Speaker #0Bonjour, c'est Morgane Sous-la-Rue. Vous souvenez-vous, il y a 80 ans se jouait l'un des épisodes les plus déterminants de l'histoire de France. Sous l'action conjointe des forces alliées débarquées en juin 1944 sur les plages de Normandie et des forces françaises de l'intérieur, la France se libérait du joug de l'occupant nazi. Un combat entre le bien et le mal, la liberté et le totalitarisme. qui fixa pour les décennies à venir les principes fondateurs des démocraties occidentales. 80 ans plus loin, alors que les derniers témoins directs se taisent et que les démocraties vacillent sur leur fondation, il semble d'autant plus important de se souvenir. Arène, la première grande ville française libérée, cela se passa le 4 août 1944. Nous vous invitons à plonger dans la chaleur de l'été 44 pour revivre ces heures périlleuses et assister à la chute. de Maison Blanche, un lieu dit au nom pour le moins prédestiné. Tout un symbole, c'est au lieu dit Maison Blanche dans le nord de la ville que s'est jouée la libération de Rennes par les résistants français et l'armée américaine. De l'édifice immaculé de Washington au Hamo breton, il y a un océan Atlantique à traverser, direz-vous. Les G.I. seront pourtant bien là, avec certes un mois de retard par rapport aux plans établis par le haut commandement allié. De même que Rome ne s'est pas construite en trois jours, Rennes est occupée depuis quatre ans et ne sera pas libérée d'un coup de baguette magique. En toile de fond, c'est la libération de la Bretagne qui est en jeu. Les forces alliées ont d'ailleurs dans un premier temps prévu de contourner Rennes pour foncer directement sur Brest, Lorient et Saint-Nazaire, des ports bretons ô combien stratégiques et transformés en forteresses par la Wehrmacht. Dans la capitale de Bretagne, l'onde de choc du débarquement sur les plages de Normandie Merci. se fait très vite sentir, déclenchant une vague d'affolement dans les rangs allemands. Un phénomène amplifié par les bombardements de la ville par les alliés les 9 et 12 juin, puis le 18 juin 1944. Les rennais médusés voient alors les Allemands céder à la panique. Les rats commencent déjà à quitter le navire et c'est un étrange ballet de soldats fuyant la ville à bicyclette qui débute. Les officiers se carapatent quant à eux en automobile ou en camion. En retour, l'accès de la ville est barré, empêchant notamment le ravitaillement des habitants en lait. Nous ne sommes qu'en juin, mais les grandes manœuvres ont donc déjà commencé pour l'occupant. Au matin du 5 juillet, 600 prisonniers alliés détenus au camp de la Marne sont envoyés en Allemagne dans des wagons à bestiaux. Deux jours plus tard, les canons allemands retentissent. À titre dissuasif aux entrées de Rennes, non sans avoir au préalable prévenu la population locale des risques encourus. Alors que la division Tiger Jack, dirigée par le major général John S. Wood, poursuit sa progression vers l'ouest, les officiers de la Feldkommandantur quittent la ville précipitamment dans la nuit du 30 au 31 juillet. Signe que pour eux la guerre est finie, ces derniers n'emportent dans leur valise ni armes ni munitions, mais des colis remplis de produits made in France. Pendant ce temps-là, les troupes américaines s'activent en Normandie. Le 1er août s'achève l'opération Cobra. Sous les ordres des généraux George Patton et Omar Bradley, les G.I. de la 4e division blindée et le major-colonel John S. Wood descendent d'Avranches par la route d'entrain. Comme le note le colonel Rémy, la longue descente sur Rennes ne fut pas une promenade dominicale dans un parc. A commencer par le ravitaillement en essence. Un véritable parcours du combattant s'il en est. Imaginez une division blindée, soit 11 000 hommes et 260 blindés consommant la bagatelle de... 450 litres de carburant au 100 km. Autant préciser que tous ces pachydermes mécaniques ne se servent pas à la pompe voisine mais dans le Cotentin où les Anglais ont installé une pipeline. La logistique doit suivre et il n'est pas difficile de se représenter le balai incessant des camions citernes. Mais revenons à la percée. Évanouie au sud d'Avranches, la résistance allemande continue pourtant de s'organiser comme le confirmera bientôt Wilfrid Pelletier. Si ce dernier est un simple soldat de première classe, son uniforme est taillé dans l'étoffe des héros. Incorporé dans le 10e bataillon d'infanterie blindé, Pelletier va s'infiltrer en territoire ennemi, allant jusqu'à passer la soirée en compagnie des troupes allemandes. Il revient dans le camp français avec une