Speaker #1Qu'est-ce qu'on va faire de toi ? On me dit tu ne peux pas rester à Marseille. À Marseille, il y a des rafles sans arrêt, la police est aux aguets, tu seras dénoncé par les uns ou les autres, tu ne peux pas rester là. Ben, je peux essayer d'aller en Espagne, tu n'y arriveras pas. Tu sais pas parler, t'as pas d'argent, même en tenant quelques sous, tu vas te faire avoir. En Suisse c'est pareil. Alors M. Champenois, ancien colonel, tu vas aller à la Légion. Quand j'ai entendu la Légion étrangère, j'avais entendu parler de ça quand j'étais gosse. On parlait de la Fremdégégion, Fremdégion. C'est atroce, c'est des bandits, des voleurs, des trucs, des assassins. On vous envoie dans le désert, vous crevez de soif. Monsieur Jean-Paul Noirmé dit, ce n'est plus comme ça maintenant. Maintenant, la Légion est plus structurée et si tu vas à la Légion, dans peu de temps, tu vas pouvoir te battre. Donc, la Légion. Mais pour aller à la Légion, on savait, enfin lui il savait, que la Légion ne prenait ni des Allemands, ni des Juifs. On a jeté les deux. Alors il fallait faire de moi quelqu'un d'autre. On a fait de moi un luxembourgeois. Comme ça, mon accent pouvait passer. Et on m'a donc expliqué, tu viens d'une petite ville qui s'appelle Esch-sur-Alzette. Oui, d'accord. Ton père, il tient la pharmacie dans la rue principale. Tes parents t'ont envoyé à l'école en Allemagne parce qu'on étudiait mieux en Allemagne qu'au Luxembourg. Enfin bref, une histoire. Donc on va à la Légion. Le lendemain, avec ce fameux copain, on prend le tramway et on arrive au camp Saint-Marthe. Il y avait donc un bureau de recrutement de la Légion. Donc j'arrive devant le... sous-offre, un type grand costaud, avec un vaste accent. J'ai compris après que c'était un Polonais, parce que la Légion, il y allait tout le monde. Et puis, il devait avoir un petit coup dans le nez, parce que... Alors, papier. J'ai dit, j'ai pas de papier. Ah bon, mais tu viens d'où ? Je raconte mon histoire, je viens de Luxembourg, tout ça. Il me regarde et me dit... Toi t'es pas luxembourgeois toi. Toi t'es alsacien toi. Ah ben non monsieur, je suis pas alsacien. Je vous dis que je suis luxembourgeois. Il me regarde et malgré son coup qu'il avait dans le nez, il me dit toi, toi t'es autrichien. T'es peut-être même un juif autrichien. Les bras m'en sont tombés. Je continue à nier, évidemment. Je suis luxembourgeois, mon père est etc. Alors il a une idée lumineuse qu'on ne pouvait pas imaginer à un type qui avait un cou dans le nez. Il y a ici un légionnaire en permission. Je sais qu'il vient du Luxembourg. On va vous confronter et puis on va bien voir que tu es un sacré menteur. Il appelle son ordonnance et dit « Va me chercher le légionnaire Intel. » J'entends le nom. « Et puis toi, tu vas attendre dehors. » Je sors dehors. Puis je me dis « Faut chercher, faut trouver ce légionnaire Intel. » Je demande autour de moi, enfin, des gens. Il y avait très peu de légionnaires, puisqu'il n'y avait pas de troupes de légion en Marseille. C'était juste un centre de permissionnaires et de recrutement. Je demande si vous connaissez un tel ou un tel. Ah oui, oui, je sais qui c'est. Un grand mec avec une grande barbe, il doit être à Marseille en permission. Il n'y a qu'à attendre qu'il rentre par la porte et puis tu verras. Alors j'attends, j'attends, les tramways qui s'arrêtent, des gens qui descendent, c'est pas une bonne trame, un autre qui arrive, et mon légionnaire arrive. Un grand mec, un