- Speaker #0
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue sur cet épisode de Côté Canap. Aujourd'hui, je vous livre un échange d'une intensité particulière qui m'a profondément marquée et qui, je le pense, ne vous laissera pas indemne. Mon invité du jour s'appelle Adélaïde Richard. C'est une ancienne enseignante. Adélaïde porte en elle une histoire d'une puissance bouleversante. Elle a dû faire face à l'impensable, la perte de ses deux parents par suicide, à seulement deux ans d'intervalle. Ensemble, nous avons plongé dans la mémoire et dans la reconstruction. Comment se construit-on en tant qu'enfant face à des parents traversés par la bipolarité ? la violence conjugale ou la dépendance à l'alcool ? Que fait notre esprit de ces souvenirs d'enfance parfois effacés pour nous protéger ? Et surtout, comment devient-on à son tour une femme et une mère debout, capables d'insuffler du beau et du sens dans son quotidien ? Cet enregistrement a été traversé par de vives émotions. La voix d'Adélaïde a vacillé, les larmes ont coulé, et nous avons laissé à ces émotions toute la place qu'elles méritaient. Je tenais à vous prévenir que nous abordons des thématiques très lourdes. Mais c'est avant tout un témoignage de résilience et de lumière au milieu des ombres. Prenez une grande inspiration, installez-vous confortablement et écoutez l'histoire d'Adélaïde. Bienvenue sur Côté Canap. Bonjour Adélaïde et merci de me recevoir chez toi aujourd'hui. Bienvenue. En plus on est bien, on a le soleil aujourd'hui donc vraiment parfait. Je voulais savoir un petit peu avant de commencer, pour toi un moment pause, un moment chill, c'est quoi ? Puisqu'on est Côté Canap.
- Speaker #1
Ce que j'aime bien c'est me mettre dans le hamac qui est là avec mon bouquin. C'est pas fréquent avec trois enfants de pouvoir être tranquille. Mais donc ils savent, quand je suis là, avec mon bouquin, ils savent plus ou moins que c'est un moment...
- Speaker #0
Un moment à toi. T'arrives à avoir des moments à toi, malgré la famille non-bourreuse.
- Speaker #1
Ici, c'est rare, mais sinon, c'est quand je vais... Si tu veux, je prends mon vélo. Je travaille à Bruxelles deux jours par semaine, en moyenne. Et je démarre d'ici vers 6h du matin. Je monte sur mon vélo et je vais jusqu'à la gare à Hattes, à vélo. Et ça, c'est un moment à moi.
- Speaker #0
c'est ce moment de route souvent c'est un moment où on peut décompresser on est seul avec soi-même, avec ses propres pensées et tu fais jusque hâte ?
- Speaker #1
oui je vais jusqu'à hâte,
- Speaker #0
entre 45 et 50 minutes en vélo électrique j'essaie d'y aller à chaque fois que je vais à Bruxelles toi qui es un peu hyperactive est-ce que tu as besoin des moments comme ça de décompression ? oui je pense que tout le monde a besoin de ça pour quelqu'un qui ne te connait pas comment tu te présenterais aujourd'hui Merci. en quelques lignes, si tu devais un peu récaler.
- Speaker #1
Quelqu'un qui ne connaît pas. En tout cas, là, pour le moment, je m'appelle Adélaïde et je suis maman de trois enfants. C'est mon quotidien. C'est ta priorité ? Oui.
- Speaker #0
Tu es plus maman que femme active, professionnelle ? Pas du tout.
- Speaker #1
Mais ce qui est plus important pour moi, c'est ma famille. Mais j'ai beaucoup... Ma profession, en tout cas, avant, prenait encore plus de place que maintenant. J'ai un peu rééquilibré.
- Speaker #0
T'as différentes casquettes qui ont des priorités différentes en fonction des moments.
- Speaker #1
Mais la plus grande priorité, ça reste ma famille. Donc si je devais me présenter, c'est clairement ça.
- Speaker #0
C'est ta famille. Je te propose juste une petite phrase à compléter. Si je devais résumer le chemin qui m'a amenée jusqu'ici, je dirais que j'ai appris à...
- Speaker #1
Être résiliente.
- Speaker #0
Résiliente ?
- Speaker #1
Ouais, ouais, ouais.
- Speaker #0
Tu peux développer ?
- Speaker #1
En fait, pour moi, la résilience, je pense que pour pas mal de gens, mais moi, c'est vraiment quelque chose qui est en moi. C'est vraiment le fait de pouvoir rebondir. Vraiment, tu as un truc, tu vis quelque chose, mais tu vas passer au-dessus. Et ça, c'est moi.
- Speaker #0
Pourquoi la résilience ? Tu as dû en avoir besoin ? Oui,
- Speaker #1
souvent.
- Speaker #0
Si on rembobine un petit peu le fil de ta vie et qu'on commence à Adélaïde Petite, qui étais-tu ?
- Speaker #1
C'est compliqué, ça.
- Speaker #0
Une fille introvertie ? Non, je ne sais pas trop,
- Speaker #1
en fait.
- Speaker #0
Non ?
- Speaker #1
Non, non, non. Je pense que je devais être une petite fille normale.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Un an, mes parents se sont séparés.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Donc voilà, ça a été un peu compliqué, je pense.
- Speaker #0
Tu en as des souvenirs de ça ? Pas du tout, non,
- Speaker #1
non. Donc pour toi,
- Speaker #0
le quotidien, c'est la séparation, papa d'un côté, maman de l'autre.
- Speaker #1
Oui, oui, oui, mais je ne sais pas comment j'étais.
- Speaker #0
C'est possible que tu aies effacé ça de ta mémoire, parce que ce n'était peut-être pas une bonne situation.
- Speaker #1
Petite, je ne sais pas. Il n'y a personne pour me raconter.
- Speaker #0
Jusqu'à quel âge t'as plus de souvenirs comme ça ?
- Speaker #1
Pas vraiment.
- Speaker #0
De ce que tu m'as expliqué, t'as pas eu une enfance facile.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
T'as été donc séparation, maman d'un côté, papa de l'autre. Ta maman a refait sa vie visiblement avec quelqu'un qui était... Oui,
- Speaker #1
très vite en fait.
- Speaker #0
Très vite ?
- Speaker #1
Je pense que mes parents ça n'allait pas. Ils se sont séparés, mais ma maman avait déjà rencontré quelqu'un. Donc voilà, j'ai toujours connu ma maman avec quelqu'un. Et ça a toujours été cette personne.
- Speaker #0
Et t'as évolué dans un climat qui n'était pas spécialement facile. Tu nous portes de résilience ici. Parce que ce que tu m'as expliqué quand on a discuté pour faire cette interview, c'était que ton papa, lui, avait une maladie.
- Speaker #1
Ouais, mais ça je le savais pas.
- Speaker #0
Et tu le savais pas. C'est la bipolarité. Tu peux nous expliquer un petit peu ce que c'est ?
