- Speaker #0
Fragments, le podcast qui raconte des parcours de vie exceptionnels, des histoires inspirantes et pleines de courage, des histoires qui témoignent de la résilience ou de la détermination, des histoires qui rappellent que peu importe les obstacles rencontrés sur le chemin, il est possible de les surmonter et de réaliser ses rêves les plus fous. Alors, bienvenue à bord, installez-vous confortablement pour découvrir des histoires inspirantes qui, je l'espère, vous feront voir la vie autrement. Bonjour David.
- Speaker #1
Bonjour Nadia.
- Speaker #0
Merci de me recevoir ici à Paris. David, tu es un homme extraordinaire, parce que tu as choisi d'être un témoin du beau comme du pire, de l'inexplicable ou de l'irréversible. Témoin d'une civilisation et d'une époque en pleine mutation, souvent en pleine détresse. Et parce que le courage dont tu fais preuve, celui d'être vivant, est bien plus que de la résilience, c'est un acte de foi. Celui de continuer, d'accepter, de rester vivant et de danser avec les ombres, celles de la mort, de la destruction, sentir le sang et goûter les larmes. Je dédie ce podcast à Myriam, Ima, aux victimes dans le monde de toutes les formes de captivité, aux survivants, aux égarés, à Dany, étoile perpétuelle, à Aidan Shalom, ton fils. Tu grandis à Nice, pas loin de la rue Blacas. Quelles sont les couleurs de ton enfance et quels étaient les rêves du petit David ?
- Speaker #1
L'enfance, elle est plutôt très très joyeuse. D'abord, c'est quand même une bénédiction de grandir sur la Côte d'Azur. Pas seulement la plage, je ne suis pas très galé, mais le fait d'être surtout à une heure et quart, une heure et demie de la montagne. Donc il y a ce côté mer, montagne, loisirs que j'adore. C'était un privilège de grandir sur la Côte d'Azur.
- Speaker #0
Tu es resté de nombreuses années à Nice ?
- Speaker #1
Oui, je suis resté 20 ans. 20 ans et le temps de bien grandir et ensuite de passer 5 petites années à Paris et de m'envoler pour les Etats-Unis.
- Speaker #0
Alors à 9 ans, tu enregistres ta première émission sur une radio locale. Absolument. Dépige à 14 ans et avec une caméra vidéo Super 8 offerte par ton père pour ta bar mitzvah, il t'emmène partout, là où sera l'actualité du moment. Conteur du monde ou griot moderne ?
- Speaker #1
Témoin déjà, très tôt, j'ai toujours voulu raconter les histoires de ceux qui m'entouraient. J'ai eu la chance de partir, en effet, pendant la guerre du Golfe, être témoin de ce qui se passait. Les premiers masques à gaz qu'on devait mettre sur le visage pour pouvoir faire face aux alertes potentiellement chimiques qui venaient en provenance d'Irak. En effet, j'ai eu la chance de... De voir des événements du monde assez rapidement, aller à Carpentras où il y avait la dégradation d'une tombe au cimetière juif à l'époque et le président Mitterrand qui était venu avec toutes les institutions. Donc très très tôt, j'étais confronté à l'actualité et j'avais envie de la raconter, pas qu'à mes contemporains, aux gens autour de moi et essayer de le rendre le plus accessible possible déjà très jeune.
- Speaker #0
Alors justement, quand tu dis rendre accessible, qu'est-ce qu'il y avait d'urgent à transmettre déjà à l'époque ? Avec ta caméra ou avec ce que tu pouvais écrire ?
- Speaker #1
En fait, j'avais besoin d'abord de tout filmer le plus possible et je me rendais compte qu'autour de moi, on s'informait peu. Moi, j'adorais le fait, CNN venait de débarquer en France, en Anglais. J'avais la chance d'avoir une preuve d'histoire en première, justement pendant cette guerre du Golfe, qui me laissait ne pas... pas aller en cours, je séchais les cours quelque part, pour pouvoir voir ce qui se passait pendant cette guerre du Golfe. Et ensuite, les dix dernières minutes du cours, je devais être là pour rendre compte à mes camarades de classe. Parce qu'il y avait peu d'intérêt pour l'actualité, le monde qui nous entoure, et j'avais besoin de transmettre. Mais surtout de filmer, de tout voir, de tout apprendre, de tout comprendre, pour pouvoir ensuite le déglutir. Mais en fait, c'est le prédigérer pour le donner.
- Speaker #0
Ta maman Myriam est décédée quand tu avais 18 ans. Quels sont les souvenirs de la femme qu'elle était ? Est-ce que tu portes toujours son Hamilton Kaki, sa montre au poignet ? Et as-tu repris le piano ?
- Speaker #1
Non, j'ai pas repris le piano. La Hamilton, je la mets pour les bonnes occasions, pour les grands voyages. Elle était en effet avec moi pendant cette captivité au Nigeria dont on va sûrement parler. Mais je retiens surtout, surtout... surtout une femme avec un énorme sourire. D'abord une travailleuse, une bosseuse, c'était génial pour moi d'avoir des parents qui bossaient. Et ça donnait un très bon exemple. J'avais vraiment... On avait beaucoup de liberté avec mes frères, je pouvais sortir, etc. Mais on savait qu'on avait des parents qui bossaient. Et c'est vrai, ça inculque des valeurs. Mais surtout une femme très souriante et qui faisait le pont à la fois entre les générations, entre les communautés. Une communicante sans le savoir, elle le faisait de manière assez innée.
- Speaker #0
Est-ce que pour son époque, on peut dire que c'était déjà une femme libre ?
- Speaker #1
Ah oui, c'était complètement une femme libre. Avec ses choix, elle avait décidé, avant de partir, elle avait dit qu'elle voulait s'installer, elle, en Israël, alors que ce n'était pas du tout un projet de famille. Elle a dit, moi je vais y aller avec le petit dernier, et puis vous nous rejoindrez. Elle n'a pas pu le réaliser ce projet. On l'a réalisé pour elle plus tard, mais ça montre quand même une certaine liberté.
- Speaker #0
Comment est-ce que tu as pu combler, si c'est possible évidemment, le manque de cette maman ?
- Speaker #1
Étonnamment, on ne comble jamais le manque d'une maman. Mon père a été hyper présent et tant mieux. Il y a beaucoup de gens qui essayent de combler ce manque, c'est absolument impossible. On essaye en puisant dans son histoire à elle. de qui elle était, de ce qu'elle a... 18 ans de vie, c'est quand même pas mal d'avoir réussi à vivre ces 18 ans avec elle. Et donc, on pioche dans les souvenirs et on pioche dans son histoire et sa mémoire à elle avant même que je naisse. Mais on ne comble jamais vraiment le départ du maman.
