merci d'avoir accepté mon invitation au micro de Béréchit. Tout d'abord, peux-tu me dire où commence ton histoire de mère ?
- Speaker #1
Coucou Julia, merci beaucoup de m'avoir invitée. Alors mon histoire de mère, elle commence déjà, c'est il y a très longtemps. Même quand j'étais petite fille, je me souviens que je me posais déjà la question comment est-ce qu'on sait qu'on est faite pour être maman ? Et je me souviens que j'en parlais avec une tante à l'époque, qui me disait, mais t'inquiète pas, tu le sauras, ce sera très fort, ce sera quelque chose de physique, ce sera même pas une question, ce sera une évidence. Et donc, c'est là que j'ai commencé à me dire, très bien, quand l'âge arrivera, je le saurai. Donc, je ne me suis pas inquiétée pendant quelques années. Ensuite, est arrivé les années où on commence à rencontrer des garçons, on se pose des questions, on se projette. Et là, je me disais, mais en fait, pas du tout. Là, je suis très bien comme ça, je suis très... Je suis libre, je fais ce que je veux, j'ai pas besoin de me mettre là-dedans. Et puis les années ont passé, et vraiment, les années ont beaucoup passé. C'est-à-dire que je suis arrivée à l'âge de 33 ans, où je me suis mariée, ou 34 ans, je sais pas, j'ai oublié. Où je me suis mariée avec mon mari, donc avec qui je suis aujourd'hui. Et là, la question c'est vraiment, comment dire, on pouvait plus y échapper quoi. C'était vraiment, bon alors, qu'est-ce qu'on fait ? Et pendant quelques instants, j'ai cru que ça allait être oui, mais après, a commencé une réflexion qui a été extrêmement douloureuse, en fait, parce que c'était très bizarre pourquoi je n'arrivais pas à trouver une réponse. Je voyais autour de moi toutes les femmes qui étaient sûres qu'elles voulaient être maman, ou alors sûres qu'elles ne voulaient pas l'être, et quand je cherchais un peu à me documenter, donc en lisant sur Internet ou en lisant des livres, c'était assez évident que c'était soit oui, soit non, mais celle qui était en train de végéter entre les deux camps, entre guillemets, il n'y avait pas grand chose pour les soutenir et c'est là où j'ai commencé à me dire il faut que tu écrives sur la question il faut que tu fasses tout un tas de choses ça devenait obsessionnel ? ça devenait un peu obsessionnel, complètement vraiment c'était une obsession jusqu'au jour où finalement je me suis rendu compte que j'allais le faire pour ne pas regretter de ne l'avoir pas fait et puis surtout je me suis dit T'as trouvé l'homme de ta vie, et lui il veut devenir papa, donc finalement toi tu vas devenir maman. Et c'est là où j'ai eu ma réponse.
- Speaker #0
T'as eu l'impression que t'allais le faire un petit peu pour lui ?
- Speaker #1
Oui, vraiment c'était ça. C'était je vais le faire pour lui, mais je sais que... En fait c'était je vais le faire pour lui, lui je lui fais confiance. Et donc s'il veut devenir papa, ça veut dire que tout va bien aller, et ça veut dire que... Normalement, je regretterais pas ma décision.
- Speaker #0
T'as parlé de doute et de souffrance autour de cette question, mais finalement qu'est-ce qui était le plus difficile ? Ne pas savoir si tu voulais un enfant ou ne pas savoir ce que cette hésitation disait de toi ?
- Speaker #1
Ah c'est une bonne question. C'est les deux, c'était vraiment... Pourquoi est-ce que moi j'arrive pas à prendre une décision alors que toutes les autres y arrivent ? Qu'est-ce que ça veut dire de moi exactement ? Pourquoi est-ce que je suis pas capable d'arriver à une clarté sur ce sujet ? Qu'est-ce qui est enfoui chez moi, qui est pas clarifié à mon âge ? Si j'avais eu ces questions-là à 20 ans ça aurait été quelque chose, mais à 35 ans c'en est une autre. Et puis aussi, oui, de me dire si tu attends trop, tu pourras rater le coche, entre guillemets, et après ce serait... C'est dommage de se retrouver peut-être à 45 ans avec une envie d'enfant qu'on ne peut pas amener à réalité.
- Speaker #0
Et est-ce que dans tout ce cheminement, qui a duré peut-être 15 ans finalement, au détour de conversation avec tes amis, tu as eu le sentiment parfois d'être en décalage avec les autres femmes pour qui le désir de maternité semblait parfois aller de soi ? Ou est-ce que vous en avez toujours parlé librement et c'était ok ?
- Speaker #1
Alors, moi je suis très libre dans la manière dont je parle, donc j'ai toujours dit les choses telles qu'elles sont. Et oui, j'ai senti un décalage. Mais je le prenais sur moi, c'est-à-dire que j'avais l'impression que le reste du monde était normal et que forcément c'était moi qui ne s'attendais pas à rien. Mais en fait, une des raisons pour lesquelles j'ai accepté de venir parler aujourd'hui, c'est parce que j'aurais aimé moi entendre une femme qui me dit ça, qui me dit « moi j'ai hésité pendant tellement longtemps et même quand je l'ai fait, je n'étais pas sûre » . C'est peut-être le cas pour beaucoup de femmes, mais juste elles ne le disent pas comme ça, tout simplement. Mais moi c'est ça que j'avais besoin d'entendre.
- Speaker #0
Donc finalement, est-ce que tu dirais qu'on peut devenir mère sans avoir jamais obtenu de réponse parfaitement claire à cette question ?
- Speaker #1
Oui, complètement, c'est le cas.
- Speaker #0
T'en es l'exemple.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Alors, quand tu es tombée enceinte, est-ce que tu as pensé que tes hésitations allaient enfin disparaître ou est-ce qu'elles ont continué à t'accompagner ?
- Speaker #1
Ah, alors, pendant la grossesse, ça a été, on va dire, le pic, justement, des doutes.
- Speaker #0
Parce que, excuse-moi de te couper, mais... paradoxalement t'es tombée enceinte très vite je suis tombée enceinte tout de suite j'ai envie de dire paradoxalement parce qu'on sait à quel point chez les femmes la psychologie peut jouer dans nos questions de fertilité et d'infertilité et toi en fait c'est comme si à partir du moment où tu t'étais mariée ça avait décoincé quelque chose mais du coup je me demande si ça t'a poursuivi ensuite ou pas c'est
- Speaker #1
ça qui est drôle parce qu'à chaque fois je me dis on dit toujours en effet que le corps et l'âme c'est unifié mais dans mon cas si j'avais tellement d'hésitation comment ça se fait que mon corps a dit bah non pas du tout t'inquiète on le fait tout de suite donc en effet c'était un peu paradoxal mais pendant la grossesse par contre au niveau de la psyché c'était toujours les questions n'ont fait que s'intensifier c'est à dire que je me souviens que je me réveillais la nuit, je regardais la chambre qui allait être celle de ma petite et je me disais mais qu'est-ce que je vais faire quand elle va arriver, mais qu'est-ce que je vais faire c'était un gouffre vraiment de peur infinie Moi j'étais pas du tout pisse pendant ma grossesse, tu vois les femmes comme ça qui sont tranquilles, machin truc. Moi j'étais en train de me poser 47 000 questions à la seconde, d'écrire tous les jours 47 pages pour pourquoi est-ce que c'est n'importe quoi ce que je suis en train de faire, de parler à trois psys, enfin c'était compliqué.
- Speaker #0
Donc tu t'es fait aider à ce moment-là, accompagner en tout cas ?
- Speaker #1
Oui, mais pendant la grossesse en fait c'était pas une bonne idée et au bout de quelques séances j'ai tout arrêté parce que je pense qu'elle voulait faire pousser la réflexion trop loin. Et moi, en fait, tout ce que j'avais besoin, c'était de respirer, d'accepter la situation, de faire en sorte que mon corps se sente bien, parce qu'au niveau physique, c'était très compliqué, cette grossesse.
