- Speaker #0
Avant de commencer, je veux vous parler de quelque chose. Et si votre prochain client ne passait plus par Google ? Ce scénario, vous le savez, il est déjà en marche. Et le 15 septembre prochain, je vous propose qu'on l'explore le sujet afin de voir comment votre entreprise est visible dans ChatGPT. Rendez-vous donc le 15 septembre prochain à Nantes. Ça vous intéresse ? Vous voulez participer ? Contactez-moi via LinkedIn et je vous en dis plus. À présent, place à DeepMedia. Bienvenue dans DeepMedia, le podcast qui décrypte les médias à l'ère du numérique. Je suis Julien Bougeot, consultant en social media, IA générative et formateur depuis plusieurs années. Mais avant tout, je suis un passionné et curieux de l'univers médiatique depuis plus de 15 ans. Cet été, à l'occasion de la fin de la saison 2 de DeepMedia, je vous propose une série de masterclass qui va recouper l'ensemble des 12 professionnels qui se sont déjà succédés au micro. Fort de leurs réflexions, nous allons explorer ensemble 8 grandes questions qui agitent le monde des médias de demain. Ces épisodes sont produits à l'aide de la fonctionnalité résumée audio de Notebook LM. Je vous retrouve à la fin de cet épisode pour synthétiser ces échanges. Une fois encore, merci aux invités et je passe la parole à mes deux co-AI animateurs. Bonne écoute !
- Speaker #1
On peut facilement s'imaginer la scène. Une panne de courant géante frappe la ville de San Francisco. Et soudain, au beau milieu des carrefours, les fameuses voitures autonomes se retrouvent totalement paralysées.
- Speaker #2
Ah oui, les fameux véhicules de pointe qui bloquent toute la circulation.
- Speaker #1
Exactement. Et pourquoi ? Tout simplement parce qu'elles ne savent plus lire les feux de signalisation, vu qu'ils sont éteints en fait.
- Speaker #2
C'est fou quand on y pense.
- Speaker #1
C'est un paradoxe fascinant, oui. On a cette dépendance aveugle à une machine hyper sophistiquée, mais qui perd tout bon sens dès que l'environnement physique change un tout petit peu.
- Speaker #2
Ouais, c'est le grand piège de la technologie déconnectée du réel, quoi.
- Speaker #1
Voilà, et c'est exactement ce genre d'écueil que le monde de l'information tente d'éviter aujourd'hui avec l'intégration de l'IA. Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle exploration approfondie. Je suis ravie de plonger dans ce sujet brûlant. Aujourd'hui, on s'attaque à une question centrale, une interrogation qui redéfinit l'avenir de la presse.
- Speaker #2
Une grande question, oui.
- Speaker #1
L'arrivée de l'IA dans les rédactions est-elle réellement la révolution technologique qu'on nous vend partout ? Ou bien, et c'est là que c'est intéressant, s'agit-il en fait d'une gigantesque révolution managériale ?
- Speaker #2
Ce qui est fascinant ici, c'est vraiment le décalage monumental entre la perception du grand public et la réalité concrète du terrain. L'imaginaire collectif est complètement saturé par cette image de science-fiction, tu vois.
- Speaker #1
Le fameux robot à la place du journaliste.
- Speaker #2
C'est ça. Une rédaction sombre, des serveurs qui clignotent partout, et un algorithme omniscient, genre ChatJPT, à qui on donnerait juste un mot-clé pour qu'il rédige, de manière totalement autonome, un article d'investigation complet.
- Speaker #1
Ce qui n'est pas du tout le cas.
- Speaker #2
Pas du tout. Or, quand on observe l'infrastruction même de la production d'informations, la technologie s'immisce dans des rouages beaucoup plus...
- Speaker #1
Plus subtile, quoi.
- Speaker #2
Voilà. Elle touche à des processus que le lecteur ne voit absolument jamais, mais qui soutiennent tout l'édifice.
- Speaker #1
Et pour bien comprendre comment ça se matérialise, concrètement, notre mission d'aujourd'hui s'appuie sur une véritable mine d'or d'informations. Pour quiconque s'intéresse aux médias, c'est passionnant. On a rassemblé et analysé l'ensemble des interviews réalisées avec des professionnels du secteur pour l'excellente émission Deep Media.
