- Speaker #0
Comment écrit-on une pièce de danse ? Grâce à quels outils les chorégraphes créent leur spectacle ? Le podcast L'Écriture chorégraphique de CMD Magazine tend le micro aux artistes pour enquêter sur les différentes manières d'écrire la danse. CND Magazine est une revue 100% digitale, trimestrielle et bilingue français-anglais. Éditée par le Centre National de la Danse, elle met en lumière l'actualité chorégraphique et les sujets qui agitent le secteur de la danse. A lire sur magazine.cnd.fr Je suis Bélinda Mathieu, journaliste, critique et directrice éditoriale de CND Magazine. Et pour ce premier épisode, je reçois Sue Rastifandriana, à qui j'ai demandé d'apporter un document de travail et de se prêter à un tirage de cartes. Une manière joyeuse de rentrer dans l'intimité de ses créations. Je vous souhaite une bonne écoute. Bonjour à toutes et à tous, je suis avec Sue Rastifandriana dans les étages du Centre National de la Danse à Pantin. Sou, bienvenue.
- Speaker #1
Merci, bonjour.
- Speaker #0
Bienvenue dans ce podcast dédié à l'écriture chorégraphique. Je vais commencer par quelques mots sur vous, sur votre parcours. Vous êtes danseuse et chorégraphe. Vous êtes basée à Bruxelles et vous avez étudié la danse à Paris au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse. Vous avez été interprète, entre autres, pour les chorégraphes James Thierry, ça y est ça nous est Anne-Theresa de Kirstmaker. Et vous êtes aussi chorégraphe et vous avez commencé en 2021, si je ne dis pas de bêtises. Vous avez créé un premier solo groove. En 2024, vous avez créé une pièce de groupe. J'espère que je ne vais pas écorcher dans cette pièce, qui s'appelle Fampita, Fampita, Fampitana. Dans ce spectacle, vous explorez les mémoires enfouies des corps marqués par l'exil et la colonisation. Vous êtes sur scène avec trois performeurs et performeuses. Et en 2025, vous avez créé un duo avec la chanteuse Bonnie Banan, qui s'appelle Kelle Aurore. Donc voilà, un petit résumé de vos dernières pièces, ces dernières années. Pour commencer, on vous a invité à apporter un document de travail qui est en lien avec votre travail d'écriture de spectacle. Est-ce que vous pouvez peut-être nous présenter ce que c'est ? Déjà, j'ai peut-être d'écrire ce que je vous... Tu vois devant moi, il y a trois cahiers, donc deux cahiers noirs qui sont des cahiers plutôt fins, mais plutôt de même taille, plutôt, je ne sais pas si c'est pas A5, non, c'est plus grand que ça.
- Speaker #1
Je crois que c'est taille A5.
- Speaker #0
C'est taille A5. Qu'est-ce que c'est ? Quels sont ces carnets ?
- Speaker #1
Alors ces carnets, c'est des carnets de travail, de notes. Je prends beaucoup, beaucoup, beaucoup de notes. Dès que je vois quelque chose, dès que je ressens quelque chose, c'est un peu comme un journal intime. D'une certaine manière, c'est quelque chose qui s'est vraiment développé au cours des années et que je sais assez naturellement. C'est vraiment un carnet où je mets plein de petites notes. Ça va vraiment dans tous les sens et j'aime bien en avoir toujours trois. Il n'y a pas de logique du tout, mais j'ai l'impression que des fois, il y a un carnet qui sera plus porté sur. Voilà, le quotidien, la quotidienneté, un carnet qui sera plus porté sur, allez, peut-être potentiellement des inspirations, mais finalement, tout s'entrecroise. Ou après, parfois, je les perds et je les retrouve. J'aime beaucoup faire de l'écriture aussi, comment on dit, de l'écriture automatique aussi, ce qui me permet aussi pas mal de faire un peu l'état des choses aussi. Je ne me relis jamais. Donc voilà. Mais bon, je pense que d'une certaine manière, ça conditionne aussi mon cerveau. Après, quand je suis au plateau, quand je vais travailler, je sais que ça me prépare d'une certaine manière.
- Speaker #0
Et est-ce que vous accepterez de nous lire peut-être un petit passage, même si vous ne relisez jamais ?
