Speaker #0L'aube du 1er mars 1924 se lève sur la vallée du Vaux-Chignon, dans l'Allier. avec un froid humide qui transperce les vêtements et s'insinue partout. Dans le champ dit de Duranton, un terrain en pente légère, trempé par les pluies de l'hiver et dominé par une terre lourde et collante, une charrue tirée par deux bœufs s'efforce de retourner le sol. Aux commandes ! Le jeune Émile Fradin, 17 ans, et son grand-père, Claude Fradin, s'épuisent à guider la lame en acier pour fendre les mottes compactes. Soudain, le métal de l'outil heurte un obstacle caché sous la terre avec un bruit sec et métallique qui stoppe net l'attelage. En creusant à main nue dans la boue gelée, les deux paysans finissent par dégager une grande dalle de pierre brute. Sous ce couvercle improvisé apparaît une cavité de forme ovale, grossièrement maçonnée avec des sortes de briques d'argile encore molles, dont les parois suintes d'eau. Ce trou béant, véritable blessure au milieu du pré, renferme un mélange désordonné de cendres froides, de débris d'eau brisés, de poteries bizarres et de plaques d'argile couvertes d'inscriptions étranges. Ce moment précis, purement accidentel, où la lumière du jour éclaire ce trou caché, va déclencher la plus grande folie de l'histoire de l'archéologie française. Une querelle d'une violence inouïe qui va diviser les familles, mobiliser les meilleurs policiers scientifiques de Paris et forcer les savants à examiner ces mystérieux objets à la loupe pour démasquer le coupable. Dans les jours qui suivent, La rumeur de la découverte se prolonge le long des chemins de campagne de Glozell, jusqu'au village voisin. L'instituteur du coin, Benoît Clément, totalement éberlué, est appelé pour examiner les objets. Avec patience, il tente de nettoyer la boue collante qui bouche les yeux et les oreilles de drôles de vases façonnés en forme de têtes humaines. Des masques sans bouche, dont l'expression effrayante semble venir du fond des âges. Mais c'est l'arrivée du docteur Antonin Morlaix, un médecin très connu de la ville de Vichy, qui va transformer cette petite trouvaille de campagne en véritable affaire d'état. Le docteur Morlaix n'est pas un chercheur habitué à creuser patiemment le sol en notant chaque détail. C'est un homme pressé, habitué à donner des ordres et à poser des diagnostics immédiats. En avril 1925, il décide de verrouiller la situation. Il signe un contrat avec la famille Fradin pour obtenir le droit exclusif de creuser dans le champ pendant 9 ans en échange d'une petite pièce de 50 francs par an. A partir de ce moment, la modeste ferme se transforme en un chantier d'extraction géant. La terre est retournée à grands coups de pioche et de pelle, sans précaution. détruisant tout le terrain autour des objets. De la terre noire de Glozell, les fouilleurs sortent des milliers de pièces hétéroclites, des haches en pierre polie, des galets gravés de dessins d'animaux, comme des rennes ou des bisons, qui rappellent les dessins des hommes des cavernes, des squelettes humains aux crânes très allongés, et surtout, plus d'une centaine de briques d'argile couvertes de lettres mystérieuses que personne n'arrive à lire. Pour le docteur Morlaix, c'est une certitude absolue. Glozell est le berceau d'une immense civilisation préhistorique inconnue. Selon lui, ces hommes vivaient là il y a plus de 10 000 ans et savaient déjà écrire bien avant les Égyptiens. Le médecin écrit ses conclusions spectaculaires dans un petit livre qu'il publie à ses frais en septembre 1925. Un texte qui va faire l'effet d'une bombe chez les grands savants parisiens. Pourtant, lorsque l'on examine ces briques, et ses objets en utilisant la science et la logique, tout montre que rien ne va. Les briques gravées, par exemple, elles ne sont pas fabriquées comme de la vraie poterie ancienne. Pour faire un vase solide qui traverse les siècles, il faut cuire l'argile dans un immense feu très chaud pour qu'elle devienne dure comme de la pierre. Or, les tablettes de Glozell ont juste été chauffées à petite température. comme si on les avait mises dans la cheminée de la ferme ou sous un tas de feuilles mortes allumées. L'argile est restée fragile et mal cuite. Le résultat est catastrophique si on les mouille. Dès que l'on plonge une de ces briques gravées dans de l'eau chaude, l'eau pénètre à l'intérieur de la terre, fait gonfler l'objet, et la tablette s'effondre en quelques secondes pour redevenir de la boue liquide. Il est absolument impossible que de telles briques aient pu survivre sous la terre, à travers les hivers glacés, les étés brûlants et les pluies de la région depuis la préhistoire. Si elles avaient réellement été là depuis 10 000 ans, la pluie en aurait fait de la boue depuis bien longtemps. De plus, en regardant au microscope, on découvre que l'argile contient des petits morceaux d'herbes et de racines fraîches dont la couleur verte n'a même pas eu le temps de s'effacer. Et l'histoire devient encore plus suspecte quand on examine les eaux. Le sol du champ de Glozell est une terre très acide qui détruit normalement tout ce qu'on y enterre. Dans une telle terre, les eaux des animaux ou des hommes auraient dû être complètement