- Speaker #0
Si vous aussi vous avez l'impression de manquer de souffle dans un quotidien à mille à l'heure, si l'état du monde vous questionne et que vous avez envie d'explorer de nouvelles façons d'être au monde et de faire société, alors vous êtes au bon endroit. Bienvenue dans le podcast Habiter Poétiquement le Monde. Je suis Claire Barberis-Giletti et dans ce podcast, je pars à la rencontre des éclaireurs. C'est chercheurs, artistes, explorateurs, thérapeutes qui nous relient à la beauté du vivant et proposent des pistes concrètes, sensibles pour créer un monde où il fait bon vivre. En plus des interviews, vous trouverez sur ce podcast des capsules poétiques sous la forme de courtes lectures. Et si le podcast vous inspire, n'hésitez pas à en parler autour de vous, à le suivre sur les réseaux sociaux ou à me laisser un commentaire ou une note sur les plateformes. Belle écoute ! Mon invité du jour a 23 ans, il est photographe et vidéaste animalier et ambassadeur de la célèbre marque d'appareils photo Canon. Il est notamment connu pour avoir collaboré avec Vincent Munier sur le film Le Champ des forêts, mais pas que, vous le verrez. Suisse d'origine, il habite dans le Jura où il vit désormais de sa passion observer la faune et partager son émerveillement vis-à-vis de la beauté du vivant, tout en sensibilisant aussi sur la fragilité de ses milieux. Il a les yeux vifs et rêveurs, les cheveux ébouriffés et surtout la fougue de la jeunesse, celle des gens qui vivent de leurs rêves, et a fortiori lorsque ceux-ci semblent particulièrement audacieux. Son compte Instagram compte plus de 250 000 abonnés. Il partage des photos d'animaux qui sont des instants de poésie suspendue, mais aussi des vidéos plus concrètes qui nous donnent des conseils pour prendre soin de la faune autour de nous, à commencer par notre jardin ou notre petit lopin de thym. de terre. Bonjour Antoine Lavorel.
- Speaker #1
Bonjour, merci de me recevoir.
- Speaker #0
Alors cette passion pour la faune, elle remonte à loin, elle remonte à ton enfance, c'est ça ?
- Speaker #1
Elle remonte à mon enfance, j'ai grandi avec deux parents naturalistes. Ils sont tous les deux biologistes, donc ma mère plutôt botaniste, les plantes, et mon père entomologiste, les insectes. Donc on a grandi avec mon grand frère Gaël dans un grand jardin qui abritait beaucoup de vie. On avait un étang au bord duquel on a passé énormément de temps à observer les tritons, les grenouilles. Après moi, très vite, c'est les oiseaux qui m'ont fasciné. Mais ce jardin, c'est un peu une zone de sécurité dans laquelle on pouvait évoluer librement, où nos parents n'avaient pas peur de nous lâcher. Et puis après, on s'est peu à peu émancipé, on est parti dans le bois en face observer les chevrons. Et toujours à distance de vélo ou à monocycle, je me promenais beaucoup en monocycle. Et voilà, c'est comme ça que ça a commencé.
- Speaker #0
Tu as eu tes premières jumelles à 6 ans et puis à 12 ans ta première tente d'affût, donc tu as été mis quand même assez vite dans des conditions d'exploration.
- Speaker #1
Oui, c'était assez tôt. Ces premiers cadeaux que nous ont offerts nos parents, des cadeaux très ciblés visiblement, mais ça a marché parce que la paire de jumelles, c'est l'objet que j'ai toujours avec moi et sans lequel je me sens tout nu, donc ça n'a pas changé. et oui c'est Les jumelles m'ont permis de voir les oiseaux d'un peu plus près. Ensuite, j'ai reçu un petit guide ornitho qui m'a permis de mettre des noms sur ces espèces que j'observais. Et la tente d'affût qui m'a permis de faire aussi plein d'affûts au fond du jardin pour observer notamment les bouvreuils et plein d'autres espèces qui me passionnent encore aujourd'hui.
- Speaker #0
Est-ce que tu as un souvenir comme ça, enfant, qui te revient à un moment sensoriel, à un moment à observer justement un animal ou une plante ou à te dire « waouh, c'est incroyable » . Bon, t'es pas très très loin de l'enfance quand même, mais je me dis que c'est des souvenirs qui passent vite. Et toi, t'as dû en avoir beaucoup en fait, en explorant, en étant dans l'observation tout le temps dehors.