- Speaker #1
Ça c'est compliqué parce qu'en fait... Je l'ai appris très tard. J'étais adulte en fait. Et lui aussi l'a appris très tard.
- Speaker #0
Il a été diagnostiqué ? Ouais, ouais, ouais.
- Speaker #1
Il a jamais été traité, il voulait pas se faire traiter. Donc c'est un choix.
- Speaker #0
La bipolarité c'est quoi pour les gens qui nous écoutent et qui savent pas ?
- Speaker #1
Je suis pas psy donc je me suis pas intéressée. Non,
- Speaker #0
pour toi de ce que t'as vécu ?
- Speaker #1
C'est super compliqué à gérer en fait. C'est un changement de notion ? Ouais, vraiment. Il peut avoir un jour très...
- Speaker #0
Très positif ?
- Speaker #1
Ouais, très bien. Et l'an prochain pas bien du tout. Et ça monte, ça descend, parfois dans la même journée. Il ne sait pas gérer ses émotions.
- Speaker #0
Toi, en tant qu'enfant, difficile de vivre ce genre de choses. C'était ton quotidien. Est-ce que tu avais conscience que ce n'était pas...
- Speaker #1
Mon papa, je ne le voyais pas souvent. C'était les quatrièmes... Attends, les deuxièmes et quatrièmes week-ends du mois. Et la moitié, c'était vacances.
- Speaker #0
C'était plus chez ta maman ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Chez ta maman, ça allait ?
- Speaker #1
Elle n'était pas bipolaire, ma mère. Il y avait d'autres choses. Elle était avec mon beau-père. Ce n'était pas génial comme environnement.
- Speaker #0
Tu m'as dit qu'à 15 ans, tu as un petit peu fui ce cadre familial un peu chaotique.
- Speaker #1
Oui, donc je demande pour aller à l'internat. Donc ça, c'est clairement, ça a changé ma vie.
- Speaker #0
Là où d'habitude, les enfants traditionnels, c'est la menace en fait. Quand on donne aux enfants, c'est difficile, tu iras à l'internat. Pour toi, tu vois une porte de sortie finalement.
- Speaker #1
C'est ça, c'est moi qui demande.
- Speaker #0
Et comment c'est accepté ?
- Speaker #1
Avant de faire cette demande-là... Je suis passée de chez ma mère à chez mon père, et puis de chez mon père à chez ma mère.
- Speaker #0
Tu as fait plusieurs alterments. Oui,
- Speaker #1
un peu de ping-pong comme ça, mais je ne trouvais pas ma place, ni chez l'un ni chez l'autre. C'était très compliqué. Il y a eu cet épisode de violence où ma mère... Il y avait des épisodes de violence assez récurrents. Mais là, on est cassés, sans partout. Je vais à l'hôpital avec elle. Ça m'a vraiment chambouillée.
- Speaker #0
Pour une ado aussi, vivre un truc pareil.
- Speaker #1
Et donc, j'ai voulu fuir.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a une culpabilité au moment où tu fuis et que tu prends cette décision de laisser ta maman ? Pas du tout. T'es vraiment en mode sauvetage et c'est une bouffée d'oxygène d'arriver là, l'internat ? Ouais. Comment tu le vis là-bas ? Parce qu'on pourrait dire que c'est...
- Speaker #1
Ma meilleure vie.
- Speaker #0
Tu te recrées une sorte de famille autour de toi ? Les amis, c'est important ?
- Speaker #1
Là, c'était pas vraiment des amis, c'était des colloques, quoi.
- Speaker #0
Tu le vis comme des colloques ? Ouais. Est-ce que t'arrivais à te confier sur ce que tu vivais en tant qu'ado à ce moment ? Je pense. Ou t'es plutôt introvertie ?
- Speaker #1
Je ne suis pas introvertie, je suis extravertie, très bavarde. À l'époque, je m'en souviens très bien. Je ne parle pas trop de ça.
- Speaker #0
Tu parles, mais pas de toi.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ah oui. Tu maquilles un peu le truc. Est-ce que tu étais un peu la rigolote ?
- Speaker #1
Quand même, oui, je pense.
- Speaker #0
Oui ? Tu caches un peu les blessures, finalement.
- Speaker #1
Oui. Et puis bon, c'était particulier parce que... Donc moi, j'étais à l'internat, mais c'était un internat autonome. Donc il n'y avait pas d'école rattachée à l'internat. C'est vraiment un internat où on va manger, où on dort, où on étudie. Mais mon école, mon école secondaire, donc c'était mon école, mais mon père est arrivé dans mon école quand j'étais en deuxième secondaire. Donc il est devenu, il est arrivé en changement d'affectation.
- Speaker #0
Il était prof ton papa ?
- Speaker #1
Ouais, ouais. Moi, tous mes parents, mes grands-parents quasiment. C'est vrai ? Ouais, ouais, tous profs. Donc il débarque et il est prof de morale. Et alors il demande, comme c'est un des plus anciens, avoir les classes, les meilleures classes entre guillemets, j'aime pas trop dire ça mais... Donc il voulait les classes de latin. Moi j'étais en latin, j'étais une littéraire pure souche. Je me retrouve à mon père comme prof, donc c'était pas super génial.
- Speaker #0
Vis-à-vis des copains aussi, t'es un peu chambrée, non ?
- Speaker #1
Ouais, ça, ça allait encore, parce que je pense qu'il était assez apprécié comme prof. Et puis, quand je passe en quatrième secondaire, je change de prof, il devient proviseur.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Chargé de la discipline, donc il m'a « poursuivi » , entre guillemets, jusqu'à mon voyage réto. Il est venu avec... Toi,
- Speaker #0
tu le vivais plus comme un... tu dis « poursuivi » , c'est... C'était lourd. Pour lui, tu penses que c'était une manière de te suivre et de te voir ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Pas la même perception d'un côté et de l'autre ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Improviser, effectivement, en tant qu'enfant, ça ne doit pas être évident comme casquette de parent et de l'avoir au quotidien. Surtout quand tu crées ton adolescence.
- Speaker #1
Et surtout que ma mère était vraiment tout le temps en conflit avec mon père. Tout passait par moi.
- Speaker #0
Elle était prof aussi dans la même école ?
- Speaker #1
Non, elle a été prof pendant 16 ans. Et donc quand je suis arrivée, je pense fin du primaire. Vers le cinquième primaire, elle a arrêté parce qu'elle a atterri dans un CFA, elle s'est fait agresser, donc elle a arrêté. Donc elle a eu une période où elle a trop rien fait, elle a dû se reconstruire un peu. Et puis elle a, je sais plus comment, c'est les gardiennes au N.E. tu vois, les gardiennes d'enfants, elle a ouvert ça chez elle. Donc elle gardait des enfants, je pense, quatre par jour à la maison. Donc ouais, elle... Elle rentrait pas trop en lien avec mon parcours scolaire.
- Speaker #0
Donc ça, de ce côté-là, t'avais pas ta maman un peu sur le dos.
- Speaker #1
Mais j'avais pas besoin. Je me plongeais dans les études.