- Speaker #2
Des témoignages de première main, ouais.
- Speaker #1
Des gens qui ont littéralement les mains dans le cambouis numérique. Bon, décortiquons un peu tout ça, parce qu'il faut absolument casser ce mythe du robot journaliste indépendant.
- Speaker #2
Totalement.
- Speaker #1
Pour visualiser l'impact réel, on peut comparer l'arrivée de l'IA dans une rédaction à, disons, l'invention du lave-vaisselle dans les cuisines d'un immense restaurant étoilé.
- Speaker #2
J'aime beaucoup cette image.
- Speaker #1
Bah oui, parce que l'objectif d'un lave-vaisselle n'a jamais été de remplacer le chef de cuisine. La machine ne va pas... inventer un nouveau menu, elle ne sait pas goûter une sauce pour ajuster le sel ou le poivre.
- Speaker #2
Non, elle nettoie juste les assiettes.
- Speaker #1
Son unique fonction, c'est de récurer les casseroles à une vitesse industrielle, pour que le chef libéré de cette corvée, en fait, puisse se concentrer sur son art.
- Speaker #2
Et c'est très juste. Le terme exact utilisé par Alexandre Barlot, qui est le chef de projet IA éditorial à Radio France, c'est l'élimination des irritants.
- Speaker #1
Les fameux irritants, oui.
- Speaker #2
Dans son témoignage, Il détaille très concrètement ce que sont ces casseroles à récurer pour un journaliste. Il s'agit des tâches chronophages, celles qui ont une très faible valeur ajoutée éditoriale. Et l'exemple de la retranscription d'interview est probablement le plus parlant.
- Speaker #1
Ah, la corvée du déruchage !
- Speaker #2
Exactement ! Il cite le cas d'un grand reporter envoyé sur le terrain, dans une zone complexe ou dangereuse, comme la Syrie par exemple. Après une journée harassante, ce journaliste rentre avec des heures et des heures d'enregistrement audio.
- Speaker #1
Et historiquement, ce journaliste devait s'asseoir le soir même, avec son casque sur les oreilles, et taper manuellement chaque phrase pour retrouver une pauvre citation.
- Speaker #2
C'est ça, c'est une charge mentale énorme, un véritable épuisement cognitif.
- Speaker #1
Surtout en zone de guerre.
- Speaker #2
Aujourd'hui, en utilisant un outil de transcription automatique, le journaliste gagne d'un seul coup 30 à 60 minutes sur sa journée. L'audio est transformé en texte brut, avec des codes temporels, en quelques instants seulement.
- Speaker #1
C'est magique.
- Speaker #2
C'est très pratique. Mais la véritable valeur de cette technologie ne réside pas dans la prouesse informatique. Elle réside dans ce que l'humain fait de ce temps libéré. En zone de conflit, ces 60 minutes peuvent servir à se reposer, ce qui est vital pour la sécurité.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #2
Ou alors, et c'est là que le journalisme prend tout son sens, ce temps est utilisé pour passer une demi-heure de plus à discuter de manière informelle avec une source locale.
- Speaker #1
Ah oui, sans le micro allumé.
- Speaker #2
Exactement. C'est bien souvent une fois le micro éteint, après avoir pris le temps de bâtir une vraie relation de confiance, que la source finit par lâcher l'information exclusive. Donc la machine a permis de créer les conditions d'une relation humaine privilégiée.
- Speaker #1
C'est génial. Ce gain qualitatif est indéniable. Mais Alexandre Barlot soulève un autre point qui, franchement, donne presque le vertige quand on essaye de visualiser la mécanique derrière. Il parle de la capacité de l'IA à agir comme une oreille géante.
- Speaker #2
Oui, la malise massive.
- Speaker #1
Voilà, Radio France possède un réseau tentaculaire avec 44 matinales locales diffusées exactement au même moment chaque matin. Un humain, même le rédacteur en chef le plus brillant du monde, est physiologiquement incapable d'écouter 44 flux audios en simultané pour repérer ce qui fait l'actualité sur tout le territoire.
- Speaker #2
C'est impossible, oui. La technologie, en revanche, elle peut convertir ces 44 flux en textes en temps réel. Et surtout, y appliquer une analyse de langage naturel. L'enjeu stratégique ici, c'est la détection de ce que les sociologues appellent les signaux faibles.
