Speaker #0Et donc voilà, embarqué dans un wagon, des pleurs, des cris hystériques des femmes, enfin, j'avais ça dans les oreilles pendant longtemps. Donc les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, dans un wagon, partis. Donc ce train-là, il est parti à Rivesailles. Pourquoi Rivesailles ? Nous ne le savions pas. Mais Rivesailles, c'était le centre de recueillement des réfugiés qui devaient partir à Drancy. On est arrivé à Riesalpe, dans un îlot fermé avec un triple rangé de barbelés, des policiers, tout au bout. Quand j'étais avec ma maman, il y avait des gardes, mais on aurait pu se sauver. Là, donc, on ne pouvait pas sortir. Et il y avait un jeune homme qui avait peut-être un ou deux ans plus que moi, et on a réussi à imaginer que si on nous appelle, on va se cacher dans les combles. Alors les combles d'une baraque c'est quoi ? C'est des poutres horizontales qui étaient la toiture. Alors donc on a grimpé là-dessus, on s'est allongé sur la poutre, qu'on ne voit pas d'en bas. Le lendemain matin, il y avait l'appel, donc on nous a appelé, voilà. On a disparu, on n'était pas là. On était tous contents, on est descendus après. On a dit demain on va faire la même chose. Mais demain on ne pouvait pas, parce que la police avait compris qu'il y avait des trucs qui se passaient. Ils ont gardé la lumière toute la nuit. Donc on ne pouvait pas monter là-dessus. Donc le lendemain on est partis. On est partis dans un wagon, embarquer les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Et là, on partait en direction du nord. On ne connaissait pas Drancy, on ne savait rien. Nous, on ne savait rien de ça. Dans le wagon, on devait être, j'ai toujours dit, aux environs de 60. Normalement, c'était prévu pour 40, les wagons. Mais on était 60. Il n'y avait rien, il n'y avait pas de paille, il n'y avait rien. Très difficile de s'asseoir, de s'allonger. Alors évidemment, on laissait les personnes âgées s'installer, puis nous on restait debout. Et puis il y avait aussi un type qui était... Il y avait un peu plus d'entre gens que les autres. Il a dit, bon écoutez, maintenant il faut s'organiser. Voilà, vous, vous, vous, vous, vous, vous, couchez. Vous, vous, vous, vous, vous, vous, debout. Dans une heure, changement. Et donc, au bout d'un moment, j'étais debout. Il y avait un des vasistas qui était ouvert, avec deux barreaux horizontaux. Et puis j'étais là à côté, puis à un moment donné, j'ai réussi à passer ma tête entre les deux barreaux pour avoir un peu plus de air parce que ça commençait à sentir à l'intérieur, vous pouvez imaginer. Donc je regardais dehors, il y avait le paysage, c'était agréable à voir, je respirais. Et puis j'entendais derrière moi un type qui me disait, je crois que c'était en yiddish, il me disait ça, je ne m'en rappelle plus, il me disait « quand la tête passe, le corps passe » . Alors j'ai ressenti ma tête, je lui ai dit « c'est sûr ce que vous dites ? » . Elle me dit « absolument sûr » . Là, je n'ai pas d'hésitation, pas de réflexion. Je suis fait un rétablissement, j'ai passé mes jambes. On m'a poussé un peu, je suis resté coincé, la poitrine qui ne voulait pas passer. La tête est passée et je suis resté accroché sur un des barreaux à l'extérieur du wagon. J'étais accroché, là j'étais dehors. Mais le train est filé, il y a les trains. Il fallait donc imaginer maintenant comment faire ou sauter comment. Je me suis rappelé, enfin dans ma tête ça passait comme ça, quand tu étais au lycée, tu étais le meilleur en gymnastique. Je n'étais pas bon en latin mais j'étais bon en gymnastique. Maintenant il faut que tu montres ce que tu sais faire. Alors j'ai compté les photos télégraphiques qui passaient. Donc il faut que je saute contre des poteaux pour pas sauter sur un truc. Après il y avait les ballastes qui étaient assez larges. Donc il fallait sauter plus loin que les