- Speaker #0
Donc c'était difficile, il y avait des sentiments un peu ambivalents ?
- Speaker #1
Oui, vraiment, il y avait, encore une fois, c'est mais pourquoi est-ce que tu ne peux pas juste vivre une grossesse peaceful dans laquelle tu accepterais ton nouvel état de maman et tu effraies des belles photos avec ton gros ventre ? Ce n'était pas du tout l'ambiance.
- Speaker #0
Mais peut-être que le fait de vivre en Israël et loin de ta famille a rendu aussi la grossesse particulière, non ?
- Speaker #1
Ouais, ça c'est vrai. Déjà c'est une grossesse après le 7 octobre, donc je pense qu'on était tous et toutes dans une ambiance un petit peu moins facile qu'avant. Moins légère. Voilà, moins légère. Et puis ensuite, en dehors du fait qu'on est en Israël et qu'on sait ce que ça veut dire au jour le jour, c'est aussi maintenant, j'ai décidé de devenir maman, je vais faire naître un enfant. Ça m'attache encore plus à ce pays. Je ne peux pas juste prendre ma valise et retourner en France. Moi, ça fait 17 ans que je suis ici et je ne suis pas retournée en France.
- Speaker #0
J'allais te dire, de toute façon, ça faisait longtemps que tu étais là.
- Speaker #1
Bien sûr, sauf qu'en fait, quand on est seul ou en couple, on se dit, à n'importe quel moment, on peut décoller et c'est terminé le truc. Et là, avec un enfant, non, c'est une attache en plus et c'est, entre guillemets, un poids en plus. Ce n'est pas comme ça que je vois ma fille, évidemment, mais on ne peut pas juste décider de décoller et de tout défaire comme ça.
- Speaker #0
Surtout que dans ton cas, l'enfant, il a été conçu avec un Israélien.
- Speaker #1
Voilà, un Israélien qui est né et qui a vécu toute sa vie en Israël, dont les parents sont nés et ont vécu toute leur vie en Israël. Et qui pour lui, quand on lui dit au nord de Tel Aviv, il a l'impression qu'on lui parle d'un autre pays. Donc c'est vraiment...
- Speaker #0
Du coup, devenir mère en Israël, je dirais que ça a modifié ton rapport à l'Alia, à ton sentiment d'appartenance et à l'idée de construire ta vie ici, clairement ?
- Speaker #1
Ah bah oui, vraiment. Déjà maintenant j'ai une fille qui est israélienne, c'est incroyable rien que de le dire je trouve. C'était aussi un des sujets d'hésitation de me dire... Est-ce que tu es sûr que tu veux faire naître un enfant dans ce pays qui aura cette nationalité, cette langue, qui ne pourra pas le cacher au monde ? Ce sera ça son identité. Et je me disais, mais pourquoi est-ce que tu ne fais pas naître ta fille, je ne sais pas moi, en franche-comté ? Qu'elle soit à l'abri de tous les problèmes. À l'abri de tous les problèmes, je ne sais pas d'ailleurs. Mais oui, déjà il y a ça, l'identité de ma fille. Et en plus de ça, j'ai l'impression que j'ai rejoint un peu la... communauté des mamans israéliennes et que ça me rend moi-même encore plus israélienne et ça c'est quelque chose qui déjà j'en suis fière, je sais pas pourquoi mais c'est le cas et ça me conforte dans l'idée d'être ici ce pays je trouve qu'il accueille vraiment bien les enfants et les familles et là maintenant qu'on est un an et trois mois après la naissance de ma fille maintenant je suis heureuse d'avoir fait ma fille en Israël et qu'on vive ici et là j'ai l'impression que enfin tout prend sa place hum
- Speaker #0
Mais du coup, au moment de la grossesse, c'est pour plein de raisons différentes, des questions sans fin.
- Speaker #1
Oui, vraiment des questions sans fin.
- Speaker #0
Et des douleurs aussi, il y a aussi des symptômes qui sont difficiles à gérer ?
- Speaker #1
Physiquement, c'était un cauchemar, vraiment. J'ai eu un premier trimestre, en fait, j'ai été diagnostiquée de l'hypermésis gravidique. Je pensais que c'était que Kate Middleton, mais en fait, non. Et j'ai passé le premier trimestre à vomir tout le temps, Je trouvais que le terme de nausée matinale était vraiment un peu une insulte, parce que c'était beaucoup plus que ça. J'ai perdu du poids, je ne pouvais pas travailler. J'ai essayé de prendre tous les médicaments qu'on recommande dans ce cas-là. Et finalement, je me suis retrouvée à être perfusée à la maison, avec un infirmier qui vient pour me mettre un médicament pour que j'arrête de vomir.
- Speaker #0
Là, on est à quelle semaine, quel mois ?
- Speaker #1
Alors ça, c'était à partir de la, je crois, de la huitième ou neuvième semaine. Et puis ça a duré jusqu'à... Ça a continué un petit peu pendant le début du deuxième trimestre. Et après, ça s'est atténué. Et après, j'ai complètement arrêté de vomir, etc. Mais après, il y a d'autres choses qui sont arrivées. Il y a eu deux semaines dans le deuxième trimestre où j'étais en pleine forme, avec des beaux cheveux et tout allait bien. Et après, à partir du troisième trimestre, ça a été des jambes qui me faisaient tellement mal que je ne pouvais pas dormir. Du tout. Et des questions tellement fortes la nuit que je faisais parfois des nuits entières sans fermer l'œil Et donc c'est là où vraiment l'anxiété a été poussée à son paroxysme et j'allais plus bien du tout.
- Speaker #0
Et à ce moment-là, ton entourage te voit entre guillemets un peu dépérir. Qu'est-ce qu'on peut faire dans ces cas-là ? Comment toi t'as géré ça ?
- Speaker #1
En fait, qu'est-ce... Qu'est-ce qu'on peut faire ? Qu'est-ce que je ferais maintenant si je devais retomber enceinte et que ces choses-là m'arrivaient encore une fois ? C'est déjà, je ferais tout pour avoir du sommeil. Donc même si c'est prendre des médicaments que j'avais peur de prendre, même si on me disait que c'était ok, j'avais peur, je le ferais. Parce qu'en fait, le sommeil, c'est le plus important. Et quand on manque de sommeil, c'est un poison pour le cerveau. Et qu'est-ce que mon entourage disait ? Je ne sais pas, ils me soutenaient, je les appelais au téléphone. Il y avait mon mari qui était là, qui me disait t'inquiète pas, t'inquiète pas. En fait, c'était... Je me rappelle que je me disais, mais en fait, il y a encore une heure à passer, et après encore une heure, Et je me disais, mais en fait, il y a encore plein de mois de ce truc-là, qui sont des semaines, dans les semaines il y a des jours, dans les jours il y a des heures, et il faut que je passe encore une demi-heure, et une demi-heure, et une heure, et une heure. C'était vraiment, pour moi, c'était un cauchemar.
- Speaker #0
Et puis surtout, c'est pas comme si en plus l'accouchement allait te libérer de ça, parce qu'en fait, si ça te libère de ça, mais tu sais très bien qu'après, quand le bébé est là, tu dors pas non plus.
- Speaker #1
Voilà, ouais, c'est ça.
- Speaker #0
Tu te dis, mais ça va s'arrêter quand ?
- Speaker #1
C'est ça. Oui, je ne me suis jamais dit que l'accouchement allait être une délivrance, sauf dans les moments où mon ventre était vraiment très très lourd, et je me disais, au moins quand elle sera dehors, je n'aurai plus le poids physique. Mais voilà. Mais tu vois, là, rien que le fait de parler de ça, je visualise plein de femmes autour de moi qui n'ont jamais dit ces mots-là, et je me dis, mais il y a vraiment...