- Speaker #1
Attends, concrètement, ça veut dire quoi un signal faible dans ce contexte ?
- Speaker #2
Bah, imaginons qu'une matinale en Bretagne évoque une grève un peu isolée concernant le prix du carburant. Pendant qu'une autre matinale, disons dans l'Est de la France, mentionne un rassemblement sur un rond-point. Pris isolément par des rédacteurs locaux, ces événements sont de simples faits divers. Mais l'IA en agrégeant toute tendance émergente.
- Speaker #1
Ah oui, c'est un maillage incroyable.
- Speaker #2
C'est un maillage qui vise vraiment à empêcher les grandes rédactions parisiennes de passer à côté de mouvements de fonds imprévisibles. Comme ce fut le cas au tout début du mouvement des Gilets jaunes d'ailleurs, qui avait largement surpris les médias traditionnels à l'époque.
- Speaker #1
On voit bien la puissance de l'outil, c'est clair. Mais, et c'est là que le grand public panique. Si une machine est capable de repérer ses tendances nationales toute seule, la suite logique, c'est qu'elle se mette à rédiger l'analyse sociologique toute seule, non ?
- Speaker #2
C'est la grande peur, oui.
- Speaker #1
Sauf que, quand on regarde comment les médias intègrent concrètement l'IA, on découvre une volonté de faire de la brider. Benoît Georges, par exemple, qui est le journaliste en charge de l'IA aux échos, compare même cette évolution à une simple transition de matériel de bureau.
- Speaker #2
Oui, il parle des clavistes.
- Speaker #1
Exactement. Pour lui, c'est l'équivalent de la disparition des clavistes.
- Speaker #2
Et si l'on relit cela à une perspective plus large, cette analogie historique des clavistes est super éclairante. A l'époque de la machine à écrire et des manuscrits, les clavistes étaient les employés dont l'unique tâche consistait à retaper au propre les articles des journalistes pour les préparer à l'impression.
- Speaker #1
Un métier de l'ombre.
- Speaker #2
C'est ça. Et ce métier a été englouti par l'arrivée de l'ordinateur personnel dans les années 80. Aujourd'hui aux échos, l'IA ne vit pas dans un robot humanoïde. Elle est simplement devenue une nouvelle fonction intégrée directement dans le système de gestion de contenu de la rédaction, le fameux CMS.
- Speaker #1
L'outil sur lequel ils écrivent.
- Speaker #2
Voilà. Le journaliste rédige son enquête et au moment de la publication, l'outil va suggérer, disons, trois options de titres optimisés pour les moteurs de recherche. Ou bien formater un petit résumé prêt à être posté sur LinkedIn.
- Speaker #1
On reste donc strictement dans la boîte à outils. Et Benoît Georges est très clair sur un point fondamental, la charte du journal... interdit formellement à l'IA d'écrire l'article d'origine. C'est une ligne rouge absolue.
- Speaker #2
Une limite très stricte.
- Speaker #1
Et c'est frappant de voir que cette règle s'applique aussi à l'image. Toujours aux échos, il est interdit de générer des images d'actualité pour illustrer un papier. En fait, on ne crée pas de fausses réalités. On se contente d'optimiser l'emballage de ce qui est vrai.
- Speaker #2
Et la même rigueur documentaire se retrouve dans le secteur audiovisuel. Charles Berthe, qui est journaliste scientifique et réalisateur, partage tout à fait ce pragmatisme. Il utilise intensivement ses modèles de langage pour le déruchage d'interviews fleuves avec des chercheurs.
- Speaker #1
Ce qui doit être bien pratique pour de la science.
- Speaker #2
Ah oui, c'est extrêmement complexe, car le vocabulaire scientifique est très spécifique. Donc, ça l'aide beaucoup. En revanche, pour illustrer ses documentaires, la méfiance envers les images générées artificiellement est totale. La science, comme l'actualité, exige un ancrage inaltérable dans le réel.
- Speaker #1
Bon, cet ancrage dans le réel, ça rassure un peu. Mais attention, tout ça soulève un paradoxe critique, et c'est un angle mort qui m'interpelle vachement.
- Speaker #2
Ah, lequel ?
