Speaker #0Dans un hôpital psychiatrique de Tokyo, une femme de 45 ans consulte pour la troisième fois ce mois-ci. Sa plainte ? Des migraines chroniques qui l'empêchent de travailler. Alors le médecin l'examine et lui prescrit des antalgiques. Mais il n'y a aucune amélioration. A 800 kilomètres de là, dans un village du Sénégal, un homme du même âge se rend chez le marabout. Sa famille l'accompagne au complet. Son épouse, ses enfants, ses frères et ses cousins. Et le diagnostic tombe. Les ancêtres ne sont pas apaisés. Il faut faire un rituel pour toute la lignée. Même semaine, à Buenos Aires, une femme explique à son psychanalyste « Doctor, tengo el corazón completamente roto. » « Docteur, mon cœur est complètement brisé. » Trois continents, trois langages, même neurobiologie en détresse. Mais voici ce qui est fascinant. Pendant que ces trois... trois personnes cherchaient de l'aide selon les codes de leur culture, leur cerveau subissait exactement le même environnement toxique. Car derrière ces masques culturels colorés se cache une réalité plus sombre. Nous avons tous créé, à l'échelle planétaire, les conditions parfaites pour l'effondrement mental. Alors embarquons aujourd'hui pour ce double voyage, à travers les rituels de guérison du monde et à travers l'écosystème moderne qui rend ces rituels nécessaires. Bienvenue dans Hypnose et hérésie, une anatomie de l'invisible. Je suis Maëva, hypnothérapeute et préparatrice mentale. Ici, on explore ce que l'on préfère taire, les croyances limitantes, le stress, les peurs et les illusions du développement personnel. Bienvenue à toi dans cet espace où la complexité humaine n'est pas aplatie mais célébrée, où les contradictions sont explorées plutôt qu'effacées. Chaque épisode t'invite à une plongée profonde, où nous prendrons le temps d'examiner les nuances et les mécanismes subtils qui façonnent notre expérience intérieure. Une enquête coordonnée par l'OMS en 2019, menée dans 17 pays, a montré que les mêmes dysfonctionnements neurobiologiques, comme la baisse de la sérotonine, l'inflammation cérébrale et le dérèglement de l'axe du stress, peuvent se manifester de façon radicalement différente selon le contexte culturel. Un peu comme si la même partition musicale était jouée par des orchestres différents, avec leur... leurs propres instruments, leurs propres harmonies. La mélodie reste reconnaissable, oui, mais l'expression change tout. Et comprendre ces différences, c'est comprendre quelque chose de profond sur la nature même de cette maladie. Et parfois, c'est découvrir des sagesses thérapeutiques que nous avons perdues en cours de route. L'Occident et la dépression standardisées. Chez nous, En Europe et en Amérique du Nord, la dépression est devenue une maladie mentale diagnosticable selon des critères précis et traitables chimiquement et individualisés. Le DSM-5, comme on l'a vu, la décrit en 9 critères objectivables, comme un peu une recette de cuisine médicale. L'anthropologue Arthur Kleinman de Harvard l'exprime ainsi dans son livre The Illness Narratives. La psychiatrie occidentale a créé une catégorie de dépression qui était à la fois partout et à la fois nulle part. partout dans sa portée diagnostique, nulle part dans sa spécificité culturelle. Et les chiffres confirment cette expansion. Selon l'OCDE, la consommation d'antidépresseurs a doublé en 20 ans en Europe. En France, environ 6 millions de personnes sont sous antidépresseurs, soit près de 9% de la population adulte. Ce qui fait 1 français sur 11 qui avale quotidiennement des molécules pour supporter sa propre existence. Et cette médicalisation a un avantage majeur, bien sûr. Déstigmatiser la souffrance psychique. Ce n'est pas de votre faute, c'est votre chimie. Vous avez un déséquilibre neurochimique comme un diabétique a un problème d'insuline. Et cette approche, elle libère complètement de la culpabilité individuelle. Le problème, c'est qu'elle a aussi ses angles morts. Car en réduisant la dépression à un dysfonctionnement individuel à réparable par molécule, on évite donc soigneusement de questionner ce qui, dans notre organisation sociale, génère massivement cette souffrance. Parce que, et oui, c'est plus simple de traiter les symptômes que de transformer les causes. L'Asie de l'Est, le grand silence organisé. En Asie de l'Est, la dépression se cache derrière un voile de symptômes physiques. Une