Speaker #0Aujourd'hui, je vous emmène dans l'Amérique des années 1950, au cœur des rues de New York. On va rencontrer un personnage dans une période de la vie bien particulière dont vous gardez sans doute encore bien des souvenirs, celle où l'on commence à quitter l'enfance sans vraiment savoir ce qui nous attend de l'autre côté. Un âge où l'on rêve d'indépendance, où l'on remet en question ce que nous disent les adultes, mais où l'on découvre aussi que grandir n'est pas toujours aussi simple. que ce qu'on en avait imaginé. Et pour nous accompagner dans ce voyage et dans cette période unique, nous allons faire la connaissance d'un adolescent de 16 ans. Holden Caulfield. On va le suivre pendant quelques jours charnières de sa vie, entre son école et New York, qu'il découvre enfin seul. Et autant vous le dire tout de suite, c'est pas n'importe qui, ce Holden. Il a bien des choses à reprocher au monde qui l'entoure. Il trouve ses camarades insupportables, ses professeurs ridicules et les adultes généralement hypocrites. Mais ce qui rend ce personnage particulièrement intéressant, c'est que derrière ces critiques incessantes, nous allons progressivement découvrir un adolescent bien plus sensible et contradictoire qu'il ne voudrait lui-même le laisser paraître. Parce que oui, c'est lui qui va nous raconter toute cette histoire, et ce, avec un langage très cru. Mais n'allons pas trop vite, pour comprendre un peu mieux à qui nous avons affaire, je vous propose d'écouter les premières lignes de son histoire, telle qu'il choisit lui-même de nous la raconter. Si tu veux vraiment que je te raconte, la première chose que tu voudras sûrement savoir, c'est où je suis né et à quoi a ressemblé mon enfance pourrie, ce que mes parents faisaient et tout, avant de m'avoir, toutes ces conneries à la David Copperfield. Mais j'ai pas envie de me lancer là-dedans, si tu veux tout savoir. Premièrement, ces trucs-là me barbent. Et deuxièmement, mes parents feraient au moins deux hémorragies chacun si je racontais le moindre truc un peu intime sur eux. Et puis, je vais pas non plus te raconter toute ma fichue autobiographie ou quoi. J'ai juste raconté les trucs de malade qui me sont arrivés à Noël dernier, juste avant que je me retrouve pas mal à plat et que je dois venir ici et me reposer. Bienvenue dans ce nouvel épisode de Brume littéraire consacré aujourd'hui à l'attrape-coeurs de G.D. Salinger. C'est un livre publié en 1951 et devenu l'un des romans les plus célèbres de la littérature américaine du XXe siècle. Cet épisode est réalisé avec le soutien des éditions de la Table Ronde, à l'occasion de la publication d'une nouvelle traduction du roman. Une occasion de redécouvrir cette œuvre dont l'une des grandes particularités réside justement dans la voix de son narrateur avec son langage familier, ses réflexions parfois surprenantes et sa manière bien à lui de raconter le monde. Nous reviendrons bien sûr sur cette question de la langue un peu plus tard, mais pour commencer, nous partons en direction Pensy, l'établissement scolaire dans lequel Holden Caulfield vient d'apprendre qu'il ne pourra pas poursuivre ses études. Nous sommes à Pensy Prep, un établissement privé situé en Pennsylvanie, où Holden Caulfield est scolarisé depuis quelques temps. Mais on peut le dire, il n'est pas vraiment un étudiant modèle. Sur les cinq matières qu'il étudiait, il en a raté quatre. L'anglais est la seule branche dans laquelle il a eu la moyenne. Notre héros, on ne va pas le suivre dans son quotidien à l'école. C'est plutôt le contraire même. On apprend dès le début du récit qu'il n'y reviendra pas après les vacances de Noël. La direction l'a renvoyé à cause de ses mauvais résultats. Et la première chose qui frappe quand on lit cette oeuvre, c'est qu'ils ne sont pas particulièrement bouleversés par la nouvelle. Au contraire... Il passe une bonne partie de son temps à critiquer Pansy, ses élèves et ses professeurs, et surtout cette manière qu'ont les adultes de présenter leur établissement comme un endroit exceptionnel où l'on formerait les jeunes hommes de demain. Holden, lui, n'y voit qu'une immense hypocrisie. Et ce regard assez méprisant sur le monde qui l'entoure va rapidement devenir l'une de ses grandes caractéristiques. L'école, il la méprise. Mais il veut quand même rendre visite à une dernière personne avant de la quitter. Mr. Spencer, son professeur d'histoire. C'est un homme âgé et malade qui semble sincèrement préoccupé par l'avenir du jeune Holden. Il va essayer de lui faire comprendre qu'il ne peut pas continuer à échouer dans ses études, que ses échecs ont des conséquences concrètes, et il va essayer de le convaincre en lisant à haute voix l'une de ses copies d'examen particulièrement mauvaises, selon lui. Seulement, voilà, Holden supporte très mal cette conversation. Il se sent mal à l'aise, trouve les remarques de son professeur interminables, et cherche rapidement un prétexte pour partir. Mais pourtant, il ne déteste pas Spencer. Il l'apprécie plutôt, même, et il comprend qu'il ne veut rien faire d'autre que l'aider. Mais bon, on connaît l'adolescence, il suffit qu'un adulte essaye de nous expliquer quoi faire de notre vie pour que ça provoque une forme de rejet. De retour dans sa chambre, ce sont deux autres personnages que nous rencontrons. Ackley, un élève solitaire aux habitudes de la vie, désagréable qui vient régulièrement déranger Holden. Il passe beaucoup de temps à se moquer de lui, mais il continue malgré tout à se parler et à se supporter. Et