- Speaker #1
Si on confie systématiquement toutes les tâches fastidieuses, toutes ces fameuses casseroles à récurer à une intelligence artificielle, comment les jeunes qui entrent dans le métier vont-ils apprendre les ficelles ?
- Speaker #2
Ah, la question de la formation.
- Speaker #1
Oui. Traditionnellement, c'est en tapant des heures de retranscription, c'est en rédigeant des petites brèves factuelles ou des résumés que les assistants et les stagiaires s'imprègnent de la rigueur. C'est comme ça qu'ils apprennent à structurer une pensée et vérifient des informations de base.
- Speaker #2
Cela soulève une question cruciale, oui. Sans doute l'une des problématiques les plus complexes de cette transition. Sébastien Charbi, le directeur général de Troisième Oeil Story pour le groupe MediaOne, lance une alerte très précise sur ce phénomène.
- Speaker #1
Surtout dans la fiction, non ?
- Speaker #2
Particulièrement dans le milieu de la fiction et du scénario, oui. Le processus classique d'écriture implique souvent des scénaristes juniors ou des assistants qui vont rédiger des fiches de personnages, faire du séquence-arche basique ou pondre des premiers jets très imparfaits.
- Speaker #1
Le travail de l'ombre, encore une fois.
- Speaker #2
C'est ça. Et c'est par la pratique répétée de ces tâches considérées comme mineures qu'on comprend les rouages de la narration.
- Speaker #1
Et si on donne ces tâches à une machine qui les exécute en 10 secondes avec une syntaxe parfaite, le jeune scénariste n'a plus aucun espace pour faire des erreurs. On coupe littéralement le bas de l'échelle d'apprentissage.
- Speaker #2
Exactement. Comment un junior de 22 ans peut-il prouver sa valeur pour intégrer une salle d'écriture prestigieuse s'il n'y a plus de petites tâches à lui confier pour faire ses preuves ?
- Speaker #1
C'est un vrai problème.
- Speaker #2
Et c'est pour cette raison précise que l'arrivée de l'IA n'est pas qu'un simple déploiement informatique, mais bien une obligation de repenser le management et l'évolution des carrières. Il faut réinventer la manière de former.
- Speaker #1
Il faut tout restructurer.
- Speaker #2
Et face à cette nécessité, certaines institutions n'hésitent pas à dynamiter leurs propres organigrammes. L'intervention de Maxime Saint-Pierre, le directeur général des médias numériques à Radio-Canada, est super instructive sur ce point.
- Speaker #1
Qu'est-ce qu'ils ont fait de différent ?
- Speaker #2
Ils ont compris qu'acheter des licences logicielles, ça ne suffisait pas. Ils ont donc créé de toutes pièces de nouveaux rôles professionnels. Des profils d'un genre totalement inédit.
- Speaker #1
Des profils hybrides en fait. Et c'est vital de comprendre pourquoi on a besoin de ces profils-là. Si on place un développeur informatique classique, brillant, mais formé uniquement à la culture de la Silicon Valley au milieu d'une rédaction, le choc culturel est inévitable.
- Speaker #2
Totalement.
- Speaker #1
Le développeur, lui, va naturellement chercher à coder un outil qui maximise l'engagement, le temps d'attention, le fameux... taux de clic.
- Speaker #2
C'est sa logique métier.
- Speaker #1
Alors que le rédacteur en chef de son côté veut que l'information en une du site soit l'information la plus importante d'un point de vue citoyen, même si elle génère moins de clics.
- Speaker #2
Et la solution de Radio-Canada pour gérer ça, c'est de recruter des individus qui possèdent la carte de presse, qui maîtrisent l'éthique journalistique, le poids d'un mot par rapport à un autre, mais qui possèdent également un bagage technique suffisant pour parler d'algorithmes et de bases de données.
- Speaker #1
Le fameux traducteur.
- Speaker #2
C'est exactement ça. Ces profils hybrides agissent comme des traducteurs incontournables. Ils s'assurent que la technologie développée en interne sert la ligne éditoriale et non l'inverse. C'est la preuve éclatante que la machine vient redessiner l'architecture humaine de l'entreprise.
- Speaker #1
Mais il ne faut pas se voiler la face. Redessiner l'architecture d'une entreprise qui est chargée d'histoire, ça crée des frictions immenses. Mathilde Gouraud du journal L'Humanité le décrit d'ailleurs avec beaucoup de franchise. Il y a une véritable défiance dans les couloirs.