- Speaker #0
on est vraiment toutes différentes il y a vraiment des femmes qui le vivent bien et des femmes qui le vivent pas bien et voilà c'est comme ça mais dans tes recherches justement t'as jamais trouvé une femme qui avait une expérience similaire ?
- Speaker #1
si j'ai trouvé plein de témoignages de femmes qui ont vécu des grossesses atroces machin mais ce truc de toujours remettre en question sa décision c'est quelque chose qui apparemment pour l'instant dans mes recherches je suis un peu la championne en fait
- Speaker #0
Mais parce que tu ne crois pas que ça vient de ton histoire personnelle ?
- Speaker #1
Si, ça c'est sûr. C'est quelque chose que j'ai pu dérouler ensuite avec une psychologue qui a été incroyable, qui m'a vraiment mis le doigt sur ça.
- Speaker #0
On peut en parler ?
- Speaker #1
Oui, on peut en parler, si tu veux.
- Speaker #0
De l'importance de parfois aller consulter pour trouver le nœud qui se trouve en soi.
- Speaker #1
Ça c'est sûr, mais il faut savoir déjà quand le faire. Et en fait, quand j'y suis allée, j'avais déjà accouché, je n'avais plus le choix parce que j'étais trop mal. C'était une psychologue qui m'a promis que j'allais m'en sortir, qui m'a vu mais qui m'a dit « Voyons Gabrielle, c'est évident que vous allez vous en sortir. » C'est un Jésus bien. Oui. Et puis je lui faisais des push-back. Je lui dis non mais comment est-ce que vous pouvez en être sûre ? Et elle me disait non mais j'en ai vu. Moi ça fait 50 ans qu'elle exerce. Elle m'a dit j'ai vu tout. Et je sais, je le sais, je te le promets que tu vas t'en sortir. Et ça déjà ça m'a... Je me suis dit ah bon si elle le dit ça veut dire que ça va aller. Mais j'avais peur de m'être perdue en fait après l'accouchement. J'avais peur de plus jamais revenir à moi-même. J'avais peur que ma psyché soit définitivement abîmée. Et là, aujourd'hui c'est plus du tout le cas. Je suis revenue à moi-même mais... C'est sûr que si je n'étais pas allée la consulter, ça aurait pris beaucoup plus de temps. Et à côté de ça, il y avait aussi, je ne sais pas si tu veux que je le raconte maintenant ou si tu veux que je te raconte d'abord l'accouchement et comment ça s'est passé le postpartum.
- Speaker #0
Tu as raison, on va revenir sur la fin de grossesse et l'accouchement.
- Speaker #1
Ok, alors la fin de grossesse, j'arrive à la semaine 41 plus quelques jours. Et en fait, là, on fait des monitors toutes les 48 heures, il me semble quelque chose comme ça. Et donc, j'arrive à Erylov. On me met le monitoring sur le ventre et en fait, on constate que le cœur de ma petite fille se met à un petit peu ralentir. Rien de trop, trop effrayant, mais il fallait que je reste et il fallait qu'on me déclenche. D'accord, pas de souci.
- Speaker #0
Tu avais prévu de prendre une doula, toi ?
- Speaker #1
Oui, j'avais une doula. Et d'ailleurs, c'est une femme exceptionnelle. Elle s'appelle Anne-Valérie Adler et je la recommande à toutes. Elle a été plus qu'un pilier. Elle a été vraiment comme une sœur pendant cet accouchement. Et en fait...
- Speaker #0
T'avais une bonne équipe.
- Speaker #1
Ah ouais.
- Speaker #0
Parce qu'il faut quand même dire aussi que ton mari est médecin dans cet hôpital. Oui,
- Speaker #1
mon mari est médecin, mais il était encore à l'époque étudiant en médecine.
- Speaker #0
Oui, mais j'imagine que c'est rassurant quand même.
- Speaker #1
C'est rassurant d'une part, et c'est rassurant aussi parce que je sais que lui, il peut parler à l'équipe médicale. Il va avoir les bons mots et puis ils vont l'écouter aussi.
- Speaker #0
Parce qu'on croit toujours qu'on est bilingue en hébreu jusqu'au moment où on va accoucher. Franchement. Et à ce moment-là, on réalise qu'il y a des mots qu'on n'a jamais rencontrés. Et il n'y a rien à faire tant qu'on ne les a pas rencontrés, on ne les connaît pas.
- Speaker #1
C'est vrai. Et puis il y a aussi une manière dont les médecins s'adressent à d'autres médecins qui sont vraiment différentes. Ça, c'est tout à fait vrai. Et donc, mais cette doula, elle était vraiment géniale. Je vais t'en parler dans quelques instants parce que vraiment, elle est incroyable. Et quand on m'a déclenché, en fait, c'était déjà le deuxième jour, il me semble, ou le troisième jour de la guerre en Iran, enfin de ce round de guerre en Iran.
- Speaker #0
Oui, la guerre a éclaté le 13 juin.
- Speaker #1
Le 13 juin, ah bah donc c'était le 14 quand je me suis fait déclencher, donc c'était juste le deuxième jour.
- Speaker #0
Voilà, c'est le 13 juin qu'on a reçu cette fameuse sirène dans la nuit, dans la nuit du 13 au 14 juin.
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Qui nous a alerté qu'Israël attaquait les infrastructures en Iran.
- Speaker #1
Ah c'est ça, c'est la sirène qui nous alerte que nous, on attaque. Voilà, que nous,
- Speaker #0
on attaque les infrastructures iraniennes. Et quelques heures plus tard, pile plus ou moins au moment où tu vas à l'hôpital, toi, On a la réponse iranienne avec... des centaines de tirs sur Israël et notamment sur le centre du pays. Je te remets dans le contexte. Voilà,
- Speaker #1
là tu me le dis et je me dis mais comment c'est possible que j'ai choisi ce moment pour être déclenchée ? C'est quand même dingue.
- Speaker #0
Non mais de toute façon, tu étais trop avancée pour permettre... Enfin, tu étais trop avancée pour laisser les choses se faire toutes seules. Tu avais un bébé qui se fatiguait.
- Speaker #1
Oui, c'est ça.
- Speaker #0
Donc de toute façon... Il n'y avait pas vraiment le choix. C'était comme ça, oui.
- Speaker #1
Il n'y avait pas le choix. Oui, c'est ça. Et... Et enfin, moi, quand on m'a dit, tu vas te faire déclencher, je dis à Goni, bon, va me chercher un café et un pain au chocolat. Et je sais pas, c'était marrant. Et sauf qu'en fait, à partir du moment où on déclenche, il y a encore plein d'alertes, etc. Donc déjà, l'ambiance n'était pas cool. Généralement, on dit que la femme doit être dans une ambiance un petit peu détendue, mettre une petite musique, amener ses amulettes.
- Speaker #0
Entrer dans sa bulle.
- Speaker #1
Entrer dans sa bulle. Voilà, donc là, on est dans une autre sorte de bulle.
- Speaker #0
Ton mari, il n'était pas réserviste pendant toute la période ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Mon mari, à l'armée, il ne faisait pas un job de combattant. D'accord. Donc en fait, il ne fait pas de réserve.
- Speaker #0
Donc il n'y avait pas de crainte par rapport à ça. Tu savais que de toute façon, il serait là à ton accouchement.
- Speaker #1
Exactement. Par contre, je me souviens qu'un jour avant d'aller à Ikhilovo, oh mais ça c'est un épisode, je viens de m'en souvenir en commençant à en parler, mais en fait, tout le monde disait que si c'est l'Iran, il ne faut pas rester dans les escaliers. Ce n'est pas comme le Hamas. Les missiles sont différents. Il faut vraiment aller dans des abris. On ne peut pas prendre le risque de rester dans son escalier. Mais moi, j'étais enceinte. Je ne pouvais pas vraiment courir du tout en fait, j'avais même du mal à marcher. Et donc je me souviens que le soir avant de m'être fait déclencher, il y avait déjà eu une salve de missiles. Et donc nous on était restés dans l'escalier et là on s'était regardé avec Gogné et on avait dit mais en fait on va mourir et là j'ai eu la peur de ma vie. Et ouais.