puis, comme deuxième personnage, il y a Stradlater, son camarade de chambre. C'est un garçon séduisant, sûr de lui, qui semble avoir beaucoup plus de facilité que Holden à évoluer dans cet univers scolaire. Stradlater permet de nous offrir un contrepoint à notre personnage, et le tout nous est déjà expliqué par une anecdote commune. Un soir, Stradlater annonce à Holden qu'il a rendez-vous avec une jeune fille qui s'appelle Jane Gallagher. Mais cette nouvelle va immédiatement changer l'attitude de Holden, parce qu'en réalité, Jane n'est pas une inconnue pour lui. Ils se sont fréquentés quelques années auparavant pendant des vacances d'été, et Holden conserve d'elle des souvenirs particulièrement précis. Il se rappelle notamment leur partie de dame, et cette habitude assez étrange qu'avait Jane de garder tous ses rois sur la dernière rangée. sans jamais les faire avancer. Bon, ça peut paraître être un détail insignifiant à première vue, mais ça nous montre déjà à quel point Holden reste attaché à certains moments de son passé. Et lorsqu'il comprend que Stradlater va passer la soirée avec Jane, il devient particulièrement nerveux. Il lui pose des questions, cherche à savoir ce qu'ils vont faire, et finit par s'inquiéter de ce qui pourrait se passer entre eux. Lorsque Stradlater rentre, Holden essaie de lui soutirer quelques informations, mais son camarade refuse de lui répondre clairement. La conversation dégénère, Holden l'insulte, puis tente de le frapper, avant de recevoir lui-même un coup qui lui laisse le visage ensanglanté. Et c'est après cette dispute qu'il prend finalement sa décision. Plutôt que d'attendre le début officiel des vacances, il va quitter Pensy, son école, immédiatement. Ses premières scènes. nous donne déjà une assez bonne idée de la personnalité de Holden. C'est un adolescent qui passe son temps à critiquer les autres, mais qui semble aussi avoir constamment besoin de leur présence. Il voudrait qu'on le laisse tranquille, tout en cherchant régulièrement quelqu'un avec qui discuter. Et surtout, il prétend comprendre parfaitement les gens qui l'entourent, alors qu'il a parfois beaucoup plus de mal à comprendre ses propres réactions. Mais n'allons pas trop vite. On aura largement l'occasion de revenir sur ces contradictions parce qu'elles vont devenir de plus en plus visibles au fil du roman. Pour l'instant, Holden rassemble ses affaires, quitte son établissement au beau milieu de la nuit et prend le train direction New York. Ses parents ne l'attendent pas avant plusieurs jours et il n'a absolument aucune envie de leur annoncer qu'il vient, une fois de plus, de se faire renvoyer. Il décide donc de profiter de ce temps pour rester seul dans la ville. Et c'est là... que commence véritablement son errance. Après avoir pris le train où il a rencontré par hasard la mère d'un camarade avec laquelle il tient une discussion pleine de mensonges, Holden arrive à New York en pleine nuit, avec tout juste quelques affaires, un peu d'argent et surtout plusieurs jours à occuper avant de pouvoir rentrer chez ses parents. Sur le papier, La situation pourrait presque sembler idéale pour un adolescent de 16 ans. Personne ne sait exactement où il se trouve, il n'a plus de cours à suivre et il peut désormais faire à peu près ce qu'il veut. Et pourtant, cette liberté nouvellement acquise ne semble pas lui procurer beaucoup de plaisir. Et à peine arrivé en ville, Holden commence déjà à chercher quelqu'un avec qui passer du temps. Il pense d'abord à appeler Jane Gallagher, cette jeune fille dont nous avons parlé un peu plus tôt, mais il finit par renoncer. Et d'ailleurs, c'est pas la dernière fois qu'il hésitera à décrocher son téléphone, puisqu'au fil de son séjour, il va régulièrement penser à des personnes qu'il aimerait retrouver, sans jamais parvenir à les contacter. Il faut dire que Holden a une manière assez particulière d'envisager les relations humaines. Il semble constamment rechercher la compagnie des autres, Mais dès qu'une conversation commence, il trouve souvent quelque chose à reprocher à son interlocuteur et il veut couper court à la discussion. Mais retrouvons-le. Pour commencer son séjour, il prend une chambre dans un hôtel, l'Edmont, où il découvre rapidement une atmosphère assez différente de celle de son établissement scolaire. Depuis sa fenêtre, il aperçoit notamment des scènes intimes dans les chambres d'en face qui éveillent chez lui une curiosité certaine, même s'il s'empresse de juger les comportements de ceux qui l'observent. Et c'est assez représentatif de son attitude pendant ces quelques jours. Holden se montre fasciné par un monde adulte dont il prétend pourtant mépriser les habitudes. Après avoir pris la chambre, il descend au bar de l'hôtel où il tente de commander de l'alcool, sans succès, avant de passer une partie de la soirée à danser avec des touristes. Plus tard, il se rend dans un autre établissement, puis finit par retourner dans sa chambre sans avoir véritablement trouvé ce qu'il cherchait. Et maintenant, vous allez peut-être vous demander, qu'est-ce qu'il cherchait ? Et bien en fait, même lui ne le sait pas vraiment. En tout cas, ce qu'on sait, c'est qu'il ne l'a pas trouvé. Et même si Holden multiplie les petites rencontres, aucune ne semble parvenir à dissiper durablement sa solitude. Et ces conversations se terminent presque toujours par une déception ou un sentiment d'incompréhension. Ce personnage semble être extrêmement seul, et nous lecteurs à qui il s'adresse, on est un peu ses