- Speaker #1
Ouais, alors... C'est encore le temps de choisir. Là par exemple, c'était quand j'étais partie au Brésil. J'étais invitée par une institution qui s'appelle la Casa do Povo, c'est-à-dire la maison du peuple, et c'est à Sao Paulo. Et j'étais invitée dans le contexte du mois de la Conscienza Negra, donc de la conscience noire. Donc j'ai été invitée pour donner un workshop en relation justement avec Alexa, aussi de mes précédentes... Dans le travaux, il y avait un peu des choses qui se recoupaient, donc on m'a invitée là-dedans avec d'autres artistes, notamment Zora Snake, et puis aussi un Calisto Netto. C'était hyper intéressant, et c'est vrai que... Voilà pour démarrer le workshop, on a posé la question aussi de l'institution qui nous invitait et voilà qu'est-ce qu'on faisait de cette invitation, qu'est-ce qu'on faisait aussi de ce contexte dans lequel on était. Parce que très très vite en fait quand je suis arrivée, je voyais tout le monde qui était déjà en train de s'échauffer et tout, alors allez on va danser et tout, mais c'est vrai que c'était quand même, le contexte d'invitation était assez... lourd aussi et donc du coup l'action qu'on pose c'est qu'est ce qu'on en fait quoi. Et là par exemple si je vais lire un petit extrait en fait je vais juste lire quelques un passage que j'ai surligné je me suis posé la question du coup dans un cadre d'invitation qui a accès à cet espace, qui donne accès à cet espace, qui sert, qui est servi, qui invite et qui rejoint la table quoi. Et voilà c'est des dynamiques en fait voilà qui me... qui me questionnent beaucoup aussi dans les dynamiques un peu plus de recherche de diversité, d'ouvrir aussi. Il ne reste toujours que structurellement, il y a quand même des choses qui restent quand même inchangées. Et donc voilà, ça en est un exemple. Si je devais le faire un peu plus bas, il y a marqué 16h05 bibimbap, parce que j'ai mangé un bibimbap. Et... Ah ouais, là, je parle de mes émotions, c'est un peu compliqué. Vous n'êtes pas obligée de tout dire. J'ai marqué, je tremble de fatigue. Ok, c'est un peu dramatique. Alors, on va aller par là. Ouais, voilà, c'est autant des choses, de sentiments aussi, la question de se situer dans une archipelle qui occupe le centre, qui occupe les périphéries.
- Speaker #0
Mais quand je vois dans une archipelle, ça me fait vraiment penser à... Je ne sais pas si vous étiez en préparation de cette réflexion autour de cette pièce.
- Speaker #1
Oui, ça arrivait après ce workshop-là. L'archipel, c'est vrai que c'est vraiment une figure qui a été créée, un concept par Édouard Glissant, qui a été une lecture que m'avait conseillée Sékou Semégué, avec qui je collabore, qui écrit. C'est une lecture qui a été très porteuse de sens, je pense, dans le travail aussi, dans la manière d'approcher. la création, mais aussi d'habiter la création.
- Speaker #0
Moi, je me demandais aussi, au moment où vous créez une pièce, est-ce que vous notez des choses ? Et ça, c'est dans un autre carnet ? Oui, c'est dans un autre carnet. C'est encore un autre carnet, ok. Ça, c'est les carnets de base, les fondations, le journal.
- Speaker #1
En fait, tout est mélangé. Je pense que dedans, j'ai quand même des dessins.
- Speaker #0
Du coup, vous dessinez plutôt pour vous souvenir des gestes, en tout cas dans une chorégraphie comme Groove, par exemple. Et il me semble que vous la transmettez. Oui,
- Speaker #1
absolument.
- Speaker #0
Est-ce qu'à ce moment-là, vous avez noté des gestes ? Ou c'est juste que les gestes sont dans le corps et il n'y a pas forcément de...
- Speaker #1
Alors, disons que j'ai dit... Oui, les gestes sont dans le corps. Je ne les ai pas notés. Par contre, là, j'ai une diapo. Un PowerPoint. avec une succession un peu d'images, les références et les images sur lesquelles je me suis un petit peu basée, les extraits aussi vidéo. Par exemple, il y a un extrait d'un film de Steve McQueen, par exemple, Lovers Rock, qui se passe dans une soirée dans les années 80, une Reggae House Party. Il y a aussi un petit extrait de Sex Education. Et à partir de ces images-là, ensuite après moi je fais le lien, mais ces choses-là se font plus oralement et plus de mémoire que... porter sur un objet c'est plus dans Femme Pita, Femme Pite, Femme Pita en l'occurrence que là vraiment j'ai porté à l'écrit j'ai pas fait d'études de notation de mouvement après j'ai pu voir quand même au sein de mes études parce que j'ai été au conservatoire, j'ai pu voir quand même des exemples de notation labane ou de feuillet et tout ça et tout mais voilà j'ai un peu j'ai copié quoi, je sais même pas comment on fait j'ai pas les codes du truc mais des petites, voilà des sortes de on dirait des jardins un peu à la française comme ça sur lesquelles je me porte, mais je sais qu'il y a un truc où il y a une barre, c'est l'orientation des épaules, des choses comme ça. Donc voilà, de mémoire un peu, j'ai essayé de porter ça, mais vraiment, c'est plus pour le plaisir. Mais sans véritablement savoir.