- Speaker #0
Donc là tu es chez toi à Tel Aviv à ce moment-là et tu... Tu descends dans le... Vous étiez à quel étage ?
- Speaker #1
Juste au deuxième étage, on se met dans notre petit escalier, on se fait le Noël Hamas, quoi. On fait genre, bon, bah, allez, on se met là, comme d'hab.
- Speaker #0
Non, mais avec le recul, tu réalises que c'était de la folie.
- Speaker #1
On a pris un risque, c'était n'importe quoi. Sauf que moi, j'étais tellement épuisée, je pouvais rien que l'idée d'aller, de traverser la rue pour descendre au Miklat.
- Speaker #0
C'est l'abri municipal ?
- Speaker #1
Ouais, l'abri... En fait, c'était un abri privé d'un hôtel, qui nous gentiment nous le mettait à disposition, et d'ailleurs à celui... de tout le quartier, j'ai fait des très belles rencontres et c'était pas possible pour moi d'y aller là, d'être assis par terre machin truc,
- Speaker #0
on est resté dans l'escalier c'était n'importe quoi de faire ça donc ensuite vous faites une arrivée à l'hôpital pour le déclenchement, donc à ce moment là tu sais que quand tu arrives tu ressortiras de cet hôpital avec ton bébé ?
- Speaker #1
Non moi j'arrive pour un monitor et après ils me disent il faut que tu restes parce que ton bébé, le coeur, on voit que ça ralentit un peu donc là on est le 14 ? là on est le 14 11h du matin j'arrive à Irilov on me déclenche toutes sortes de procédés et les contractions commencent là je suis dans la vieille aile de Irilov et en même temps que les contractions commencent les azakots les sirènes se font de plus en plus rapprocher ça n'arrêtait pas et moi j'étais au milieu de mes contractions en train à chaque fois de devoir m'extraire de mon lit où j'essayais de me reposer pour aller courir dans la chambre forte, ou je ne sais pas le terme, de l'hôpital Irylov, où là on retrouvait tous les mamans et les papas qui étaient en trompe-laïda, donc avant la naissance, ou alors ceux qui venaient d'accoucher.
- Speaker #0
Avec des bébés d'une heure, quoi.
- Speaker #1
Ouais, voilà. Et moi je suis là en train de crier ma vie, parce que les contractions sont très douloureuses. Et en fait ça a mis des heures et jusqu'à ce que 1. Madoula puisse arriver parce qu'en fait elle devait prendre la route et c'était dangereux dans ces conditions-là. Et deux, le médecin qui fait l'épidural... arrive aussi.
- Speaker #0
La péridurale en français.
- Speaker #1
Ah la péridurale pardon. Donc lui aussi ça a mis beaucoup beaucoup de temps, ça a mis ça a mis je sais pas une douzaine d'heures.
- Speaker #0
On était samedi donc il y a moins d'anesthésistes à Yerilov ce jour là.
- Speaker #1
En plus.
- Speaker #0
Et en plus j'imagine qu'avec le contexte des tirs de missiles ils devaient être débordés.
- Speaker #1
Voilà.
- Speaker #0
Mais Donc, il n'y avait pas vraiment d'anticipation, du coup, à ce moment-là. Vous n'êtes pas encore descendus. Ils n'ont pas encore déplacé le service néonate et maternité dans les sous-sols.
- Speaker #1
Je pense que ça, c'est arrivé le 16 juin. Donc, c'était un jour après que j'ai accouché. Donc, le surlendemain de ce fameux samedi.
- Speaker #0
Donc là, on est dans l'improvisation totale ?
- Speaker #1
Oui. On est genre couré là-bas. C'est là-bas la chambre forte. Voilà. C'est n'importe quoi. Ensuite, on me transfère dans la chambre d'accouchement. qui n'est pas protégée encore une fois où je passe en tout mon accouchement a mis un peu plus de 24 heures donc j'ai passé beaucoup de temps là-bas et à chaque fois qu'il y avait une azaca c'était bon bah on reste là quoi on pouvait plus rien faire, j'étais branchée j'avais la péridurale et toute la tsevète, le temps que ça a mis d'ailleurs cet accouchement j'étais à chaque fois que j'arrivais à me détendre le le Je sais pas ce que c'est, un moniteur, ça commençait à faire bip et il me disait allez allez hop reviens enfin j'étais à moitié en train de m'évanouir tout le temps en fait parce que j'étais déjà épuisée du manque de sommeil du troisième trimestre et du manque de sommeil du fait qu'il y avait les azacotes tout le temps et que j'ai pas pu me reposer du tout.
- Speaker #0
Et cette situation de guerre, elle ne faisait que entre guillemets te fatiguer ou est-ce qu'elle te stressait aussi ? Ou est-ce que t'arrivais à la mettre à distance ?
- Speaker #1
J'étais ultra angoissée, j'étais ultra stressée. Mais ce n'était pas à cause de la guerre. Enfin, je n'arrivais pas. Mon cerveau ne me disait pas, c'est la guerre, j'ai peur. Mon cerveau me disait, j'ai peur.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Voilà, juste de tout.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et j'étais là, c'est là où a commencé une espèce de crise d'angoisse qui est devenue en fait une angoisse généralisée. C'est ce qu'on m'a diagnostiqué après avec un panic disorder. Donc, je ne connais pas le terme en français exact. Mais c'est ça qu'on m'a diagnostiqué ensuite quand j'ai atterri au centre de PTSD. Je te raconterai l'histoire parce que c'est quand même un peu drôle. et... Donc j'ai accouché dans ces conditions.
- Speaker #0
Il y a ta maman qui est là à ce moment-là ?
- Speaker #1
Ma maman n'est pas présente à l'hôpital, mais elle est en Israël.
- Speaker #0
Elle est arrivée.
- Speaker #1
Elle est arrivée. Et du coup,
- Speaker #0
quand il y a une sirène et que tu es en salle d'accouchement, toute l'équipe médicale part s'abriter sauf toi et tu restes toute seule avec ton mari ?
- Speaker #1
Alors par exemple, une des choses dont je me souviens très clairement, c'est qu'à la fin de l'accouchement, on fait les points de suture. Et là, en fait, il y a une azaca qui se déclenche juste à ce moment-là. Donc en fait, ils finissent leur petit travail, tout le monde se barre. Moi, je reste avec mon mari et Madoula. Ma fille, elle a déjà été emmenée pour les premiers soins du bébé. Et là, on reste tous les trois à se regarder, on se dit qu'est-ce qu'on fait ? Moi, j'ai encore les effets de la péridurale, donc je ne peux pas me lever. En plus, je suis une seconde après qu'on me recouse, donc je ne sais même pas si j'ai le droit. Et là, c'est mon mari et Madoula qui poussent mon lit. On arrive dans le couloir, on voit tout le monde qui court dans tous les sens. On ne sait même pas où c'est safe d'aller se mettre. On finit à côté de l'ascenseur. En plus, moi, je suis claustrophobe, c'était une toute petite pièce. J'avais chaud, je venais d'accoucher pendant 24 heures. Et là, en fait, je leur dis non, mais je ne peux pas rester là. Enfin, sortez-moi de là, je n'arrive pas à respirer. Ça,
- Speaker #0
c'est ta première sirène que tu vis en tant que mère, en fait.
- Speaker #1
Ma première sirène que je vis en tant que mère.
- Speaker #0
Sans ton bébé.
- Speaker #1
Mon bébé qui n'est pas là, dans un endroit qui n'est pas protégé. Je ne peux pas me lever parce que je suis dans l'état dans lequel je suis. Et voilà. C'est fou. Ouais, c'est fou. C'est fou. Mais en fait, il y a des gens qui ont vécu des choses tellement pires que c'est aussi ça où tu te dis... Quand on sort du trou, on se dit « mais bon, t'as vécu ça, voilà quoi » .