confidents muets. Il s'excuse parfois, dit n'en avoir rien à faire de notre avis, et pourtant c'est comme s'il cherchait une certaine validation de notre part. Mais on arrive alors à une scène marquante du roman. En regagnant son hôtel, il fait une découverte assez révélatrice. Dans l'ascenseur, un employé lui propose de faire monter une prostituée dans sa chambre et Holden, qui cherche depuis le début de la soirée à se comporter comme un adulte, finit par accepter. Seulement voilà, lorsque la jeune femme, qui s'appelle Sunny, arrive chez lui, la situation devient immédiatement beaucoup plus embarrassante qu'il ne l'avait imaginée. Holden essaie d'abord d'engager la conversation, pose quelques questions à Sunny et finit par lui expliquer qu'il ne se sent pas très bien. Il renonce à avoir une relation sexuelle avec elle mais accepte de lui payer la somme convenue. Le problème maintenant c'est que Sunny réclame davantage d'argent et que cette histoire va prendre une tournure très désagréable. Holden a payé ce qu'on lui avait dit de payer initialement mais pas le supplément. Alors elle part pour revenir un peu plus tard avec l'employé de l'ascenseur. qui va d'abord lui demander l'argent, avant de le réclamer avec un peu plus d'insistance. Il va même aller jusqu'à le frapper pour lui soutirer cet argent, mais quand même en se vantant d'être honnête, car il ne prend pas plus que ce pour quoi il était venu. Un grand prince, cet employé. Mais si on prend maintenant un peu de recul, cette scène est intéressante parce qu'elle révèle un décalage assez frappant entre l'image que Holden aimerait donner de lui-même et la réalité de son comportement. Il veut paraître... expérimenté, indépendant, capable de fréquenter les mêmes endroits et de vivre les mêmes expériences que les adultes, mais lorsqu'il se retrouve confronté à une situation qu'il ne maîtrise pas, il apparaît soudain beaucoup plus jeune que ce qu'il voudrait laisser croire. Et c'est exactement le propos du roman, ça vous aura pas échappé. On est dans cet âge, l'adolescence, dans lequel on croit être adulte, qu'on comprend mieux le monde que quiconque, mais une fois face à la réalité, pas toujours facile de savoir quoi faire. Mais allez. en retourne au livre. Au milieu de toutes ces rencontres, il y a aussi une question assez étrange qui revient régulièrement dans les pensées de Holden et qu'il va même poser à plusieurs chauffeurs de taxi. Que deviennent les canards du lac de Central Park lorsque l'hiver arrive et que l'eau commence à geler ? C'est une question complètement incongrue, surtout lorsqu'elle surgit au beau milieu d'une conversation avec un chauffeur qui ne comprend pas vraiment pourquoi son passager s'intéresse autant à ses oiseaux. D'ailleurs, la réaction la plus fréquente est la colère. « Mais pourquoi est-ce que tu me poses cette question ? Qu'est-ce que j'en sais ? » etc. Pourtant, Holden insiste. Parce qu'il aimerait réellement savoir si les canards partent ailleurs, si quelqu'un vient les chercher, ou s'il trouve simplement un moyen de survivre jusqu'au printemps. On reviendra un peu plus tard sur cette interrogation parce qu'elle est centrale pour comprendre la personnalité de notre héros. Mais pour l'instant, retenons simplement que cet adolescent, qui passe une bonne partie de ses nuits à fréquenter des bars et à essayer de se comporter comme un adulte, continue de se préoccuper de questions auxquelles les personnes qu'il rencontre ne prêtent généralement aucune attention. La nuit est déjà bien avancée quand Holden va enfin se coucher. Le lendemain, il va retrouver Sally Hayes, une jeune fille qui... qu'il connaît depuis quelques temps et avec laquelle il a prévu d'aller au théâtre. Le rendez-vous commence plutôt bien, même si Holden ne peut évidemment pas s'empêcher de critiquer les gens qui l'entourent et notamment ceux qui semblent vouloir afficher leur culture et leur réussite sociale. Après la représentation, ils vont faire du patin à glace, puis s'installent pour discuter. Et c'est à ce moment-là que notre protagoniste va soudain lui faire une proposition assez inattendue. Il lui suggère de quitter New York Merci. avec lui, de prendre la route vers le nord, de s'installer quelque part à la campagne et de vivre loin de tout ce qu'il déteste. Pendant quelques instants, Holden semble véritablement convaincu qu'il pourrait abandonner leur vie respective et recommencer ailleurs. Comme si cette fuite pouvait résoudre tous les problèmes qu'il rencontre depuis son départ de Pensy. Mais Sally, elle, ne partage pas son enthousiasme. Elle lui fait remarquer qu'ils sont beaucoup trop jeunes, qu'ils n'ont pas les moyens de vivre ainsi, et qu'il serait plus raisonnable d'attendre encore quelques années. Holden, vous le connaissez maintenant, supporte très mal ses objections, la conversation dégénère et il finit par l'insulter, provoquant la fin brutale de leur rendez-vous. Et ce qui est étrange dans cette proposition, c'est qu'elle semblait plutôt sincère. Mais voilà, pour Holden, c'est pas encore possible d'envisager l'idée de partir seul. Et dès qu'on essaye de le ramener à la réalité, il n'a plus que de la colère en lui. La ville assourdissante et les millions de vies qui l'occupent renforcent son sentiment de solitude. Et pourtant, au milieu de toutes ces rencontres décevantes, il y a quand même quelques personnes auxquelles Holden pense, et qui ont une place bien différente dans sa vie. Tout d'abord, il y a Jane, bien sûr, dont les souvenirs reviennent