- Speaker #1
Il y en a beaucoup, c'est sûr. Sensorielle, il y a peut-être le moment où je suis tombé dans la mare en voulant observer les tritons et que mes parents ont dû me repêcher en urgence. Non, il y a eu tous ces moments. Je crois qu'assez vite, je me suis fasciné pour la neige et l'hiver. Encore enfant, il y en avait un petit peu plus que maintenant dans le jardin de mes parents. Et je passais beaucoup de temps, on mettait des pommes pour les merles et les grives en hiver, les pommes qui venaient de notre verger, mais quand elles pourrissaient un petit peu, on les mettait pour les oiseaux. Donc je mettais ma tente d'affût et je passais des heures à observer ces oiseaux. Je revenais enrhumé comme jamais, mais voilà, c'était des moments... Au moins, je revenais les yeux brillants d'émerveillement.
- Speaker #0
Quand est-ce que tu... Tu réalises que c'est un métier que tu aimerais faire, d'être photographe et vidéaste naturaliste. Est-ce que c'est quelque chose qui vient assez rapidement ? Parce que tu dis au final que ce qui te plaît avant tout, c'est de passer du temps dehors et que tu t'es rendu compte que la photo et la vidéo te permettraient ça.
- Speaker #1
Alors c'était très tôt, moi j'ai voulu être photographe animalier, après on m'a quand même dit que ce serait compliqué si ce n'est pas impossible, et donc je me suis dit je vais essayer de travailler dans le domaine de la biologie, donc je m'étais dit comme j'étais fan d'oiseaux, j'aimerais devenir ornithologue et puis faire de la photo animalière à côté en tant qu'amateur, et finalement les études de biologie ont été un petit peu oubliées assez vite parce que j'ai... Je n'étais pas du tout scolaire, donc incapable de faire des études universitaires. Et voilà, finalement, c'est des études de photo que j'ai faites. Et donc, la photo animalière, elle est venue peu à peu. C'était assez improbable que je puisse finalement réussir à en vivre. Mais c'est notamment mon travail avec Vincent Munier et puis après les réseaux sociaux qui m'ont permis de me faire connaître un petit peu et puis de pouvoir en vivre.
- Speaker #0
Justement, tu fais une école d'art appliqué en Suisse et puis ensuite, tu décides de partir en itinérance à vélo dans les Vosges. Et tu te dis, ça peut être l'occasion de rencontrer Vincent Munier, si je suis bien renseignée. Donc, tu lui écris et il te répond, ce qui devait être assez inespéré, je suppose, à cette époque. Est-ce que tu peux nous raconter un peu cette première rencontre ?
- Speaker #1
Oui, c'était ça, c'était complètement inespéré. Effectivement, je lui avais envoyé un mail parce que je montais dans les Vosges. Et je ne sais pas exactement comment j'avais eu son adresse mail, mais disons que je lui avais envoyé un petit mail pour lui demander si je pouvais le rencontrer, juste lui serrer la main et lui dire que j'aimais beaucoup ce qu'il faisait. Et il a répondu, chose très étonnante. Et donc voilà, je suis monté, j'avais son adresse, donc je suis allé toquer à la porte de sa maison. J'ai d'abord pris, je pense, bien une ou deux heures avant d'oser toquer, mais j'ai fini par y aller. Et là, plutôt que juste lui serrer la main et lui dire que j'adorais ce qu'il faisait, j'ai passé une semaine chez lui et on a bien... bien sympathisé. J'avais 17 ans à ce moment-là. Et après, je lui ai demandé si je pouvais faire mon stage qui arrivait, mon stage d'école photo. C'était cinq mois de stage. Il a d'abord dit pourquoi pas pour un mois ou deux. Et puis après, finalement, il a dit bon, allons-y pour cinq mois. Et donc, ça a été absolument fabuleux comme expérience. Voilà, je n'oublierai jamais.
- Speaker #0
Et c'était cinq mois dans quel contexte ? Du coup, ce n'était pas encore sur le champ des forêts, si ?