- Speaker #0
Oui, enfin...
- Speaker #1
Ouais. C'est... C'est pas agréable. J'ai une copine qui me disait toujours, tu vois, si t'avais accouché, je sais pas moi, en poitou charante, on t'aurait amené un café et un petit croissant. Et à chaque fois, on rit de cette espèce d'énorme gap qui fait de nous un peuple très particulier.
- Speaker #0
Oui, et puis en plus, tu dois peut-être avoir des amis encore en France qui vont te demander comment s'est passé l'accouchement. Mais même si tu leur racontes, et même avec toute l'empathie du monde qu'elles vont apporter, ça ne va pas combler ce fossé.
- Speaker #1
Exactement. C'est là où tu te rends compte que maintenant, je suis israélienne parce que maintenant, ma vie, c'est... C'est parfois aussi des événements comme ça.
- Speaker #0
Et parce que tu l'as vécu en fait. Il y a l'expérience qui fait qu'on appréhende ensuite les choses différemment. Et tu ne l'as pas vécu, tu ne l'as pas vécu.
- Speaker #1
Voilà, exactement. On peut le raconter mais on ne peut pas le ressentir si on n'est pas à notre place.
- Speaker #0
Du coup, comment se déroulent les retrouvailles avec Lily le premier jour du postpartum ? T'es toujours à l'hôpital dans un pays en guerre, à quoi ressemble cette première journée ?
- Speaker #1
Je ne m'en souviens pas. J'étais déjà trop fatiguée, trop entre guillemets abrutie. Et Lily, en fait, ce qui s'est passé, c'est qu'on l'a mise en sécurité dans la Tinokia, donc c'est l'endroit avec tous les bébés, qui est protégée. Donc ça veut dire qu'en fait, tous les bébés qui étaient dans la Tinokia, par défaut, on savait qu'ils étaient safe. S'il y avait des missiles, il n'y avait pas de problème, il n'y avait pas besoin de les bouger. Donc en fait, c'est nous qui faisions l'aller-retour pendant les trois jours où ils m'ont gardé ou les deux jours, je ne me souviens pas, à Irylov. On faisait des allers-retours constants. Et donc moi, je n'ai pas pu dormir après cet accouchement parce que déjà, tu as tous les checks médicaux qui viennent à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Ensuite, tu as les alertes. Et ensuite, tu arrives dans ta chambre, tu ne peux plus. On ne peut pas juste s'endormir dans ces conditions.
- Speaker #0
Tu as un état de nervosité tel que tu ne peux pas te détendre. Et puis tu essaies de mettre un allaitement en place aussi, non ?
- Speaker #1
Oui, alors ça, j'y ai repensé il n'y a pas longtemps. La salle où on apprend à allaiter avec toutes les espèces de super pompes, je ne sais pas comment ça s'appelle, ça se trouve aussi dans un endroit qui est protégé. Donc je n'avais pas forcément prévu d'allaiter. J'étais restée vraiment très ouverte à la question sans me dire que j'allais forcément le faire. Sauf que là, c'était une salle où, de toute façon, il fallait... passé du temps là-bas, donc je me suis dit, bon, essaye. Je prenais ma petite Lili, je la mettais à mon sein, et au début, c'était très compliqué, forcément, mais il y avait au moins une dame qui m'expliquait comment on fait. Donc j'ai passé plus de temps là-bas que prévu, et c'est peut-être aussi grâce à ça que l'allaitement a pu se mettre en route dans ces conditions. Et je voyais plein d'autres femmes autour de moi qui étaient dans la même situation, donc ça m'a un petit peu aidée aussi.
- Speaker #0
Est-ce que vous vous êtes parlé un petit peu dans ce moment ? Si particulier, ou est-ce que vous étiez concentrée sur ce qui se passait ? Et même l'équipe médicale, est-ce qu'elle a essayé de vous choyer ou pas du tout ? Non, c'était chaque heure, on vit chaque moment sur le même moment. Enfin, je ne sais pas comment le dire, mais il n'y avait pas de « ah, donc on est en guerre, donc ça va se passer, on va faire comme ci, comme ça » . Pas du tout.
- Speaker #1
C'était comme à l'armée, c'était militaire. On prend chaque heure comme elle vient et on avance. Il y a une azaca, tu bouges,
- Speaker #0
l'azaca se termine, tu rentres dans ta chambre, tu vas voir ta fille, tu l'allaites. Un truc qui m'a vraiment fait péter un zboub, c'était que ma mère m'avait amenée à manger, elle avait réussi à venir à l'hôpital alors qu'il y avait toutes les azacotes, etc., que c'était dangereux. Elle m'avait amenée à manger, elle l'avait mis dans le frigo de l'hôpital, et en fait, il l'avait jeté. Et là, avec tout ce que j'ai vécu, c'est ça. Ah,
- Speaker #1
ça peut rendre dingue.
- Speaker #0
Ça, ça m'a rendue dingue. Ça, ça m'a rendue dingue. Avec Goni, on en a pleuré, alors que vraiment, il nous était arrivé des choses un petit peu plus graves. Mais ça, c'était le...
- Speaker #1
La goutte d'eau.
- Speaker #0
La goutte d'eau, comme on dit.
- Speaker #1
Du coup, quand tu repenses à la naissance de Lily, qu'est-ce qui revient en premier ? La rencontre avec ton enfant, la douleur physique, la peur, le chaos autour de toi ?
- Speaker #0
La peur, la peur, la peur, le chaos. Et après, quand Lily est sortie, par contre, ils me l'ont mise sur moi. J'ai, encore une fois, un sentiment de peur énorme. Mais en même temps, de voir qu'elle était entière et de voir que... qu'elle respirait. Bon, elle était toute violette et ils ont dû la prendre pour des soins, mais après, elle est revenue toute nickel. Quelque chose en moi s'est dit, bon, au moins ça, ça va. Mais ça a mis du temps pour créer le lien.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #0
Ça n'a pas été le coup de foudre, par exemple, que parfois on décrit. Mais ça, j'avais un ami qui m'avait prévenu, qui m'avait dit, tu sais, pas du tout toutes les mamans et tous les papas ont cette espèce de coup de foudre quand l'enfant sort. Donc, si jamais tu n'as pas ce truc, ne t'inquiète pas. Ça ne veut pas dire que le lien ne va pas se créer. Et donc là, je n'étais pas vraiment inquiète sur ce volet-là.
- Speaker #1
C'est un bon copain, ça.
- Speaker #0
Oui, il m'avait bien prévenu, bien coaché, parce qu'il savait qu'il avait affaire à une grosse angoissée. Du coup, je n'étais pas inquiète, pour le coup, sur ce plan-là.
- Speaker #1
Et ensuite, autour de tout ça, il doit y avoir aussi le réseau familial qui doit être mort d'inquiétude en France. Est-ce que c'est aussi une source de stress parce que finalement ils sont inquiets pour toi et voilà ? Comment tu gères aussi la présence de ta maman qui n'a pas l'habitude de vivre en Israël ?
- Speaker #0
Alors en France, j'ai plus grand monde qui reste. Bon, il y a mon papa, mais à ce moment-là, je n'étais pas sur mon téléphone. C'était un peu le dernier de mes soucis, ce que pensent les gens. Il y avait ma mère en Israël qui était présente et en fait, le jour où on est rentré de l'hôpital, donc on n'est pas rentré chez nous parce que chez nous, il n'y a pas d'abri. On a été accueillis par une tante de mon mari. Ma mère était là la plupart du temps avec nous. Dès qu'il y avait une alerte, on allait dans l'abri de cet appartement. Je voyais ma mère là-bas qui essayait de faire comme si elle n'était pas inquiète, alors que bon, évidemment qu'elle était morte de trouille. Et en fait, elle cherchait des billets pour rentrer. Et à un moment, elle me dit, j'ai trouvé un billet sur Elal, je pars ce soir. Et là, ça a encore été un coup, parce qu'en fait, moi, dans ma tête, je m'étais toujours dit, voilà, ça fait... des années, ça fait 15 ans que j'habite sans ma mère mais je sais que si un jour j'ai un bébé on passera ce moment ensemble un moment merveilleux qui nous aidera à se rapprocher encore plus et qui créera ce lien entre mon bébé et ma maman au moins j'aurai ça et ça ce sera vraiment merveilleux et là pour le coup ça non plus ça n'a
- Speaker #1
pas pu se faire il fallait faire le deuil de ça parce que c'est très désagréable de voir que les choses ne se passent pas comme Merci. Comme on avait envie.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Elle avait prévu de rester combien de temps au départ ? Dans un monde merveilleux.