- Speaker #0
C'était ton refuge, toi ? Ouais,
- Speaker #1
j'étudiais.
- Speaker #0
Tu m'as dit que tu avais été prof pendant plus de 15 ans. C'est un peu atypique de se dire, t'as une famille de profs, t'es poursuivie un peu par ton papa qui est prof dans la même école que toi. Qu'est-ce qui fait que t'as envie de devenir prof toi-même ?
- Speaker #1
Je sais que c'est comme ça. C'est un absente. en toi je pense.
- Speaker #0
C'est pas spécialement le côté familial qui pousse à ça,
- Speaker #1
c'est toi tu ressens ta thème ma mère voulait pas que je sois prof elle voulait absolument pas que je sois prof moi je voulais pas être prof de français à la base parce que je voulais pas faire comme mes parents parce qu'ils sont tous les deux régents en français, histoire morale donc à l'époque c'était ça donc moi je voulais pas être prof de français je voulais pas faire comme eux Donc je me suis inscrite à l'Univ, ma mère ne voulait pas que je sois prof et elle ne voulait pas que je fasse l'Univ parce qu'elle disait que c'était pas mon truc, que c'était pas pour moi, etc. Mon père, lui, voulait absolument que je fasse l'Univ parce que c'était un peu la glorieule. Il aimait bien quand même pas vanner en disant « regardez ma fille » . Donc je me dis « je vais faire prof, mais je vais me lancer à l'Univ, donc ce sera pas comme mes parents » . Et au départ, moi je ne m'étais pas inscrite en romane, je m'étais inscrite en langue germanique pour faire prof de langue. Puis je fais ça une semaine et je me dis mais non en fait. C'est pas possible. Et donc une semaine après j'ai changé mon inscription et je suis allée en Romane. Et puis ça... Ça a coulé, c'était pour moi.
- Speaker #0
Au niveau de ton parcours professionnel, c'était une évidence finalement. Oui,
- Speaker #1
être prof.
- Speaker #0
J'avais eu trop de doutes là-dessus. Pourquoi avoir choisi prof supérieur ?
- Speaker #1
Je voulais les grands.
- Speaker #0
Pourquoi pas les petits ?
- Speaker #1
Pas les grands, j'avais envie d'avoir des discussions de fond, pouvoir travailler l'argumentation, pouvoir un peu leur... par retourner le cerveau, mais j'aime pas dire ça, mais ils arrivent avec plein de vérité. Ils sont convaincus qu'ils ont la vérité. Et moi, j'aime bien leur lancer des pics pour finalement basculer leur conception de la vérité et peut-être les ouvrir à d'autres choses.
- Speaker #0
Les éclairer sur d'autres. Oui, c'est ça.
- Speaker #1
C'est ce que j'ai aimé faire, en tout cas avec les jeunes que j'ai eus en classe pendant 15 ans.
- Speaker #0
Tu m'as dit que pendant 13 ans, tu avais été prof. dans une école avec de la discrimination positive. Est-ce que c'est un choix de ta part ?
- Speaker #1
À la base, pas. À la base, je ne voulais pas y aller. Non, c'est vrai, je ne voulais pas y aller. Je me suis dit, oh là là, c'est une école... Mon père m'avait présenté cette école comme étant le Bronx. C'est une école le long de la frontière française, à Quai Vrin. Et donc, je suis arrivée là en pleurant. Je pleure beaucoup. Et puis après... La première année, ça a été difficile parce qu'ils me testaient. C'est normal, j'étais une jeune prof. Je pense que je devais avoir à peine 25 ans. Je me rappellerai encore de ma première classe de soudeur. J'en avais un qui faisait 2 mètres de haut et 2 mètres de large. Il m'impressionnait et maintenant, il vient à la maison. Donc, oui, en fait, j'ai adoré enseigner là pendant 13 ans.
- Speaker #0
Est-ce que, ça doit être compliqué, par rapport à ton parcours d'enfant, Est-ce que ça t'a donné des forces ou est-ce que ça t'a un peu rendu fragile ? Parce que face à un public comme ça, de jeunes, qui viennent parfois de milieux compliqués, comme tu dis, ils te testent, il faut avoir les armes pour savoir se défendre. Est-ce que c'est plutôt ton expérience de prof qui t'a un peu donné les armes ou alors c'est tout ce que t'as vécu qui fait que t'es un peu blindée ? Même si, effectivement, aujourd'hui je sens un peu cette fragilité. C'est pas pour autant que dans ta vie professionnelle, sans doute, tu ne l'étais pas. Si,
- Speaker #1
je l'étais fort.
- Speaker #0
Tu l'étais fort aussi ? Donc ça a été dur les premières années. Ce côté test en plus. Comment tu fais quand tu vis ça pour te ressourcer alors ? Est-ce que tu as des amis en ce moment ?
- Speaker #1
À l'époque, la personne qui était mon pilier, qui l'est toujours maintenant, c'est mon mari.
- Speaker #0
Tu l'as rencontré quand ?
- Speaker #1
J'avais 17 ans.
- Speaker #0
Tu l'as rencontré à l'internat ?
- Speaker #1
Non, à l'école. Mais j'étais déjà à l'internat.
- Speaker #0
C'est ton pilier. L'amour pour toi, c'est un truc qui est prioritaire dans ta vie ?
- Speaker #1
Ça dépend de ce qu'on met derrière l'amour, quoi. Parce qu'en fait, mon mari, c'est mon meilleur ami, c'est tout, quoi.
- Speaker #0
Vous formez un tout, en fait. Ça te permet vraiment, comme tu dis, un pilier.
- Speaker #1
C'est un équilibre qu'on trouve tous les deux.
- Speaker #0
Ça t'a permis les premières années de difficulté, d'avoir ce pilier quand tu rentres chez toi. Et finalement, tu détestais cette première année, c'était difficile.
- Speaker #1
Non, j'ai pas détesté.
- Speaker #0
T'as pas détesté ?
- Speaker #1
Non, non, j'ai appris.
- Speaker #0
En fait, dans la difficulté, tu apprends.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et tu es restée 13 ans.
- Speaker #1
Et quand je suis partie, j'ai pleuré aussi.
- Speaker #0
Oui ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et c'est quoi ? Quand tu dis que tu as appris, qu'est-ce que tu as appris pour toi, si tu dois ressortir de là ?
- Speaker #1
L'histoire des gens.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Derrière, j'ai rencontré des gens hyper intéressants, mais hyper abîmés aussi.
- Speaker #0
Oui. Et qui arrivent à être solaires, malgré tout. Oui,
- Speaker #1
oui, oui.
- Speaker #0
Comme toi ?
- Speaker #1
Je pense que c'est tous ces jeunes qui m'ont aussi appris à faire ça. Parce qu'à l'époque, je pense que c'était la première année où je suivais des jeunes de 2 ans. Donc en fait, quand je suis arrivée là, j'avais mes élèves de professionnels, et je les suivais. Et en général, j'avais une classe de 4e, et puis après ils continuaient. Et cette année-là, je les ai suivis. Et dans cette classe, il y avait une petite jeune fille qui avait perdu sa maman depuis quelques années. Et j'avais aussi eu, en première année, à Dour, un jeune garçon qui avait perdu sa maman. Et je me suis dit, wow !