- Speaker #1
Non, en effet, le Champ des Forêts n'était pas lancé. C'était la fin de la promo du film La Panthère des Neiges. Et donc, j'ai vécu un peu cette promotion. Et puis, il avait d'autres projets de photos à côté, des expositions et tout ça. Donc, je l'ai suivi un peu, lui et son équipe. Sa petite équipe, ils ne sont pas nombreux. Cobalan, Léo et Marine. Donc, ils sont trois au total. Et voilà. Donc, le Champ des Forêts, c'est venu après, une année après.
- Speaker #0
Et comment ça a été cette immersion ? Tu es caméraman, chef opérateur sur ce film.
- Speaker #1
C'était assez particulier parce que déjà, moi, j'avais une formation de photographe et donc pas du tout chef opérateur. Il aurait pu engager des personnes bien plus compétentes que moi. Mais je pense que vu qu'on s'entendait bien sur le terrain, qu'on avait l'habitude d'évoluer ensemble et d'observer les bêtes, je pense qu'il s'est dit que c'était une bonne idée. J'espère qu'il ne le regrette pas. Mais j'ai appris vraiment sur le tas à manier les micros, à manier les caméras. Tout le long du tournage était une expérience fabuleuse. Le tournage a duré du coup deux printemps à peu près au total. Donc c'était deux fois six mois, plus des moments de tournage pour le Brame du Cerf ou des choses comme ça. Donc des souvenirs, il y en a plein. Il y a notamment la Norvège qui était quand même vraiment un moment assez marquant parce qu'on avait assez peu de temps. C'était les vacances de Simon, donc on devait faire assez vite. Donc on a très peu dormi. C'était beaucoup de moments assez magiques et aussi beaucoup de stress aussi, le stress d'un tournage. Mais je pense que c'est un tournage qui ne ressemblait à aucun autre tournage, ça on nous l'a bien dit. C'était un film cinéma, mais avec une toute petite équipe, sans un gesson, sans beaucoup de monde qui aurait pu nous aider. Mais comme on filmait des bêtes, on se devait d'être très discret. Ça a été très particulier, mais c'est que des bons souvenirs. C'est assez compliqué de commencer comme premier job dans la vie, d'avoir ça comme travail. Après, tout le reste paraît un peu fade.
- Speaker #0
Oui, tu m'étonnes. En tout cas, c'est quand même une belle première perche qui se tend sans mauvais jeu de mots, dans tous les sens du terme. C'est quand même magnifique. Je crois qu'il y a Priscilla Tellement aussi qui a collaboré sur ce film.
- Speaker #1
Exactement, oui. Elle est venue souvent nous aider, notamment en Norvège. Elle était là tout le long et heureusement, ça nous a vraiment beaucoup aidé.
- Speaker #0
Alors, photographier les animaux, souvent des animaux sauvages, ça demande de se mettre à l'affût, c'est-à-dire de se rendre le plus immobile, le plus invisible possible pour ne pas les déranger. Et ça te demande, toi, d'être seule, souvent pendant de longues périodes, dans des conditions qui peuvent être assez exigeantes, notamment l'hiver. Est-ce que c'est quelque chose que tu as appris avec le temps ? Comment est-ce que tu gères ces moments-là qui doivent être dans une temporalité complètement différente de la vie quotidienne ?
- Speaker #1
C'est assez compliqué parce que c'est vrai qu'en enfant, j'ai grandi loin des écrans et tout ça, donc c'était assez facile finalement, ça m'est paru un peu comme une évidence. Et donc c'est venu crescendo comme ça et je me suis assez vite... Le froid et tout ça, on s'équipe, je ne suis pas moins frileux qu'un autre, je pense que c'est juste un peu la tête dure et puis je m'équipe bien, mais après j'ai froid, j'ai faim et tout ça. Mais disons que là maintenant, c'est peut-être un peu plus dur, maintenant que je travaille Avec les réseaux sociaux et que j'ai ce besoin un peu, cette nécessité pour mon travail d'être un peu tout le temps connecté, j'ai parfois peur de perdre un peu ce côté un peu plus sauvage que j'avais d'être enfant. Mais je fais tout pour le conserver. J'arrive quand même encore à me couper, mais c'est vrai que c'est plus compliqué. Les écrans se sont un peu glissés dans ma vie, sans trop que je le veuille. Mais voilà, je m'accorde encore des moments plus simples. Oui, j'essaye de trouver un équilibre, mais il n'est vraiment pas facile. Je pense qu'il n'est pas facile pour personne. Et pour moi, encore plus pour les personnes qui passent beaucoup de temps dehors et pour qui c'est un peu la respiration. C'est vrai que cet équilibre est parfois instable. Mais voilà, je suis quand même beaucoup dehors. Mon bureau, c'est plus ou moins là où je suis maintenant. Donc, je ne peux pas vraiment me plaindre.