- Speaker #0
Oui, parce qu'il me semble qu'au conservatoire, il y a une formation pour la notation Bénèche, si je ne dis pas de bêtises, peut-être la BAM aussi. Oui,
- Speaker #1
je crois bien, oui. Donc oui, j'ai pu avoir un aperçu, j'ai pu rencontrer des personnes aussi qui venaient en cours il y a longtemps, regarder tout ça. Je trouvais ça assez fou, donc j'ai essayé quoi, mais voilà.
- Speaker #0
C'est votre version. Ouais, la plupart du temps c'est ça j'ai l'impression.
- Speaker #1
Ouais exactement. Ça c'était vraiment pour le plaisir de le porter par écrit quoi, mais sinon maintenant qu'on a la vidéo, j'en filme et puis... Bon y'a pas mieux que la mémoire du corps aussi.
- Speaker #0
Ok, est-ce que vous voulez partager un autre extrait, autre chose avec ces carnets ?
- Speaker #1
Oui. Par exemple, ça c'est quand même un carnet, c'est un peu mes derniers carnets. Et la dernière pièce, c'était « Quelle aurore ? » C'est la pièce avec Bonnie Banane, avec le dessin du dispositif. Par exemple, il y avait se poser la question, est-ce qu'on aurait un écran ? Et du coup, quelles sont les proportions ? Qu'est-ce qu'on met côté court ? Qu'est-ce qu'on met côté jardin ? Qu'est-ce qu'on met à gauche ? Qu'est-ce qu'on met à droite ? Depuis la position du public. Donc ouais, il y a un peu toutes ces choses-là, des dessins de mèmes aussi. C'est vrai que là, le principe de Kaleau Roar, on a travaillé avec ce treadmill, donc ce tapis de marche, et c'est vraiment cette idée du doomscrolling, de cette image qui défile, et qui est comme si on était un peu la chorégraphie, si on la met en accéléré sur une vidéo, en fait on est constamment dans un mouvement de loop, quoi. Et donc c'est des loops, enfin des loops, des boucles. différentes. Et donc du coup, je voulais voir un peu quand on concevait, parce que c'est sur un format d'une demi-heure, il y a plein de musiques. Là, par exemple, j'ai une liste de musiques et il m'était important de noter leur durée pour voir un petit peu aussi comment le temps ou comment les textures, les différentes musiques vont informer la perception qu'on va avoir de la pièce selon le temps que j'attribue à chacune de ces musiques-là. Là, par exemple, ce qu'il y a en rouge ici, donc là, il y a vraiment une ligne. La ligne du temps, les différentes chansons, les différentes musiques, selon leur durée. Et je sais qu'il y a des moments où il y a une première saturation ici, une deuxième saturation ici. Et voilà, c'est comment ça va ponctuer la sensation de durée sur les 30 minutes. Voilà, ça par exemple. Ça, c'est vraiment pour le coup de l'écriture. Moi,
- Speaker #0
c'est super bien organisé. Je tiens à dire.
- Speaker #1
Je suis assez orgueille.
- Speaker #0
Je pense que si quelqu'un le récupère, il pourra peut-être créer une version de la pièce.
- Speaker #1
Après, il faut décoder quand même. Il faut quand même décoder. Mais voilà.
- Speaker #0
Merci pour cette présentation de carnet. Merci. Pour continuer cette conversation, j'ai créé des petites fiches avec des mots que j'étale sur des fiches béristoles. C'est encore plus scolaire que les carnets. Et donc j'ai inscrit plusieurs mots autour desquels on pourra discuter et qui pourront activer un peu cette notion d'écriture chorégraphique. Je vous laisse en prendre un au hasard. et nous le lire.