- Speaker #0
On n'avait pas donné de date, mais moi j'imaginais quelques semaines. Au moins deux, trois semaines. Et là en fait, ça a été quelques jours après la naissance où elle a vraiment dû partir.
- Speaker #1
Mais c'est déjà incroyable qu'elle ait trouvé un billet. On est quel jour là ? À ce moment-là, on est le 17 ?
- Speaker #0
Je ne me souviens pas exactement de la date. Ça, je ne pourrais pas dire.
- Speaker #1
Parce que l'aéroport était fermé, il y avait des vols de rapatriement. Est-ce qu'elle a bénéficié de ça ? Parce qu'elle n'est que française, ta maman.
- Speaker #0
Oui, elle n'est que française. Je ne sais pas exactement, parce qu'à l'époque, j'étais encore complètement sonnée. Mais je me souviens du moment où elle me dit, il y a une place ce soir, 21h, je la prends.
- Speaker #1
Et vous êtes dans l'abri à ce moment-là ?
- Speaker #0
Là, on est dans la cuisine, juste à côté de l'abri, juste à la fin d'une alarme. Et tu lui dis OK,
- Speaker #1
quoi ?
- Speaker #0
Oui, j'ai compris pourquoi elle voulait partir. Parce qu'à cette époque-là, quand même, on ne savait pas du tout que la guerre allait durer 12 jours.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
on ne savait pas. Chaque jour qui passait, on se disait, mais ça va se finir demain ou ça va se finir dans trois mois ou dans un an ?
- Speaker #1
Jusqu'au jour même où ça s'est terminé, à une heure près, on ne savait pas si ça allait vraiment s'arrêter ou pas.
- Speaker #0
Donc c'est ça que je me suis dit. Je me suis dit, si elle est bloquée ici en Israël pendant des mois, qu'est-ce qu'on fait s'il n'y a plus de vols, si on est enfermés ?
- Speaker #1
Et puis ça tapait très fort. Il y avait des immeubles qui tombaient. Il y avait des destructions, il y avait des morts. Donc forcément, pour quelqu'un qui n'est pas habitué, on s'habitue jamais. Mais c'est très traumatisant.
- Speaker #0
Bien sûr. Donc j'ai compris sa décision, même si sur le moment, je me rappelle que c'est là où j'ai sombré dans l'épisode psychiatrique, j'ai pas peur de le dire maintenant, que j'ai eu. Et c'est juste après ça que j'ai contacté des psychiatres de tous bords, dont certains qui m'ont pas aidée du tout, mais dont d'autres... En fait, j'ai été prise en charge par le truc de PTSD, c'est ce que je disais tout à l'heure, de Hikilov. Je me suis dit, tiens, ils sont sympas de m'accepter au truc PTSD, alors que je ne suis pas PTSD. Et en fait, je me suis dit, ce n'est pas juste de la gentillesse, c'est juste qu'en fait, ce que tu as vécu, c'est peut-être une sorte d'espèce de trauma. Chose que je n'aime pas dire, parce que dans ce pays, on connaît des gens qui ont vécu des choses qui sont tellement pires, qu'on a un peu honte parfois d'avoir nos petits problèmes, entre guillemets. Mais en fait, là, je ne réfléchissais même pas à ça. Il y a un psychiatre qui accepte de me voir, j'y vais, je raconte toute ma life. Et là, on me file des médicaments qui m'aident au moins à dormir.
- Speaker #1
Donc,
- Speaker #0
je pouvais récupérer quelques heures de sommeil par-ci, par-là. Mais vraiment, ça a pris des semaines jusqu'à ce que mes pensées s'éclaircissent et jusqu'à ce que je puisse reconnaître le chemin de mes pensées et que je me calme, en fait. Ça a pris des semaines.
- Speaker #1
Donc, il y avait un niveau de fatigue tel qu'il y avait des idées noires qui arrivaient et que tu te sentais incapable de t'occuper de l'idée et de t'occuper de toi-même ?
- Speaker #0
En fait, la seule chose que j'ai fait et que j'ai bien fait, c'était de m'occuper de Lily. Mais vraiment, je suis très fière de moi parce que je n'avais pas la force de rien faire. Le seul truc que je faisais, c'était aller à Lily, lui changer la couche, faire en sorte qu'elle dorme et recommencer. Ça, c'était le truc, c'était mon encre en fait. Lily, Lily, Lily, Lily, que Lily. Et le reste, je me disais, bon, je ne me disais rien. Je me disais, il faut que Lily aille bien.
- Speaker #1
Et tu as conscience à ce moment-là que tu ne traverses pas qu'une période de fatigue ?
- Speaker #0
Ah non mais là je traverse un épisode psychiatrique, c'est un vrai truc.
- Speaker #1
Et donc tu t'en rends compte ?
- Speaker #0
Mais oui bien sûr, je l'ai dit à mon mari. Je lui ai dit là j'ai besoin d'aide, là je pars en vrille. Si on m'aide pas je me jette par la fenêtre, c'était très clair en fait. Et donc je lui ai dit, pour qu'il comprenne bien la situation, je le disais au psychiatre avec qui je parlais, que ça soit sur Zoom ou ensuite quand j'ai pu me déplacer. Je l'ai même dit à ma mère qui a alerté ma belle-mère. Donc tout le monde était un peu en stress autour de moi.
- Speaker #1
T'as mis en place un petit village...
- Speaker #0
Voilà, mais là je me suis dit... Je m'en fous, je n'ai pas peur de dire ce qui se passe. Je n'ai pas honte de ce qui se passe, je n'ai pas le choix. J'ai besoin qu'on m'aide, donc je le dis et on m'aide. Et puis c'est tout.
- Speaker #1
Et donc ton mari, il est avec toi, il ne travaille pas, il a la possibilité de rester près de toi ?
- Speaker #0
Au début, oui, je pense qu'il a eu deux semaines de congé. Et ensuite, il est reparti faire des... À l'époque, il avait des gardes à l'hôpital et il étudiait encore un peu, si je me souviens bien. Donc parfois, il était absent. Quand il était absent, je crois que sa mère venait un peu. En vrai, ces semaines, c'est un peu difficile pour moi de me souvenir de ce qui se passait, à cause du manque de sommeil et de l'anxiété, des médicaments, etc. Je me suis battue auprès des psychiatres aussi pour avoir un antidépresseur, chose qu'ils ne voulaient pas me donner, je ne sais pas exactement pourquoi. Mais j'ai aussi reçu ça et ça m'a beaucoup aidée aussi. Je l'ai pris pendant quelques mois et ensuite j'ai arrêté.
- Speaker #1
Donc le cocktail, c'était somnifère et antidépresseur ? Oui,
- Speaker #0
c'était un médicament qui... C'est pas sous la catégorie des somnifères, mais c'est un médicament qui aide à dormir. En fait, c'est un antipsychotique, mais qu'on donne aussi pour aider les femmes à dormir. Les femmes ou pas les femmes, d'ailleurs. Et une toute petite dose d'antidépresseur qui m'avait dit d'augmenter, que je n'ai jamais augmenté. Et d'ailleurs, quand j'ai voulu... Ça me suffisait. Ça me suffisait, c'était la moitié de la dose minimale au début que je prenais. Enfin, pendant tout le traitement même. La psychiatre, un jour, m'a dit, écoute, je comprends pas pourquoi ça marche, mais je ne me bats pas avec les résultats. Si t'es bien comme ça, on reste comme ça. Jusqu'à temps que je décide d'arrêter toute seule, quand j'étais... quand j'avais la tête en dehors du trou.