- Speaker #0
C'est-à-dire, pour les gens qui nous écoutent, c'est une forêt. puisque j'ai Antoine derrière des arbres.
- Speaker #1
C'est une forêt du Jura, là où je vis. Pour parler du détail, c'est des hêtres et sapinières. C'est des forêts où il y a principalement des hêtres, des sapins, des épicées. C'est des forêts pleines de vie, mais une vie encore assez... d'espèces assez peu fréquentes. Il y a encore, par exemple, la chouette de Tegmalm qui s'y cache. Je l'ai entendue la nuit dernière. La chevachette d'Europe, elle aussi, elle a chanté. Le grand tétra, par endroits encore, même s'il se raréfie à beaucoup d'endroits parce qu'il manque de neige en hiver, la géline des bois, enfin voilà, tout plein d'espèces qui me fascinent.
- Speaker #0
Le grand tétra, on en parle aussi dans le champ des forêts, qui fait vraiment l'objet d'une quête magnifique. Comment ça se passe justement ces rencontres qui doivent être très fortes avec un animal, des animaux, suite à ces moments d'observation ? Est-ce que tu peux nous raconter une rencontre qui t'a marqué récemment avec un lynx ou avec un animal beaucoup plus petit ? Ce qui t'a ému peut-être au cours de ces dernières semaines, ces derniers mois ?
- Speaker #1
Attends, je vais te raconter deux histoires alors.
- Speaker #0
Ah bah vas-y !
- Speaker #1
J'ai eu notamment une observation de lynx qui m'avait beaucoup marqué, parce que forcément le lynx est un grand prédateur, c'est une espèce qui est absolument fabuleuse à observer. Je vais même te raconter trois histoires en fait, ça va être long. Non, non, je vais essayer de faire synthétique. Mais un matin, je dormais dans une prairie que je connais bien, dans un pâturage boisé que je connais bien. Et quand j'ai ouvert les yeux, le matin, mon réveil a sonné un petit peu fort. Et j'ai ouvert les yeux et j'ai vu deux formes dans le pâturage devant moi. Alors j'ai levé les jumelles et puis dans la pénombre, j'ai essayé de comprendre ce que c'était. En fait, c'était deux lynx, une mère et son jeune qui étaient juste devant moi. Et voilà, à 50 mètres... Et donc, un moment complètement fou. D'un moment, ils se sont levés. Donc moi, j'avais de la peine à réaliser encore ce qui se passait. Je me suis levé aussi, je me suis préparé en vitesse et je les ai suivis. Et une heure de temps dans les pâturages, la mer m'a bien accepté. Le jeune était un peu plus farouche. Il me surveillait, mais toujours avec un petit peu de crainte. Il ne me lâchait pas du regard alors que la mer ne m'accordait quasiment aucun regard. Et donc, ce moment, ça a été très marquant. Je l'ai suivi assez longtemps. Et en fait, je me suis rendu compte que sur le moment, pendant les observations de lynx, on ne se rend pas forcément compte, ou d'animaux comme ça, on ne se rend pas forcément compte et c'est quand ils partent tout d'un coup, qu'ils disparaissent, qu'on réalise le moment absolument fabuleux et privilégié qu'on a vécu. Donc ça, c'est des moments fabuleux, d'autant plus que ces lynx, le fait qu'ils ne soient pas craintifs, ça nous remet dans une situation où on se sent un peu transparent, ils ne nous regardent pas, donc on a l'impression d'être juste un buisson, et c'est tout ce dont on rêve en tant que photographe animalier et de naturaliste, je crois que c'est des fois d'être invisible. Dans un monde où la moindre mésange nous fuit, ou même une couleuvre, un reptile, tout part à notre approche. Et là, tout d'un coup, on est comme accepté parmi ce monde-là. Et je crois que ça fait un bien fou, ces observations. Et je voulais te raconter une autre histoire, parce que justement, on parle toujours des lynx, et je voulais dire que cette observation, ce n'était pas cette