- Speaker #0
Ouais,
- Speaker #1
je me suis dit, wow ! Et en fait, ils m'ont appris.
- Speaker #0
Comme quoi, en fait, finalement, les jeunes peuvent faire apprendre aux adultes aussi. Dans ce parcours-là, t'étais déjà maman quand t'es devenue... Professeur ? Non.
- Speaker #1
Moi, j'ai commencé à être professeur. Prof, j'avais 22-23 ans quand j'ai fini l'UNIF. Et je pense qu'Éloïse l'a eu à 29, quelque chose comme ça.
- Speaker #0
Tu m'expliquais que pendant ce moment joyeux de ta première petite, tu as aussi perdu ton papa.
- Speaker #1
Non, en fait, j'ai perdu ma maman, donc ma maman s'est suicidée, et on avait déjà le projet d'avoir un enfant avec mon mari, c'était le début.
- Speaker #0
C'est un peu contradictoire, cette perte et cette envie d'enfant, comment tu le vis mentalement ? Parce qu'en plus, c'est pas une mort accidentelle, ni une maladie, c'est vraiment un choix, ça doit être tellement une incompréhension en fait.
- Speaker #1
Ah ouais, cette période-là, c'est une période un peu trouble, ce que tu ressens, ça passe...
- Speaker #0
Les émotions en plus en étant enceinte, par exemple, c'est décuplé. Est-ce que tu as vu des signes ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Tu côtoyais ta maman à ce moment-là ? Oui. Et tu n'as rien vu venir ?
- Speaker #1
Non, franchement, personne, rien.
- Speaker #0
C'est quand même... Excuse-moi, mais dans ton parcours de vie, je me dis quand même que tu as vécu la difficulté de la maladie de ton papa, la séparation, rien qu'une séparation en tant qu'enfant, c'est déjà un traumatisme, les difficultés de violence conjugale que subit ta maman, et puis tu subis encore le suicide de ta maman à ce moment-là. Tchut ! t'es suivie à un moment, psychologiquement ? Parce que comment on encaisse un truc pareil et qu'on continue ?
- Speaker #1
Quand j'étais jeune, enfant, je sais que j'ai eu des rendez-vous chez un psy. Je sais pas si ça m'a vraiment aidée. Parce que ça tournait en rond. Je sais pas si j'avais vraiment une vision claire de qui j'étais, de ce qu'il fallait ou pas à l'époque. Mais je pense que j'ai vu deux ou trois spécialistes différents. Parce que j'ai dû me déplacer et quand je suis allée à l'internat, j'allais moi-même à mes rendez-vous. C'était tout prêt, donc j'ai dû changer de spécialiste. Mais en fait, les spécialistes me disaient, mais vous êtes là, mais c'est pas vous que je dois encadrer, quoi.
- Speaker #0
Pourquoi ?
- Speaker #1
Ils avaient l'air plutôt de dire que c'était mes parents qui devaient consulter, quoi.
- Speaker #0
Ouais, mais ça, tu sais pas forcément.
- Speaker #1
Bah non, bah non.
- Speaker #0
T'as besoin d'une aide, de décharger quelque part, quoi.
- Speaker #1
Donc j'ai eu un suivi comme ça. Je sais pas te dire combien de temps, si ça a été toute ma vie ou pas, je pense pas. Mais par contre quand ma mère s'est suicidée Là j'ai géré Et un jour j'ai appelé Je pense 4 ou 5 mois après Le suicide de ma mère Et là j'ai été suivie
- Speaker #0
Ça t'a fait du bien ?
- Speaker #1
Je sais pas si ça fait du bien Mais j'en avais besoin
- Speaker #0
Malgré ça t'as décidé d'avoir des enfants toi-même Même si tu as eu ces difficultés Est-ce que t'es une maman Stressée Hyper vigilante
- Speaker #1
Un peu, mais pas trop. Tu vois ? Je pense pas. Non. Je suis stressée, je suis quelqu'un de carré. Non, je pense pas.
- Speaker #0
Est-ce que, par exemple, la maladie de ton papa, c'est un truc qui te fait peur, que ça arriverait à tes enfants ou même à toi-même ? Est-ce que tu te poses la question de te dire, est-ce que je risque pas ? Bah ouais,
- Speaker #1
je me pose la question.
- Speaker #0
C'est héréditaire, ça, la bipolarité ?
- Speaker #1
Il a laissé un mot, il l'a clairement dit. Ouais, il a mis... C'est héréditaire.
- Speaker #0
Et tu t'es renseignée là-dessus ? Non, pas trop. Tu te dis, il m'a laissé un mot, pour que ce soit clair pour les auditeurs, t'as aussi perdu ton papa par suicide aussi. Est-ce qu'il y avait un lien dans son geste par rapport à ta maman ? Je n'en sais rien.
- Speaker #1
Franchement, je n'en sais rien du tout.
- Speaker #0
Il y a eu combien de temps entre les deux ? Deux ans. Donc très très vite, entre ta maman et ton papa, tu t'es retrouvée orpheline. Oui. Et maman en plus, là où on a besoin de faire du soutien des grands-parents, parce que c'est pas évident ?
- Speaker #1
Mon père, on avait coupé les ponts, donc je voulais pas qu'il rentre en contact avec mes enfants. Enfin, en l'occurrence, là, Héloïse était née. Il avait commencé à nous mettre en procès pour pouvoir voir Héloïse, donc ça, c'était un peu compliqué. Et là, en fait, quand il s'est suicidé, le lendemain, j'apprends que je suis enceinte de Clémentine.
- Speaker #0
Wow.
- Speaker #1
Voilà, mais...
- Speaker #0
Est-ce que c'est un soulagement pour toi ?
- Speaker #1
Je sais pas.
- Speaker #0
On peut parfois, on peut le reconnaître que, tu sais, ça pèse, quelqu'un pèse dans notre vie et sa souffrance, c'est un soulagement parfois qu'il ne soit plus là.
- Speaker #1
Maintenant, je me dis peut-être qu'il était tellement pas bien qu'il ne savait pas comment faire. J'en sais rien. En tout cas, moi, à l'époque, j'avais besoin de protéger ma fille. J'avais vraiment besoin de la protéger.
- Speaker #0
Vu ce que tu avais vécu aussi, je peux comprendre que tu sois...
- Speaker #1
Maintenant, on pourrait me dire, oui, mais les gens changent ou quoi, mais j'avais besoin de la protéger.
- Speaker #0
Les gens changent, mais c'est une maladie, c'est pas juste un caractère. Et du coup, t'as eu un deuxième enfant, comment elle s'est passée cette deuxième grossesse ?
- Speaker #1
En fait, je tombe dans les pommes quand j'apprends que mon père a décédé. Mais ça ne me ressemble pas. En fait, moi je tombe dans les pommes quand je suis malade.