- Speaker #0
Alors justement, dans quelle valeur familiale tu as grandi ? Alors, le travail, ça je l'ai bien entendu. Tu racontes peu. Deux choses de tes parents. Quelle est leur histoire ? Qu'est-ce que tu en connais ?
- Speaker #1
C'est une histoire très juive, très française et moins française que ça, en fait. Au final, d'abord, c'est l'histoire d'un père qui est né en Algérie en 1944 à la sortie de la guerre. Son père avait été démis de la nationalité française à cause de Vichy. C'était un soldat de l'armée française qui a été mis dans un camp. Des mythes, c'est la nationalité française, c'est un marqueur de notre histoire familiale parce que personne n'en parlait. C'était un tabou que j'ai découvert très tard dans ma vie et qui m'a choqué. Et très peu de monde parle du fait que les juifs de France qui vivaient en Algérie ont eu leur nationalité complètement retirée pendant plus de deux ans, donc c'est assez dingue. et d'immigrés juifs polonais qui ont débarqué au début du XXe siècle à Paris. Mon arrière-grand-mère a été raflée pendant la rafle du Veldiv. Donc, il y a une double histoire traumatique, on va dire, mais très juive de France, parce que ça fait partie de l'histoire des Juifs de France. Et à la fois, nous, on est grandi dans les années 70-80, avec beaucoup d'insouciance, c'est une histoire familiale géniale. Mes parents ont créé une marque de vêtements qui a eu beaucoup de succès depuis Nice. Donc voilà, c'était assez béni, mais quand même... À partir du début des années 90, là, on se rend compte quand même de la société dans laquelle on vit. On est confronté à son judaïsme, on est confronté à son identité. Mais c'est une famille très aimante, pas pratiquante, mais très proche de ses valeurs. C'est une famille juive française, heureuse de vivre en France. C'était à l'époque le slogan « Heureux comme un juif en France » . C'était le cas à l'époque, absolument.
- Speaker #0
Ce qui te rend particulièrement intéressant, David, ce n'est pas seulement ce que tu as vécu, c'est la manière dont tu sembles avoir transformé chaque fracture en tentative de sens. Ce livre, Captif, n'est pas écrit comme un récit classique, c'est presque un dialogue avec l'obscurité. Il vient de paraître aux éditions Écrins et tu y racontes ta captivité avec les membres de ton équipe, Noah, Rony, Ima et Prié. Un enlèvement qui va durer plusieurs jours, trois semaines. à Abuja, au Nigeria, dans le cadre d'un documentaire sur les tribus perdues d'Israël, et précisément la communauté juive Ibo. Tout d'abord, comment est né ce projet et qui sont ces tribus perdues ?
- Speaker #1
Le projet, il est né de la tête de Rony, qui a eu cette histoire, il s'est retrouvé à New York, a passé un vendredi soir avec quelqu'un qui est rentré d'Afrique et qui lui montre une kippa très bizarre, brodée très différemment des kippas qu'on peut voir en général. Il a posé la question d'où elle vient. Elle vient d'Afrique, d'une tribu. Alors c'était une tribu qui venait d'Ouganda, les Abayoudayas. Et en creusant un peu, en cherchant, on s'est rendu compte qu'il y avait... énormément, énormément de tribus à l'intérieur de l'Afrique qui se disaient descendants des enfants d'Israël, chacun avec une histoire et une mémoire complètement différentes. On a donc scripté plusieurs de ces communautés pour enquêter et créer un documentaire qui doit sortir. Et donc, ce voyage est né de cette histoire-là. La première étape, c'était d'aller à la rencontre des Hibos du Nigeria. Les Hibos, c'est quoi ? En fait, le Nigeria, c'est un pays artificiel comme la Grande-Bretagne sait les faire, malheureusement. Un territoire composé de trois tribus qui se détestent et qui forment un pays qu'est le Nigeria. Il y a l'histoire tragique de la guerre du Biafra dans les années 60, où vous avez les Hibos qui ont voulu proclamer leur indépendance. Ça a créé un véritable génocide en 67. Le Nigeria l'a emporté et a donc conservé cette région du Biafra et les Hibos. Depuis une dizaine d'années, il y a un mouvement indépendantiste à l'intérieur du Nigeria qui est en train de se révéler et de se réveiller, qui est complètement séparé et indépendant de notre documentaire. Et ce qui se passe, c'est que ces Hibos-là sont chrétiens, mais se disent descendants de la tribu de Gad, qui serait partie il y a plus de 3000 ans au moment de la sortie d'Egypte. Au lieu de rentrer en Terre Sainte, auraient suivi le fleuve Nil puis le Niger pour arriver dans cette région au sud du Nigeria. Ces gens-là, les Hibots, continuent de garder cette tradition et cet héritage d'enfants d'Israël, bien qu'ayant été convertis de force au christianisme depuis des centaines d'années. Mais une certaine partie, quelques dizaines de milliers, ont décidé de faire un retour et donc de devenir juifs, et donc de vivre des... des pratiques religieuses juives et donc de se rapprocher encore davantage de leur héritage d'enfants d'Israël. C'est ces personnes-là, ces dizaines de milliers d'hibots à l'intérieur de cette région du Biafra du sud du pays qu'on a été rendre visite.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce qui d'après toi a motivé cette arrestation le vendredi 9 juillet 2021 à Ojidi, au Nigeria ?
- Speaker #1
Ce qui a motivé, c'est plusieurs choses. D'abord le fait que... On est venu faire un documentaire et que c'est mélangé le fait que moi je sois journaliste et que le reste de mon équipe est plutôt activiste. Et qu'ils ont décidé de documenter en temps réel le voyage, de poster sur les réseaux sociaux notre arrivée. Et que nos postes ont été récupérés justement par ce mouvement indépendantiste. Les services secrets, le gouvernement nidgérien l'a vu. Pourquoi ? Parce que trois jours avant notre arrivée, Le leader du mouvement indépendantiste s'est fait arrêter au Kenya, extradé vers le Nigeria, et donc notre arrivée a été interprétée comme potentiellement trois espions du Mossad qui débarquent pour venir renverser le pays. Et donc on s'est retrouvé au milieu de la géopolitique locale, alors qu'on venait pour documenter une toute petite communauté juive à l'intérieur du Nigeria.
- Speaker #0
On sent au fur et à mesure des pages une escalade dramatique, et surtout le silence médiatique. qui va entourer cet enlèvement, en tout cas au début. Tu es journaliste, enlevé, détenu, et ça n'intéresse a priori personne.