- Speaker #1
Donc t'as pas fait du tout tabou de ton état de santé ?
- Speaker #0
Pas du tout, Et même si c'est encore un petit peu tabou dans notre société, je m'en fiche complètement. Je suis tellement... Enfin en fait, quand on a mal à l'âme, il faut se soigner. C'est comme quand on a mal au corps. C'est pas une honte. Voilà, sans ça, soit je m'en serais pas sortie, soit ça aurait pris beaucoup plus de temps et il y aurait eu beaucoup plus de dégâts. Donc heureusement que... Vive la chimie, j'ai envie de dire.
- Speaker #1
Non, et que tu as eu ce recul nécessaire et cette volonté de t'en sortir, cette conscience que t'étais pas toi-même et qu'il fallait que tu y ailles. C'est ça. T'aurais pu te négliger.
- Speaker #0
Non, mais en fait, là, je me suis dit, là, maintenant, c'est plus que toi. Maintenant, t'as un bébé, donc tu vas faire tout ce que tu peux pour t'en sortir et pour juste te remettre sur les rails et pas détruire encore plus le truc.
- Speaker #1
Et il y a différentes dimensions qui se sont entremêlées dans ce mal-être parce qu'il y avait... la guerre et donc ton histoire personnelle qui... Ouais, c'était un nœud, quoi.
- Speaker #0
Ouais, exactement. C'est le mot qu'a employé ma psy, qui a dit, en fait, là, tu pètes un câble, entre guillemets, tu es dans une crise, parce qu'une crise, ça se produit jamais. Après, une seule chose, c'est quand il y a un nœud, un carrefour de différents gros problèmes qui viennent se rencontrer. Et voilà, c'est ça qu'elle m'a décrit. Et elle a su vraiment retourner dans mon histoire personnelle pour voir pourquoi est-ce que j'étais si stressée de ce sujet, d'être maman, d'avoir un bébé, machin truc. Donc ça, c'est quelque chose que je ne préfère pas exactement expliquer. Mais en tout cas, il y a une explication qui est maintenant logique à mes yeux. Et donc, j'ai pu faire ce travail-là aussi.
- Speaker #1
Et c'est ça qui t'a permis d'aller de l'avant ? D'identifier le moment traumatique.
- Speaker #0
C'est d'identifier les causes qui ont fait que chez moi, le sujet de devenir maman, ça causait de la peur et de l'anxiété. Parce que ça se rapportait à des événements qui se sont passés dans ma vie. Ce n'est pas de la magie. C'est vraiment des événements qui ont eu lieu dans mon passé et qui, de manière très logique, ont amené à ça.
- Speaker #1
Du coup, tu évoques l'importance de savoir non seulement demander de l'aide, mais aussi savoir quel type d'aide demander. Qu'as-tu appris à ce sujet ?
- Speaker #0
Alors, déjà, quand on va très mal, il faut le dire. Ça, c'est la première chose. Ensuite ? Ensuite, moi je viens d'une famille où on nous a jamais dit que les médicaments c'était pas bien et qu'il fallait tout soigner en faisant du yoga. Moi-même je suis prof de yoga donc je suis très pour tout ce qui est alternatif, etc. Les plantes, machin, mais là en fait on était dans un autre registre. Quel type d'aide il faut demander ? Chaque femme, chaque personne est différente. Mais quand on voit que tout est différent dans notre tête, là il ne faut pas hésiter à appeler des médecins en fait. Ils sont là pour ça. Je ne sais pas si j'ai répondu à ta question.
- Speaker #1
Oui, oui. Qu'est-ce que tu aimerais dire à une femme qui vient d'accoucher et qui sent qu'elle ne va pas bien, mais qui n'arrive pas encore à se l'avouer ?
- Speaker #0
En fait, quand on vient d'accoucher, moi je trouve que c'est normal d'aller pas bien. Enfin, on vient de vivre quelque chose qui est éprouvant physiquement, mentalement. On met du temps à s'en remettre. L'absence de sommeil, c'est un poison pour le cerveau. Ça c'est en fait, ça c'est ça. À partir du moment où j'ai compris que quand on ne dort pas, notre cerveau est littéralement empoisonné de choses chimiques dont il doit d'habitude se débarrasser et que là il ne peut pas s'en débarrasser tout simplement. On n'est pas dans son état normal. Donc en fait, la priorité, c'est de faire en sorte qu'on puisse dormir, manger, boire. En fait, on est dans un état basique, il faut s'occuper de sa personne. Et c'est normal d'aller pas bien. S'il y en a qui le vivent bien, c'est super, c'est génial. Mais si on le vit pas bien, on n'est pas pas normal. On est juste un être humain qui vient de vivre quelque chose d'extrêmement éprouvant.
- Speaker #1
Est-ce que tu es en train encore de digérer cette expérience aujourd'hui ? Qu'est-ce qui reste le plus difficile à comprendre ou à accepter ?
- Speaker #0
Alors je suis encore en train de digérer, ça c'est clair, je me revisualise tout le temps l'accouchement etc. Je suis encore en train de découvrir, il y a des moments qui reviennent comme ça. Même cette conversation elle m'a fait revenir le moment par exemple on est dans l'escalier avec les premiers missiles. Mais oui, c'est un process et qu'est-ce que je découvre ?
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a des choses qui restent encore difficiles à comprendre ou à accepter ?
- Speaker #0
Pour moi ce qui est difficile à accepter c'est qu'en fait j'ai pas pu profiter de mon petit bébé au début. Ça, ça ne reviendra pas, mais en fait, je regarde l'avant, je ne regarde pas le passé. Et je me dis, j'ai une fille qui est exceptionnelle. On a une relation incroyable. On est trop contentes. Elle est magnifique. C'est un bonheur absolu. Ah oui, c'est quand même important de le préciser après tout ça. C'est un bonheur absolu. Je suis trop contente. Je suis une maman comblée. C'est une petite fille. Enfin, voilà, c'est un cadeau du ciel. Et si tout était à refaire, je le referais. Voilà.
- Speaker #1
Vous y pensez du coup ? Est-ce que tu as des craintes par rapport à ça ?
- Speaker #0
On y pense, mais tranquille quoi, pas trop vite avec moi. Ça m'a mis 35 ans de faire le premier.
- Speaker #1
Je voudrais revenir sur ce que tu m'as dit aussi un peu plus tôt concernant la guerre et le postpartum qui ont paradoxalement renforcé ton attachement à Israël. Comment expliques-tu ce paradoxe ?
- Speaker #0
Alors, en fait, c'est un peu bizarre, mais dans ma tête, le mot qui vient, c'est le baptême du feu. En fait, me dire, si t'as vécu quelque chose comme ça, t'es une vraie Israélienne, parce que c'est malheureusement des choses qui peuvent arriver qu'en Israël. Enfin, il y a des zones de conflits partout dans le monde, mais en tout cas, cette expérience-là, je l'ai vécue en Israël, en même temps que tous les autres Israéliens, donc ça fait de moi une Israélienne. Et maintenant, aujourd'hui, quand je me promène avec ma poussette dans la rue, je me dis, toutes les mamans et tous les papas que je vois dans la rue, on a vécu la même chose en même temps. Même si c'était dans des circonstances qui étaient différentes. Et voilà, je fais partie. du peuple,
- Speaker #1
je suis à ma place. Oui, il y a un sentiment d'appartenance.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Et si tu te dis, si on te demande quand est-ce qu'est née ta fille, et que tu te dis il y a un an et trois mois, dans la mentalité de tous les Israéliens, c'est... Ah ok, en plein milieu de la guerre.