étude de l'université de Tokyo, publiée dans Transcultural Psychiatry en 2020, montre que 78% des japonais dépressifs consulte d'abord pour des maux de tête chroniques, de la fatigue inexpliquée ou des troubles digestifs. Le psychiatre japonais Takahiro Kato explique dans ses recherches. Dans la culture japonaise, exprimer directement une détresse psychologique est considéré comme égoïste et comme un fardeau pour les autres. Nous transformons notre douleur émotionnelle en symptômes physiques que la société peut accepter et traiter. Et cette transformation, elle n'est pas consciente, c'est un mécanisme culturel qui est profondément ancré. Au Japon, on préfère dire « j'ai mal au ventre depuis trois mois » plutôt que « je me sens vide et désespéré » . Au moins, les maux de ventre ne font perdre la face à personne. La langue japonaise elle-même a développé des euphémismes poétiques pour éviter le mot tabou, comme kokoro no kaze, qui veut dire littéralement le rhume de l'âme, ou utsubuyo, la maladie de la mélancolie. Des sortes de circonlocutions délicates pour nommer l'innommable. Le problème, c'est que cette poésie du Neni, elle a un prix terrible. Selon l'OMS, en 2022, le Japon comptait environ 12 suicides pour 100 000 habitants, un des taux les plus élevés du G7. Plus troublant encore, 70% de ces suicides n'étaient précédés d'aucune consultation en psychiatrie. Quand on ne peut pas parler de sa souffrance, elle finit parfois par parler d'elle-même. Et définitivement. En Afrique subsaharienne, la dépression n'existe pas vraiment comme un concept médical individuel. Une recherche anthropologique de Rachel Chapman publié dans Social Science and Medicine en 2010, documente comment au Sénégal, cette souffrance est conceptualisée comme sabar. Sabar, un déséquilibre avec les ancêtres, un problème familial élargi. Un guérisseur traditionnel sénégalais interrogé par Chapman explique « Quand quelqu'un est triste trop longtemps, cela signifie que les ancêtres de la famille ne sont pas heureux. La tristesse n'est pas dans la personne seule, elle est dans toute la lignée familiale. Toute la famille doit guérir ensemble. Cette vision collective de la souffrance engendre des réponses collectives, des rituels communautaires, des consultations des marabouts et des réintégrations sociales intensives. Il n'y a pas de molécule, on ne pose pas de diagnostic individuel, mais on se mobilise massivement autour de celui qui souffre. Le psychiatre ghanéen Kwame Mackenzie observe. Les approches africaines traditionnelles comprennent quelque chose que nous avons oublié en Occident. que la guérison individuelle est impossible sans guérison communautaire. Le revers de la médaille, selon l'OMS encore, c'est que l'Afrique subsaharienne compte en moyenne 1 psychiatre pour 500 000 habitants. 1 psychiatre pour 500 000 habitants. Tandis qu'en France, on est à 1 psychiatre pour 10 000. C'est un désert médical psychiatrique. Mais peut-être que cette pénurie cache-t-elle une autre... compréhension de la souffrance qui mise tout sur le collectif plutôt que sur la chimie individuelle. Hypothétiquement, un peu probable. Un peu. Le monde arabe, entre foi et culpabilité. Une étude de l'université du CAIR, publiée dans l'International Journal of Social Psychiatry en 2019, révèle un phénomène particulier. 60% des patients dépressifs au Moyen-Orient interprètent initialement leur état comme une « faiblesse spirituelle » . Le docteur Ahmed Mohit, psychiatre iranien, note dans ses travaux « Mes patients disent souvent « Pourquoi Allah me teste-t-il ? » N'ai-je pas été assez reconnaissant ? Car c'est ce cadre spirituel qui donne un sens à la souffrance. Mais il peut aussi devenir une prison de culpabilité. Cette lecture religieuse peut devenir toxique, car la dépression est vécue comme une punition divine pour des péchés, peut-être réels ou peut-être aussi imaginaires. Mais elle offre aussi quelque chose que notre médecine occidentale a perdu. Un cadre de sens. Car au moins, dans ce cas-là, cette souffrance s'inscrit dans un plan divin, même incompréhensible. Tandis que nous, nos dépressions occidentales sont souvent... absurdes, dénuées de signification transcendante. On se demande parfois juste pourquoi, moi ? Le résultat prévisible, la somatisation est massive. On consulte pour des douleurs thoraciques, pour des migraines persistantes, pour des troubles du