- Speaker #0
Mais tu savais pas que t'étais enceinte ? Mais non,
- Speaker #1
je savais pas. Et donc mon mari me dit... Mais bon, je me dis, ben voilà, c'est trop d'émotions, etc. Et mon mari me dit, non, il y a quelque chose d'autre.
- Speaker #0
Il te connaît.
- Speaker #1
Ouais, et donc je dis, arrête. Donc il va me chercher un test de grossesse, il me dit tu le fais. Je dis mais non, allez, je viens d'apprendre que mon père est mort.
- Speaker #0
C'était une grossesse volontaire ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui.
- Speaker #0
Donc c'était possible ?
- Speaker #1
Oui c'était possible mais ça aurait été tellement vite. Vraiment, je pense que j'avais arrêté la pilule d'allaitement un an avant. C'était juste improbable. Maintenant parce que Louis j'avais attendu un an quand même, plus d'un an. Donc je me suis dit qu'est-ce qui vient de ces histoires-là ? Et bien en fait c'était bon. Moi, je me mets en mode protection.
- Speaker #0
Parce qu'en plus, tu as déjà la petite à gérer, puis ta grossesse.
- Speaker #1
Et puis l'enterrement, parce que je suis l'aînée, donc c'est moi qui dois tout gérer.
- Speaker #0
Tu as des frères et sœurs ?
- Speaker #1
Oui, des demi.
- Speaker #0
Du côté de ta maman ?
- Speaker #1
Des deux côtés.
- Speaker #0
Et tu as un soutien ? Vous n'êtes pas du tout proche, donc tu n'as pas pu avoir de lien ?
- Speaker #1
Non. Et depuis les décès, c'est fini.
- Speaker #0
Donc un peu comme une enfant unique, finalement.
- Speaker #1
Oui, mais je suis un peu enfant unique. Je suis la seule de ma famille à vivre. Avec le décès par suicide de ses deux parents, personne ne sait ça.
- Speaker #0
J'ai jamais entendu quelqu'un qui...
- Speaker #1
Ben non, moi non plus.
- Speaker #0
Ouais, c'est... C'est fou. Un peu fou, ouais.
- Speaker #1
Et pourtant, moi je ne me rendais pas compte à l'époque, mais maintenant que je fouille, en fait le suicide c'est hyper fréquent. C'est par jour en Wallonie, il y a deux personnes qui meurent par suicide, par jour.
- Speaker #0
C'est fou, rien qu'en Wallonie ?
- Speaker #1
Ouais, en Belgique c'est cinq en moyenne, par jour. Je pense, il faudrait vérifier les chiffres, mais je pense que le suicide c'est la première cause de mortalité chez les 10-25 ans, quelque chose comme ça.
- Speaker #0
Tout le monde connaît quelqu'un qui s'est suicidé. C'est ça,
- Speaker #1
je me suis dit, punaise, c'est chaud. Quand moi, j'ai cherché des... références pour m'aider, en fait. Mais il n'y a rien, quoi. Il y avait vivre après le suicide d'un proche. J'ai lu ça, mais en fait, ça ne sert à rien. Ça enfonce des portes ouvertes. Ah oui, tu vas être en colère. Oui,
- Speaker #2
tu expliques les phases du deuil.
- Speaker #1
Merci, j'avais besoin qu'on m'explique ce que je suis en train de vivre. J'avais envie d'un après. Qu'est-ce qui se passe après ? J'avais envie de pouvoir lire des livres à mes enfants sur le sujet, avec des mots adaptés pour eux. Merci. trouvé trois au bout de deux mois de recherche donc là depuis voilà j'ai fouillé là je suis en train de réaliser une bibliographie sélective avec des albums pour enfants pour jeunes enfants qui traitent du suicide ou qui traitent du deuil mais qui pourrait fonctionner pour le suicide aussi c'est comme si c'était tabou c'est comme si c'était tabou mais oui c'est tabou personne n'en parle
- Speaker #2
Je comprends pas pourquoi. Je veux dire, on est quand même dans une génération où on a tendance à parler de tout, de tous les drames qu'ils vivent. Et malgré tout, ça, c'est quand même encore un sujet où on développe pas trop... C'est pas honteux. C'est le choix d'une personne. Au final, on n'y peut rien, en fait, en tant que survivant. Donc ce serait bien de t'encadrer, ça, quoi.
- Speaker #1
C'est ça que je me dis, un témoignage un peu positif en disant, ok, il y a eu ça.
- Speaker #2
À l'époque que tu étais prof, tu n'en as pas parlé avec tes élèves ?
- Speaker #1
Quand ma mère s'est suicidée, ils ont su qu'elle était décédée, mais ils n'ont pas su pourquoi. Mais par contre, moi, en 6e général, je voyais Camus, avec le mythe de Sisyphe, l'absurdité de la vie, etc. Et donc Camus, lui, évidemment, il est contre le suicide. Mais donc ça, j'aimais bien accentuer, vraiment, en disant « Ok, Camus, dans sa philosophie, il n'est pas en train de dire que la vie, c'est absurde, suicidons-nous. Non, au contraire, il dit l'inverse. Il dit, voyons dans cette absurdité des petites choses qui font qu'on est pleinement dans ce qu'on fait, dans ce qu'on est, et on profite de ça, et on vit. » Ça, j'aimais quand même bien attirer l'attention des jeunes sur... quand tu as l'impression que ça sert à rien, il y a toujours quelque chose qui sert et un élément positif que tu peux retirer de ça. Donc ça, oui, je travaillais là-dessus. Après, quand mon père s'est suicidé, en fait, le lendemain, j'étais dans mes classes. Ma mère, j'ai pris... Le lien était pas le même. Oui, la fin de la semaine et début de la semaine d'après pour les obsèques, etc. Mais le mercredi, je crois que les obsèques, c'était le mardi. Le mercredi, j'ai tourné en rond chez moi et donc je suis revenue le jeudi à l'école. Mais mon père, le lendemain, j'étais dans mes classes.
- Speaker #2
Je pense que c'est le lien que tu avais aussi cassé.
- Speaker #1
Les policiers sont venus ici. En fait, j'étais toute seule avec Héloïse. Je ne voulais pas les laisser rentrer parce que je n'étais pas sûre que c'était des policiers. Je suis toute seule avec ma fille, donc vous allez rester là. Oui, mais madame, on doit vraiment rentrer. Et j'ai trouvé qu'ils étaient super insistants. Et donc, j'ai dit non, je ne vous ferai pas rentrer. Oui, mais on doit vous annoncer quelque chose devant la maison. Je dis, c'est là ou c'est pas là ? Donc, ils m'ont annoncé devant. Après, j'ai dit, ne vous en faites pas si je ne réagis pas. Un truc de fou, c'est parce que j'ai déjà vécu ça. Donc, ils m'ont regardé et c'est là. Puis, je les ai fait rentrer. Ils se sont assis, ils m'ont déposé des papiers que je n'ai jamais regardé. C'est des trucs...