année, c'était en 2025. Mais de cette année 2025, je crois que les moments qui m'ont le plus marqué, ce n'est pas du tout... Ces quelques rencontres avec les lynx, j'en ai vu trois fois et c'était absolument fabuleux. Tout était très marquant et je ne les oublierai jamais. Mais le moment qui m'a franchement le plus marqué de mon année naturaliste, c'était l'émergence des libellules dans les temps de mes parents. Et ça, c'était absolument dingue. Le fait d'avoir cette larve de libellules qui passe une année, deux ans dans l'eau. et qui tout d'un coup un beau matin se hisse le long d'une tige et il se passe un truc assez incroyable dans cette chrysalide, dans cet exuvie. Il se passe un genre de mixture qui fait que tout d'un coup c'est un autre insecte qui quelques heures plus tard va émerger de la chrysalide. Un insecte qui la veille était en train de chasser des larves de moustiques au fond de la mare, dans la vase, tout d'un coup le lendemain matin il va sécher ses ailes et puis voler au-dessus de l'étang. Et je trouve que cette métamorphose est complètement folle. Ça montre à quel point... Je trouve que je pourrais m'émerveiller toute ma vie de juste penser au fait que... La magie absolue de cette métamorphose, complètement dingue, qu'on n'arrive pas vraiment à comprendre. Et ces métamorphoses, elles se passent absolument partout autour de nous sans qu'on s'en rende compte. Donc voilà, absolument fabuleux. Et j'ai dit que je te racontais une troisième histoire, allez, c'est en bonus. Je fais vite. Je suis en service civil en Suisse, on a encore le... Service militaire ou service civil obligatoire. Quand on ne veut pas faire l'armée, on peut faire le service civil, donc c'est un peu plus long. J'ai fait le choix de faire le service civil. Et donc là, en ce moment, je surveille des troupeaux de vaches contre les attaques des loups, avec un organisme qui s'appelle OPAL. Donc la nuit, de 19h à 7h, on surveille les troupeaux de vaches pour surveiller que les loups ne les attaquent pas. Donc on a des jumelles thermiques qui nous permettent de voir la nuit. Et il y a quelques jours, on a eu la chance de voir un lynx qui est d'abord venu, qui a traversé le pâturage. et qui est allé à un endroit dans la forêt, puis après on l'a perdu. Quelques heures plus tard, il est ressorti, vers 1h30 du matin, il est ressorti, il a fait sa toilette. Et plus tard, vers 4h, j'entendais des cris vraiment puissants, mais que je n'avais jamais entendus, des cris assez effrayants, on peut le dire. Et je me suis faufilé derrière la ferme pour aller voir. Et là, j'ai vu un loup à la jumelle thermique. Et alors là j'appelle mon camarade qui était en train de dormir au Tokiwoki, puis il me rejoint, puis peu à peu on observe encore un petit peu. Le but c'était de les effaroucher, mais c'est dur de leur faire peur, moi j'avais envie de les observer. Et à un moment ils sont descendus à trois, et là on s'est dit bon ben là il faut vraiment qu'on leur fasse peur, donc on a crié, on les a effrayés, ils sont partis. Et après on a compris plus tard qu'en fait ils étaient venus, les cris que j'avais entendus c'est qu'ils étaient venus piquer la proie du lynx, et donc il y avait eu bagarre entre le loup et le lynx. Les loups avaient fini le chevreuil qui avait tué le... qui avait tué le lynx. Donc voilà, c'était juste un truc assez fou qui m'est arrivé il n'y a pas longtemps parce que des interactions entre ces deux prédateurs, c'est quand même complètement dingue. C'est assez dingue, même si on n'a pas vu grand-chose, de savoir que ça s'était passé juste à côté de nous.
- Speaker #0
Et donc il suffit, entre guillemets, il suffit de crier pour que ça fasse peur aux loups ?