régulièrement, mais aussi son petit frère Ali et sa petite sœur Phoebe. Et pour comprendre pourquoi ces trois personnages comptent autant à ses yeux, il faut maintenant s'intéresser à une partie de son histoire qui ne vogue d'abord que par petites touches, mais qui va progressivement donner une toute autre dimension à son récit. Derrière ses critiques incessantes et son attitude parfois provocatrice, Holden conserve des souvenirs auxquels il semble profondément attaché. A commencer par celui de son petit frère, Ali. Et autant vous le dire tout de suite, Ali est mort d'une leucémie quelques années avant les événements du roman, alors qu'il n'avait que 11 ans. Holden ne s'est manifestement jamais complètement remis de sa disparition. Il nous le décrit comme un garçon particulièrement intelligent, gentil, avec des cheveux roux, et lorsqu'il parle de lui, son ton change sensiblement. Lui, qui trouve presque toujours quelque chose à reprocher aux personnes qu'il rencontre, ne semble conserver de son petit frère que des souvenirs heureux. Il y a notamment un objet auquel il tient beaucoup, le gant de baseball d'Ali, sur lequel ce dernier avait recopié des poèmes à l'encre verte pour pouvoir les lire lorsqu'il s'ennuyait sur le terrain. C'est d'ailleurs ce gant que Holden avait choisi de décrire dans une rédaction qu'il avait préparée pour Stradlater, avant que leur dispute n'éclate à peine si. C'était au début du roman. Et ce détail nous montre... à quel point le souvenir de son frère continue de l'accompagner dans son quotidien. Et bien sûr, le deuil, il est en plein dedans. Lorsqu'Ali est mort, Holden a été tellement bouleversé qu'il a passé la nuit à briser les vitres du garage familial à coups de poing, se blessant suffisamment pour devoir être hospitalisé. Et même si le roman ne nous explique jamais complètement les conséquences de ce deuil, on comprend qu'il a profondément marqué Holden, qui semble encore chercher... comment vivre avec cette absence. Parmi les autres personnages centraux, il y a aussi Jane Gallagher, qu'on avait déjà évoquée. Holden l'a connue pendant des vacances d'été, quelques années auparavant, elle se souvient avec précision de leur moment ensemble, avec notamment leur conversation, ou les parties de dames, justement, où elle gardait tous ses rois sur la dernière rangée. Il y a aussi quelques instants plus intimes, où il avait compris qu'elle traversait elle-même des difficultés familiales. Et pourtant... Alors qu'il pense constamment à elle, Holden ne parvient jamais à la retrouver. Il envisage plusieurs fois de lui téléphoner, mais finit toujours par relancer, comme si le souvenir qu'il contente de lui était un souvenir. de leurs relations était plus facile à préserver que la possibilité de la confronter au présent. Et si on repense au début du roman, c'est peut-être aussi ce qui explique sa réaction si violente lorsqu'il apprend que Stradlater a rendez-vous avec elle. Jane représente quelque chose de précieux à ses yeux et l'idée qu'un autre garçon puisse entrer dans sa vie semble particulièrement difficile à accepter. Mais maintenant, il faut aussi qu'on parle de celle qui occupe une place centrale dans sa tête et dans ce texte, c'est Phoebe, sa petite sœur de 10 ans. Il nous en parle avec une affection qui contraste énormément avec son attitude habituelle et il la décrit comme une enfant particulièrement intelligente, drôle, capable de comprendre beaucoup de choses que les adultes semblent parfois ignorer. Elle intervient maintenant dans notre récit. Après plusieurs journées passées aérées dans New York, Holden... décide finalement de rentrer en cachette dans l'appartement familial en profitant de l'absence de ses parents. Il veut retrouver Phoebe. Et lorsqu'elle le découvre dans sa chambre, la joie des retrouvailles laisse rapidement sa place à une conversation beaucoup moins confortable pour lui. Phoebe comprend presque immédiatement que son frère s'est encore fait renvoyer de son école et contrairement à ce qu'il espérait peut-être, elle ne se contente pas de l'écouter ou de le rassurer. Elle lui reproche son comportement et s'inquiète de la réaction de leurs parents. Elle a un peu une réaction d'adulte, on peut le dire. C'est justement ce qui rend leur relation si intéressante. Phoebe est d'une part une petite fille innocente que Holden voudrait protéger du monde, mais elle est aussi, d'autre part, celle qui lui tient tête et qui remet en question ses jugements en posant les questions désagréables. Grâce à elle, à Jane et à Ali, nous découvrons un Holden assez différent de celui qui passe des soirées à critiquer les adultes dans les rues de New York. Un adolescent qui conserve certains souvenirs avec une précision étonnante, qui semble parfois trouver davantage de réconfort dans son passé que dans les rencontres qu'il pourrait faire aujourd'hui, mais qui porte aussi en lui une douleur qu'il ne parvient pas à exprimer. Et dans cette conversation avec sa petite sœur, Holden va enfin mettre des mots sur ce qu'il aimerait faire de sa vie. Sa réponse est assez surprenante, mais elle va nous permettre de comprendre l'une des images les plus importantes du roman, ce qu'il veut être dans sa vie, c'est The Catcher in the Rye. En français, l'attrape-coeurs. Alors, il faut savoir que cette réponse vient après une longue conversation pendant laquelle Phoebe met en avant le caractère granchon de Holden. Lui, qui n'aime ni l'école, ni les camarades, ni les adultes, que veut-il faire ? Il semble pas particulièrement