Description
Dans ce premier épisode on se plonge dans la vie de la petite Ruth avant le ghetto de Varsovie.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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Dans ce premier épisode on se plonge dans la vie de la petite Ruth avant le ghetto de Varsovie.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Varsovie 1939. Aller dans l'atelier de papa. Je l'appelais comme ça, l'atelier, parce que pour moi, papa était un artiste, pas un comptable. Non, un artiste. Il travaillait au milieu de plein de tissus de toutes les couleurs. Ça changeait du gris, du ciel et des rues. Je me demandais pourquoi on ne mettait pas des tissus partout, pour colorer les rues et le monde. Quand j'allais voir papa à la fin de la journée, il me donnait des chutes de tissus pour que je puisse habiller mes poupées. Et le samedi, on faisait ça pendant une heure. Coudre des vêtements, essayer, rafistoler, rigoler et manger des gâteaux moelleux. J'adorais ça. Et pendant ce temps-là, maman en profitait pour me faire réciter mes cours en polonais. J'aimais pas trop le polonais. Je préférais l'yiddish. Mais mes parents voulaient absolument que j'apprenne la langue du pays. Pour qu'on soit polonais-juif, pas juif-polonais. Maman est tombée enceinte à Noël. Alors j'ai pas trop compris comment ça se faisait. Mais j'ai vu son ventre grossir et grossir. J'avais pas trop envie d'avoir un petit frère ou une petite sœur. Je me souviens du soir de l'accouchement. C'était un peu après la rentrée, il faisait bon. Les feuilles étaient déjà rentrées dans les tons orangés. En revenant de l'école ce jour-là, j'ai vu que les gens étaient agités. Papa m'attendait à la maison, inquiet, mais avec un bon goûter, comme toujours. Ils m'ont expliqué que l'Allemagne avait envahi la Pologne. Envahi ? Ce verbe ? Envahir ? Ça voulait dire quoi ? Je le sentais dans mon corps, j'avais peur, partout, jusque dans les orteils. D'un coup, les douleurs de maman sont devenues plus fortes, trop fortes. Alors papa a été chercher une autre dame, une sage-femme. Je me demandais comment elle faisait pour avoir atteint ce statut de sage. J'en étais loin moi. Ils m'ont dit d'aller chez les voisins. Je sais pas trop si maman a accouché dans le salon ou s'ils ont été à l'hôpital, parce que j'ai dormi chez les voisins. Le lendemain matin, en revenant à la maison, j'ai vu maman, souriante. habillé en blanc, toujours belle, avec du rouge à lèvres, rouge, papa était à côté, du visage illuminé. Et puis, il y avait ce petit truc. Ce petit truc, c'était Henrik. Il était rouge, pas très beau, mais il avait de grands yeux noirs et des cheveux tout doux, tellement doux. C'était mignon, trop mignon même. Mais j'avais décidé de ne pas l'aimer, mais c'était impossible. J'ai ressenti un amour fou pour ce petit être, tout chaud comme une brioche sucrée. Il a attrapé mon doigt et j'ai compris que j'étais sa grande sœur et que je devais le protéger. C'est ça être une grande sœur alors ? Ce jour-là, je me suis jurée de le protéger, quoi qu'il arrive, et de faire passer sa vie avant la mienne. Maman a quitté son travail, je pense que ça lui manquait, mais elle n'avait pas le choix. Henrik grandissait bien, il ne tombait presque jamais malade. Il pleurait peu, il dormait bien, mangeait bien et souriait tout le temps. Bon, il avait un peu mal au ventre parfois, mais... Ça c'était plutôt drôle. Il faisait des têtes bizarres et se tordait un peu et après, ça allait mieux. Quand Henrik a commencé à marcher, on sortait ensemble dans la rue et surtout dans le square à côté. Mais ça devenait compliqué parce qu'on ne voulait plus de nous, nous les juifs. Alors j'aimais pas du tout ce mot, juif. Je ne l'aimais pas parce qu'il était associé à un danger. Il fallait porter un brassard blanc avec une étoile bleue. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je le portais. J'aimais pas trop le bleu et le blanc. Alors je mettais des bouts de tissu, du fuchsia, du orange, du jaune. Maman me disait de faire attention et de ne pas cacher les toiles. Papa continuait à travailler mais un jour, on lui a dit que ça allait devenir compliqué car les gens ne voulaient plus acheter les textiles si c'était lui à la comptabilité. J'ai détesté son chef à partir de ce moment-là. Papa était le meilleur artiste comptable de la Terre. J'avais prié avec une bougie pour que l'entreprise sombre dans la misère. Finalement, c'est nous qui avons sombré. Et je me suis dit que c'était à cause de ma prière. Je m'en suis longtemps voulue, en pensant que j'avais déclenché la guerre. Je l'ai avoué à maman un soir, qui m'a dit que ce n'était malheureusement pas à cause de ma prière, mais de l'humain, tout simplement. On ne pouvait plus prendre les transports en commun, plus marcher sur certains trottoirs, alors il fallait tout faire à pied et éviter certains obstacles. Je présentais ça comme un jeu à Henrik. Je lui disais qu'on était en mission contre les méchants militaires allemands. On a dû rendre notre radio, ça... c'était vraiment un coup dur. La radio nous connectait au monde. Puis ça mettait de la chaleur dans le froid de notre salon pas chauffé. J'avais l'impression qu'il faisait de plus en plus sombre dehors et chez nous. Sombre et froid. On se lavait peu parce qu'on ne pouvait plus aller à la douche publique. Et à la maison l'eau se faisait rare. Et c'était trop froid. Ça ne sentait pas bon. Comme on disait que les juifs ne sentaient pas bon et étaient pleins de maladies, je commençais à y croire. On commençait à y croire. Notre quartier s'entourait doucement d'un mur. On se faisait enfermer. Maman et papa essayaient de nous rassurer et de nous dire que c'était pour nous protéger. Mais je sentais que c'était pas ça du tout. Je faisais semblant d'y croire pour leur faire plaisir et pour Henrik aussi, qui avait de plus en plus mal au ventre, le pauvre. C'était le stress. Et ce qu'on mangeait. Et surtout ce qu'on ne mangeait pas. On avait faim. L'été 1940 a été chaud et dur. Et la rentrée encore pire. En novembre, on était complètement enfermés dans le ghetto. On s'arrête là pour cette fois et la suite au prochain épisode. Merci pour votre écoute.
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Dans ce premier épisode on se plonge dans la vie de la petite Ruth avant le ghetto de Varsovie.
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Varsovie 1939. Aller dans l'atelier de papa. Je l'appelais comme ça, l'atelier, parce que pour moi, papa était un artiste, pas un comptable. Non, un artiste. Il travaillait au milieu de plein de tissus de toutes les couleurs. Ça changeait du gris, du ciel et des rues. Je me demandais pourquoi on ne mettait pas des tissus partout, pour colorer les rues et le monde. Quand j'allais voir papa à la fin de la journée, il me donnait des chutes de tissus pour que je puisse habiller mes poupées. Et le samedi, on faisait ça pendant une heure. Coudre des vêtements, essayer, rafistoler, rigoler et manger des gâteaux moelleux. J'adorais ça. Et pendant ce temps-là, maman en profitait pour me faire réciter mes cours en polonais. J'aimais pas trop le polonais. Je préférais l'yiddish. Mais mes parents voulaient absolument que j'apprenne la langue du pays. Pour qu'on soit polonais-juif, pas juif-polonais. Maman est tombée enceinte à Noël. Alors j'ai pas trop compris comment ça se faisait. Mais j'ai vu son ventre grossir et grossir. J'avais pas trop envie d'avoir un petit frère ou une petite sœur. Je me souviens du soir de l'accouchement. C'était un peu après la rentrée, il faisait bon. Les feuilles étaient déjà rentrées dans les tons orangés. En revenant de l'école ce jour-là, j'ai vu que les gens étaient agités. Papa m'attendait à la maison, inquiet, mais avec un bon goûter, comme toujours. Ils m'ont expliqué que l'Allemagne avait envahi la Pologne. Envahi ? Ce verbe ? Envahir ? Ça voulait dire quoi ? Je le sentais dans mon corps, j'avais peur, partout, jusque dans les orteils. D'un coup, les douleurs de maman sont devenues