- Speaker #2
C'est compréhensible.
- Speaker #1
Et c'est une peur tout à fait légitime quand on pense aux métiers artisanaux de la presse. Elle évoque notamment le métier de correcteur. Dans un journal quotidien, les correcteurs, c'est des institutions.
- Speaker #2
Ce sont les gardiens du temple syntaxique et typographique.
- Speaker #1
Demander à ces orfèvres de la langue de collaborer avec un programme capable de corriger 10 000 mots à la seconde, ça crée forcément un traumatisme professionnel.
- Speaker #2
Gérer ce traumatisme, ça demande un effort de pédagogie colossal. C'est là que la notion de co-construction devient... indispensable. Sandrine Roustan, à la RTBF, insiste lourdement sur cette dimension.
- Speaker #1
On ne peut pas juste l'imposer d'en haut.
- Speaker #2
Surtout pas. Si la direction impose un nouvel outil algorithmique de manière verticale, c'est l'échec assuré. Les équipes vont le rejeter en bloc. Il faut impliquer les journalistes dès la jeunesse du projet.
- Speaker #1
Et c'est pour ça qu'on voit fleurir tous ces comités.
- Speaker #2
Exactement. C'est ce qui explique la prolifération de comités de pilotage dédiés. On voit apparaître des instances aux noms parfois assez amusants. Comme le Copil Cortex ou la fameuse CIA pour cellules d'intelligence artificielle chez Radio France.
- Speaker #1
J'adore le nom. Et ces cellules ne sont pas juste là pour faire joli dans un rapport annuel ou rassurer les actionnaires. Elles se réunissent toutes les semaines avec un pouvoir décisionnel fort.
- Speaker #2
C'est capital. Leur rôle principal, c'est de tester, d'évaluer. Mais surtout, et c'est le plus important, d'avoir l'honnêteté et le pouvoir de stopper net une expérimentation.
- Speaker #1
De débrancher le truc. Des biais.
- Speaker #2
S'ils dénaturent la ligne éditoriale ou s'ils n'apportent aucune valeur réelle, le projet est débranché. Cette agilité oblige les directions des ressources humaines à sortir de leur schéma classique pour orchestrer la formation continue de 100% de leurs effectifs, du stagiaire au rédacteur en chef historique.
- Speaker #1
C'est là que ça devient vraiment intéressant. Au-delà des frictions managériales, il y a un piège redoutable caché au cœur même de la mécanique de l'IA.
- Speaker #2
Quel piège, elle veut ?
- Speaker #1
Le piège de la standardisation et de la moyennisation culturelle. Et pour illustrer ce danger, il faut absolument s'arrêter sur l'anecdote partagée par Mélissa Hébert de Télé-Québec.
- Speaker #2
Ah oui, l'anecdote est géniale.
- Speaker #1
Elle est dingue. Lors de sessions de recherche interne, son équipe a demandé à une IA de... de concevoir des propositions de scénarios pour des programmes éducatifs destinés aux jeunes enfants. La réponse de la machine, elle a très sérieusement proposé des activités où de jeunes enfants partiraient joyeusement peindre des graffitis sur les murs de la ville.
- Speaker #2
Mais c'est n'importe quoi !
- Speaker #1
Complètement ! C'est un exemple frappant d'une technologie dépourvue de tout contexte sociétal. La machine ne sait pas que le graffiti non autorisé, c'est illégal ou inapproprié pour une émission éducative sur une chaîne publique.
- Speaker #2
Elle n'a aucun bon sens ?
- Speaker #1
Zéro. Elle procède par simple association statistique. Elle relie les concepts de jeunesse, art urbain et activité d'expression et elle propose une moyenne mathématique de ce qui circule sur Internet. Mais le constat de Mélissa Hébert va beaucoup plus loin et touche carrément à l'identité culturelle.
- Speaker #2
Oui, le lissage culturel.
- Speaker #1
Voilà. Les tests ont démontré que la technologie avait une forte propension à diluer les spécificités locales. Les expressions québécoises, le sarcasme régional, le rythme si particulier de leur humour. Tout ça se retrouvait complètement gommé.
- Speaker #2
Remplacé par un ton neutre, lisse, correspondant à un standard international ultra-américanisé.