sommeil. Mais pas. pour une dépression. Un médecin libanais témoigne dans l'étude du CAIR. « Mes patients me disent qu'ils ont mal au cœur, physiquement. Ils ne peuvent pas dire que leur cœur émotionnel saigne. C'est socialement impossible. » Alors ici, la frontière entre douleur physique et psychique devient floue, volontairement brouillée pour préserver l'honneur familial. À l'exact opposé, l'Amérique latine cultive l'expression émotionnelle libre. Une enquête universitaire menée à Sao Paulo montre que les Brésiliens utilisent trois fois plus de mots pour décrire leurs émotions que les Nord-Américains. Le psychologue brésilien Luis Braselar observe. Au Brésil, nous n'avons pas de dépression, nous avons des cœurs brisés. Nous n'avons pas d'anxiété, nous avons la saudade. Notre langue transforme les catégories psychiatriques en poésie. Et oui, là-bas la dépression porte des noms romantiques. Le désamour, le manque d'amour, el corazón roto, le cœur brisé, l'alma en pena, l'âme en peine. La souffrance psychique est souvent associée au traumatisme relationnel. Aux histoires d'amour qui finissent mal. Et l'Argentine détient un record mondial fascinant. Un psychanalyste pour 600 habitants à Buenos Aires, contre un pour 350 000 aux Etats-Unis. Une ville où tout le monde a son psy et on en parle au dîner. Jorge Alman, psychanalyste argentin, plaisante. À Buenos Aires, si tu n'as pas de thérapeute, les gens pensent soit que tu es très sain, soit que tu es très pauvre. Généralement, c'est la seconde option. Évidemment, ici, il y a un paradoxe culturel. Cette sur-psychologisation concerne surtout les classes aisées, tandis que les classes populaires souffrent sans accompagnement. Comme si la dépression était un luxe réservé à ceux qui ont les moyens de se la payer. Pour résumer, tu déprimes en Occident, tu consultes un psy, on te diagnostique selon le DSM-5, on te prescrit un ISRS à 2h15 le mois, remboursement sécu. efficace, déculpabilisant, individualisé et très rentable pour Big Pharma tu deviens un cas clinique avec un code de remboursement tu déprimes en Asie tu développes mystérieusement des maux d'estomac chroniques on ne parle jamais de ton vide intérieur toute la famille fait semblant que tout va bien jusqu'à parfois craquer, définitivement l'honneur est préservé, la vie est perdue tu déprimes en Afrique, on dit que tes ancêtres te parlent toute la famille se mobilise, on fait des rituels pendant 3 jours on cherche quel déséquilibre cosmique explique ta souffrance communautaire et mystique mais pas toujours suffisant face aux dépressions sévères avec passage à l'acte Tu déprimes au Moyen-Orient, c'est ta foi qui faiblit, tu culpabilises en plus d'être triste, tu développes des symptômes acceptables comme des migraines. Allah te teste, tu souffres en silence en priant pour comprendre la leçon. Tu déprimes en Amérique Latine, ton cœur est brisé, tout le monde le comprend, on pleure ensemble en écoutant du tango. Enfin, si t'as les moyens de payer le psy. Sinon, ben tu pleures tout seul avec ta guitare et une bouteille de cachaça. Même neurobiologie, même souffrance universelle. Cinq interprétations culturelles différentes. Bref. La dépression c'est comme un caméléon. elle prend la couleur de la société qui l'observe. Mais que révèlent alors nos différences ? Ces variations ne sont pas du simple folklore anthropologique, elles révèlent trois vérités dérangeantes sur nos approches de la souffrance psychique. Premièrement, notre modèle occidental, uniquement biomédical aussi sophistiqué soit-il, reste incomplet. Ils soignent remarquablement bien la chimie du cerveau, mais ignorent parfois le contexte social, spirituel, communautaire qui nourrit ou guérit la souffrance. C'est comme réparer le moteur d'une voiture sans regarder la route sur laquelle elle roule. Deuxièmement, certaines cultures ont observé des intuitions thérapeutiques que nous avons perdues dans notre course à la médicalisation. Comme l'importance du lien social, qui est massif, très important, le sens spirituel qui donne une signification à la souffrance, et l'accompagnement communautaire qui empêche l'isolement mortel. Troisièmement, la stigmatisation tue, littéralement. Plus une société est taboue sur la dépression, plus ses taux de suicide explosent. Le silence organisé devient un facteur de risque mortel. La honte peut être bien plus dangereuse que la