- Speaker #1
Interprète. C'est trop bien qu'on commence avec celui-là parce que avant toute chose, je pense que je me définis comme une danseuse interprète. Je pense que c'est vraiment, ça part de là et mon écriture chorégraphique découle de mon expérience en tant que danseuse interprète. Et du coup, je pense que pendant longtemps, donc en effet, tout à l'heure vous l'avez dit dans la présentation, j'ai dansé pour différents projets, différents spectacles. différents artistes aussi auxquels du coup j'ai contribué en tant qu'interprète et je pense que voilà ça c'est vraiment un souvenir et un plaisir un réel plaisir de danser pour les autres aussi avec les autres Et je sais que, voilà, après, quand j'ai voulu écrire moi-même, je pense qu'il y avait ce désir d'être complète sur scène, d'arriver aussi avec toutes les danses qui me composent. Et donc, à partir de tous ces désirs-là, je pense que mon écriture chorégraphique a émergé, quoi. Mais c'était ce désir d'abord de ressentir quelque chose de précis. Et je pense que ça part toujours de là. Je pense que même qu'à l'Aurore, qui est plus une performance, qui est ce duo avec Bonnie Banane, on est parti de notre sentiment un peu d'engourdissement, on sentait engourdi, un peu nump, comme on disait, un peu engourdi par l'état des choses, par l'état du monde aussi. Et c'est vrai que partir de là, c'est quand même une sensation physique. Et à partir de ça, est né le mouvement. et vient ensuite après l'écriture.
- Speaker #0
Et vous êtes interprète, en tout cas pour l'instant, dans toutes les pièces que vous avez créées en tant que chorégraphe, vous êtes aussi interprète, si je ne dis pas de bêtises.
- Speaker #1
Absolument.
- Speaker #0
À part cette transmission peut-être de solo groove.
- Speaker #1
Absolument. Et de Quelle Aurore aussi d'ailleurs. Et de Femme Puta, Femme Puta, Femme Putane aussi. Là, je suis vraiment à un moment de changement aussi, parce que jusqu'à présent, je n'avais pas de compagnie. Je travaillais en lien avec un bureau de production, mais là maintenant, ça y est, j'ai ma compagnie. Et c'est vrai que là, on passe à un autre degré où là maintenant, il y a un moment de transmission aussi, parce que j'attends un enfant et qu'il faut transmettre. Voilà, il faut que je me repose aussi. Et ouais, mais c'est vrai que jusqu'à présent, j'ai toujours écrit à partir de mon corps. Mais ça m'interroge aussi par rapport au prochain projet, par la suite, de voir, ok, qu'est-ce que ce serait de... de travailler autrement aussi, de s'essayer ou en tout cas de chercher autrement aussi.
- Speaker #0
Oui, donc vous envisagez... Enfin, le fait de continuer en tout cas la chorégraphie ou faire de la danse, mais sans être interprète, c'est totalement... Enfin, voilà, ça ne vous fait pas peur ?
- Speaker #1
Non, après, j'adore la scène, j'adore être interprète, j'adore performer. Mais oui, je pense que là, c'est un bon moment aussi pour moi de... Oui, de me mettre aussi de l'autre côté. Je pense que cette double casquette d'être dedans-dehors... Après, j'ai une équipe qui est extraordinaire. Je sais que j'ai des personnes en qui j'ai grandement confiance en leur regard. Souvent, ça m'arrive en cours de création d'être accompagnée par une personne qui va venir au plateau aussi, avec qui j'alterne pour que je puisse voir aussi. Donc ça, c'est assez récurrent. Mais là, maintenant, d'être vraiment à l'extérieur, et je pense que je verrai les choses différemment, ça peut être intéressant, jusqu'à ce que ça me manque, et là, je vais retourner. Un grand classique, quoi.
- Speaker #0
Peut-être qu'on peut prendre une nouvelle fiche ?
- Speaker #1
Hop, tech. Ah bah ouais ! Franchement, là, on suit un ordre. Il y a une dramaturgie, là, d'Eckhart. Oui, tout à fait. Il y a vraiment une dramaturgie d'Eckhart, parce que c'est vrai que ça part d'un désir... Quand on parlait d'interprète, ça part du corps, d'un désir de faire sortir quelque chose du corps. Et là, en l'occurrence, musique, c'est vrai que j'imagine une pièce toujours en commençant par la musique. Je pense que c'est vraiment... Avant même de penser à des tableaux... où le corps est en jeu et mis en scène d'une certaine manière. Je commence toujours par la musique. La musique qui va du coup informer aussi, comment mon corps ensuite après va s'articuler, et seulement après ça, je peux imaginer du coup le corps dans un certain... dans une certaine disposition, dans une certaine mise en scène, quoi. Même le titre du premier spectacle le précise bien, groove, voilà, je pense que c'est... j'ai travaillé avec deux compositeurs, un est beatmaker, l'autre vient du jazz, mais compose de la musique avec des sons glitch, ensuite après avec Frampita, Frampit, Framptan, j'ai travaillé avec un Un compositeur, guitariste, jazz, mais qui aussi touche à tout le genre possible, et qui vient de Madagascar et qui s'appelle Jaouel Rabessoul. Avec Bonnie Bannon, qui est chanteuse, musicienne. On a travaillé sur des musiques exclusivement téléchargées sur YouTube MP3 et qui viennent d'Instagram. Donc, oui. La musique, je pense, elle vient vraiment très fortement... Je pense souvent à une forme de dramaturgie sonore, en fait. C'est comme si j'avais une forme de tracklist, ou j'avais une forme de playlist, une question de musique qui se suit, ou des musiques qui ont une forme d'évolution, qui me parlent, qui me touchent, et à partir de ça, de reproduire, de m'amuser, de m'exercer. à essayer de reproduire un peu ce geste-là. en utilisant ensuite après d'autres éléments du plateau.