rongées et dissoutes en quelques centaines d'années seulement. Un peu comme un morceau de sucre qui disparaîtrait dans un verre d'eau. Les eaux trouvées par les fradins sont bien trop solides, bien trop lourdes et en parfait état. Lors des examens en laboratoire, les scientifiques essayent de brûler de petits morceaux de ces eaux au-dessus d'une flamme. Instantanément, une odeur insupportable de cornes brûlées et de viande grillée envahit la pièce. Ce qui prouve que ces eaux contiennent encore de la matière organique fraîche. À l'intérieur de certains eaux longues, on trouve même des traces de graisse animale qui n'a pas eu le temps de pourrir ou de disparaître sous l'action des bactéries du sol. Ces eaux ne proviennent pas du temps lointain des mammouths. Ils sortent tout juste d'une boucherie moderne ou d'un cimetière beaucoup plus récent. Mais ils ont été frottés avec de la terre pour avoir l'air vieux. La communauté des savants se sépare alors en deux camps qui se détestent profondément. D'un côté, le clan des défenseurs de Glozell trouve un allié de poids, Salomon Rennac, le grand directeur du musée de Saint-Germain-en-Laye. C'est un vieil homme très respecté, qui refuse de croire que les inventions anciennes viennent toujours des pays lointains d'Orient. Pour lui, Les briques boueuses de Glozell sont la preuve magique que les Européens ont inventé l'écriture, tout seuls, dans leur campagne. Autour de lui, des amateurs de mystère et des passionnés viennent soutenir la ferme, écrivant même des livres pour essayer de traduire les signes mystérieux, ouvrant des lexiques improvisés et affirmant qu'il s'agit de prières magiques. En face d'eux se dresse le camp des opposants. mené par de grands professeurs comme Louis Capitan et surtout René Dussault, le plus grand spécialiste des écritures anciennes au Musée du Louvre. Pour Dussault, ces tablettes ne sont pas de l'histoire, c'est une mauvaise plaisanterie. Il étudie les signes gravés, un par un, lors d'une réunion très agitée à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1926. Il démontre que les inscriptions de Glozell sont un grand n'importe quoi. Le faussaire a simplement recopié des lettres au hasard en mélangeant des alphabets grecs, phéniciens et des symboles de sorciers trouvés dans un dictionnaire ou une encyclopédie du XIXe siècle. Les lettres sont jetées sur l'argile sans former de vrais mots ou de vraies phrases, juste pour faire joli et impressionner les visiteurs. Le scandale devient si grand que des experts de toute l'Europe décident de venir sur place pour vérifier si la crise est réelle. La tricherie est réelle. En novembre 1927, une commission de savants internationaux débarque à la petite gare de Vichy, sous des trompes d'eau. Parmi eux se trouve une jeune et brillante chercheuse britannique, Dorothy Garrod, connue pour son regard très pointu sur les terrains de fouille. La commission refuse d'examiner les trous déjà creusés par le docteur Morley, et exigent d'ouvrir une nouvelle tranchée au milieu du pré. Sous un vent glacial, les ouvriers creusent la terre sous la surveillance des savants. Garrett s'agenouille dans la boue et remarque tout de suite un problème majeur dans le sol. La terre n'est pas dure et tassée de façon régulière, comme un terrain qui n'a pas bougé depuis des milliers d'années. On voit nettement des coups de feu. couloirs de terre molles et aérées qui descendent depuis la surface. Les faux objets n'étaient pas piégés sous le sol depuis la préhistoire. Ils avaient été glissés récemment dans des trous creusés en cachet. Plus grave encore, les experts découvrent dans l'argile profonde des traces toutes fraîches et lisses laissées par la lame d'un couteau ou d'une truelle en acier qui avait servite à pousser les briques sous les racines des arbres. pendant la nuit pour faire croire qu'elles étaient vieilles. Le rapport officiel des savants, publié en décembre 1927, est sans appel. Le site de Glozal est entièrement faux. C'est une immense tricherie. L'affaire glisse alors des livres de science vers les tribunaux. Une grande association de préhistoire dépose une plainte pour escroquerie. Car la ferme des Fradin fait payer l'entrée aux visiteurs pour leur montrer de faux objets. Le 25 février 1928, au petit matin, les gendarmes et la police débarquent à la ferme. C'est une perquisition spectaculaire. Les policiers confisquent toutes les vitrines du petit musée, emportant près de 3000 pièces dans de grandes caisses en bois clouées à la hâte, devant les habitants en colère. Les caisses sont envoyées à Paris, dans les laboratoires de la police scientifique. C'est l'expert en chef Edmond Bile, un pionnier des enquêtes criminelles, qui va examiner la matière avec ses appareils de précision. Il regarde les trous percés dans les aiguilles en os sous son microscope. La lumière montre que les trous ne sont pas faits avec des outils en pierre de la préhistoire, mais qu'ils portent les marques régulières laissée par une mèche de perceuse moderne en acier qui tournait très vite. Il analyse les haches de pierre et découvre qu'elles ont été coupées avec une meuleuse industrielle. Le pire secret est révélé par la