- Speaker #1
Et ça n'intéresse personne pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'au tout début, c'est très très tôt, les gens ne savent pas qu'on a été enlevé, il y a une vraie inconnue autour de ça. Mais après, ça a été une stratégie de notre part. C'est-à-dire que moi, je sais comment marche la machine médiatique. On est début juillet ou mi-juillet, en plein Jeux Olympiques. qui ont été décalés parce que c'était au Japon, donc ils ont été décalés à cause du Covid. Je sais que les seuls journalistes qui sont dans les rédactions, c'est le stagiaire de 3e, et que notre histoire va absolument avoir aucun écho auprès du public ou du grand public. J'ai une expérience personnelle aussi, c'est que j'ai été le porte-parole d'un ami à moi qui s'appelle Fabien Azoulay, qui est en prison en Turquie à ce moment-là depuis plus de 3 ans, Et qu'à un moment donné, il y a... Le temps judiciaire, le temps diplomatique et le temps médiatique. Parler de nous alors qu'on venait de se faire arrêter aurait été une grave erreur parce qu'on aurait utilisé une cartouche, la cartouche médiatique, et sachant qu'à ce moment-là, nous, on n'a absolument aucune idée de savoir si on va être arrêté pendant trois jours, trois semaines ou trois ans.
- Speaker #0
Et puis cette question, sommes-nous en état d'arrestation ? C'est l'atmosphère générale de ce livre. Ne pas savoir pourquoi vous vous retrouvez en détention parce que personne n'y répond.
- Speaker #1
C'est vrai, on est surpris et à la fois on a compris la méthodologie. C'est un peu une mentalité africaine, on dit oui à tout. Tout ce qu'on demande, on dit oui, il n'y a pas de problème. Et nous, au début, on ne sait pas que oui, ça veut dire qu'on va complètement ignorer ta requête. Et tu n'auras absolument aucune réponse, ni dans les 2h, ni dans les 24h. Mais plus on avance, plus on pose des questions, plus on a des demandes, de parler à nos familles, au service consulaire, essayer d'avoir une cohérence par rapport à pourquoi on a été arrêté. On est face à des gens qui ont cette méthodologie de dire oui, mais au final, il ne se passe rien. Le temps avance et au bout de huit jours au final on commence à comprendre vraiment les raisons pour lesquelles on a été arrêté.
- Speaker #0
Tu fais plusieurs fois référence à Kafka dans ton livre.
- Speaker #1
Ah oui, c'est vrai.
- Speaker #0
Tant les situations sont d'une absurdité totale. Alors sans trop le dévoiler, peux-tu nous en raconter quelques-unes ?
- Speaker #1
Il y en a énormément. C'est à la fois Kafka et je pense que pas mal de gens auront la référence. Il y a un dessin animé, les douze travaux d'Astérix. À un moment donné, il se retrouve dans la maison des fous. Et dans la maison des fous, on doit aller à l'encontre du formulaire B324. J'ai oublié la référence exacte. Et on se rend compte qu'il n'y a pas d'issue possible. On doit demander ce formulaire pour aller à tel étage, et demander un autre formulaire pour aller au troisième, au douzième, etc. On se rend compte qu'il n'y a pas d'issue possible et que la seule manière d'aller à l'encontre de ça, c'est de... demander nous-mêmes un formulaire qui n'existe pas et rendre les gens de la maison des fous fous eux-mêmes. C'est un petit peu ce qui s'est passé. Pourquoi est-ce que c'est kafkaïen ? Parce que d'abord, on ne sait pas pourquoi on a été arrêtés. Évidemment qu'on n'était absolument pas des agents du Mossad. On n'était pas des espions au service du Biafra. C'était kafkaïen parce que chaque jour, on avait des nouveaux gardes à qui il fallait répéter à chaque fois les mêmes histoires, qui n'avaient absolument aucun intérêt de ce qu'on leur répondait. Ils n'ont jamais essayé de chercher de voir ce qu'il y avait sur ce qu'on avait tourné, qui aurait pu leur montrer qu'on n'était absolument pas venu pour justement défendre toute position politique à l'intérieur du Nigeria. Donc on est vraiment dans une situation où à chaque fois, il faut tout recommencer, tout répéter. Et le temps, c'est un jour férié. Là, c'est le patron, il est allé à la messe avec sa famille, donc il va revenir. Et en fait, il ne revient jamais. À chaque fois, il y a des situations comme ça. Le temps est très, très, très long. Et nous, on croupit dans une cellule terrible qui est entourée d'une dizaine de bouteilles d'urine des prisonniers précédents. Et nous, on attend.
- Speaker #0
Oui, les conditions de détention sont dramatiques. D'ailleurs, tu fais souvent référence à la Convention de Genève et les gardiens qui te regardent un peu effarés comme ça ne comprennent pas d'ailleurs ce que signifie cette fameuse Convention de Genève. Et puis, ton état de santé est peut-être... Un des faits majeurs aussi dans cette histoire, c'est de préserver absolument l'intimité de ton histoire.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. En fait, très rapidement, on s'est rendu compte qu'il fallait trouver des moyens de détourner. D'abord, pour faire en sorte que le monde sache qu'on avait été arrêté parce qu'il n'y avait absolument aucune communication. Donc, on a trouvé plusieurs manières. Oui, j'en ai fait une santé très fragile. Je sors de deux cancers. Je suis séropositive. J'ai besoin absolument d'avoir mes médicaments. surtout... dans des conditions de détention terribles. Mon système immunitaire a besoin d'être préservé et je n'ai pas tous les médicaments qui peuvent aller au-delà d'un certain nombre de jours. Donc on joue cette carte-là pour faire en sorte que le monde sache que parmi les trois qui ont disparu, parce qu'on a disparu, il y en a un qui vraiment risque sa vie, pas uniquement parce que les services secrets locaux sont un état dans l'état et qui ont des méthodes terribles. Il y a une réputation de supprimer les gens qui s'arrêtent assez facilement, mais parce que j'ai une santé fragile et que je peux aussi mourir de moi-même.
- Speaker #0
Ce livre raconte aussi l'histoire d'un homme qui refuse de sombrer. La perte de ta mère, le deuil de ton mari Dany et le veuvage, la dépression, la drogue, le VIH, deux cancers successifs, la dépression, l'exil, le besoin de reconnaissance, la solitude, la... peur de disparaître sans laisser de traces. Et ce motif qui revient constamment, je suis un guerrier de la lumière, cette phrase sonne parfois comme une conviction et parfois comme une tentative de survie.