- Speaker #0
Et vous pratiquez la musique, enfin vous pratiquez un instrument ou vous jouez d'instrument ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui, je fais du piano, mais j'en ai fait six mois dans ma vie, donc c'est vraiment en autodidacte quoi. Mais par contre voilà, j'ai appris des accords qui me permettent quand même d'improviser, voilà, j'improvise quand même un peu au piano, et j'utilise ce logiciel qui s'appelle Ableton en fait, c'est ce qui me permet en fait de... de trafiquer un petit peu du son aussi. Après, je n'ai pas de très grandes connaissances, mais avec le peu de choses que j'ai, je m'amuse. C'est des moments un peu d'errance comme ça aussi, qui sont très inspirants pour moi aussi, et qui vont ensuite après se traduire au plateau. Je passe beaucoup de temps avec ça.
- Speaker #0
C'est vrai que moi, ça m'avait vraiment frappé, en tout cas l'importance de la musique dans les pièces que j'avais vues, et même je me posais la question, La question de... Même de presque la dimension transdisciplinaire ou plus dédisciplinaire de votre travail, vous, vous percevez votre travail de danse, de composition, que dans un champ très chorégraphique ? Ou est-ce que c'est ce que vous... Enfin, comment vous le définissez ?
- Speaker #1
C'est vrai que professionnellement, mon identité, je dirais professionnelle, c'est danseuse-chorégraphe. Après, c'est vrai que c'est plus une... Je pense qu'avec Femme Pita, Femme Pit, Femme Pita, il y avait justement un désir de décloisonner ça. Le fait de travailler aussi avec d'autres personnes de d'autres disciplines, et là notamment Joël Rabessoul dans ce spectacle-là, on avait commencé par une petite forme à deux d'improvisation, où je faisais voix-corps, et lui il m'encouragait à pousser la voix, il m'a dit « mais vas-y plus » . Donc voilà, je pense que j'aime bien aussi le fait que toutes ces pratiques qui se mélangent, qui se confondent. et qu'il n'y ait pas cette sur-spécialisation attendue aussi dans le cadre d'études ici en Occident, où il y a vraiment ce désir d'être expert en quelque chose. Après évidemment, en danse, j'ai étudié ça, c'est mon médium quand même de prédilection. Mais autour de ça, il y a quand même beaucoup de choses qui...
- Speaker #0
Notamment, je pensais à Rouge Crater, qui est un podcast aussi, et qui est en diptyque avec Fampita. C'est un peu un... un petit pas de côté par rapport à la musique, mais ça reste dans le son. Donc, est-ce que vous voulez en discuter un peu ?
- Speaker #1
Absolument, en Rouge Crater, donc en effet qui est en diptyque avec Femme Pita, Femme Pite, Femme P'tan, c'était au départ en fait plutôt un projet de recherche, où j'étais partie à Madagascar en 2023, avec deux acolytes, on est parties. Chloé Despax qui a fait la réalisation sonore, et puis Prisca Ratounas qui tient aussi un podcast qui s'appelle « Les enfants du bruit et de l'odeur » et que j'avais contacté parce que justement tous les thèmes qu'elle abordait m'emportaient énormément, étant de la diaspora malgache, mais ayant grandi en France et étudié en France, qu'est-ce que ça impliquait de rentrer en échange aussi à Madagascar, de proposer un projet, quelle dynamique ça crée, qui est sonné. Les asymétries aussi, qui sont visibles, qu'est-ce qu'on en fait, qu'est-ce qu'on n'a pas envie de reproduire. C'était un projet qui était à la base une recherche, et qui finalement, il y avait quand même un projet qui a un résultat, mais qui s'est transformé en création radiophonique, séparée du spectacle. Au départ, ça devait être une seule et même chose, d'avoir une présence radiophonique dans le spectacle aussi. Mais en fait, finalement, j'ai voulu séparer les deux projets, le spectacle et la création radio, parce que le statut d'une voix qui n'est pas présente, dont le corps n'est pas présent au plateau, ça donne un statut très étrange pour moi quand c'est arrivé au plateau. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de... d'encapsuler, qui appartient au passé, qui n'a pas sa résonance au présent. Et donc du coup je me suis dit, je préfère vraiment garder tout le contenu de la réflexion portée sur qu'est-ce que c'est d'être de la diaspora, l'histoire coloniale aussi, comment elle a influencé mon parcours chorégraphique aussi, comment elle m'habite encore aujourd'hui. Et toutes ces choses-là, j'ai préféré les porter sur le podcast. Et en revanche, par contre, dans le spectacle, être vraiment dans le moment présent avec les personnes avec qui je partage le plateau.