- Speaker #2
Des brochures toutes faites.
- Speaker #1
Oui, c'était une feuille, je pense, à 4 avec des numéros et des sites internet.
- Speaker #2
C'est leur protocole. Oui,
- Speaker #1
voilà, mais je n'ai jamais utilisé ce truc. Je sais que j'aurais pu demander d'avoir le dossier pour avoir les photos et les trucs de mon père. Mais ils m'ont dit, on ne vous conseille pas trop. J'ai dit, oui, mais ça va aller.
- Speaker #2
C'est vrai qu'on ne m'a pas abordé ce sujet-là, de savoir comment ça se passe pour les familles, pour l'annonce, en fait.
- Speaker #1
Moi, mon père, c'était les policiers.
- Speaker #2
Et pour ta maman, là, c'est un proche ?
- Speaker #1
Oui, c'était compliqué, ça. C'était en pleine nuit.
- Speaker #2
C'est quelqu'un qui t'a appelée pour t'annoncer ? En fait,
- Speaker #1
on vivait chez les parents de Simon. Puisqu'on rénovait cette maison-ci. Et donc, on a vécu pendant trois ans chez eux. Et donc, je pense que c'est mon beau-père qui a averti sa fille. Et sa fille qui avait eu le numéro fixe. Parce que moi, j'éteins mon téléphone la nuit. Et encore plus maintenant. Parce que je me dis, au moins, je peux avoir encore une nuit. Oui, c'est vrai que... Et donc, ma demi-sœur avait téléphoné en pleine nuit sur le fixe des parents de Simon. Je pense que c'est la maman de Simon qui était descendue. Et donc, elle a eu ça en pleine nuit. Et puis, ils ont dû, à deux, les parents de Simon, ils ont dû venir dans notre chambre pour nous l'annoncer. En pleine nuit. C'est hyper traumatisant.
- Speaker #2
On n'y croit pas ?
- Speaker #1
Ah bah non, non. Mon père, c'était là. Ah bah oui, c'est normal. J'ai déjà vécu. Mais ma mère, j'étais là. Mais non, en fait, elle est dans l'ambulance.
- Speaker #2
On ne s'imagine pas comment c'est pour ceux qui sont encore là, de vivre cette annonce. Comme tu dis, pour ton papa, tu as plus vécu, mais les brochures, ce genre de choses... C'est gentil.
- Speaker #1
Oui, je crois qu'ils sont démunis. Je pense que ces deux hommes, je ne saurais même pas les reconnaître, mais ils ont dû se dire, mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? Quand j'ai dit, bah oui, écoutez, vous en faites pas ainsi, je réagis comme ça. Bon, déjà, il y a ma petite qui est là, donc j'ai pas envie de faire de drama, mais j'ai déjà vécu ça, donc vous inquiétez pas, je vais gérer. Vous voulez quelque chose à boire ? C'est fou.
- Speaker #2
De se dire que j'ai une expérience là-dedans, logiquement, ça arrive peut-être une fois dans une vie à quelqu'un, mais pas deux.
- Speaker #1
Donc eux, ils étaient là, wow. Je pense qu'ils ne savaient pas trop quoi faire ni quoi dire. Ils étaient super mal à l'aise. Je les rassurais en disant, vous ne vous en faites pas, il faut y aller. Après, j'ai dû téléphoner en disant, vous ne vous en faites pas au papa de Simon. A Simon, j'ai dû leur sonner en disant,
- Speaker #2
asseyez-vous,
- Speaker #1
je vais vous dire un truc. Ne vous inquiétez pas, tout va bien pour moi. C'est une blague. Oui, personne ne s'y redisait. Non, tu rigoles. C'est une blague, c'est impossible.
- Speaker #2
En tant que prof, tu n'as jamais eu de cas non plus à l'école par la suite ? Non, non. Aucune chance.
- Speaker #1
Il y en a eu un, mais j'étais déjà partie.
- Speaker #2
Ah, parce que pour les jeunes... J'étais bien contente, quoi.
- Speaker #1
Parce que je sais pas comment je peux gérer ça. Mais par contre, j'ai eu des copines du secondaire qui se sont suicidées très jeunes, ouais. Après les études secondaires, ouais.
- Speaker #2
Est-ce que tu crois que c'est un truc, un fléau, qui se développe plus, maintenant ?
- Speaker #1
Ben, en fait, quand tu prends les chiffres, parce que ça aussi, il faut vérifier les... J'ai pas les chiffres exacts, mais je me suis intéressée. Je fouille comme dans... Ben ouais, ouais,
- Speaker #2
je me dis que tu crois.
- Speaker #1
Sur 10 ans, les chiffres ont diminué, je pense, au niveau du taux de suicide. Mais quand tu regardes, parce qu'on a les chiffres, par exemple, là pour le moment, je crois qu'ils sont bloqués à 2022, alors qu'on est en 2026. Il faut toujours un long temps pour avoir le recul sur les chiffres. En 2021, il y a eu moins de personnes suicidées qu'en 2022. Et en 2022, la Belgique, elle fait partie des top pays en matière de suicide en Europe. Top négatif. Non, non.
- Speaker #2
Top positif.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #2
Après, je pense que ces chiffres-là, on va prendre 2020 par exemple. À mon avis, là, ça devait être explosif avec la crise sanitaire. Ça dépend aussi parfois du climat de guerre ou climat social, des richesses aussi. S'il y a une crise humanitaire ou autre, on est dans un milieu tellement finalement... connectée, il n'y a jamais eu autant de gens seuls, je trouve.
- Speaker #1
Ben ouais. Mais maintenant, ma mère n'était pas seule, quoi. Elle avait son mari. Moi, je l'avais encore eu au téléphone, la veille, je pense. Trois jours avant, j'avais été restée avec elle. Elle n'était pas seule.
- Speaker #2
C'est encore plus surprenant.
- Speaker #1
Mon père était seul. Ouais, ça, mon père était seul. Enfin, seul dans les faits. Mais il avait tellement d'amis, de connaissances. Donc, en fait, on peut être seul, mais entouré de mille personnes.
- Speaker #2
C'est se sentir.
- Speaker #1
Oui, c'est ça.
- Speaker #2
On peut être entouré de plein de gens, mais ne pas avoir cette affinité suffisante que pour livrer ce qu'on a sur le cœur. Est-ce que c'est quelque chose qui, maintenant, avec le recul, tu es beaucoup plus vigilante, même avec ton passé de prof ? Est-ce que c'est un truc que tu as été attentive par rapport à tes élèves ?
- Speaker #1
Pas vraiment, tu vois. Pas vraiment. Mais en fait, quand tu ne sais pas, tu ne sais pas. Mais quand tu sais, temps en temps. partout autour de toi. Et là, tu dis, ah ben ouais.
- Speaker #2
Et les signes avec le recul, est-ce que tu en as vu ?