- Speaker #1
C'est sûr que quand on fait la liste comme ça... de ce qui me fait partie aussi de mes identités, ça donne envie de raccrocher, alors restez à l'antenne, ne partez pas, essayez d'entendre le sourire que j'ai en permanence malgré les étapes de ma vie que j'ai traversées, mais oui c'est un leitmotiv pour moi depuis très très jeune, de par ses différentes souffrances et de par ses aventures, j'ai jamais pris ça comme des... des fracas ou de l'inéluctable, au contraire. Ça fait partie de mon identité, cette recherche d'une étincelle pour pouvoir trouver justement cette lumière. J'espère pouvoir le transmettre le maximum autour de moi. Mais oui, il y a beaucoup de gens qui traversent des moments difficiles, qui, au moment d'entendre qu'ils ont un cancer, qu'il y a peut-être un stage 4 qui semble être fatal, ben non. Je pense que c'est pas irréversible, je pense qu'avec le bon entourage, avec les gens autour de soi, c'est mon cas, je dis pas en train de dénigrer les gens qui sont en train de vivre la maladie aujourd'hui, ça a été mon cas, et je suis persuadé que le fait que je m'entoure de positivité, que moi-même j'ai ce secret de... Peut-être que les gens ont déjà lu ce livre qui s'appelle Le Secret, qui a justement comme mentalité de dire, je dois m'entourer de positivité, et surtout... C'est ce qui m'entoure qui fait que je vais réussir, soit réussir professionnellement, soit réussir à me sortir d'une épreuve compliquée, soit d'une maladie. Je suis convaincu, mais vraiment convaincu, que c'est au moins 50% de ma guérison et du fait qu'aujourd'hui je suis encore ici alors qu'en effet je suis passé par deux cancers.
- Speaker #0
Ce qui explique ton rayonnement naturel. Dans ce livre captif, on découvre aussi la face cachée de la diplomatie. Un chef d'état absent du pays. Un service secret qui est plus secret qu'au service d'un État à sa tête un homme, Ibrahim Az Grandin, qui semble avoir un pouvoir absolu de vie ou de mort, et la danse silencieuse des chancelleries France, États-Unis, Israël, pour vous faire sortir de détention. Et puis des personnages incroyables tout autour de toi, comme Rosen, qui détient une entreprise de transport au Congo et qui va de manière assez intelligente et efficace tenter, en tout cas de faire du bruit dans le silence.
- Speaker #1
Oui, il y a comme ça, on se retrouve confrontés en effet. On a à nous trois nationalités, donc trois passeports et donc trois chancelleries qui devraient s'investir pour nous sortir de là. On se rend compte que les diplomaties, le Quai d'Orsay, le State Department aux Etats-Unis, les responsables des affaires étrangères en Israël, ont d'autres intérêts que trois documentaristes qui se font enterrer. Qui se font enterrer, pas encore, qui se font arrêter. Et donc, partie de ce temps long-là, on a par exemple, à l'intérieur des services secrets où on est arrêté, deux autres Américains qui sont là depuis bien plus longtemps que nous, qui n'ont pas encore vu le consul ou la consul des Etats-Unis, etc. Et nous, on arrive. Grâce à nos familles, grâce à nos parents, grâce à ce fameux Rosen qui est un ami qui en effet travaille en Afrique, mais dont je soupçonne depuis des tonnes d'années qu'il est au moins au service des renseignements israéliens et au mieux un agent lui-même, mais on est dans une situation où en effet, on est étonné de voir que les chancelleries n'arrivent pas à agir beaucoup plus vite. Et on sait aussi que c'est en agissant vite qu'on va pouvoir sortir. et éviter une humiliation du Nigeria de nous avoir arrêtés à tort. Si on commence à rentrer dans l'engrenage, dans le système judiciaire nigérien, il est évident que ce n'est pas trois semaines qu'on va y passer, mais trois ans.
- Speaker #0
Et puis le Chabad, qui a eu un rôle crucial. Peux-tu expliquer à nos auditeurs ce qu'est un Chabad ?
- Speaker #1
Le Chabad, c'est une organisation... En fait, dans le judaïsme, il y a des tonnes de courants, des courants plus ou moins religieux. le rabat de ça. Un mouvement qui est basé aux Etats-Unis, le mouvement Lubavitch, à Brooklyn, au bâtiment 770 à Brooklyn, qui est très connu de la communauté juive, et un rabbin, le rabbin Schneerson, qui a inculqué une philosophie de dire qu'il fallait absolument aller à la rencontre des juifs du monde entier, et donc d'avoir des envoyés présents dans le monde entier, dans les plus grands recoins du monde. notamment en Afrique, notamment en Nigeria, notamment à Abuja ou à Lagos, et d'avoir des antennes comme ça pour permettre aux juifs du monde de se sentir à la maison. pouvoir manger un repas chaud s'ils sont en voyage d'affaires, etc. ou s'ils sont capturés par les services secrets du Nigeria. Ce n'est pas leur objectif premier. Mais c'est vrai que le Chabad, les Loubavitch, ont joué un rôle absolument essentiel. J'ai vraiment le sentiment que, de par leur présence dans le monde entier, pour pouvoir être présent pour les Juifs du monde, ils ont un rôle aussi de chancellerie. Et ça a été les premiers... à savoir où on était, parce qu'ils sont connectés, parce qu'ils parlent. En fait, ils sont au niveau humain des endroits dans lesquels ils vivent. Et c'est comme ça qu'ils arrivent à ouvrir des portes où justement les ambassades n'ont pas accès, parce qu'il y a beaucoup de régulations, qu'un ambassadeur ne peut pas se permettre de faire certaines choses, que le rabat de leur côté, eux, ils veulent agir.
- Speaker #0
Quel a été le pire moment de cette détention ?
- Speaker #1
Le pire, c'est de ne pas savoir le temps qu'on va rester là-bas. Le pire, c'est de se dire que je sais que mon ami Fabien Azoulay est en Turquie depuis presque 4 ans et qu'il aurait dû rentrer beaucoup plus tard. plus vite que ça et que malheureusement dans ce genre de pays on n'est absolument pas du tout conscient des de ce que le système judiciaire va décider donc là on est vraiment une situation où je me dis dans quelle galère je me suis mise et puis je découvre en pleine détention que l'homosexualité est interdite de dans le pays qu'elle est passible de 14 ans de prison minimum voire de lapidation dans certaines régions. Et donc là, je me rends compte que moi, je suis ouvertement gay, que mes réseaux sociaux affichent mon mariage, mon activisme. C'est un activisme discret, mais assumé. Donc là, je me rends compte à quel point il faut tout faire pour que ces réseaux sociaux disparaissent avant que mes interrogateurs se rendent compte, parce que c'est sûr qu'ils vont aller enquêter.