- Speaker #1
Oui, alors là, ça suffit, oui. Alors ils se retournent un peu, ils partent moins vite qu'un renard, mais ils partent quand même, ils ont clairement peur de l'homme. Cette crainte qu'ont beaucoup, c'est vrai que j'ai encore beaucoup entendu récemment des gens qui ont vraiment peur pour leur vie, en se promenant dans les forêts du Jura. Mais alors ça, vraiment, ça vient des contes du petit chaperon rouge et tout ça. Il n'y a vraiment aucun... On n'a vraiment aucun risque vis-à-vis du loup et ils ont vraiment peur de nous. Donc voilà, n'ayons aucune crainte. Moi, je passe toutes mes nuits à dormir dehors, à rêver de voir le loup. Et vraiment, j'ai aucune peur vis-à-vis de ça.
- Speaker #0
Est-ce que ça t'est déjà arrivé d'avoir peur ? dans une période d'affût, d'observation ?
- Speaker #1
Je crois que la plus grande crainte que j'ai eue, c'était un jour, pendant mon stage avec Vincent dans les Pyrénées, il y a une fourmi qui est rentrée dans mon oreille. Et ça, ça m'a terrifié. C'est d'entendre le bruit de la souris qui courait contre mon tympan et de rien pouvoir faire, j'étais paniqué. Mais elle est sortie au bout d'une heure ou deux. Après, le lendemain matin, j'ai raconté ça à Vincent qui m'a dit qu'il en avait eu une pendant 24 heures. Donc c'était autre chose. Mais voilà, elle a fini par sortir. Mais pour dire, c'est la fourmi qui m'a fait le plus peur dans le monde sauvage.
- Speaker #0
C'est hyper drôle. Comme quoi, ce ne sont pas forcément les plus gros animaux qui sont les plus à craindre. Non,
- Speaker #2
vraiment pas.
- Speaker #1
Il y a un grand corbeau qui a pris, ça fait plaisir. On l'entend peut-être dans la vidéo, j'espère.
- Speaker #0
Non, je ne l'entends pas. Je veux bien entendre le corbeau, si tu peux lui demander.
- Speaker #1
Je ne sais pas si tu l'entends, parce qu'il n'est pas très loin.
- Speaker #0
Si, j'entends.
- Speaker #1
Ça a marché. Il tourne. Ah, il vient. Je crois qu'il a compris que je n'étais pas un corbeau.
- Speaker #0
Dans tes photos, ce que tu racontes avant tout, c'est quand même la beauté. C'est la beauté du sauvage, c'est la beauté du vivant. Tu captures ces instants de poésie qui sont extrêmement fugaces, qui sont très fragiles. Je pense par exemple à cette photo qui est sur ton site internet des bergeronnettes des Révisseaux. Comment est-ce que tu fais pour capturer ces instants qui sont comme du papier à dentelle, qui passent comme ça ?
- Speaker #1
Je crois que je suis tout de suite émerveillé par des ambiances, avant tout par des brumes. Typiquement, ce matin, quand je me suis réveillé, il y avait encore au crépuscule des brumes sur la clairière. Et c'est ces ambiances féériques, un petit peu, où on pourrait s'imaginer voir apparaître des fées et des gobelins, qui, moi, me fascinent. Et ces fées et ces gobelins, c'est les animaux sauvages. Et il suffit d'avoir un passage, tu vois, la bergeronnette, typiquement. C'est un animal qui est... qui est vraiment assez commun, la bergeronnette des ruisseaux. Il y en a à peu près dans tous les ruisseaux de France. Et finalement, il n'y a pas besoin d'une espèce rare, vraiment pas, au contraire. Il suffit juste d'un petit moment suspendu de ces deux bergeronnettes qui passent au-dessus de la rivière pour faire naître un émerveillement. Et c'est toujours difficile de savoir pourquoi une image fonctionne ou pas. Des fois, c'est vraiment un équilibre. Mais je crois que la seule solution, c'est d'être le plus souvent possible sur le terrain. Et des fois, il y a des images dont on rêve, et puis il faut les rêver un bon moment pour que tout d'un coup, elles arrivent. En général, elles ne se produisent jamais. Pour moi, c'est ces brumes, c'est la neige, c'est tous ces moments où il y a peu d'humains dehors, où on est un peu tout seul et où les bêtes sauvages retrouvent leur royaume. Les nuits de pleine lune aussi d'ailleurs. Là, la pleine lune est passée, ça fait une semaine ou deux, mais c'est ces ambiances absolument fabuleuses où on est un peu dans un autre monde, où les bêtes ont repris leur place.