- Speaker #1
Mon père, je n'aurais pas pu parce que de toute façon, j'avais coupé les ponts. Mais bon, je pense que le suicide, ça fait partie de la bipolarité quand c'est pas traité. Mais là, c'est son choix. Il n'a pas voulu se traiter. Et il était suivi, je pense. Pour les signes, ma maman, je pense qu'elle avait des... C'est pas des pertes de mémoire, mais tu vois, elle répétait un peu les mêmes trucs. Et je pense que ça, c'était un symptôme de la dépression. Tu vois, moi, je répète aussi le même truc.
- Speaker #2
On est tous avec la fatigue, on répète, on oublie, on ne sait plus où on pose les choses. Et par rapport à tes enfants, c'est quelque chose qui te fait peur ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #2
Tu es un peu en vigilance de savoir qu'ils sont toujours heureux ?
- Speaker #1
Non, ça non.
- Speaker #2
Tu arrives à les laisser vivre ?
- Speaker #1
Oui, oui. Mais c'est en parler qui est compliqué.
- Speaker #2
Oui ?
- Speaker #1
Oui, parce que... Ils ne connaissent pas mes parents.
- Speaker #2
Ils posent des questions.
- Speaker #1
Ça commence, oui. Ça commence. Héloïse, elle sait. Donc, j'ai posé les mots. Clem, elle le sait depuis pas longtemps. Donc, elle a 8 ans. Marius, on le garde encore.
- Speaker #2
Un peu jeune, encore.
- Speaker #1
Mais les questions sont là, quoi. Donc, il faut encadrer.
- Speaker #2
Tu parles de Marius. Donc, tu as eu un petit garçon par la suite. Combien de temps après ?
- Speaker #1
Donc c'est quasiment tous les deux ans. Tous les deux ans. Héloïse a 11, Clem a 9 et Marius va avoir 7.
- Speaker #2
Donc tu as eu deux grossesses un peu, je ne veux pas dire chaotiques, mais avec des bouleversements en gros.
- Speaker #1
Oui, surtout que Clem, elle a failli arriver plus tôt. Donc j'ai dû rester couché.
- Speaker #2
Et Marius, lui, il est arrivé dans un climat serein.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #2
Est-ce que ça change sur les enfants ? indifférent ? Est-ce qu'il est plus calme ? Pas du tout !
- Speaker #1
Marius, ça déménage !
- Speaker #2
Est-ce que c'était volonté pour vous d'avoir une famille nombreuse ? Enfin, nombreuse 3 ?
- Speaker #1
On avait dit 2 d'office, 3 on verra. Et donc, quand on s'est dit, bon, on va arrêter les moyens de contraception pour Marius, là, je m'étais dit, on arrête au moment où Clem passera, si je tombe enceinte tout de suite, passera en maternelle.
- Speaker #2
Oui.
- Speaker #1
Ben, heureusement. Donc, ça a fonctionné tout de suite, il est arrivé. On s'était donné six mois en disant, ben voilà. Et là,
- Speaker #2
t'as trouvé ton équilibre, tu penses ? Un petit cutrienne ?
- Speaker #1
Non, non, non, c'est fini, j'ai plus l'utérus. C'est fini, non, non. Non, non, non, c'est bien.
- Speaker #2
Si on avance un peu dans le temps, donc il y a déjà combien de temps, là, que t'as perdu tes parents ?
- Speaker #1
Ben, ma mère, ça va faire 12 ans, je pense.
- Speaker #2
Qui es-tu maintenant ? Est-ce que t'arrives à être solaire malgré toutes ces... Ouais. T'arrives à profiter de la vie ? Qu'est-ce qui te booste ? Ben, juste la vie, quoi. Ouais. T'arrives à voir les beautés malgré... Oui, oui, oui.
- Speaker #1
Ben, j'aimerais juste pouvoir parler de tout ça sans pleurer. Mais bon, ça, c'est le prochain...
- Speaker #2
Mais c'est peut-être un cheminement à faire, enfin. C'est pas...
- Speaker #1
Ben, je vais y arriver un de ces quatre, hein, mais bon. Voilà.
- Speaker #2
Mais peut-être que t'as besoin d'encore quelques années. Oui, oui,
- Speaker #1
oui. Déjà, avant, je n'arrivais pas à en parler. Pas du tout. Poser les mots, c'est compliqué.
- Speaker #2
C'est pas toujours évident.
- Speaker #1
Mais bon, là, ça va. C'est juste que je suis quelqu'un d'assez sensible. D'assez sensible, et ça...
- Speaker #2
Ce qui est un peu surprenant dans ton parcours, aussi, ce besoin d'aider les autres, au final, alors que toi, t'as quand même vécu des difficultés. Mais on dirait que tu les occultes, comme si tu les avais pas vraiment vécues. Mais t'as quand même choisi d'aider les profs, d'aider les jeunes. En plus, t'as tenu dans un milieu discriminatoire. Et aujourd'hui, tu travailles pour l'administration de la Fédération Wallonie, pour aider au CESS.
- Speaker #1
Oui, c'est ça.
- Speaker #2
C'est de nouveau, tu vois, un engagement au niveau de l'éducation. Est-ce que quelque part, c'est un peu une mission ? Oui,
- Speaker #1
j'aime bien.
- Speaker #2
Et globalement, dans ta vie, tu as un caractère à vouloir aider les autres ?
- Speaker #1
J'aime bien rendre service, j'aime bien m'engager dans des causes. Je suis quelqu'un comme ça où je ne sais pas faire les choses à moitié.
- Speaker #2
Tu es intense.
- Speaker #1
Oui. Je fatigue parfois mon mari, je pense que ma chef aussi, elle a déjà compris que ça fuse elle en tous les sens, mais je suis très carrée, donc je vais pas faire n'importe quoi. Mais ouais, je suis non-stop en action, mon cerveau fonctionne tout le temps, tout le temps. Moi ça me va, parfois à mon avis je dois fatiguer mes enfants aussi.
- Speaker #2
Si ça arrive, tu me donnes le sexe, justement, je n'arrive pas à fatiguer le mien. J'avais dit dans l'intro, tu es une adepte du zéro déchet. Sur les réseaux sociaux, on te connaît sous la famille Godard Family.
- Speaker #1
Oui, c'est ça.
- Speaker #2
Tu peux expliquer un peu pourquoi ce projet-là ?
- Speaker #1
C'est quand je suis tombée enceinte de Clémentine et j'ai dû rester alitée. Comme je ne supporte pas ne rien faire, qu'est-ce que j'avais fait ? On avait encore les pubs à l'époque, on recevait les pubs toutes les semaines. Donc je regardais et je faisais les collections des bons plans et des promos. Et donc j'ai amassé un nombre incalculable de produits liés à des promotions. À un moment, mon mari m'a l'air sur le fléau. Il me dit « Adélaïde, il y a un petit problème. Regarde, on a un supermarché dans notre cave. Ce n'est pas possible. »
- Speaker #2
Tu stockais quoi ?
- Speaker #1
Oui, je ne sais pas.
- Speaker #2
C'était une couvade aussi ?
- Speaker #1
Je n'en sais rien, mais je faisais la chasse aux promos.