intéressé par les métiers qu'on pourrait lui proposer, et il finit par évoquer une image qui lui trotte dans la tête depuis quelques temps, celle d'une chanson qu'il a entendue dans la rue, chantée par un petit garçon. Dans cette chanson, il est question d'une rencontre dans un champ de seigle, mais Holden en a retenu quelque chose d'assez différent, puisqu'il s'imagine un immense champ dans lequel des milliers d'enfants seraient en train de jouer sans aucun adulte pour les surveiller. Et au bord de ce champ... se trouve une falaise. Si bien que les enfants, absorbés par leur jeu, risqueraient à tout moment de tomber dans le vide. C'est là que Holden imagine le rôle qu'il aimerait jouer. Il serait celui qui se tiendrait au bord de la falaise pour rattraper les enfants avant qu'ils ne tombent. Mais découvrons ensemble ce passage dans le chapitre 22. Bref, j'arrête pas d'imaginer un tas de petits gamins qui font un jeu dans un grand champ de seigles et tout. Des milliers de petits gamins et personne autour. Pas de grande personne, je veux dire. À part moi. Et je suis debout, au bord d'une falaise démente. Ce que je dois faire, c'est attraper les gamins, s'ils commencent à tomber de la falaise. S'ils courent, je veux dire, et qu'ils regardent pas où ils vont. Je dois jaillir de quelque part et les attraper. Je ferai que ça, toute la journée. Je serai rien que l'attrape-coeurs et tout. C'est barjot, je sais, mais c'est le seul truc que j'aimerais vraiment être. Je sais que c'est barjot. Et voilà donc d'où vient le titre du roman, l'attrape-coeurs, qui traduit cette expression anglaise de « catcher in the rye » . Bon, vous en conviendrez, c'est pas un métier, mais plutôt une sorte de mission qu'il aimerait se donner. On pourrait évidemment comprendre cette image de plusieurs manières, mais il est difficile de ne pas y voir un lien avec son rapport à l'enfance. Depuis le début du roman, Holden semble particulièrement attaché à certains souvenirs de son petit frère Ali, à Jane ou encore à Phoebe. Et cette idée de rattraper les enfants avant leur chute pourrait aussi traduire son désir de les préserver, de ce qui les attend en grandissant. Je vous laisse faire votre propre interprétation, mais il y a encore un détail. assez intéressant dans cette histoire. Holden s'est en réalité trompé dans les paroles de la chanson. Le texte qu'il a entendu s'inspire d'un poème du XVIIIe siècle et pris par l'écossais Robert Burns, et dans lequel il est question de rencontrer quelqu'un dans un champ de seigle, et non de le rattraper. Phoebe le lui fait d'ailleurs remarquer, mais cette correction ne change rien, à l'image que Holden s'est construite. C'est donc... à partir d'un malentendu qu'il imagine ce rôle de protecteur, comme s'il avait transformé quelques paroles entendues dans la rue en une représentation de ce qu'il aimerait accomplir. On retrouvera Phoebe dans les toutes dernières pages du roman, mais avant cela, Holden va encore faire une dernière rencontre importante. Il décide de rendre visite à M. Antolini, un ancien professeur avec lequel il entretenait de bonnes relations. Contrairement à beaucoup d'adultes qu'il a croisés jusque-là, Antolini semble véritablement comprendre certaines des difficultés d'Holden et l'essaye de lui faire prendre conscience de la direction inquiétante que pourrait prendre sa vie s'il continue à se couper du monde qui l'entoure. Une fois n'est pas coutume, Holden accepte de l'écouter même s'il est épuisé. Il finira par s'endormir sur le canapé de son professeur, mais étrangement, au milieu de la nuit, il se réveille en découvrant qu'Antolini est en train de lui caresser la tête. Un geste qui le met... immédiatement mal à l'aise et qu'il interprète comme une avance déplacée. Il quitte alors précipitamment l'appartement sans que nous sachions véritablement quelles étaient les intentions de son ancien professeur. Il se retrouve une nouvelle fois seul dans les rues de New York. A bout de force, Holden envisage alors de quitter définitivement la ville pour partir vers l'ouest, où il imagine pouvoir recommencer une nouvelle vie. Loin de ses parents, de son école, et de toutes les personnes qui l'ont déçu. Mais avant de partir, il souhaite revoir Phoebe et lui faire ses adieux. Lorsqu'ils se retrouvent en pleine journée, sa petite sœur arrive avec une valise, bien décidée à l'accompagner, ce qui provoque une nouvelle dispute entre eux. Holden refuse catégoriquement de l'emmener et finit même par relancer à son propre projet de départ. Pour se réconcilier avec elle, il lui propose alors de se rendre au pays de l'Empire. au zoo. Puis il s'arrête devant un manège sur lequel Phoebe accepte de monter. Holden reste à l'extérieur pour la regarder tourner, tandis que la pluie commence à tomber, et c'est à ce moment-là que se déroule l'une des scènes les plus touchantes du roman. Sur le manège, Phoebe essaie d'attraper un anneau d'or, suspendu au-dessus de ses cheveux. Et Holden remarque qu'elle doit se pencher assez dangereusement pour y parvenir. Il pourrait lui demander de faire attention, mais mais décide finalement de ne rien dire. Parce qu'il comprend que les enfants doivent aussi pouvoir prendre certains risques, même lorsqu'on aimerait les en empêcher. Voici comment il décrit lui-même cette situation. Elle a couru acheter son billet et elle est remontée sur ce fichu manège juste à temps. Ensuite, elle a fait le tour à pied jusqu'à ce qu'elle retrouve son cheval. Ensuite, elle a grimpé dessus. Elle m'a fait un signe de la