- Speaker #1
Une sorte d'information pasteurisée, quoi. Et face à cette menace d'un contenu grammaticalement parfait, mais culturellement complètement fade, le paradoxe veut que l'imperception de gêne notre meilleur bouclier. Ce qui va distinguer un média de main, ce n'est pas sa capacité à produire une synthèse parfaite de l'actualité en une seconde.
- Speaker #2
Non, ça tout le monde pourra le faire.
- Speaker #1
C'est ça, ce sera sa singularité humaine, ses aspérités, son ancrage territorial, ses choix éditoriaux subjectifs et assumés.
- Speaker #2
Et le pilier de cette singularité, c'est l'empathie. C'est une dimension que les algorithmes, par définition, ne peuvent pas simuler de manière convaincante sur le terrain.
- Speaker #1
C'est impossible.
- Speaker #2
Annabelle Nicoule, qui occupe le poste de Lydia éditoriale chez IBM et qui intervient comme consultante pour WANIFRA, l'association mondiale des éditeurs de presse, remet vraiment les pendules à l'heure sur ce point. Quand il s'agit de journalisme d'investigation, ou d'aller recueillir le témoignage sensible d'une victime après un drame, la compétence principale, ce n'est pas du tout la vitesse de frappe.
- Speaker #1
C'est la connexion humaine. Il faut un regard, une écoute active, une posture qui met en confiance. Jamais une victime en état de choc ne se confiera de manière authentique à un robot caméra ou à une interface conversationnelle froide, c'est évident.
- Speaker #2
L'empathie est le rempart infranchissable de la profession. Et Annabelle Nicou nous rappelle également, d'une manière très pragmatique, à quel point toute cette superstructure virtuelle repose sur une énorme vulnérabilité physique.
- Speaker #1
D'où l'histoire de San Francisco.
- Speaker #2
Exactement, c'est d'ailleurs elle qui cite cet exemple de la panne de courant avec les voitures autonomes. Cette image de véhicule à la pointe de la technologie, devenu de simples blocs de métal inutiles face à un feu rouge éteint, ça illustre parfaitement son propos.
- Speaker #1
C'est une belle métaphore.
- Speaker #2
On peut inventer les architectures virtuelles les plus sophistiquées, la base de notre civilisation restera toujours l'infrastructure matérielle. Et quand les câbles sont coupés, quand l'imprévu surgit hors du cadre des données d'entraînement, Seul le bon sens humain permet de naviguer dans le chaos.
- Speaker #1
C'est un rappel à la réalité qui fait du bien. Et cela fait écho de façon assez étonnante avec la transformation des nouveaux formats numériques, très loin des rédactions traditionnelles.
- Speaker #2
Tu penses à Twitch ?
- Speaker #1
Oui, Axel Bossard, que beaucoup connaissent sous son pseudonyme Tazio sur la plateforme Twitch, a une analyse très lucide sur l'évolution de la posture du journaliste. Sur ses plateformes de diffusion en direct, le présentateur n'est plus un simple lecteur de prompteur qui dispense un savoir de manière verticale.
- Speaker #2
Non, il devient ce qu'Axel Bossard appelle un médiateur.
- Speaker #1
Exactement. Le rôle du médiateur est d'incarner physiquement et émotionnellement la marque média. Sur Twitch, le public ne vient pas seulement chercher une information brute qu'il pourrait lire ailleurs en trois secondes sur son téléphone.
- Speaker #2
Il vient chercher une connivence.
- Speaker #1
Il veut voir la réaction spontanée du présentateur face à une nouvelle. Ses hésitations, ses indignations, son rire. L'information n'est plus un produit statique, c'est une expérience vécue à travers le prisme d'une personnalité.
- Speaker #2
Et plus la technologie permet d'automatiser la génération de textes génériques, plus le public réclame des visages, des voix et de l'authenticité pour filtrer le bruit ambiant. L'incarnation devient la véritable valeur concurrentielle.
- Speaker #1
Alors qu'est-ce que tout cela signifie au final ? Si on reprend la question de départ, la conclusion s'impose d'elle-même. L'intelligence artificielle dans le monde des médias n'est pas... pas le scénario catastrophe du robot volant le stylo du journaliste.
- Speaker #2
Pas du tout.