ballastes pour pas tomber dedans. Et chercher un endroit où il y avait de la verdure pour pas tomber. Et puis je suis resté là dans je ne sais pas combien de temps, peut-être 5 minutes, 6 minutes, 7 minutes, je ne sais pas combien. À un moment donné, les conditions étaient réalisées. Je me suis arc-bouté contre le train. Je me suis élancé. Je fais un roulet-boulet dans le fossé. Un fossé qui était rempli de déronces. J'avais un bras qui était complètement strié de déronces. Et puis le train est parti. J'étais libre. J'étais libre. Mais quoi faire ? Alors évidemment, je m'étais sauvé en courant. Comme je pouvais pour m'éloigner de la voie, il y avait un petit bois, puis j'ai trouvé un tout petit ruisseau, j'ai pu me débarbouiller, boire un peu. Il y avait des pommes qui étaient à moitié mûres, j'en ai mangé une, après je me suis dit il ne faut pas que tu manges ça, sinon tu vas avoir des problèmes. Donc j'ai passé la journée cachée, évidemment personne ne m'a cherché, mais ça je ne le savais pas ça. Donc le soir je suis revenu vers les rails et je me suis dit le train n'est parti pas là. Donc moi il faut que j'aille de l'autre côté pour retrouver l'endroit d'où je venais. J'ai longé donc à pied la voie. Il n'y avait pas de train qui passait. Donc je marchais, la nuit commençait à tomber, il ne faisait pas nuit noire. Il y avait-il un clair des lunes ou quoi, je ne me rappelle pas, mais enfin je marchais de l'endroit de la voie. Et au bout de peu de temps, je suis arrivé devant une... une petite gare où il y avait des voies de garage, des voies de circulation. Et il y avait un wagon qui était là, un wagon de marchandises, avec une cabine de serre-frein. Ça n'existe plus aujourd'hui. C'était des petites extensions du wagon avec un siège où un type pouvait être assis et tourner une manivelle pour serrer le frein du wagon. Donc j'ai dû crever, je suis monté l'un dans, je me suis assis et je me suis endormi. J'étais réveillé par un coup contre le wagon, donc un train qui cherchait à coupler le wagon. Ça m'a réveillé. Je dis « Je fais quoi ? » Il y avait du monde dehors, je n'ai pas bougé. Et le train est reparti par hasard dans l'avant-direction. À un moment, il s'est arrêté. Il s'est arrêté. Complètement. Je suis descendu et j'ai vu que c'était une petite gare. Il y avait des gens qui descendaient, des gens qui montaient. Quelle gare c'était ? Je n'en sais rien. Et puis je suis remonté dans un wagon, comme ça. J'étais habillé, j'avais un chandail, léger, pantalon, chaussures, rien dans les mains, rien dans les poches. Dans le camp, j'avais une petite valise. Et cette valise, elle restait dans le wagon. Quand je me suis sauvé, je n'ai pas pensé à la valise. Une fois que j'étais dehors, je me suis dit, ah, tant pis. Alors dans la valise, j'avais des papiers, tous mes papiers, des lettres, des photos. Tout ce que j'avais, mon bien, c'était dans la petite valise. Enfin bref. Bon, passons. Donc je n'avais rien. J'étais là. Je monte dans le train. Il faut faire attention s'il y a un contrôleur qui vient. Quand je raconte ça, je me dis comment j'ai pu faire ça ? Enfin bref, c'est vrai. À un moment donné, j'ai vu dans le couloir au loin, un mec avec un képi, donc un contrôleur. Je suis parti dans le sens opposé, dans un autre wagon, encore un autre wagon. Et puis j'arrive vers un wagon de marchandises, qui était avec une porte. Comme j'ai vu les gars qui approchaient, j'ai ouvert la porte, je suis rentré dedans. Il y avait une autre porte. J'ouvre la porte et j'entends un wagon frigorifique. Qu'est-ce qu'il fait ? J'attendais un peu. Après, je ne pouvais plus tenir. J'ouvre la porte, je suis sorti. J'ai vu le contrôleur qui repartait vers l'autre côté. Donc, je m'étais sauvé. J'ai beaucoup de chance dans ma vie. Ça c'était vraiment de la chance, et puis j'ai profité de la chance pour la saisir, évidemment.