Speaker #0Tout commence loin du fracas des vagues. Dans le silence feutré d'un cabinet de Versailles, en 1785, le roi Louis XVI, que l'histoire a souvent dépeint comme un monarque effacé, est en réalité un érudit, un passionné de géographie et de mécanique céleste. Sur sa table de travail, les cartes du monde ressemblent à des puzzles inachevés. De vastes zones blanches marquent encore l'océan Pacifique, et les côtes de l'Amérique du Nord. Le roi ne rêve pas de conquêtes sanglantes, mais de savoir. Il veut que la France termine ce puzzle mondial. Il conçoit alors une expédition totale, un laboratoire flottant qui embarquerait des astronomes pour lire les étoiles, des botanistes pour classer les plans inconnus et des ingénieurs pour mesurer la Terre. Le choix du chef de cette mission se porte sur Jean-François de Gallo, comte de la Pérouse. C'est un homme de 44 ans, au regard calme, héros de la guerre de Lutzen, possédant cette rare alliance d'autorité militaire et de curiosité intellectuelle. Pour cette aventure, on lui confie deux navires robustes, le portefeuille et l'autruche, rebaptisés pour la circonstance, la boussole et l'astrolabe. Ce ne sont pas des frégates de guerre rapides, ni d'anciennes gabarres de charge, des vaisseaux lourds, capables de transporter tout ce qu'il faut pour survivre 4 ans en autonomie complète. On y stocke des tonnes de vivres, mais aussi une foire de troc, des milliers de miroirs, de couteaux et de perles de verre. Mais le plus précieux reste caché dans les cabines. Les chronomètres de marine de Ferdinand Berthoud. Ces montres de précision, suspendues dans les boîtes spéciales pour ignorer le roulis, sont les boussoles du temps. Sans elles, la longitude reste une devinette et la navigation une errance. Pour comprendre ce que signifie vivre à bord de tel navire, il faut quitter la dunette ensoleillée et descendre sous le pont principal. Là, dans l'entrepont, l'air est une matière épaisse, saturée d'une odeur permanente de goudron, de bois humide et de sueur. C'est ici que dorment les cent dix hommes de chaque équipage. Dans cette pénombre, les hamacs se balancent au rythme des vagues, se heurtant parfois violemment lors des tempêtes. La nourriture y est une obsession. On consomme principalement le biscuit de mer. Une galette de farine cuite si dure qu'elle peut défier les années, mais qu'il faut souvent frapper contre le bois des tables pour en déloger les verres avant de la ramollir dans un bouillon de viande salée. La Pérouse, précurseur de l'hygiène navale, veille sur ses hommes avec une attention presque paternelle. Il sait que le moral est le seul rempart contre la folie de l'isolement. Il impose l'aération des cales et des régimes de légumes pour combattre le scorbute. Lors du passage de l'équateur ou du redoutable Cap-Orne, il autorise des moments de respiration. Le baptême de la ligne devient une fête baroque où les marins se déguisent, chantent et s'arrosent sous un soleil de plomb. On débouche alors quelques bouteilles de vin de Bordeaux offertes par le roi. Ces moments soudent les hommes. Entre le savant qui observe des algues au microscope et le gabier qui risque sa vie dans les cordages, une fraternité d'acier se forge. Ils partagent le même risque et la même certitude de participer à une œuvre qui dépasse leur simple vie de marte. Après avoir franchi le Cap Horn, l'expédition remonte vers le nord et atteint l'Alaska en juin 1786. Le paysage est d'une splendeur. Terrifiante. Des glaciers gigantesques s'effondrent dans la mer avec un fracas de fin du monde. La Pérouse baptise cet endroit le port des français. On n'est jamais trop chauvin. Des pirogues sculptées s'approchent des frégates. Ce sont les Tlingits. Ces guerriers du Grand Nord, parés de chapeaux de racines tressées et de capes de poils de chèvre, montent à bord avec fierté. Un marché incroyable s'installe sur la plage. Les Tlingits, qui ne connaissent pas le fer, sont prêts à céder leur plus belle fourrure de l'outre-deux-mers pour un simple clou. ou une vieille lame de scie. Les Français observent avec stupéfaction ces hommes qui semblent surgir d'un autre temps, mais dont l'intelligence commerciale est redoutable. Un soir, un marin sort son violon. Le son lancinant de l'instrument s'élève entre les sapins géants et les pics enneigés. Les Tlingits écoutent, figés par cette mélodie européenne inconnue. C'est un instant suspendu, une preuve que l'art peut franchir les océans et rassembler les hommes. Mais le 13 juillet, c'est