- Speaker #0
Tu as traversé plusieurs vies dans une seule, journaliste, activiste, amoureux, malade, survivant, veuve, captif. Quand tu te regardes aujourd'hui, qui es-tu réellement ?
- Speaker #1
Quand je me regarde, d'abord je vois quelqu'un qui a une bonne calvitie et qui devrait perdre un peu de poids. Je dis ça pourquoi ? Parce que c'est un truc qui est drôle, c'est que très souvent, je suis très présent sur les réseaux sociaux, on me voit à la télé, je travaille, etc. Et donc il y a beaucoup d'insultes, c'est terrible les insultes. Et donc on m'insulte souvent de salle juive, de sioniste. de homosexuel, le côté gay, etc. C'est des insultes qui ne me touchent pas parce que finalement, ce n'est pas faux, donc il n'y a pas de problème. Mais il y a une insulte qui m'avait beaucoup touché, c'est qu'on m'a traité de gros chauve. Et j'ai trouvé que ce n'était quand même pas très sympathique. Parce que je porte en effet toutes ces identités, mais ce n'est pas forcément celle que je préfère.
- Speaker #0
À quoi ressemble le silence intérieur d'un homme qui ne sait pas s'il reverra un jour la liberté ?
- Speaker #1
Non, je sais que je reverrai la liberté en fait. C'est-à-dire que ça ne m'a pas du tout traversé qu'on puisse y rester. Il y a des moments de frayeur, d'incertitude, mais je savais qu'on allait s'en sortir. Donc ça, ça fait partie aussi de la chance que j'ai. C'est probablement inné de savoir que je dois garder cette lumière-là pour pouvoir m'en sortir. Et je suis persuadé que c'est ce qui nous a aussi aidé à nous en sortir.
- Speaker #0
Alors justement, qu'est-ce qui fait tenir un être humain quand tout lui échappe ? La foi, l'ego, l'amour, la colère, l'instinct ?
- Speaker #1
L'humour nous a beaucoup aidés. On était en cellule ensemble avec Noah et Roni et on s'est raconté beaucoup de blagues, on s'est raconté beaucoup d'histoires. On s'est chambrés. Eux, ils sont beaucoup plus jeunes que moi, ils m'ont appris des chansons paillardes que je ne connaissais pas. C'était vraiment assez drôle. On se raccroche à cette humanité-là. et puis on se raccroche à notre identité. L'une des raisons pour laquelle on a réussi à faire en sorte que le monde sache qu'on était captifs, c'était justement en exigeant de nos geôliers de nous donner à manger cachère, pas parce qu'on mangeait cachère, mais parce qu'on savait qu'en prévenant le monde extérieur, on allait pouvoir avoir un fil qui pouvait se tendre pour nous sortir de là. Donc oui, c'est... C'est garder notre humanité à tous les niveaux. Je le raconte dans le livre, j'étais en période où j'avais perdu 40 kilos et je voulais absolument garder ce régime strict que j'avais. Et donc à un moment donné, ils veulent me donner du pain, des chips, des trucs très gras, etc. Je refuse. Je dis non, non, non, je ne peux pas. Je n'ai pas pas mangé pendant trois jours pour pouvoir me retrouver là. À prendre 3 kilos juste parce que je voulais manger des chips et du pain, donc c'était assez drôle.
- Speaker #0
Repas qui était d'ailleurs fourni par le rabat d'Abou Jar.
- Speaker #1
Absolument, absolument.
- Speaker #0
On imagine souvent la peur comme une explosion. Mais dans ton récit, elle ressemble parfois davantage à quelque chose de froid, de lent, de silencieux. Est-ce que c'est cela la peur ?
- Speaker #1
La peur, c'est l'inconnu et à la fois, c'est ce qu'on reconnaît comme étant quelque chose qui nous fait peur. J'ai toujours eu du mal à définir cette peur-là. Oui, mes tempes, elles étaient extrêmement... Elles battaient très très vite. J'avais mon corps qui me disait des tonnes de choses et je refusais de me dire que c'était de la peur. Il y avait une dose d'inconnu. Encore une fois, le... La frustration d'avoir en face des gens qui semblaient ne pas se soucier de la vérité. Pour eux, c'était des jeunes soldats qui faisaient leur travail. Et comme tout était comportementalisé, ils se souciaient très très peu de notre sort au final. Donc oui, la peur encore une fois, c'est de savoir, de par mon métier, de par mes expériences personnelles, qu'on peut y rester quatre ans.
- Speaker #0
Tu dis avoir déjà dû mourir dix fois. Est-ce que survivre crée parfois une forme de culpabilité silencieuse, notamment lorsque tu es transféré dans ce fameux hôpital turc, parce que tes conditions de détention te mettent en danger ?
- Speaker #1
Survivre, non. Survivre, c'est pas... j'ai pas de culpabilité à survivre, au contraire, ça donne de la force et se dire si j'ai survécu, c'est que j'ai une mission et que je dois aller jusqu'au bout. Il n'y a pas la peur de la mort, parce que je l'ai tellement traversée, en effet, que je n'ai pas cette peur-là. Pour les autres, c'est très triste, c'est très dur. On se dit qu'on n'a pas envie de partir, et puis il y a encore des choses à faire. Oui, il y a de la culpabilité de partir dans un confort à un moment donné, parce que justement, je n'ai pas envie de laisser derrière moi mes deux collègues, qui sont devenus des amis et des frères de captivité. Donc oui. Il y a une culpabilité et à la fois je me dis très rapidement que je pourrais en faire davantage de l'extérieur que de l'intérieur.
- Speaker #0
Tu racontes aussi ce retour que je laisse découvrir aux futurs lecteurs de Captif, mais quand même, cette scène incroyable à l'aéroport de Ben Gurion où tu réalises toi-même le reportage et l'interview de ton retour parce qu'il n'y a pas d'équipe disponible.
- Speaker #1
C'est terrible. C'est-à-dire qu'on s'imagine tous que... À bout de trois semaines, même si on a demandé à ce qu'il n'y ait pas de médiatisation de notre histoire pour préserver et pour nous préserver, au moment où on est au final rapatriés, on se demande si on espère qu'on va être accueillis et qu'il va y avoir quelques médias pour raconter notre histoire. Et là, on se retrouve à devoir nous-mêmes. Oui, c'est quelques déceptions, des déceptions surtout de... de la chaîne pour laquelle je bossais à l'époque, mais on avance très vite, c'est des petits détails.