main et moi aussi. La vache, il commençait à pleuvoir. un truc de malade. Asseau, je te jure. Tous les parents et les mères et les autres sont allés s'abriter sous le toit du manège pour pas être trempés jusqu'aux os ni rien. Et je suis resté assis sur le banc, un bon moment. J'étais bien trempé, surtout le cou et le pantalon. Ma casquette de chasse me protégeait pas mal, quelque part, mais j'étais quand même trempé. Ça m'était égal, n'empêche. J'étais tellement heureux, d'un seul coup, à regarder la vieille Phoebe tourner et tourner encore. Je chialais presque, tellement j'étais heureux, si tu veux tout savoir. Je sais pas pourquoi. C'est juste qu'elle avait l'air tellement chouette. « À tourner, à tourner, encore, dans son manteau bleu et tout. Bon sang, j'aurais aimé que tu sois là. » C'est une scène particulièrement intéressante, lorsqu'on la rapproche de l'image du champ de seigle dont nous venions parler. Quelques pages auparavant, Holden imaginait qu'il pouvait consacrer toute sa vie à rattraper les enfants avant qu'ils ne tombent d'une falaise. Alors qu'ici, face à sa propre petite sœur, il accepte finalement de la laisser essayer d'attraper cet anneau, même si elle risque de tomber. Il serait sans doute exagéré d'y voir une transformation définitive de Holden, mais cette scène marque tout de même un moment d'apaisement assez rare dans le roman, puisqu'il semble, pour une fois, simplement heureux de regarder quelqu'un d'autre vivre. Essayez sur cette image. que s'achève véritablement son errance à New York. Dans les dernières pages, nous retrouvons Holden au moment où il raconte rétrospectivement son histoire depuis un établissement où il se repose et reçoit des soins. Nous ne savons pas exactement ce qu'il adviendra de lui, ni si ces quelques journées auront profondément changé sa manière de voir le monde, mais une chose est certaine, derrière cet adolescent qui semblait passer son temps à critiquer tout ce qui l'entourait, nous avons progressivement découvert un personnage bien plus complexe. qu'il n'y paraissait. Allez, il est temps pour nous d'analyser un peu tout ce que nous venons de vivre avec notre jeune héros. Mais avant ça, j'aimerais juste revenir un instant sur mon expérience de lecture, parce que je dois reconnaître que les 30-40 premières pages de l'attrape-coeurs ne m'ont pas vraiment passionné. J'ai même trouvé les premiers chapitres un peu difficiles à apprécier. Non pas parce qu'ils sont particulièrement compliqués, mais plutôt parce que Holden Caulfield peut rapidement devenir un personnage assez agaçant. Il critique presque tout ce qui l'entoure, passe d'une rencontre à l'autre, se plaint constamment de ses camarades, de ses profs et puis aussi des adultes. Et pendant un certain temps, je me suis même demandé où Salinger voulait véritablement nous emmener. En plus, on nous parle d'un roman dans lequel un adolescent découvre New York, mais le décor est différent au début du livre. Et voilà, à mesure qu'on avance dans notre lecture, On découvre Holden, et ses comportements, qui pourraient sembler un peu superficiels, commencent à prendre une autre dimension. On comprend progressivement que derrière ses jugements, parfois excessifs, se cachent des inquiétudes qu'il ne parvient pas toujours à exprimer. Et au final, c'est ses contradictions qui nous en apprennent finalement bien plus sur lui que les événements qu'il raconte. Et on tient déjà là une des grandes réussites de Salinger, de faire découvrir un personnage sous toutes ses coutures, quitte à le rendre désagréable au départ. Mais venons-en maintenant à l'analyse du livre. La première chose qu'on remarque liée à Holden, c'est le rapport contradictoire au monde adulte. Depuis le début du roman, il affirme les détester avec leurs conventions, leur hypocrisie et cette manière qu'ils ont de toujours vouloir paraître différents de ce qu'ils sont réellement. Pourtant, lorsqu'on observe son comportement, on remarque qu'il passe lui-même une bonne partie de son temps à essayer de leur ressembler. Tout d'abord, il cherche à commander de l'alcool dans les bars. s'invente parfois un âge ou une identité, essaye de séduire des femmes plus âgées que lui, rêve de pouvoir prendre des décisions importantes sans avoir à rendre de compte à personne, il va même faire appel à une prostituée. En réalité, Holden voudrait déjà être adulte, ou du moins profiter de la liberté qu'il associe à cet âge. Mais il semble beaucoup moins enthousiaste lorsqu'il découvre les responsabilités et les difficultés qui accompagnent cette indépendance. Il n'est plus vraiment un enfant, mais pas non plus tout à fait un adulte. Cette contradiction devient encore plus intéressante lorsqu'on s'intéresse à certains détails du roman. Je vais prendre l'exemple des canards de Central Park. Pour rappel, Holden se demande régulièrement où vont les canards lorsque le lac gèle en hiver et il pose cette question avec un sérieux qui contraste assez fortement avec son attitude habituelle. Les New Yorkais, surtout les chauffeurs de taxi, s'énervent. C'est un peu le cliché de la réaction des adultes face à une question d'enfant qui paraît impertinente. Mais au-delà de savoir physiquement où se rendent ces oiseaux, cette interrogation prend encore une autre dimension, surtout lorsqu'on considère le rapport de Holden au changement. Finalement, la question, c'est la suivante. Que deviennent ces animaux lorsque leur environnement se transforme et qu'ils ne peuvent plus rester là où ils ont toujours vécu ? Est-ce