maladie elle-même. Alors comment accompagner intelligemment ? Des travaux récents de Laurence Kiermaier et ses collègues publiés dans Psychological Medicine le martèlent. Les approches thérapeutiques les plus efficaces sont celles qui intègrent intelligemment la dimension culturelle du patient. Kiermaier écrit La compétence culturelle en santé mentale ne consiste pas à apprendre des faits exotiques sur différentes cultures. Il s'agit de comprendre comment la souffrance de chaque personne est façonnée par sa vision du monde, sa communauté et son cadre spirituel. Concrètement, ça signifie quoi ? Se dire comprendre comment sa culture interprète la souffrance psychique. Ça veut dire intégrer les ressources spirituelles ou communautaires qui sont disponibles à ce moment-là. Ça veut dire aussi adapter le vocabulaire thérapeutique à ses représentations mentales. Et surtout, ne pas imposer un modèle unique occidental de « guérison » . Et revenons à nous autres là, en Occident. Nous, les Occidentaux, nous avons brillamment médicalisé la dépression. Nous avons simultanément créé les conditions sociales parfaites pour son épidémie. L'individualisme exacerbé qui isole, la perte du lien communautaire, le culte de la performance qui épuise, la déconnexion avec la nature, la compétition permanente dès l'enfance, l'isolation des personnes âgées, les familles éclatées géographiquement, le travail déshumanisé, bref. Et puis nous vendons des antidépresseurs pour soigner les symptômes de notre organisation sociale toxique. Le sociologue français Alan Ehrenberg l'exprime crudement. cruellement dans la fatigue d'être soi. Nous avons créé une société qui exige de chacun qu'il soit l'entrepreneur de sa propre vie. Et puis, nous nous étonnons que tant de gens s'effondrent sous le poids de cette liberté. Ce que pointe Alain Ehrenberg, c'est exactement comme polluer systématiquement une rivière, puis vendre des filtres à eau aux riverains empoisonnés. Encore un business model formidable, crée le problème et vend la solution. Alors demandons-nous, quelles conditions concrètes d'existence offrons-nous à nos cerveaux, façonnées par des milliers d'années d'évolution ? Car, peut-être que pour comprendre pourquoi nous médicamentons massivement notre détresse, il faudrait peut-être d'abord regarder honnêtement l'environnement dans lequel nous essayons de vivre. Anatomie d'un environnement dépressogène. Imagine deux scènes de la vie quotidienne séparées par seulement quelques décennies. Première scène. Village français. 1950. Réveil au lever du soleil, sans réveil strident. Petit déjeuner en famille autour d'une table. Marche de 15 minutes pour aller au travail, saluant les voisins. Travail physique ou artisanal avec des pauses naturelles. Déjeuner d'une heure avec des collègues. Fin de journée marquée par le coucher de soleil. Soirée en famille entre voisins et coucher dans le silence total. Scène numéro 2. Appartement parisien 2025. Réveil brutal par un smartphone à 6h30. Petit déjeuner avalé en consultant les emails, transport en commun bondé, isolé par des écouteurs, journée en open space sous éclairage artificiel sans voir la lumière naturelle, déjeuner de 20 minutes devant un écran, retour épuisé après 1h30 de transport, soirée seule devant Netflix, couché en scrollant Instagram dans le bruit de la circulation. Deux scènes, même espèce humaine, même cerveau, deux écosystèmes de vie radicalement différents. Pendant des millénaires, l'humanité a vécu au rythme cyclique. Levé et couché du soleil, saison, cycle lunaire, rythmes agricoles. Notre biologie interne s'est calibrée sur ces oscillations naturelles. Puis est arrivée l'industrialisation, et soudain l'éclairage artificiel a permis de travailler la nuit. Les horaires fixes ont remplacé les rythmes naturels, et la disponibilité 24h sur 24 via les écrans a achevé de dérégler nos horloges internes. Résultat ? Une espèce d'urne qui vit comme si elle était nocturne. Des cycles de cortisol, de mélatonine et de température corporelle corporelle complètement désynchronisée. C'est un peu comme forcer un oiseau migrateur à voler en permanence sans respecter ses cycles naturels. Bah au bout d'un moment, il tombe. Dans les sociétés traditionnelles que nous venons d'explorer, l'espace était horizontal et ouvert. Maisons basses, jardins partagés, cours communes, visions longues sur des paysages, et l'œil