- Speaker #0
Tu as couvert des guerres, des attentats, des fractures identitaires, des campagnes électorales, notamment aux Etats-Unis. Tu as été nominé aux Emmy Awards. Est-ce que notre époque te semble plus dangereuse qu'avant ou simplement plus à nu ? Notamment avec la profusion des réseaux sociaux. Tu l'écris dans ton livre. Nous sommes une matière informationnelle du contenu.
- Speaker #1
Oui, c'est compliqué parce que J'imagine tout le temps, je me dis, si la seconde guerre mondiale avait lieu aujourd'hui, on serait dans une situation où chaque combat, chaque missile, chaque attaque, chaque infraction du droit international serait mise sur les réseaux sociaux, mise en boucle sur des plateaux de télé, interprétée par des anciens généraux qui savent pas. bien mieux que les généraux actuels, ce qu'il faudrait ou pas faire. Je me dis que ça aurait été quasiment impossible pour les alliés de remporter cette guerre, parce qu'ils auraient été bloqués justement par ces débats permanents du droit international, de savoir si on a le droit d'aller bombarder telle ou telle ville pour justement lutter contre les Allemands. Et donc je me mets toujours dans cette position-là. Je dis, on vit dans une période qui est quand même pas facile. où on a des guerres à accomplir, où on a des conflits à couvrir et sont trop couverts, trop instantanément, avec trop d'immédiateté. Et ça, c'est pervers, c'est extrêmement pervers. Donc oui, c'est une période difficile parce que d'un côté, on a vraiment la nécessité d'informer et de l'autre, le trop d'informations empêchent la réalité d'exister. Parce qu'elle est hyper commentée en permanence. Vous vous souvenez de ce sketch des inconnus où il y a des coureurs cyclistes qui sont en train de traverser Paris ou je ne sais quoi. Et le journaliste est en train de lui mettre le micro dans le visage. Il est tellement en train de lui mettre le micro dans le visage qu'il empêche de terminer sa course, qu'il fait tomber et qu'il intervient au lieu de filmer un coureur cycliste qui doit arriver et qui va gagner. Il le fait perdre. C'est un peu ce qui est en train de se passer sur les télés.
- Speaker #0
Alors justement, dans ton livre « Captif » , tu décris ce moment très lucide d'ailleurs, la fabrique de l'information. Après la tuerie de Columbine, à quel moment un journaliste comprend-il que raconter le monde peut aussi participer à le déformer ?
- Speaker #1
Moi, ça a toujours été ma problématique. Je suis témoin de ce qui se passe, je suis témoin des événements du monde et je me dois d'être en retrait, en recul, pour pouvoir le transmettre et surtout d'avoir l'expérience, la connaissance pour pouvoir mettre en relief ce que je suis en train de voir. Quand j'étais à Columbine High School, quand j'étais dans cette couverture de cette attaque, que... de cette école par deux gamins qui ont cru que la vie c'était un jeu vidéo. Mon rédacteur en chef, au bout de trois jours de couverture, nous dit il faut aller explorer, il y a des gangs au long manteau qui sont forcément derrière cette histoire. Et nous ça faisait trois jours qu'on était là, on avait fait tous les témoignages des familles, des victimes, des professeurs. Et on savait qu'il n'y avait pas de gang, que c'était deux gamins isolés. qui avaient été martyrisés par leurs camarades et qui avaient décidé de prendre des armes à feu pour tuer leurs copains. Il n'y avait pas de gang derrière. Et quand je me rends compte de ça, je me rends compte que je suis quand même dans une profession compliquée où il va falloir savoir dire non assez rapidement à mes patrons pour pouvoir garder une vraie ligne, une colonne vertébrale. Je suis très jeune à ce moment-là. Je découvre ce métier-là. et à la fois je suis... content que ça me soit arrivé si jeune.
- Speaker #0
Quel regard tu poses aujourd'hui, justement, sur le métier de journaliste ? Qu'est-ce qui a changé ? Que peux-tu dire de ce fameux rapport à la vérité ? Ce que tes yeux voient, est-ce que c'est forcément la vérité à transmettre au monde ?
- Speaker #1
En tout cas, ce qui est certain, c'est que le grand public a l'impression, le sentiment, l'exigence, quelque part, que les journalistes soient des gens objectifs qui essaient de raconter l'information. Ça n'a jamais été le cas. Ça ne sera jamais le cas. Un journaliste n'est pas objectif. Ce n'est pas son rôle. Parce que c'est un être humain qui a son propre vécu, sa propre histoire, sa propre mémoire, son vocabulaire, son ton, sa manière de parler, sa manière de filmer, sa manière de photographier. Chaque angle qu'un journaliste va prendre, c'est déjà plus objectif. Le journaliste a le devoir de l'équilibre et de la balance entre les différentes sources. Ça, oui, par contre. Donc, essayez de donner... Pas uniquement la photographie de ce qu'il est en train de voir, mais également l'environnement, le cadre, l'histoire, la mémoire de ce qu'il est en train de voir se dérouler devant ses yeux. Et c'est ce qui manque aujourd'hui souvent, c'est que comme on est dans l'immédiateté, on oublie le passé ou ce qui devra entourer. Prenez cette photo peut-être que vous avez dans votre imaginaire, c'est un gamin qui vient de se faire arrêter par les nazis, qui a les bras en l'air. C'est une photo dans les rues de Paris. Il a un petit béret noir. Et quand on regarde cette photo uniquement avec ce gamin-là, on pourrait croire de très près que c'est un gamin qui a fait une connerie, à qui on a dit de mettre les mains en l'air, ou alors qu'il y a un vol à main armée qui est en train de se produire et qu'on lui demande de mettre les mains en l'air. Quand on dézoome un tout petit peu et qu'on voit une scène avec un policier français et ce gamin qui a les bras en l'air, et quand on dézoome encore, on voit qu'on est dans une rafle. et quand on dézoome encore on voit qu'on est dans Paris et qu'on a donc, il faut avoir de la perspective et qu'on peut pas uniquement regarder à travers une loupe particulière et chaque photo on peut l'interpréter vraiment de toutes les manières, j'aime bien donner cet exemple là et je pense qu'il est dans l'imaginaire de la plupart des gens qui nous écoutent, retournez voir cette photo tapez sur les réseaux Gamin, seconde guerre mondiale, les mains en l'air avec un béret, vous allez trouver cette photo et vous allez voir que si vous cadrez différemment, vous pouvez interpréter cette image de manière à chaque fois différente.