- Speaker #0
Merci. Est-ce qu'on ne tirait pas une nouvelle petite carte pour continuer cette dramaturgie ?
- Speaker #1
Oui, parce que là, l'ordre et tout, je me dis, est-ce que c'est le troisième ? On va dire celle-là, celle qui est un peu cachée. Ah ! Voilà, c'est parfait, c'est un point d'interrogation. Donc je dois choisir un mot.
- Speaker #0
La carte mystère. La carte mystère. La carte, on choisit.
- Speaker #1
Aïe, aïe, aïe. Ah ouais. c'est dur de faire un choix
- Speaker #0
Parce que là, j'ai envie de suivre la logique interprète, musique.
- Speaker #1
C'est vrai qu'elle est arrivée un peu tôt dans le mix.
- Speaker #0
Aïe, aïe, aïe. Mince. Qu'est-ce que je peux...
- Speaker #1
Ça peut être quelque chose de très particulier. C'est pas obligé forcément d'être aussi large que les deux précédents.
- Speaker #0
Je vais mettre un grand classico. C'est un mot classique, pour moi en tout cas. Mais voilà, qui est toujours important, c'est, je veux dire, manger. La nourriture. La gourmandise, quand on parlait justement de la transdisciplinarité, le fait de pouvoir toucher à plusieurs choses, la musique, de m'intéresser aussi à d'autres médiums via des collaborations très précieuses, que je fais tout, c'est vrai que tout démarre avec un repas. A chaque fois, on va manger et puis on papote. C'est au cours du repas que les choses émergent, même particulièrement avec les personnes avec qui je travaille à la dramaturgie. On passe beaucoup de temps ensemble, on est amis aussi dans la vie. Moi je ne cuisine pas trop, je sais cuisiner, je ne fais pas des trucs incroyables. Mais par contre je mange bien. Et je pense que c'est quelque chose qui peut être, en tout cas en Asie, peut un peu se manifester dans la manière aussi de faire et de créer. Du coup c'est très gourmand, il y a beaucoup de choses et c'est très dense.
- Speaker #1
Et quels sont les plats qui ont inspiré les plats mémorables, les repas mémorables ?
- Speaker #0
Par exemple, dans Rouge Crater, pour faire le pont avec le podcast, on parle à la fin du projet du Varemnanan, qui est un plat qui est à base de bread, qu'on remplace par du cresson quand on est ici en Europe. Et avec du riz, une sorte de bouillie de riz, c'est délicieux quand t'es malade. C'est super bon, et c'est hyper réconfortant. Et le verre à ménage, c'est aussi une expression qui veut dire un peu quand on mélange toutes les langues. Par exemple, je ne suis pas capable de parler entièrement malgache, donc je vais faire du franco-malgache. Je crée un troisième langue, je fais du verre à ménage, je fais du mélange. et je crée une troisième langue. Et c'est ce qu'on a essayé de faire avec Femme Peter et Femme Pete Femme Tann. En fait, par exemple, il n'y a pas de danse traditionnelle malgache dans le spectacle. C'est que de la... Alors, ce n'est pas de la fabulation non plus, mais c'est à partir des fragments un peu oubliés. Il y a un résidu qui peut-être s'apparente dans... dans un certain groove ou dans un certain Ausha de tête qui va, en fait, d'une certaine manière, faire honneur ou faire un petit clin d'œil à nos passés, à nos régions, à nos îles, en l'occurrence. Même aussi quand je parle de texture, dans le mouvement, en fait, aussi. Il y a un truc un peu de l'ordre de la cuisine, quoi, et du partage, du goût, quoi. Et je pense que ça, c'est quelque chose qui est très présent. J'aime beaucoup... Pourtant, voilà, je ne cuisine pas non plus des masses, quoi. de cuisiner avec les gestes de cuisiner avec les gestes d'agrémenter,
- Speaker #1
d'épicer des choses comme ça ok merci on peut tirer une autre carte peut-être maintenant que la carte mystère est passée la carte mystère est passée C'est une très belle carte mystère d'ailleurs.