moisson de renseignements sur les positions ennemies et leurs dépôts de munitions. Poursuivant leur percée vers l'ouest, les chars et les auto-chenises alliés stoppent au lieu-dit Maison Blanche, située sur la commune de Saint-Grégoire. En face, ils attendent une centaine de fantassins armés de mitraillettes et de lance-roquettes et les canons d'une batterie de DCU. Mais s'ils connaissent son existence, les Américains ne parviennent pas à la localiser précisément. Un rennais nommé Jean Charles va leur donner un précieux tuyau. Habitant de la ferme de la Chenet, l'agriculteur est occupé à nettoyer un talus à la fossile quand il croise la route d'une Jeep suivie d'un cortège de chars floqués d'une étoile et de panneaux oranges. Parmi les occupants de la Jeep se trouve Pierre Bourdan, la voix française de l'émission de radio « Les Français parlent au français » . Jean Chal va lui indiquer où se cache l'ennemi, quelque part au nord de la ferme des Fontenelles, dans des cuves bétonnées et dissimulées à la vue par des haies d'arbres. Il tente également de convaincre les Américains d'emprunter un autre itinéraire pour pénétrer dans Rennes. « Ils vous tireraient comme des lapins » , lâche-t-il à Pierre Bourdan, qui traduit. Il ne sera pas entendu. La funeste prophétie se réalise le 1er août 1944 à partir de 15h. Maison Blanche sera bientôt maculée de sang. Les chars du 35e bataillon américain doivent faire face aux tirs allemands. Le lieutenant-colonel Kirkpatrick et le capitaine Tybes sont sérieusement touchés par l'explosion d'un obus. Le tribut est lourd. En quelques minutes, le bataillon US perd notamment... 11 blindés sur 25, ainsi que 50 soldats, et les troupes alliées doivent battre en retraite sur plusieurs kilomètres. Transformée en poste d'observation par les artilleurs allemands, l'église Saint-Laurent est détruite. De son côté, le colonel Eugène Koenig est stationné au Mans avec ses deux bataillons de marche, équipés de mitrailleuses et de lance-roquettes anti-chars. Les 1900 hommes empruntent le chemin de la mode Brulon et atteignent leurs camarades le 2 août aux alentours de 4h du matin. Ils sont accueillis par le général Farnbacher qui précise être là pour libérer Rennes, une ville commerciale de 80 000 habitants, considérée par certains comme la ville la plus laide du pays. Il est vrai qu'au Far West, nombre de Yankees pensent que les Rennes et les Rennes portent toujours des costumes noirs et des collants dentels. A propos des combats de Maison Blanche, le lieutenant Jimmy Leach note Je me souviens de ce chef de section de mortier du 10e bataillon qui grimpa dans un arbre pour diriger les tirs de mortier. Les allemands abattirent l'arbre et il tomba par terre. On s'est foutu de lui pendant longtemps. Rétrospectivement, les termes de fiasco et de défaite seront employés pour qualifier le déroulement catastrophique et le manque de coordination des opérations alliées. Le 2 août au matin, des chars américains stationnent à Assigné, à 11 km de la place de la mairie de Rennes. Le général Wood attend des renforts en hommes, vivres, carburants et munitions. Le 3 août, ce dernier amorce une tentative de contournement de Rennes par l'Ouest et un assaut lancé en soirée échoue dans le secteur des Gantelles. Le lendemain, le New York Times n'hésitera pourtant pas à réécrire l'histoire, annonçant avec force, rhodomontade, la prise de Rennes et la reddition d'un millier d'Allemands. Les vaincus se seraient rendus sans armes docilement rangés en rang par quatre, les drapeaux blancs flottant au bout de leurs bâtons. Mieux, le journal américain assure que la bataille de Maison-Blanche se serait glorieusement conclue par la destruction de la batterie ennemie. L'article précime, une colline près de Rennes s'avère un os et ajoute, « canon de 88 allemands mortiers tireurs d'élite mitrailleuse tente en vain d'encercler une colonne US » . Les G.I.s héroïques n'ont quant à eux pas hésité à foncer dans un nid de frelons, non pareillé, mais floqué d'une croix gammée. La réalité est tout autre. Ayant sous-estimé les conseils de la résistance, les Américains ont été cueillis par un feu nourri de mortiers, de mitrailleuses et de canons. Décrivant plus tard la bataille, un colonel dira que même les studios de cinéma d'Hollywood n'ont jamais rien produit de tel en matière de feux d'artifice et de frissons. Les forces alliées vont pourtant parvenir à faire sauter le verrou allemand. Par la suite, l'artillerie américaine enverra des obus sur la ville de Rennes pendant deux jours afin de convaincre l'ennemi de quitter