- Speaker #0
Si tu pouvais parler au David d'avant l'enlèvement, qu'est-ce que tu lui dirais de protéger absolument ?
- Speaker #1
Je ne sais pas si je referai les choses différemment en fait. Ça m'a tellement... D'abord parce qu'on s'en est sorti. Il n'y a pas de surprise là-dessus, je suis là en effet. Parce que c'est une expérience incroyable, parce que ça a ouvert des portes, parce que j'ai pris la décision à ce moment-là que je devais absolument devenir papa. Donc je ne sais pas si je ferai les choses différemment. Et en tout cas, ce qui est certain, c'est que j'ai fait les choses différemment après. C'est-à-dire que je suis reparti, on a fait 11 pays d'Afrique ensuite. pour continuer le tournage documentaire. Donc, ça m'a appris beaucoup, beaucoup de choses. Je n'imagine pas que cette expérience ne m'arrive pas, en fait, tout simplement. Et je le dis très, très, très, très clairement au tout début du bouquin. Tout ce que je raconte, ce n'est pas à cause de ce qui m'est arrivé, mais grâce à ce qui m'est arrivé.
- Speaker #0
As-tu des nouvelles d'Ima Lisbonne ?
- Speaker #1
Oui, on se parle très souvent d'Ima Lisbonne, c'est la chef de la communauté Ibo d'Ogidi, c'est une femme incroyable, qui a un sourire aussi, qui a une aura autour de son visage en permanence, une famille, des enfants géniaux, on se parle souvent et c'est devenu une proche, bien sûr.
- Speaker #0
Dans ton livre, il y a cette phrase magnifique, souviens-toi de ton futur, quel sens tu lui donnes ?
- Speaker #1
A chaque moment de ma vie, je suis vraiment... C'est une phrase que j'ai entendue très très jeune, j'avais 20-22 ans. A chaque instant de ma vie, je veux absolument pouvoir être en accord avec qui je serai dans 5, 10 ans, 20 ans. Et donc pouvoir regarder dans le miroir et se dire que les actions du passé ont un impact sur le futur, c'est quelque chose qui m'importe énormément. Pas que je sois calculateur du futur, absolument pas, je vis vraiment le moment présent. Mais de pouvoir se dire que ce que je vais faire là, ça peut avoir une incidence dans ma manière de parler aux gens, ma manière d'être poli, d'ouvrir la porte. C'est des toutes petites actions du quotidien, mais également dans ma manière de penser mon métier et de transmettre, de ne pas faire une crasse pour pouvoir avoir un job plutôt qu'un autre. De se dire que c'est un petit peu une autre manière de dire aime ton prochain comme toi-même, souviens-toi de ton futur.
- Speaker #0
Le 6 mars 2020, quand Danny meurt, tu écris presque comme un homme amputé. Comment on se remet un jour de la perte de la personne qui nous regardait entièrement ? Comment aimer à nouveau après ?
- Speaker #1
On peut aimer, je pense qu'en fait on aime différemment. Moi j'ai pas retrouvé d'amour. Aujourd'hui, je suis encore seul, mais en fait, je me suis rendu compte à la naissance de mon fils que j'avais à l'intérieur de moi une part de moi-même qui pouvait aimer d'une manière complètement différente de ce que j'avais jamais aimé avant. Et donc, ça remplit énormément le cœur et l'âme. Donc non, encore une fois, tourner vers la lumière. Le deuil, c'est très dur. C'est encore plus dur quand on est homosexuel parce que l'entourage ne reconnaît pas forcément. le couple gay comme étant un couple. Si quelqu'un, si j'avais perdu ma femme, j'aurais eu probablement plus d'entourage, de gens qui seraient venus, etc. Là, je perds mon mari, ça ne représente pas la même chose, alors qu'on avait quand même 16 ans de vie commune ensemble.
- Speaker #0
Tu as été, je crois, un des premiers à sentir germer sur les campus américains les graines de l'antisémitisme bien avant le 7 octobre 2023. Ce pogrom qui aurait dû éveiller des consciences, s'est retourné contre le peuple juif. L'antisémitisme est devenu la nouvelle trend et l'antisionisme son cage sexe. Des femmes et des hommes ont peur aujourd'hui en France et dans le monde. Qu'est-ce que tu penses de ce tsunami ?
- Speaker #1
D'abord, en face de nous, il y a des gens extrêmement doués, extrêmement forts, extrêmement organisés, qui savent exactement ce qu'ils font et qui le font très bien. Et ça, c'est vraiment quelque chose... que le monde occidental devrait avoir conscience, la méthodologie pour arriver à ce que le 7 octobre soit une étincelle, un déclenchement, un vecteur de rassemblement sur les campus américains, sur ce rassemblement des différentes luttes, cette conscience collective à l'intérieur des campus américains, que ce soit les associations LGBT, les... les amérindiens, le mouvement MeToo, Black Lives Matter, qui se met derrière la cause palestinienne, ce n'est pas quelque chose qui est non seulement anodin, mais qui est improvisé, c'est quelque chose qui est préparé depuis des décennies, depuis Durban, au début des années 2000, et qui est financé parce que tous ces gens-là qui défilent, encaiffés avec des banderoles qui coûtent une fortune, avec des mégaphones qui coûtent une fortune, avec des gens qui sont formés aux manifestations et qui sont payés pour le faire, Tout ça, ça coûte des fortunes. Donc tout ça n'est pas un mouvement qui s'est créé naturellement, qui a grandi. Il y a des gens qui se sont rassemblés autour de ça, évidemment, au fur et à mesure. Quand on voit un mouvement aussi fort, on dit c'est peut-être la cause de ma génération. Mais avant ça, il y a eu énormément, énormément de travail. Donc ce qui pose problème, c'est de se dire que ce n'est pas un mouvement UU. d'humanité, comme ça a pu être le cas, par exemple, contre la guerre du Vietnam, mais que cette étincelle a été déclenchée le 7 octobre et que, par un pogrom, le pire pogrom des juifs depuis la Shoah dans notre monde, et de se dire que c'est... C'était l'étincelle pour justement continuer de créer cette haine du juif. C'est assez terrible et à la fois je pense que le monde juif n'était pas prêt, pas organisé. Israël en général était davantage concentré à faire la promotion des tomates cerises et de Waze plutôt que de se dire qu'il fallait faire prendre conscience que l'état des juifs, c'est pas un état... de gens qui ont une religion, qui est la religion juive, mais c'est l'état du peuple juif qui a juste décidé de décoloniser une terre qui leur a été la leur depuis plus de 2000 ans. Et c'est compliqué encore pour les juifs du monde à comprendre. Ça a été un révélateur. C'est vraiment ce qui s'est passé sur les campus américains. Je l'avais anticipé, pas de la telle manière, mais surtout je n'avais pas anticipé que le 7 octobre puisse en être l'étincelle. Le pire, ce n'est pas ça. c'est que Ce qui est en train de se produire aujourd'hui, c'est à l'inverse, dans le camp républicain également, dont on pourrait avoir l'impression qu'il est aujourd'hui assez pro-israélien et philo-sémite. Il se passe exactement la même chose, parce que contrairement à ce qu'on croit, les extrêmes droite ou les extrêmes gauche, ce n'est pas deux extrêmes sur une ligne droite. C'est une sorte de sabot de cheval qui se retrouve en fait en bas des deux extrêmes. et qui est extrêmement proche.