- Speaker #0
Le groupe, il y a une très dramaturgie là, franchement. C'est tac, tac, tac, le repas, être ensemble, le groupe. Le groupe, c'est se poser la question de comment on habite la création, l'espace ensemble. Voilà, collaborer, c'est très joyeux. Ça demande aussi beaucoup d'efforts, ça demande beaucoup d'inconfort aussi. Mais voilà, si on veut un village, il faut bien savoir être villageois. Donc voilà, c'est un apprentissage de tous les jours. Mais je fais ça, je trouve, avec des gens qui me fascinent et que j'aime profondément. Donc j'ai beaucoup de chance.
- Speaker #1
Oui, quand on parle de groupe, je pense que parfois, peut-être en tant que spectateur, spectatrice, on a l'image de les gens qui sont sur scène, ou peut-être à la limite la régie qu'on voit un peu, mais un spectacle, c'est plein de personnes qui ne sont pas sur le devant de la scène en tout cas, et j'imagine que pour le solo, il y a toute une équipe derrière en fait.
- Speaker #0
Oui, c'est toute une équipe. Et puis même... Au-delà même de l'équipe du spectacle, comment un projet circule, existe, par qui, pour qui, avec qui. C'est un peu comme des randonnions, des connexions qui se font. Oui,
- Speaker #1
vous vous sentez que... En tout cas, l'écriture d'une pièce, ce qu'on a toujours, même si je pense que cette idée est un peu remise en question depuis plusieurs années, mais cette idée de l'artiste seul qui va écrire quelque chose, le génie. Mais voilà, c'est vrai que c'est toute une galaxie, en tout cas comme vous le décrivez, toute une galaxie de personnes qui vont nourrir un projet, même s'il va y avoir une personne aussi qui porte de manière peut-être un peu administrative. projets et qui signent.
- Speaker #0
Absolument. Oui, oui, oui. Non, non, non. C'est clair qu'il y a un peu ce culte de l'artiste génie qui fait... Derrière, il y a un mouvement, il y a des livres aussi, porteurs, il y a plein de choses. Là, on parle beaucoup, dernièrement, des questions de droits d'autorité et tout ça, d'auteurs. Comment ça se manifeste, par exemple ? Comment on écrit ça ? Comment on quantifie ? C'est difficile d'évaluer l'investissement de quelqu'un. qui initie, qui nourrit, et comment on quantifie ça. C'est d'autres questions, par exemple, qui se posent, parce qu'on a des envies de collectif, mais à la fois, est-ce que c'est une réelle horizontalité ? Pas forcément, il y a quand même une verticalité dedans. Donc c'est comment on peut être honnête aussi avec la structure et le cadre qu'on se met aussi et qu'on propose. Et ça, c'est vrai que c'est des choses structurelles qui m'intéressent énormément et qui, je pense, Oin... J'espère, dans le travail de la compagnie, ils vont informer ma manière de créer aussi. Et de ne plus séparer le récit de la production du récit qui se passe au plateau. Mais ça, c'est vraiment des choses qui me passionnent. Je suis geek de ça. D'ailleurs, je vous ai montré mes carnets, mon truc un peu côté organisé. Moi, j'adore les tableurs Excel et tout. Ça, c'est mon truc.
- Speaker #1
Il faut avoir une notation du mouvement sur tableur Excel qu'on n'a pas encore à déposer. Voilà, ça,
- Speaker #0
je vais grave essayer ça. Chorégraphie sur tableur Excel, ça va être pas mal, ça.
- Speaker #1
Il y a peut-être des formules à créer, il y a du code à faire, ça se trouve.
- Speaker #0
C'est ça, exactement, ouais. Ça sera un peu qu'une gamine. C'est ça. En vrai.
- Speaker #1
C'est vrai que la notation en dents, c'est déjà bien... Oui, déjà bien.
- Speaker #0
Bien avancé.
- Speaker #1
Autre chose sur le groupe ? Ou est-ce qu'on...
- Speaker #0
Non, moi, je pense que...
- Speaker #1
Une autre petite carte.
- Speaker #0
Oui. Alors, celle-ci. Tac. Espace.
- Speaker #1
Un autre classique.
- Speaker #0
Classico. Classique, il y a à la fois... Large, l'espace quoi.