grand barraqué, il était plus grand que moi, une barbe noire. Quand il rentre dans la caserne, je m'approche et je dis, « Monsieur, comment c'était Marseille, la permission, c'est bien ? » Il me dit, « Mais qu'est-ce que tu veux, espèce de blanc-bec ? » Arrive le gars du sous-officier, il lui dit écoute, il y a le sergent qui te demande. Alors l'autre il commence à crier quoi ? C'est salopard, c'est homme, etc. Il a qu'à attendre. Alors là je m'approche à nouveau et puis je lui dis écoutez monsieur, moi aussi j'ai un problème avec le sergent. Alors là, je lui deviens sympathique. Quelqu'un qui a un problème avec les serfs, comme lui, il a un problème, donc je commence à raconter une histoire, j'invente une nouvelle histoire, j'ai eu des histoires à Paris avec les Allemands, pour me sauver, je suis parti en zone libre, je vais m'engager à la Légion pour me sauver, etc. Et là, je lui deviens sympathique. Quelqu'un qui a un problème avec la police, pour un type comme lui, c'est quelqu'un qui est, quelqu'un de bien. Alors je lui expliquais, l'autre il venait nous mettre face à face pour découvrir que je ne comprends pas sa langue. Alors il me dit, bon écoute, on va faire un petit sketch, il n'a pas dit sketch parce que les mots n'existaient pas à l'époque, on va faire un petit truc, moi je vais te parler en luxembourgeois, toi tu vas me répondre en une langue, en allemand un peu. Oui je savais, je connaissais à l'époque, je connaissais assez bien le flamand, quand j'avais été à Bruxelles. Tu mélanges ça un peu ? Ok. On arrive devant le sous-offre, lui se met au garde à vous, le sous-offre lui demande, demande-lui d'où il vient, d'où tu viens, l'autre l'interrompt, mais non, parle-lui dans ta langue, alors l'autre il fait l'idiot, il dit, dans ma langue, pas le droit, ça fait 20 ans que je fais la Légion, je ne parle que le français, l'égo patria nostra, ici on parle français. Alors le sergent lui dit, écoute mon vieux, tu vas lui parler dans ta langue, sinon je te supprime toutes tes permissions. Alors l'autre dit « Ah bon, si c'est comme ça ? » Alors il se tourne vers moi et dit « Faut voir au comité R » Alors moi je fais l'étonner et je dis « Faut en F-S-T-R-L-Z » « Ah, F-S-T-R-L-Z » Et l'autre il dit, il parle en luxembourgeois « Je connais bien F-S-T-R-L-Z, c'est pas loin de chez moi » « Tu fais quoi là-bas ? » Alors moi, dans mon langage imaginé, j'ai dit « Ben voilà, mon père il tient la pharmacie dans la grande rue » « Ah ben la pharmacie, je la connais, j'ai peut-être connu ton père et puis... » Donc on rigole tous les deux, on se tape sur l'épaule, contents d'avoir trouvé un pays. Et les sous-officeurs nous regardent, ils se comprennent, c'est pas possible. Alors ils étaient donc vexés dans sa dignité de sous-officier, de s'être trompés. Ils nous foutaient hors tous les deux. Et moi, sans coup de pied dans le derrière, puisque je n'étais pas allemand. C'était un vrai lusombreux. C'est comme ça que je me suis engagé dans la Légion, mais il y avait quand même un truc. Le lendemain, il y avait donc un officier, un capitaine, qui venait voir le nouveau demandeur. Et le sous-offre, il présente un tel, un tel. Mon nom, c'était Hébert Thomas. Et puis il dit, moi, voilà, il n'a pas de papier, il dit qu'il vient du Luxembourg. Le capitaine l'interrompt et dit, bon, engagé sous réserve de visite médicale. C'est là que j'ai compris que l'officier, il était au courant, que M. Champenois, il avait été voir. C'est là que j'ai compris.