définitivement les lieux. Au maire de Rennes, Yves Millon, qui l'interrogeait sur la raison d'être de ces tirs, le général Patton répondra avec humour « On frappe toujours avant d'entrer chez quelqu'un » . Les choses semblent donc rentrer dans l'ordre, mais le retour à la normale n'est pas... pour tout de suite et les orgues germaniques ont du mal à se taire. Depuis la veille, les Allemands acheminent en effet des caisses d'explosifs sur les jardins de la Villenne et près des ponts. Dès minuit, le pont Pasteur est dynamité. Au matin, c'est au tour du pont de la mission de s'effondrer dans un immense fracas. Puis vient le tour du pont de Nemours et ainsi de suite d'ouest en est. Heureusement, Quelques riverains héroïques ont jeté la dynamite dans le canal, empêchant la destruction des ponts Le Graveran et Saint-Martin. Placés sous la responsabilité du commandant Adam, les FFI n'interviendront pas, par peur des représailles sur la population civile. Pour l'heure, le souci premier de la résistance est d'installer à Rennes, première grande ville libérée, les responsables d'une nouvelle administration française, conformément aux voeux du général de Gaulle. Il est 9h du matin en ce 4 août. Des soldats du 13e régiment d'infanterie US pénètre prudemment dans Rennes, arme à la main. Une demi-heure plus tard, Fred Scherer, un jeune GI de 19 ans, débouche place de la mairie. Une jeune fille portant des fleurs et une bouteille de vin à la main se jette dans ses bras en criant « Je t'aime ! » . Si Rennes est libérée, les Américains n'auront pu empêcher le départ d'un dernier convoi de déportés, transportant 800 résistants de la première heure, hommes et femmes. La mémoire rennaise se souviendra de ce sombre épisode sous le nom de « Train de Langeais » . Vers 16h commencent les premières arrestations de collabos conspuées par les rennais rue Ferdinand Buisson. Une demi-heure plus tard, des avions de chasse alliés passent en rase mode sous les acclamations des habitants. Représentant la résistance avec Pierre Herbart, alias le Vigan, c'est Yves Millon qui reçoit la responsabilité de diriger la ville à la tête d'une délégation spéciale alors que les Allemands ont tenté d'incendier la mairie. Pour dire l'importance stratégique de la libération de Rennes, Jean Marain, l'homme de Radio Londres, est présent dans la ville. « Young's Capture Ren » , titre de son côté, « The Baltimore News Post » . Couvrant les combats depuis le 6 juin, un journaliste américain note « L'arrivée des Américains ne s'est pas traduite par des bombes et des aubures rasant des maisons de civils. Il n'y a pas eu de féroces combats de rue. De longues files de véhicules alliés s'écoulent à travers la ville. Une Jeep a des portraits d'Hitler et de Goering ficelés à la roue de secours. Leur visage barré d'une grande croix noire. Les citadins acclament, rient et chargent les djibs de fleurs. Il cite le défilé de 24 meneurs de la résistance, fusils sur l'épaule. Des hommes vieux, jeunes, aux teints clairs ou bronzés, ne manœuvrant pas très bien et paraissant un peu débraillés. Il n'oublie pas non plus l'image de ce vieillard à la moustache blanche entonnant la marseillaise à la trompette. Il écrit « Aux premières notes, les gens étaient silencieux, les larmes leur venant, puis ils se mirent à chanter. » Le son d'abord faible résonna avec écho entre les murs à mesure qu'augmentait le nombre de ceux qui chantaient. En cet après-midi du 4 août, la foule s'amasse place de la mairie pour acclamer les nouveaux dirigeants postés sur le grand balcon nord de l'hôtel de ville. Parmi eux, Jean Marins, voix de la France Libre, et le colonel de Chevigny, délégué militaire pour le Front Nord. Les jours suivants, les rennais seront nombreux à se rendre à Saint-Laurent et Maison-Blanche pour voir les vestiges des combats. Au final, c'est l'action conjointe de la résistance intramurosse et de l'armée américaine à l'extérieur qui permettra de faire sauter le verrou de Maison-Blanche et avec lui les bouchons de la victoire. Que se serait-il passé si le général de Gaulle n'avait pas réussi à mettre en place son administration à Rennes ? La capitale de Bretagne et la France auraient-elles dû accepter un gouvernement militaire allié et des décisions prises peut-être du côté de la Maison-Blanche ? Ça, c'est une autre histoire. C'était 4 août 44, la chute de Maison-Blanche, un récit écrit par Jean-Baptiste Gandon. C'était Morgane Sous-la-Rue, je vous dis à bientôt pour un nouvel épisode de Raconte-moi Reine, votre série de podcast sur l'histoire de notre ville.