qu'ils se trouvent simplement un autre endroit où aller ? Ou est-ce que quelqu'un doit venir les aider ? Peu évidemment. interpréter cette question de plusieurs manières, mais j'y vois notamment une forme d'inquiétude face à la disparition de ce qui nous est familier. Et peut-être aussi la peur de ne plus savoir où trouver sa place lorsque le monde autour de nous commence à changer. Et cette idée se retrouve dans un autre passage que je trouve très intéressant. C'est lorsque Holden évoque le musée d'histoire naturelle de New York. Je ne vous en ai pas encore parlé, mais il aime cet endroit parce que contrairement au monde extérieur, les choses y restent toujours identiques. Les animaux empaillés, les vitrines, les objets exposés sont exactement là. là où il les avait trouvés lors de ses précédentes visites. Il y a quelque chose de rassurant dans cette permanence. Ce qui change d'une visite à l'autre, en fait, c'est les visiteurs. Et c'est tout. Quand on va observer ses œuvres à 10 ans ou à 16 ans, c'est pas la même chose. Elle fait de soi-même être en mouvement face à quelque chose d'immobile, permet justement d'avoir un point d'ancrage. La vie, elle, est une double instabilité, nous changeant dans un monde qui évolue lui aussi. où est notre place et comment se retrouver. Et ce rapport au temps, je pense pouvoir affirmer qu'on l'a tous déjà vécu. Comme Holden, on sait que les choses changent, que certaines disparaissent, mais on aimerait parfois pouvoir conserver intactes les personnes et les situations auxquelles on tient. C'est évidemment ce qui nous ramène à cette image de l'attrape-coeurs. Cet homme qui se tient au bord d'une falaise pour empêcher les enfants de tomber. Holden voudrait les protéger. d'un danger qu'il ne voit pas venir, mais il voudrait peut-être aussi préserver quelque chose de cette enfance qu'il est lui-même en train de quitter. Et l'image qu'il utilise pour parler de ces changements, c'est celle d'une chute sans repère et qui est en réalité inévitable. Finalement, on ne peut pas parler de l'attrape-coeurs sans évoquer le style qu'emploie Salinger dans ce roman. Parce que depuis le début de cet épisode, nous parlons de Holden comme d'un... personnage que nous suivrons dans les rues de New York, alors que en réalité, nous n'avons jamais accès directement aux événements. Tout ce que nous savons nous est raconté par Holden lui-même, avec ses souvenirs, ses impressions et surtout ses jugements, qui ne sont pas toujours aussi fiables qu'il voudrait nous le faire croire. Il peut nous expliquer pendant plusieurs pages qu'il déteste quelqu'un, avant de reconnaître presque aussitôt que cette personne lui manque, ou qu'elle n'est finalement pas si désagréable. Il se moque régulièrement de ceux qui cherchent à impressionner les autres. alors qu'il lui arrive lui-même de mentir sur son identité ou de s'inventer des expériences pour paraître plus âgé. Et lorsqu'il raconte une conversation, on découvre souvent davantage ce qu'il a ressenti que ce qui s'est réellement passé. En littérature, on parle parfois d'un narrateur peu fiable ou indigne de confiance. C'est-à-dire un personnage qui raconte l'histoire et dont nous ne pouvons pas toujours accepter le récit comme une représentation parfaitement objective des événements. Ça signifie pas nécessairement que Holden nous ment volontairement, mais plutôt que sa manière de raconter le monde est profondément influencée par sa propre personne et qu'il faut prendre des pincettes quand il affirme quelque chose. Et plutôt que d'être un point faible, c'est précisément ce qui rend sa voix aussi intéressante. En tant que lecteur, on doit constamment essayer de comprendre ce qui se cache derrière ses propos. Lorsqu'il nous explique que quelqu'un est insupportable, on peut se demander si cette personne l'est véritablement. ou si Holden réagit simplement à une situation qui le met mal à l'aise. A tout cela s'ajoute évidemment son langage, qui constitue l'une des plus grandes particularités du roman. Holden s'exprime de manière très familière, utilise constamment certaines expressions, les hyperboles sont fréquentes et les transitions parfois inexistantes. Tout ça donne l'impression d'entendre un adolescent parler spontanément, alors que cette apparente simplicité repose... évidemment sur un travail d'écriture particulièrement élaboré. Rien ne vaut un exemple. J'étais entouré de crétins, je plaisante pas. À une autre table minuscule, juste à ma gauche, pratiquement assise sur moi, il y avait un gars avec une drôle de tête et une fille avec une drôle de tête. Ils avaient à peu près mon âge, peut-être un tout petit peu plus. C'était marrant. Tu voyais qu'ils faisaient sacrément gaffe à pas boire trop vite leur verre obligatoire. J'ai écouté leurs conversations pendant un moment vu que j'avais rien d'autre à faire. Il lui racontait un match de football pro qu'il avait vu dans l'après-midi. Elle a eu le droit à toutes les fichues actions de tout le match. Je plaisante pas. C'était le gars le plus barbant que j'ai jamais écouté. Et tout voyait bien que la fille s'intéressait même pas à ce fichu match, mais elle avait encore plus une drôle de tête que lui, alors j'imagine qu'elle était obligée de l'écouter. Les filles vraiment laides ont la vie rude. Elles me font vraiment de la peine des fois. Des fois, je peux même pas les regarder. Surtout si elles sont avec un boulet qui leur raconte un fichu match de football du début à la fin. La force d'une telle langue, c'est qu'elle donne presque