- Speaker #0
Ce que tu fais aussi, c'est sensibiliser les gens, l'opinion publique à la fragilité des milieux, de la faune, de la flore face à l'exploitation continue des ressources qu'on connaît maintenant bien. Et tu le fais de façon hyper concrète et sensible, sans tomber dans de la moralisation ni du fatalisme. Et je me dis que ce n'est pas un équilibre évident à trouver. Comment est-ce que ça s'est fait ? Est-ce que c'est quelque chose qui est naturel pour toi ? Ou est-ce que parfois tu dis que la frontière n'est pas simple à trouver ?
- Speaker #1
Je crois que c'est... J'ai envie de dire que c'est assez naturel, parce que je ne réfléchis pas trop à ça. Je pense que je m'émerveille de beaucoup de choses, mais aussi ça m'attriste beaucoup de voir ces choses qui m'émerveillent et qui me fascinent depuis enfant disparaître peu à peu sous les griffes de l'homme. Et donc j'essaye de... J'essaie d'en parler, j'essaie d'en parler avec mes mots, et puis mes mots, c'est ce que j'emploie assez naturellement sur les réseaux sociaux, et ça parle à certains, ça ne parle pas à tout le monde. Il y en a qui en rend un discours plus frontal, et c'est vraiment nécessaire. Je pense que toutes les formes de paroles sont utiles. Moi, je ne me sens pas, je n'ai pas les épaules de me battre peut-être plus frontalement, mais disons que j'ai les épaules pour planter des arbres, et donc encourager à le faire, à creuser des mares. construire des nichoirs. Je pense que tout mode d'action est bon à prendre. Il faut essayer de trouver l'endroit avec lequel on est à l'aise, le milieu dans lequel on se sent le plus légitime et le plus à l'aise. Mais ce n'est vraiment pas un équilibre facile. Effectivement, je me pose quand même la question. Ce n'est pas toujours évident, d'autant qu'il y a les reproches qui vont avec. Quand on a un peu de visibilité sur les réseaux, on reçoit beaucoup de messages qui nous disent qu'on ne fait pas forcément comme il faut. Donc, ça fait pas mal de remises en question. C'est une perpétuelle recherche d'équilibre. Mais j'essaye toujours vraiment de garder ce côté émerveillement. Et je pense que c'est aussi les retours positifs que j'ai beaucoup, c'est de ne pas rentrer, comme tu le disais, dans le fatalisme tout le temps et d'essayer de garder l'espoir. Parce que sans espoir, il n'y a plus d'action. Et à quoi bon sinon ?
- Speaker #0
Tu te dis que la beauté, elle va forcément gagner, que le vivant va gagner.
- Speaker #1
Je crois. Est-ce que j'essaye de m'en convaincre ? Est-ce que j'en suis profondément convaincu ? Vraiment, j'espère. J'essaye de garder cet espoir-là. Mais je me dis que c'est plus fort que tout. Et voilà, j'essaye de m'en convaincre. Ce n'est pas toujours facile, mais j'y crois.
- Speaker #0
Et puis aussi, ce qu'on entend de la part des gens qui sont engagés, c'est qu'effectivement, le fait d'avoir une forme d'engagement permet de maintenir de l'optimisme parce qu'on sait qu'on fait le maximum quelque part. Donc, on n'a pas trop cette marge d'action qui fait qu'on peut être un peu dans le regret ou dans la déploration. Là, comme il y a un passage à l'acte qui est quand même concret, je pense que ça doit réduire un peu. cette espèce de fatalisme.