- Speaker #0
C'est comment être juif et gay en 2026 ?
- Speaker #1
Oh, c'est sympathique ! On est détesté par la communauté LGBT, parce que la communauté LGBT est justement dans cette intersectionnalité de dire la convergence des luttes, et les juifs ne peuvent pas faire partie de cette minorité dont on a cette convergence des luttes. Non, moi c'est mon identité depuis toujours, donc je suis né juif, je suis né gay, Je... J'ai choisi de l'être, de l'assumer, donc c'est compliqué parce qu'à l'intérieur du monde juif, ça reste encore tabou d'être ouvertement homosexuel et encore, ça va beaucoup mieux. Moi, je ne suis pas à plaindre personnellement. De toute façon, vous avez bien compris que je ne suis pas dans cette démarche-là.
- Speaker #0
Il y a eu le David de Nice, celui de Paris, le David des EIF. celui qui fut étudiant aux Etats-Unis, celui de Bruxelles, le David entrepreneur qui a monté les magazines Movement, Pierre Quiroule et 168 Heures, celui de la politique américaine, de New York et de Washington, le David engagé dans le monde associatif, le monde juif, celui de la vie sociale et culturelle gay de la Grande Pomme, l'homme marié, le David de Dany, le David correspondant, celui de Tel Aviv. Dans ce livre, le David qui se retrouve en prison au beau milieu du Nigeria, et Et deux ans après cette captivité, le 18 juillet 2023, David le papa, avec la naissance de ton fils, Idan Shalom.
- Speaker #1
Oui, c'est ça en fait, c'est Zabrazer, c'est très touchant d'entendre. La liste, elle est mieux que la précédente, où on avait quand même les problématiques et les maladies. Là, je préfère cette liste-là. Il y a une chanson de Rose que j'aime beaucoup, qui s'appelle La liste et qui a la mise à jour. Ça, c'est ma liste à moi qui est mise à jour. J'aime bien me dire qu'en effet, toutes ces étapes et toutes ces périodes de ma vie m'ont amené à devenir papa le 16 juillet 2023 à Springfield, dans l'Oregon. En plus, il y a un truc qui est rigolo, c'est que Springfield, c'est la ville des Simpsons. Donc, on m'a demandé comment il s'appelait. Je dis Homer. Non, il ne s'appelle pas Homer, mais il ne s'appelle pas Bart non plus. Mais c'est un amour et c'est radieux. Le matin, il me réveille, il me fait « Bonjour papa, j'ai bien dormi et toi, t'as bien dormi ? » C'est mignon.
- Speaker #0
C'est magique. Quel serait ton message, David, pour les filles et les garçons qui n'ont pas la parole ?
- Speaker #1
Va vers la lumière. Va vers la lumière. N'hésite pas à aller vers la lumière. D'abord, pour sortir d'une certaine obscurité, mais surtout parce que... Oui, des fois, on a le sentiment qu'on va s'exposer et ça peut être dangereux. Non, ce n'est pas vrai. Ça permet de s'assumer, de vivre. Vous savez, quand vous êtes au téléphone avec quelqu'un, si vous parlez en faisant la gueule, vous allez, en étant triste, avec le sourire un peu bas, vous allez être triste. Alors que là, je viens de sourire. Et je suis en train de parler avec le sourire. Il y a quelque chose qui se... qui se réveille, qui se révèle dans mon cerveau. Et je suis déjà bien plus heureux parce que la manière dont je parle, je le dis avec le sourire. Je pense qu'aller vers la lumière, c'est ça.
- Speaker #0
Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour les mois qui viennent, les années qui viennent, Baba Daoud ?
- Speaker #1
Baba Daoud. On peut me souhaiter... D'abord, je rêve... J'ai vraiment, vraiment envie que Captif soit lu par le plus grand nombre, parce que j'ai un sentiment d'avoir parlé de tabous qui sont faciles à ouvrir, à développer, à faire en sorte qu'on puisse passer au-delà de ce genre de choses, parce que j'aime beaucoup cette histoire. C'est la mienne, mais j'ai envie qu'elle soit portée le plus loin possible. Et puis ensuite, continuer mon métier, mon travail. Pas de manière aussi instantanée que ça a pu l'être, c'est-à-dire que je ne suis pas certain de retourner à la correspondance de ce qui se passe au quotidien tout de suite, mais d'essayer de poser les choses pour faire en sorte de laisser une trace de mon métier avancer, et que le petit Dan Shalom grandisse dans un environnement de paix, puisque c'est la signification de son nom. Donc ce qu'on peut souhaiter, c'est que cette paix puisse vraiment intervenir au Proche-Orient.
- Speaker #0
Chaque jour de ma vie d'adulte, je l'ai vécu aussi en pensant au lendemain. Chaque moment clé, chaque instant charnière, chaque action envers l'autre ou envers moi-même. Je l'ai abordé en gardant à l'esprit son impact potentiel sur l'avenir. Ces trois semaines de détention m'ont permis de ressentir encore davantage l'aventure intérieure qui me permet d'appréhender mon avenir avec une certaine sérénité. Je suis ma propre D. Lorraine. Mes actions sont mon propre voyage dans le temps et détermine mon futur à chaque instant. Souviens-toi de ton futur, tous les jours de ta vie, tous les instants qui marquent, qui frappent, qui me traquent parfois au fond de cette cage. Ces mots ne m'ont pas quitté, intrépides mais réfléchis, sans façon mais pas sans raison. J'avance désormais main dans la main avec mon fils, ma bataille et ma victoire. Je lui rappellerai toute sa vie, au quotidien comme un héritage. Idan Shalom Souviens-toi de ton futur. David Benahim, captif aux éditions Écrins. Merci David.
- Speaker #1
Merci Nadia.
- Speaker #0
Réalisation Gaël Fauchie. Musique David Dahan. Générique