- Speaker #2
Tu travaillais à ce moment-là ?
- Speaker #1
Ah non. J'étais alitée. Ah oui, oui. Enfin, alitée. Il fallait que je me repose.
- Speaker #2
T'avais du temps à regarder les promos.
- Speaker #1
Il m'alerte et je dis, bon, t'aurais peut-être bien raison. Et il me dit, ouais, mais tu sais, si tu veux vraiment faire des économies, il y a un truc qui existe, c'est le zéro déchet. Et en fait, mon mari, c'est ça. Il a une idée, il donne son idée, et puis c'est moi qui potasse derrière. Ah ouais. C'est comme ça qu'on fonctionne. Il me dit, oh, on ferait peut-être bien ça. Ah, OK. Et moi, je fonce. Et lui, ça en reste au stade, oh, peut-être que... Voilà. Je lis. Je lis sur le zéro déchet et je me rends compte que ça a des bienfaits écologiques, économiques, enfin plein, plein, plein de... Et je me dis, mais en fait, c'est trop bien. Donc on commence à regarder, lui commence à faire son pain, on commence à aller acheter en vrac. Puis on se dit, ben ok, mais c'est pas les sacs plastiques qui vont sauver le monde. Donc on change aussi notre mode de transport. On a toujours deux voitures, on ne saurait pas faire autrement. Mais en fait, c'est fréquent que les voitures restent devant la maison parce que... On a pu s'organiser et quand on travaille en fait, on sait se passer de voiture, mais quand c'est le week-end et qu'ils ont leurs activités, c'est compliqué. Soit avec trois enfants,
- Speaker #2
s'ils ont toutes des activités.
- Speaker #1
C'est ça. On a commencé aussi à travailler sur la récup au niveau des meubles. On a trouvé une artisane menuisière qui faisait des meubles de récup, qui reconstruisait des meubles sur mesure à partir de récup. D'ailleurs, elle a fait plein de choses chez nous. C'est de boxe. Enfin, c'est de fil en aiguille, on a commencé à faire attention.
- Speaker #2
C'est devenu un mode de vie pour vous ? Oui,
- Speaker #1
vraiment. À l'époque, en six mois, un an de temps, on était un petit peu devenus des extrémistes du zéro déchet. Oui, c'était un peu trop.
- Speaker #2
Peut-être trop.
- Speaker #1
Oui, un peu trop. Et puis les enfants ont grandi. et mon mari était encore resté dans le non on fait pas d'échecs etc et puis je me suis dit mais non en fait il faut arriver à trouver un juste milieu parce que si on frustre trop nos enfants ça va pas éveiller leur conscience ça va justement amener un contre-pied quoi là on fait quand même encore attention mais on est quand même un petit peu plus souple et plus souple par rapport à tout ça ouais
- Speaker #2
C'est quand même un beau projet de vie, finalement, ça s'articule, ça implique vos enfants, c'est une manière de vivre, et tu le vis intensément, comme tu dis, tu fais des recherches, c'est quelque chose qui t'anime. Tu as trouvé un peu ta sérénité aujourd'hui, avec ton équilibre de famille, ton nouveau boulot, qui doit être prenant aussi, le CES, et avec les nouvelles normes maintenant. Si tu devais t'adresser à des jeunes qui vivent des difficultés comme toi, tu as traversé ? Qu'est-ce que tu leur conseillerais, en fait, avec un peu l'expérience que tu as ? Comment on voit un peu le soleil malgré l'ombre ?
- Speaker #1
Tout le monde, en fait, je pense, dans sa vie, rencontre des difficultés. Ça dépend aussi du degré que tu poses sur ces difficultés. Tu vois, il y en a qui peuvent perdre leur grand-père et c'est la fin du monde.
- Speaker #2
Souvent, par ma démarche de podcast, ce que je cherche à comprendre, c'est... Quel est le secret de chaque personne pour arriver à se relever ou à voir qu'il n'y a pas que ce drame ou ce deuil qu'on peut vivre, il y a une vie à côté encore, en fait, qui vaut la peine. Et certains, c'est leur famille, le boost. Certains, c'est le sport. Donc, toi, tu conseillerais de regarder quoi, pour toi, par exemple ?
- Speaker #1
Moi, je regarde toujours après. Ok, j'ai eu ça, mais ça ne me définit pas.
- Speaker #2
Oui, c'est vrai. Ce n'est pas l'événement qui fait que tu es ce que tu es aujourd'hui, au final.
- Speaker #1
ça participe, évidemment. Je pense que je ne serais pas... Ta sensibilité,
- Speaker #2
peut-être. Mais ça ne te construit pas, effectivement. C'est une bonne réflexion de se dire qu'on n'est pas ce qu'on a vécu.
- Speaker #1
Et puis le choix que peuvent poser les autres sur eux-mêmes n'influe pas les choix que moi je pose sur ma propre personne ou sur ma vie. Donc ça, c'est moi qui décide de ce que je veux faire, de ce que je veux être. Non, je sais ce que je ne veux pas. Par exemple, je ne me serais jamais mise avec un... un mari ou une personne, une personne violente ou alcoolique. Ça, c'est clair et net. Je sais très bien ce que je veux pas.
- Speaker #2
Mais parfois, on voit pas les signes. Tu penses que t'aurais eu la force de fuir ?
- Speaker #1
J'aurais même pas laissé...
- Speaker #2
Le temps ?
- Speaker #1
Non, non, non. C'est pas possible. Pas pour moi, quoi.
- Speaker #2
Au final, ça t'a appris déjà ça ?
- Speaker #1
Oui, je sais ce que je veux pas.
- Speaker #2
Tu sais ce que tu veux pas. On grandit des expériences qu'on vit. Mais comme tu dis, j'aime bien cette phrase de... Ça ne nous définit pas et on a le choix d'être un peu qui on est, quoi. Pour clôturer, quand tu regardes tout le chemin parcouru jusqu'à aujourd'hui, quelle est la plus belle chose que tu aies réussi à réparer ou à créer ?
- Speaker #1
C'est ma famille, quoi.
- Speaker #2
La bouclée bouclée, je pense. Tu as commencé en disant que tu étais maman, et tu dis que c'est ta famille qui est la plus belle chose, donc je pense qu'on a fait le tour. un tout grand merci Adélaïde, un immense merci du fond du cœur pour ta confiance et pour cette générosité merci d'avoir osé poser des mots sur des mots si intimes d'avoir accepté de traverser ses larmes et d'avoir livré ta vulnérabilité avec tant de dignité à vous qui nous écoutez, merci d'avoir accueilli cet épisode avec toute la bienveillance et le respect qu'il exige si la voix d'Adélaïde ou son histoire ont résonné en vous, n'hésitez pas à lui laisser un message doux sur nos réseaux ou un commentaire dans des échanges aussi intenses savoir que ces mots touchent d'autres cœurs est la plus belle des récompenses Prenez bien soin de vous, écoutez-vous et je vous dis à très vite pour un prochain épisode de Côté Canap' !