- Speaker #1
Oui, et puis clairement, je crois que ce qui fait du bien, en tout cas moi, ce qui me fait du bien et ce que j'essaye de véhiculer, c'est l'idée que si on a tous, plus ou moins tous, alors ce n'est pas vrai, mais on est beaucoup quand même à voir soit un petit bout de terrain ou alors un balcon ou un petit espace qui peut accueillir la vie. Et de se dire, je m'occupe de ce petit bout du monde et de se rendre compte à quel point la vie revient rapidement dans ces... dans cet endroit, dès qu'on fait des petits aménagements, qu'on pose un nichoir. Moi, ce printemps, j'ai été frappé par le fait qu'on a construit un petit nichoir à mésange, voilà, en une après-midi avec un ami, et on l'a posé dans un arbre. Je pense qu'il a fallu même pas cinq minutes pour qu'une mésange bleue rentre dedans. Et après, il y a la charbonnière qui est venue voir aussi, bon bref. Mais là, tu vois que vraiment, il suffit d'un rien, juste de petites actions qui sont toutes petites pour voir la vie revenir. La mare, enfin, creuser une mare, c'est vraiment ce qu'il y a de plus frappant, parce qu'on creuse une mare et tout d'un coup, on voit que... Il y a des grenouilles, on n'en avait pas vu dans la région depuis des années, et puis tout d'un coup on creuse une mare, au bout d'une année, il y a des grenouilles, des tritons, des libellules, et on ne sait pas d'où vient toute cette vie, mais tu as vraiment l'impression que... Voilà, c'est latent, quoi. Il suffit de recréer les milieux pour que tout d'un coup, ça revienne. Et ces actions concrètes, même si elles peuvent paraître dérisoires, à mon avis, elles sont plus qu'utiles et nécessaires et elles redonnent particulièrement espoir, je crois.
- Speaker #0
Oui, et puis c'est ce que tu... Effectivement, il y a plusieurs vidéos où tu montres ça et c'est assez fabuleux de voir, par exemple, tous les oiseaux qui arrivent. C'est fou, quoi. Et puis aussi les gens qui te mettent en commentaire, qui te disent, en fait, oui, j'ai fait ça et ça commence à arriver, etc. Enfin, je trouve ça super... Super touchant de commencer aussi par là où on est et ce qu'on peut faire.
- Speaker #1
Les retours des gens, c'est ultra encourageant. Ça fait vraiment du bien.
- Speaker #0
Alors, c'est quoi tes projets pour l'année 2026-2027 ?
- Speaker #1
Il y a différents projets. Là, je suis en train de finir avec un commentaire, un film sur le chat forestier que j'ai tourné au printemps, enfin une série plutôt sur le chat forestier que j'ai tourné au printemps dernier. Ça s'appellera Dans l'œil du chat et c'est une série qui va sortir en avant-première au Festival Salamandre à Morges en 2026, en octobre. Et ensuite sur une plateforme qui s'appelle Salamandre TV, courant novembre. Et après il y a un autre projet, ça me prend beaucoup de temps et j'ai hâte d'avoir le résultat final, ça va être chouette. Donc c'était un peu le gros projet de cette année. Il y a un autre projet qui arrive, là on a les tournages d'ici très peu de temps, qui est un projet avec la télé suisse, la RTS. qui s'appelle « Je vous emmène dormir dehors » où j'emmène des personnalités publiques et aussi on a fait un casting populaire via la RTS où tout le monde pouvait participer et voilà la condition c'était de ne jamais avoir fait l'expérience de bivouac et de dormir dehors et d'observer les bêtes donc voilà, on a eu pas mal de postulations et puis on a pu aussi avoir la participation de différentes personnalités donc les tournages commencent tout bientôt et la diffusion ce sera plutôt juin, juillet 2027 donc c'est dans une année, enfin plus d'une année Ah non, moins d'une année. Moins d'une année, ouais.
- Speaker #0
Ah c'est génial, ça fait des belles perspectives puis ça va être assez fun je pense d'emmener des gens qui n'ont pas l'habitude de bivouaquer. Je pense que ça va être drôle.
- Speaker #1
Ça va être drôle et assez fun j'espère, mais après c'est vrai que ça peut être aussi un peu compliqué si on a des conditions climatiques pas évidentes. Mais après c'est vrai que c'est avec toute une équipe de tournage donc pour moi ça va être une expérience un peu nouvelle. On verra comment je le vis, mais je pense que ça va être bien. et puis c'est cette idée de de montrer un peu, de recréer. On ne va pas partir à l'autre bout du monde. L'idée, c'est vraiment de montrer la nature qu'on a autour de nous. Que l'immersion sauvage et l'émerveillement peuvent naître vraiment juste à côté.
- Speaker #0
En tout cas, merci beaucoup Antoine pour cette interview. Je rappelle qu'on peut te suivre sur Instagram et puis se rendre sur ton site où on trouve de magnifiques photos. Ton site, c'est antoinelavorel.ch et je mettrai le lien dans la description de cet épisode.
- Speaker #1
Merci beaucoup, merci pour l'invitation.
- Speaker #0
Avec plaisir !