- Speaker #1
C'est une profonde révolution managériale et structurelle. Le défi n'est pas technologique, il est profondément humain. Il s'agit de repenser entièrement les flux de travail, d'inventer de nouveaux métiers pour faire le pont entre la culture code et la culture presse, et d'accompagner des rédactions entières face à l'angoisse du changement.
- Speaker #2
C'est un chantier énorme.
- Speaker #1
Et surtout, il s'agit de sanctuariser ce qui ne peut pas être encodé. La chaleur de l'empathie, le discernement éthique et la richesse de nos singularités culturelles.
- Speaker #2
C'est joliment dit. Et il faut préciser que toutes ces dynamiques que nous venons de décortiquer, tous ces exemples concrets de terrain, proviennent du travail remarquable d'interview mené par Julien Vougeot.
- Speaker #1
Un travail précieux, oui.
- Speaker #2
Pour quiconque souhaite comprendre comment l'information de demain se construit aujourd'hui, dans les moindres détails, la démarche la plus pertinente est vraiment d'aller écouter l'ensemble des épisodes du podcast Deep Media qui sont déjà publiés. Et le meilleur conseil reste de s'y abonner. pour ne manquer aucune des prochaines rencontres avec ces professionnels qui façonnent notre paysage médiatique.
- Speaker #1
C'est un véritable indispensable pour saisir les enjeux actuels. Pour refermer cette analyse, il y a une ultime réflexion à laisser infuser. Aujourd'hui, les rédactions s'épuisent, à juste titre d'ailleurs, à rédiger des chartes de transparence, à vouloir rassurer le lecteur en apposant des mentions du type « cet article a été aidé par l'IA » ou « ceci est une traduction automatisée » .
- Speaker #2
Oui, on tente de baliser l'outil à tout prix.
- Speaker #1
Mais demain ? Quand cette technologie sera devenue aussi invisible, intégrée et banale que l'est aujourd'hui le simple correcteur orthographique de notre ordinateur de bureau, le public se souciera-t-il vraiment de savoir avec quels outils logiciels l'article a été structuré, du moment qu'il est porté, signé et garanti par une voix humaine en laquelle il a une confiance absolue ?
- Speaker #2
C'est toute la question.
- Speaker #0
Ce que cette masterclass nous montre finalement, c'est que l'intelligence artificielle ne remplacera probablement pas les journalistes. En revanche, elle est déjà en train de transformer leur métier. Elle retire certaines tâches, elle en crée de nouvelles, elle oblige surtout les rédactions à redéfinir ce qui fait leur valeur. Car si une machine peut retranscrire une interview, analyser des milliers de documents ou détecter des signaux faibles en quelques secondes, elle ne peut pas gagner la confiance d'une source, sentir qu'une histoire mérite d'être racontée, ni comprendre toutes les nuances culturelles, sociales et humaines qui donnent du sens à une information. C'est peut-être là le paradoxe de cette révolution. Plus les outils deviennent puissants, Plus les qualités profondément humaines prennent de la valeur, l'empathie, le discernement, le regard critique, la capacité à enquêter sur le terrain et à raconter le réel. Les rédactions qui réussiront ne seront donc pas forcément celles qui utiliseront le plus d'intelligence artificielle. Ce seront celles qui sauront utiliser l'IA pour produire davantage d'intelligence humaine. Et c'est sans doute la leçon la plus importante. Dans un monde où chacun pourra produire du contenu à grande vitesse, la véritable rareté ne sera plus l'information, ce sera l'authenticité. Vous écoutiez DeepMedia, si cette masterclass vous a plu, partagez-la et retrouvez-moi pour décrypter les mutations des médias, des plateformes et de l'intelligence artificielle chaque mardi et chaque samedi. N'hésitez pas à réagir à ce sujet en commentaire. DeepMedia c'est également une newsletter mensuelle pour poursuivre l'exploration ainsi qu'un chatbot de veille IA et Média appelé IA Media Lab. Pour accéder gratuitement à ces deux outils, je vous mets les liens en commentaire d'épisode. Je vous donne rendez-vous mardi prochain pour une nouvelle masterclass de DeepMedia. En attendant, n'oubliez pas de vous abonner et de déposer les commentaires adéquats sur toutes les plateformes de podcast. A très bientôt !