- Speaker #0
Voilà, c'est ça, exactement. Et en fait, il y a des tonnes de mamans qui ont accouché en même temps que moi, dans tous les hôpitaux d'Israël. Il y a des tonnes de mamans à qui c'est arrivé. Je me souviens de celles que j'ai rencontrées en salle d'allaitement, etc. Je les ai vues, on était toutes là ensemble et voilà.
- Speaker #1
Du coup, quels sont les sentiments que tu ressens pendant ta dépression ?
- Speaker #0
Par rapport à Israël, c'était tous les jours que je disais à mon mari il faut qu'on parte d'ici, c'est pas safe, on sait pas quand est-ce que ça va s'arrêter. On est dans un pays qui est entouré d'ennemis, on peut pas s'en aller parce qu'il y a plus d'avions. En fait, on est pris au piège, c'était ça vraiment ce que je ressentais physiquement, même un truc de claustrophobie. Et ensuite, quand il y a eu une accalmie et que je suis sortie de la dépression, tout d'un coup, ça allait un peu mieux. Mais moi, j'étais restée avec ce truc de PTSD quelque part, où j'avais l'impression qu'à chaque seconde, il allait y avoir une azaca. J'avais peur de trop m'éloigner. J'avais vraiment ce truc où ça peut repartir à n'importe quelle seconde. J'y pensais tout le temps. Quand j'allais me coucher le soir, j'avais un peu peur parce que je me disais, si jamais il y a une azaca, il va falloir qu'on court, etc. Donc, il y avait ça.
- Speaker #1
Donc là, tu es non seulement dans ta dépression. mais t'es aussi traumatisée. Ça c'est l'expression du trauma, le fait d'entendre une alerte potentielle,
- Speaker #0
d'être sans arrêt sur le qui-vive.
- Speaker #1
Ça te prend une énergie phénoménale.
- Speaker #0
Et en fait je comprenais pas comment les gens pouvaient être autour de moi calmes, parce qu'en fait ils croient qu'on est en paix, mais on n'est pas du tout en paix. L'Iran existe encore, s'ils décident de recommencer, ils recommencent, il y a les routiers, il y a tout ça.
- Speaker #1
Ouais, je pense qu'on est tous aussi en hyper-vigilance. Voilà. Calme, mais c'est un calme très précaire.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. C'est quelque chose de surface. Oui, en effet. Et à ce moment-là, en tout cas, moi, je trouvais que ce n'était pas une bonne idée d'être ici. Et ensuite, une fois que... Maintenant, on est dans un calme qui... Je ne sais pas, ça fait combien de mois qu'on n'a pas eu de missiles. Je n'ai pas compté. Par contre, depuis que ça s'est calmé, c'est là où, tout d'un coup, j'adore vivre en Israël. Mais donc, c'est un peu conditionnel. Évidemment, quand c'est la paix ici, c'est fantastique. Enfin, la paix relative. Quand on ne se prend pas de missiles sur la tête, on est vachement bien ici.
- Speaker #1
Et est-ce que c'est une expérience qui a changé ta façon de penser l'avenir de Lily dans ce pays ?
- Speaker #0
En fait, maintenant, je regarde ce qui se passe à l'étranger surtout. Et je me dis, ici on est bien, on est entre nous. Et ici on se défend. Et on est un peuple de gens qui sont forts et qui sont pleins de ressources. Et donc en fait, c'est ça que Lily va prendre du fait d'être israélienne.
- Speaker #1
Si tu pouvais parler à la femme que tu étais avant cette grossesse, celle qui cherchait désespérément une réponse, qu'aimerais-tu lui dire ?
- Speaker #0
De ne pas trop réfléchir.
- Speaker #1
Et si une femme nous écoute aujourd'hui en se demandant si elle veut des enfants sans réussir à trouver de réponse, qu'aimerais-tu qu'elle retienne de ton histoire ?
- Speaker #0
Que la réflexion, ça n'aide pas. Ce n'est pas la réflexion intellectuelle qui va nous aider, c'est juste de sauter dans le bain. et de fermer les yeux et de faire la chose la plus folle qu'elle a jamais faite dans sa vie. A mon avis, elle ne le regrettera pas.
- Speaker #1
En fait, ce qui est intéressant, c'est que malgré... Enfin, moi, ce que je retiens, en tout cas, c'est que malgré la dépression postpartum, ça n'a pas entaché ta relation avec Lily.
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
C'est quelque chose de séparé, en fait.
- Speaker #0
Oui, complètement. C'est intéressant que tu dises ça parce qu'à un moment, il y avait eu un mot comme ça que quelqu'un avait dit. Voilà, machin, Lily. En gros, à cause de. Et là, j'ai tout de suite dit. Alors, pas du tout. Il n'y a pas du tout de à cause de. Il y a ma fatigue, ma dépression. Et à côté, il y a un bébé qui vient de naître, qui n'a rien à voir avec tout ça. C'est deux choses qui sont séparées dans ma tête et aussi dans ma relation avec ma fille. Jamais, je me suis. Enfin, jamais, ça s'est mélangé. Et moi, Lily, ça a été une encre pour moi. le fait d'allaiter Lily. C'était le seul moment où je me sentais un petit peu normale, malgré les douleurs et les difficultés du début. Ça a vraiment été difficile aussi l'allaitement au début, mais quelque part c'est un peu un truc qui m'a sauvée. C'était mon moment de paix et d'attachement physique avec mon bébé.
- Speaker #1
T'as allaité longtemps ?
- Speaker #0
Pendant huit mois. Et l'arrêt a été difficile ? Non, ça s'est fait super naturellement, progressivement. Rien n'est difficile, franchement. Elle est trop cool.
- Speaker #1
Et comment va ton sommeil aujourd'hui ?
- Speaker #0
Quand elle ne me réveille pas 36 fois par nuit, je dors très bien. Enfin, ça va, il y a des nuits où je dors des nuits complètes.
- Speaker #1
J'ai quelques petites questions pour terminer, et je voudrais que tu y répondes rapidement. Israël, selon toi, patriarcat ou matriarcat ?
- Speaker #0
J'aime pas ces mots.
- Speaker #1
C'est une réponse. Israël, pays des enfants ou pays des mères ?
- Speaker #0
Pays des enfants Israël, c'est sûr.
- Speaker #1
Être mère ici, pression ou puissance ?
- Speaker #0
Puissance.
- Speaker #1
Élever un enfant en Israël, instinct ou stratégie ?
- Speaker #0
Instinct.
- Speaker #1
La maternité, ancrage ou bouleversement ?
- Speaker #0
Bouleversement.
- Speaker #1
Si Lily écoutait cet épisode dans 20 ans, qu'est-ce que tu aimerais qu'elle comprenne de ton récit ?
- Speaker #0
J'aimerais vraiment qu'elle voit que sa maman est forte et que j'ai pu me sortir de cette situation. C'est ça le message que j'aimerais bien qu'elle retienne. Je me suis sortie de ça et j'espère en tout cas qu'elle trouvera que j'ai été une bonne et une forte maman.
- Speaker #1
Quel commencement reste-t-il encore ? À écrire, Gabrielle ?
- Speaker #0
Je me pose la question tous les jours. Comment est-ce qu'on élève son enfant le mieux possible ? Comment est-ce qu'on raconte ce qui se passe en Israël à un enfant qui va commencer à comprendre des choses ? Est-ce qu'on les parle ? Est-ce qu'on lui dit la vérité ? Je pense que c'est des questions que tous les parents se posent en Israël.
- Speaker #1
Je vous dis à la semaine prochaine pour un nouvel épisode de Béréchit. D'ici là, si vous avez des questions, des réactions ou des témoignages à partager, vous pouvez m'écrire sur mon compte Instagram. Et si cet épisode vous a touché, n'hésitez pas à vous abonner, à le partager ou à le faire découvrir autour de vous. A très vite !