le drame. Deux barques envoyées pour sonder les courants sont aspirées dans un malstrom violent à l'entrée de la baie. 21 marins disparaissent. La Pérouse, dévastée, fait ériger un monument de bois sur la côte avant de fuir ce lieu magnifique qui lui a volé une partie de son âme et de son équipage. L'expédition fait cap au sud pour accoster, en avril 1786, sur l'île de Pâques. C'est un choc intellectuel pour les savants. Ils déambulent au pied des moailles, ces statues monumentales qui semblent narguer l'esprit d'analyse des lumières. La Pérouse, fidèle à son pragmatisme, ne se contente pas d'observer. Il tente d'aider les habitants en plantant des graines d'oranger, de citronnier et de maïs. Il espère que ce jardin providentiel sauvera une île dont il pressent déjà l'érosion des ressources. Puis, l'expédition se dirige vers l'Asie, s'aventurant là où aucun Européen n'a osé naviguer avant eux, entre le Japon, la Corée et les côtes de la Tartarie russe. C'est une navigation de l'extrême, dans des brumes si épaisses que l'on navigue à l'aveugle, l'oreille tendue vers l'ubru du ressac contre d'éventuels récifs. La Pérouse y fait preuve d'une patience d'orfèvre, cartographiant des milliers de kilomètres de côte avec une précision qui fera école. Arrivé au port russe de Petropavlovsk, il prend une décision capitale. Il débarque le jeune Barthélémy de l'Eseps. Il lui confie ses journaux de bord et ses cartes. Lesseps doit traverser toute la Russie à travers les steppes gelées pour ramener ce précieux savoir en France. C'est une bouteille à la mer lancée à travers les continents, au cas où le sort déciderait de garder les navires pour lui. En décembre 1787, les frégates atteignent les îles Samoa. Ce qui devait être une simple escale pour renouveler l'eau douce se transforme en cauchemar. Le capitaine Fleuriot de Langles, l'ami le plus proche de la Pérouse, est pris au piège sur le récif avec ses hommes. Sous une pluie de pierres et de lances, onze marins sont massacrés. Depuis son navire, la Pérouse observe le carnage sans toutefois pouvoir intervenir. Son cœur est brisé et son humanisme est mis à rude épreuve. Fidèle aux ordres du roi, il refuse pourtant de raser le village par vengeance, choisissant la retenue plutôt que le sang. L'expédition se dirige alors vers Botany Bay, en Australie, pour une escale finale en janvier 1788. Là, il croise les navires anglais chargés de bagnards. Françaises et Anglais partagent leurs dernières informations avant que l'Apérouse ne lève l'encre le 10 mars 1788. On ne reverra plus jamais la boussole, l'astrolabe et l'Apérouse. En France, la révolution éclate. Louis XVI, même en captivité lors de ses derniers jours, s'inquiète du sort de ses marins. A-t-on des nouvelles de M. de la Pérouse ? Bien sûr, on envoie des expéditions de secours. Mais le destin s'amuse. Le navire, censé secourir les marins, passe à quelques milles de l'île de Vanicoro sans jamais voir les signaux de fumée des survivants. Il faudra attendre 1826 pour que le mystère soit levé par le capitaine Peter Dillon. Sur l'île de Vanicoron, les récifs de corail ont agi comme des lames de rasoir. Lors d'un cyclone effroyable, l'épave de l'astrolabe s'est brisée. La boussole, elle, est restée coincée un peu plus longtemps. Les archéologues modernes ont retrouvé sur l'île Le camp des français. Ces hommes, livrés à eux-mêmes, n'ont jamais renoncé à leur identité. Ils ont construit une petite goélette à partir des débris des épaves, forgeant des clous avec le métal récupéré. On pense qu'une vingtaine de survivants ont repris la mer sur ce bateau de fortune, disparaissant à jamais dans une nouvelle tempête, tandis que les derniers restés sur l'île s'éteignaient lentement au milieu des populations locales. Ce qui reste de la Pérouse n'est pas une défaite. C'est l'histoire d'une curiosité qui n'a jamais faibli. Grâce à l'Eseps, qui a survécu à son odyssée sibérienne, le monde a reçu les cartes et les découvertes de l'expédition. Les objets remontés des fonds marins, une cloche de bronze et des fourchettes marquées aux armes du roi, sont les reliques d'une ambition noble. La Pérouse nous a appris que l'aventure la plus difficile n'est pas de vaincre, mais de comprendre. Son journal de bord s'est arrêté sous les tempêtes de Vanicoro, mais son sillage continue de briller dans l'esprit de tous ceux qui regardent l'horizon, en se demandant ce qu'il y a derrière. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du Pire, et d'ici là, gardez le cap !