pouvait se reposer sur l'infini. Notre architecture moderne, elle, elle nous comprime. Des tours d'habitation, des bureaux sans fenêtre, des transports souterrains, des espaces fermés successifs. Notre champ visuel se limite à quelques mètres carrés. Cette compression spatiale crée une pression psychologique constante, sans qu'on s'en rende compte. Notre système nerveux, conçu pour l'ouverture, se retrouve dans une cage dorée. Et pire encore, cette absence quasi totale de contact. De contact avec la terre, avec les plantes, avec les animaux, avec... tous ces éléments qui régulaient naturellement notre équilibre émotionnel pendant des millénaires. Ferme les yeux et imagine. Imagine grandir en entendant que le vent dans les arbres, que le chant des oiseaux au réveil, le crépitement du feu le soir et les voix de ceux qu'on aime. Et maintenant, rouvre les yeux, et nos enfants d'aujourd'hui naissent dans un monde de bruit permanent. De circulations incessantes, de climatisations qui ronronnent, de machines en arrière-plan, d'écrans qui bipent, de conversations superposées dans l'open space. Cette stimulation auditive constante, elle maintient notre système nerveux en alerte rouge. On n'a pas le temps de récupérer. Il n'y a pas de silence et pas de réparation. Car même la nuit, nos villes, pour ceux qui sont citadins, ne dorment jamais. Et ce silence total, celui qui est tellement nécessaire à notre restauration cérébrale, c'est devenu un luxe. que seules certaines personnes peuvent s'offrir en partant s'isoler à la campagne. Il y a encore une génération, manger était un acte social par défaut. Il y avait des repas de famille, des moments de partage, des conversations autour de la table, et une temporalité vraiment respectée. Aujourd'hui, si tu regardes vraiment autour de toi, il y a quoi ? Des repas avalés devant un écran, des grignotages permanents, même en marchant, de la nourriture industrielle consommée en solitaire et dans un silence alimentaire. Et cette désocialisation coupe l'un des liens les plus anciens de l'humanité. Depuis que nous existons, partager la nourriture tisse du lien social, crée de la gratitude et structure le temps. Donc ouais, manger seul devant Netflix, c'est priver notre cerveau social de l'un de ces moments privilégiés de connexion. C'est comme couper un fil vital qui nous relie aux autres. Jusqu'à l'avènement de la société industrielle, le mouvement était lui aussi intégré naturellement. On marchait tous les jours, parce qu'on avait souvent un travail physique. ou des gestes artisanaux, on portait, on bougeait. Et le corps, il était sollicité en permanence, mais sans violence. Alors que dans notre quotidien moderne, on a tout compartimenté. On bosse 8h, on reste assis sur un bureau, puis une heure de sport pour compenser dans une salle fermée avec des machines qui simulent des mouvements naturels qu'on ne sait même plus faire. Le problème, c'est pas de faire une heure de sport dans une salle de sport, mais c'est que cette sédentarité prolongée suivie d'efforts intenses fragmentés perturbe énormément la production naturelle de nos neurotransmetteurs. On pourrait aussi parler du fait que, pendant la majeure partie de l'histoire humaine, les enfants adultes et anciens partageaient les mêmes espaces, ils se côtoyaient quotidiennement, ils s'enrichissaient mutuellement. On a perdu tout ça, on a créé une sorte d'apartheid générationnel, les crèches, les écoles, les entreprises, les maisons de retraite, où chaque âge vit isolé des autres, comme si cette diversité générationnelle était devenue toxique. Un enfant, à l'heure où je parle en 2025, peut grandir sans côtoyer de personnes âgées. Un adulte ? sans contact avec des enfants non plus. Et cette amputation sociale nous prive d'une richesse relationnelle qui est fondamentale. Résultat, on se retrouve avec des générations qui ne se comprennent plus, qui se craignent, qui s'isolent dans leur bulle d'âge. Et ça, c'est une fragmentation sociale inédite dans toute l'histoire. Et parlons maintenant de l'ère numérique. Parce que oui, avant tout ça, la stimulation était événementielle. Il y avait des moments forts alternant avec des périodes calmes. Les célébrations étaient ponctuelles, les changements étaient saisonniers. Et donc le cerveau avait le temps de traiter tout ça beaucoup plus facilement. Alors qu'aujourd'hui, on a des notifications en