- Speaker #1
Oui, il y a plusieurs niveaux. Beaucoup de niveaux de lecture d'espace.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce que je pourrais dire sur l'espace ? Allez, moi je dirais, quand je pense à l'espace, je pense à un certain univers aussi, je pense qu'il peut être nourri par... Les trois pièces que j'ai pu faire jusqu'à présent sont quand même très différentes. Et à la fois, moi j'y vois les liens, mais... Pas mal de mes amis me disent... Non. D'autres disent ouais, je commence à capter. D'autres disent non, quand même, c'est compliqué. Enfin voilà, mais je pense que je me cherche aussi. Voilà, c'est au fur et à mesure des collaborations, au fur et à mesure des rencontres, que je cherche un univers aussi. Et qu'il y a des choses peut-être qui se précisent. Il y a des couleurs qui reviennent aussi dans les costumes, dans les choses comme ça. Certains appétits pour certaines références aussi, évidemment. Donc un univers, il se fait autant par le... Par l'espace sonore, mais aussi par l'espace du plateau, comment on l'occupe, quels objets on amène au plateau, toutes ces choses-là. Sinon, un espace que j'ai beaucoup navigué dernièrement, c'est le scroll. Je scrolle beaucoup, j'ai une grosse addiction, j'essaie de diminuer. Mais mine de rien, je me suis dit comment, d'une certaine manière, détourner ça. La manière de détourner ça, c'était justement, quand il y a eu cette commande du Festival d'Avignon et de la SACD, d'en faire un projet. Avec Bonnie Banan, on s'est beaucoup marrées à s'envoyer plein de mèmes ou de vidéos, de reels rigolos, qui ont un peu inspiré la pièce qu'on partage toutes les deux.
- Speaker #1
On s'est quand même du doomscroll, mais pour aller mieux aussi un peu. Ce n'est pas juste.
- Speaker #0
C'est une bonne addiction, mais c'est une grosse distraction. J'ai compris dernièrement que scroller, c'est aussi pour moi une manière de me distraire, de ressentir. Ça me permet de ne pas trop ressentir aussi des fois. Donc on en parle dans un spectacle. Et donc on a parlé dans un spectacle. Du coup, pour dénommer tout ça. Voilà. Et incarner des personnages un peu avatars. Moi,
- Speaker #1
je sais qu'elle est la dernière carte, mais je vous laisse la découvrir. Je pense qu'elle fera sûrement le lien.
- Speaker #0
Haha. T'aimes. Eh ouais. Eh oui. C'est fou, la continuité, c'est incroyable. Il y a une boucle.
- Speaker #1
Le hasard nous aide.
- Speaker #0
C'est incroyable.
- Speaker #1
Cunningham est encore dans la pièce,
- Speaker #0
visiblement. Et ouais, le thème. Là, il y en avait un qui était très clair, qui était le doomscrolling. En tout cas, si je dois un peu résumer... Si moi, je devrais faire le lien un peu dans chacune des pièces, chaque pièce raconte un peu ma relation à des choses plutôt spécifiques. C'est comment je relationne. Mais dans les trois, je pense, dans les trois choses, je pense que je suis quand même quelqu'un assez de... Ça, c'est parce que j'ai peut-être trop regardé des films good mood, Disney un peu positif et tout. Mais j'aime bien... C'est toujours un fufle et un vœu. À chaque fois, dans chaque pièce, c'est un vœu. Donc, voilà.
- Speaker #1
C'est beau un vœu.
- Speaker #0
Oui. Si on a la chance de pouvoir créer, c'est clair que si on peut faire des vœux et pas juste des durs constats, c'est bien d'avoir des durs constats. Il faut se réveiller. Mais c'est vrai que moi, je sais qu'à mon endroit, j'aime bien être très positive. Enfin, positive. Enfin, ouais. Voilà, je me répète. Mais d'insuffler des vœux, quoi.
- Speaker #1
En tout cas, on a fait tous nos papiers qui sont donc gentiment posés sur la table. Merci beaucoup pour cette conversation.
- Speaker #0
Merci beaucoup à vous.
- Speaker #1
C'était un plaisir de discuter autour de ces mots, de comment on écrit des spectacles en fait, de danses. À fond. On finit en lançant un vœu. Est-ce qu'il faut le dire ? Est-ce qu'il va se réaliser si on le dit ? Ouais, c'est ça. C'est parti pour un vœu. Ça marche. Ils sont envoyés, je crois. Ils sont envoyés. CND Magazine est une revue en ligne dédiée à la danse où contribuent journalistes, artistes, chercheurs et chercheuses produits par le Centre National de la Danse avec le soutien de Dance Reflection by Van Cleef & Arpels. Retrouvez tous les articles sur magazine.cnd.fr