Chine. A l'intérieur de la terre des vases, l'expert trouve de minuscules fils de coton et de lin. En les analysant, il découvre que ces fils sont colorés avec des teintures chimiques inventée à la fin du XIXe siècle, notamment une encre rouge très courante à l'époque. Les tricheurs avaient tout simplement essuyé les poteries encore humides avec des chiffons de cuisine ou des tabliers modernes avant de les cacher sous la terre. Le rapport d'Edmond Bile, remis au juge en mai 1929, détruit définitivement tout le mystère. L'histoire va pourtant prendre un tournant tragique et... bizarre. En septembre 1929, Bail est assassiné au palais de justice de Paris par un homme en colère à cause d'une toute autre affaire de faux documents. Bien que ce meurtre n'ait aucun rapport avec les objets de la ferme, les partisans de Glozell en profitent pour inventer de folles histoires. Ils affirment partout que l'expert a été éliminé par le gouvernement ou par les savants parisien. pour l'empêcher de dire la vérité. Ce drame vient nourrir l'imagination des complotistes. Pendant ce temps, le petit village de Glozell devient une véritable attraction touristique. Des dizaines de milliers de curieux, de journalistes et de passionnés d'histoire de fantômes viennent de toute l'Europe pour visiter la grange des Fradins. Les hôtels de Vichy font le plein de clients. Tout le monde profite de cet argent. En 1932, la justice décide finalement de relâcher le jeune Émile Fradin, car les juges estiment qu'il est impossible de prouver exactement qu'il a fabriqué les faux objets. pendant toutes ces années au milieu de cette foule. Les défenseurs crient alors victoire, affirmant que si le paysan est libéré, c'est que les objets sont vrais, alors que la justice a simplement dit qu'elle ne pouvait pas punir une seule personne pour toute cette confusion. Bien des années plus tard, dans les années 70 et 80, la science moderne utilise de nouvelles techniques avec la radioactivité pour essayer de comprendre la vérité. Les chercheurs utilisent une méthode appelée thermoluminescence sur les briques de Glozel. Cette technique permet de mesurer l'énergie bloquée dans les grains de sable depuis la dernière fois que l'objet a vu le feu d'un four. Un peu comme une horloge invisible qui compterait le temps. Les résultats surprennent tout le monde. Les briques ne datent pas de la préhistoire, mais elles ne sont pas toutes nées en 1924 non plus. Les analyses montrent un mélange totalement fou. Certaines briques ont été cuites à l'époque des Romains, d'autres au Moyen-Âge, et certaines sont si fraîches qu'elles sont indiscutablement du XXe siècle. C'est ici que l'enquête rebondit de façon définitive. Récemment, le ministère de la Culture a enfin publié un grand rapport de fouilles complet et officiel sous la direction de Jean Guillen et Didier Mignallier. Ce document tant attendu lève les derniers secrets et apporte la conclusion parfaite à ce mystère en expliquant le grand secret de la tricherie. A l'origine, sous la terre du champ de Duranton, il y avait un vrai site ancien, mais beaucoup plus modeste que la légende. Les machines modernes y ont détecté les restes d'un petit atelier de fabrication de verre du temps des Romains, une activité de l'âge du fer, datant de 500 ans avant notre ère, ainsi que des tombes oubliées datant du Moyen-Âge. C'est pour cela que le grand-père et le petit-fils ont trouvé de vraies briques et de vraies vieux os en labourant leur champ au début de cette histoire. Ils n'avaient pas creusé dans le vide. Mais dès que le premier trou a été ouvert, le piège de la célébrité se refermait sur eux. Le désir de briller. La fierté du village face aux savants parisiens et l'imagination débordante du docteur Antonin Morlaix ont transformé cette petite découverte historique réelle en une immense fabrique du mensonge. Pour continuer à alimenter le musée, attirer le public et faire plaisir aux médecins qui finançaient les recherches, on s'est mis à tricher en mélangeant le vrai et le faux. Les faussaires ont récupéré les vrais os médiévaux du champ pour y sculpter de faux dessins d'animaux préhistoriques. Ils ont pétri de l'argile fraîche pour mouler des briques, les ont gravés avec des alphabets copiés dans des livres scolaires du XIXe siècle, les ont cuites à la hâte dans la cheminée de la ferme, puis les ont cachées sous la terre pour pouvoir les découvrir le lendemain devant les caméras des journalistes. Le rapport de Jean Guillen et Didier Mialier montre que Glozell est ainsi devenue la plus grande fake news de l'histoire de l'archéologie. C'est le théâtre d'une immense folie collective où les adultes ont tellement eu envie de croire à une histoire magique qu'ils ont fini par fermer les yeux sur les preuves physiques, préférant le confort d'un beau mensonge à la dure vérité de la science. L'imposture démontre que lorsque l'esprit humain est aveuglé par son propre orgueil, Il est capable de fabriquer de faux trésors pour fuir le réel, forçant la science moderne à déployer ses meilleurs instruments pour rendre à la Terre sa véritable histoire. On se retrouve bientôt pour un épisode d'Histoire du Pire. Et d'ici là, méfiez-vous des faux !