permanence, on reçoit un flux d'informations ininterrompues, des solidicitations multiples simultanées et surtout, zéro temps mort du réveil au coucher. Et notre cerveau conçu pour traiter ponctuellement des informations importantes pour la survie, il se retrouve comme dans un processus forcé à tourner en continu à 100% et sans jamais refroidir. Donc inévitablement, que se passe-t-il ? Il surchauffe. Et quand un cerveau surchauffe, on appelle ça aussi une dépression. Laisse-moi te raconter maintenant l'histoire de Marie, la même personne dans deux environnements. Marie a 42 ans, elle est ingénieure parisienne. Elle est en dépression chronique depuis 5 ans malgré des antidépresseurs et thérapies. Pendant le premier confinement, elle s'exile chez ses parents dans un village du Périgord. Et sans le vouloir, elle retrouve un écosystème de vie plutôt ancestral. Le réveil naturel avec la lumière qui filtre par la fenêtre, Un petit déjeuner en famille sans écran, du télétravail dans le jardin au contact des armes. Tous les jours, elle marche un petit peu dans son périmètre d'un kilomètre. Elle marche en forêt, ce qui remplace bien évidemment la salle de sport. Les repas sont longs, elle bavarde, elle prend son temps. Et elle se couche avec la nuit et le silence. Résultat après six semaines, amélioration spectaculaire. Sommeil réparateur, énergie retrouvée, humeur stabilisée. Retour à Paris, reprise du rythme urbain. Qu'est-ce qui s'est passé ? Une rechute. progressive dans les mêmes symptômes. Alors, est-ce que le problème était dans sa neurochimie ou dans son habitat quotidien ? La biologie qui crie au secours. Tous ces changements environnementaux ne restent pas abstraits. Ils perturbent directement notre biologie. La lumière artificielle permanente, elle dérègle les cycles circadiens, ce qui crée des problèmes de mélatonine et de cortisol. Le manque de lumière naturelle ? il crée des carences en vitamine D, ce qui cause un effondrement de la sérotonine. La sédentarité, ça crée une baisse de production du BDNF, on en reparlera. Le bruit permanent génère une hyperactivation chronique de l'axe du stress, l'isolation sociale, une chute de l'ocytocine, et l'hyperstimulation numérique, un épuisement dopaminergique. Donc face à cet environnement artificiel, notre cerveau, il réagit vraiment comme à un stress chronique majeur. Ce qu'on appelle dépression devient sa façon de dire cette vie. ne convient pas à ma programmation biologique fondamentale. Nous revenons de ce voyage troublant avec une double révélation. Première découverte, chaque culture a développé ses propres stratégies pour apprivoiser la souffrance psychique. L'Afrique nous enseigne le lien communautaire massif, l'Amérique latine la légitimité de l'expression émotionnelle. Et même l'Asie, malgré son silence mortifère, préserve des espaces de contemplation quotidien. Deuxième découverte plus dérangeante, nous occidentaux avons créé l'environnement le plus sophistiqué pour diagnostiquer la dépression, tout en construisant simultanément l'écosystème parfait pour la générer. Compression spatiale urbaine, isolation sociale systématique, dérèglement des rythmes naturels et hyperstimulation permanente, chaque... aspects de notre mode de vie activent précisément les mécanismes biologiques de l'effondrement mental. Comme Marie, cet ingénieur parisien dont je t'ai parlé, qui a vécu cette révélation dans sa chair. La même personne, le même cerveau, mais en changeant d'écosystème, de Paris au Périgord, sa dépression s'est résorbée naturellement. Et voici la bonne nouvelle. Maintenant que nous comprenons ces mécanismes environnementaux et culturels, nous pouvons plonger dans l'intimité même de ce cerveau pour observer exactement ce qui se dérègle et aussi comment le réparer. Car nous entrons dans une ère thérapeutique révolutionnaire. Pour la première fois, nous pouvons observer un cerveau dépressif en temps réel, nous pouvons comprendre sa cacophonie neurobiologique, et donc disposer d'un arsenal inédit pour remettre de l'or dans ce chaos. Dans notre prochain épisode, nous plongerons dans cette symphonie brisée de 86 milliards de neurones. Et tu découvriras comment réparer ce qui semblait irréparable. C'était Maëva. Je te dis à très bientôt et d'ici là, prends bien soin de ton écosystème de vie, car c'est lui qui sculpte ton paysage intérieur bien plus que tu ne le penses.