l'impression de connaître Holden personnellement, comme si nous avions passé plusieurs heures à l'écouter raconter ses problèmes. Et cette impression de proximité est d'autant plus remarquable que le roman a été publié il y a maintenant plus de 75 ans. Et puis, quand on parle de la question du langage et qu'on parle aussi de ce texte en français, on est obligé de parler de traduction. Je me suis basé aujourd'hui sur la nouvelle traduction de l'attrape-coeurs publiée par les éditions de la table ronde qui soutiennent la réalisation de cet épisode. Traduire un tel roman représente un défi assez particulier. Parce que quand on traduit un texte littéraire, il ne suffit évidemment pas de remplacer les mots d'une langue par ceux d'une autre, mais il faut aussi parvenir à restituer un ton, un rythme et parfois même une manière de penser. Mais dans le cas de Holden Caulfield, cette difficulté est encore plus importante puisque sa personnalité se construit en grande partie à travers sa façon de parler. Le roman paraît en 1951. Salinger cherche à reproduire la langue familière d'un adolescent américain de cette époque, avec ses tournures parfois assez éloignées de l'anglais littéraire traditionnel. Seulement, quand on veut restituer cette voix en français, plusieurs difficultés apparaissent immédiatement. Faut-il chercher les équivalents dans l'argot français, au risque de donner à Holden des expressions qui n'ont rien à voir avec son époque ou son environnement ? Faut-il au contraire conserver une langue plus neutre, quitte à perdre une partie de sa spontanéité ? Et comment traduire ces répétitions, qui pourraient sembler maladroites dans un autre roman, mais qui participent ici directement à la construction du personnage ? Et bien pour toutes ces questions, il n'existe pas de réponse unique, et c'est aussi pour cette raison que les nouvelles traductions d'œuvres classiques peuvent être particulièrement intéressantes. Elles nous permettent de redécouvrir un texte différemment, parfois même plus fidèlement que les traductions précédentes. Et on peut l'affirmer. La table ronde s'en est bien sortie avec sa nouvelle traduction signée Jean Esch et Alice Déon. Pour terminer cet épisode, j'aimerais revenir un instant sur le contexte dans lequel l'attrape-coeurs a été publié, parce que lorsque le roman paraît aux Etats-Unis en 1951, la société américaine traverse une période de profonde transformation. La seconde guerre mondiale est terminée depuis quelques années, le pays connaît une importante croissance économique, et la réussite professionnelle, la stabilité familiale ou encore le respect des conventions sociales occupent une place particulièrement importante. Et c'est dans ce contexte que Salinger choisit de donner la parole à un adolescent qui remet en question une bonne partie de ses valeurs, qui se méfie des institutions et qui supporte difficilement les personnages cherchant à afficher leur réussite. Mais surtout... Il le fait dans une langue familière, parfois grossière, qui donne l'impression d'entendre un véritable adolescent raconter ses expériences avec toutes ses contradictions et ses maladresses. Le roman rencontre rapidement un immense succès, mais il suscite également de nombreuses controverses, notamment en raison de ses références à la sexualité et de son regard critique sur la société. Aux Etats-Unis, il fera même régulièrement l'objet de... contestations et de demandes de retrait dans certains établissements scolaires, où des parents et des responsables éducatifs estiment qu'ils ne constituent pas une lecture appropriée pour des jeunes. Et pourtant, au fil des décennies, Holden Caulfield va devenir l'une des figures les plus emblématiques de l'adolescence dans la littérature américaine, au point même d'influencer de nombreux récits mettant en scène des jeunes personnages désabusés en conflit avec leur environnement et à la recherche de leur place dans le monde. L'attrape-coeurs, c'est un livre qu'on peut lire à tous les âges. Moi, je l'avais découvert à 16 ans. J'avais donc l'âge du personnage. En le relisant maintenant, 11 ans plus tard, j'ai une toute autre lecture. Mais alors, j'imagine bien que quand je le relirai dans 5 ou 10 ans, ce sera encore différent. Alors, si vous appréciez les romans psychologiques avec des narrateurs singuliers et les histoires dans lesquelles les événements comptent parfois moins que la manière dont ils sont vécus, je peux que vous recommander de découvrir l'attrape-coeurs. Et si Holden vous agace un peu au début, comme ça a été mon cas, je vous encourage à poursuivre votre lecture, parce que c'est justement en apprenant à le connaître que le roman prend toute son ampleur. Merci encore aux éditions de la Table Ronde dont le soutien a permis la réalisation de cet épisode, à l'occasion de la publication de leur nouvelle traduction, d'en sentir les différentes citations que vous avez entendues aujourd'hui. Et si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à vous abonner à Brume Littéraire sur votre plateforme d'écoute préférée. à laisser une note ou un commentaire sur Spotify ou Apple Podcast, et surtout à partager le podcast autour de vous. Vous pouvez également retrouver mes autres contenus littéraires sur les réseaux sociaux, vous trouverez tous les liens en description, et puis bien sûr aussi tous les précédents épisodes de Brume littéraire consacrés à d'autres grandes œuvres de la littérature. Merci beaucoup pour votre écoute, et d'ici au prochain épisode, je vous dis, bonne lecture !