plus fortes, trop fortes. Alors papa a été chercher une autre dame, une sage-femme. Je me demandais comment elle faisait pour avoir atteint ce statut de sage. J'en étais loin moi. Ils m'ont dit d'aller chez les voisins. Je sais pas trop si maman a accouché dans le salon ou s'ils ont été à l'hôpital, parce que j'ai dormi chez les voisins. Le lendemain matin, en revenant à la maison, j'ai vu maman, souriante. habillé en blanc, toujours belle, avec du rouge à lèvres, rouge, papa était à côté, du visage illuminé. Et puis, il y avait ce petit truc. Ce petit truc, c'était Henrik. Il était rouge, pas très beau, mais il avait de grands yeux noirs et des cheveux tout doux, tellement doux. C'était mignon, trop mignon même. Mais j'avais décidé de ne pas l'aimer, mais c'était impossible. J'ai ressenti un amour fou pour ce petit être, tout chaud comme une brioche sucrée. Il a attrapé mon doigt et j'ai compris que j'étais sa grande sœur et que je devais le protéger. C'est ça être une grande sœur alors ? Ce jour-là, je me suis jurée de le protéger, quoi qu'il arrive, et de faire passer sa vie avant la mienne. Maman a quitté son travail, je pense que ça lui manquait, mais elle n'avait pas le choix. Henrik grandissait bien, il ne tombait presque jamais malade. Il pleurait peu, il dormait bien, mangeait bien et souriait tout le temps. Bon, il avait un peu mal au ventre parfois, mais... Ça c'était plutôt drôle. Il faisait des têtes bizarres et se tordait un peu et après, ça allait mieux. Quand Henrik a commencé à marcher, on sortait ensemble dans la rue et surtout dans le square à côté. Mais ça devenait compliqué parce qu'on ne voulait plus de nous, nous les juifs. Alors j'aimais pas du tout ce mot, juif. Je ne l'aimais pas parce qu'il était associé à un danger. Il fallait porter un brassard blanc avec une étoile bleue. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je le portais. J'aimais pas trop le bleu et le blanc. Alors je mettais des bouts de tissu, du fuchsia, du orange, du jaune. Maman me disait de faire attention et de ne pas cacher les toiles. Papa continuait à travailler mais un jour, on lui a dit que ça allait devenir compliqué car les gens ne voulaient plus acheter les textiles si c'était lui à la comptabilité. J'ai détesté son chef à partir de ce moment-là. Papa était le meilleur artiste comptable de la Terre. J'avais prié avec une bougie pour que l'entreprise sombre dans la misère. Finalement, c'est nous qui avons sombré. Et je me suis dit que c'était à cause de ma prière. Je m'en suis longtemps voulue, en pensant que j'avais déclenché la guerre. Je l'ai avoué à maman un soir, qui m'a dit que ce n'était malheureusement pas à cause de ma prière, mais de l'humain, tout simplement. On ne pouvait plus prendre les transports en commun, plus marcher sur certains trottoirs, alors il fallait tout faire à pied et éviter certains obstacles. Je présentais ça comme un jeu à Henrik. Je lui disais qu'on était en mission contre les méchants militaires allemands. On a dû rendre notre radio, ça... c'était vraiment un coup dur. La radio nous connectait au monde. Puis ça mettait de la chaleur dans le froid de notre salon pas chauffé. J'avais l'impression qu'il faisait de plus en plus sombre dehors et chez nous. Sombre et froid. On se lavait peu parce qu'on ne pouvait plus aller à la douche publique. Et à la maison l'eau se faisait rare. Et c'était trop froid. Ça ne sentait pas bon. Comme on disait que les juifs ne sentaient pas bon et étaient pleins de maladies, je commençais à y croire. On commençait à y croire. Notre quartier s'entourait doucement d'un mur. On se faisait enfermer. Maman et papa essayaient de nous rassurer et de nous dire que c'était pour nous protéger. Mais je sentais que c'était pas ça du tout. Je faisais semblant d'y croire pour leur faire plaisir et pour Henrik aussi, qui avait de plus en plus mal au ventre, le pauvre. C'était le stress. Et ce qu'on mangeait. Et surtout ce qu'on ne mangeait pas. On avait faim. L'été 1940 a été chaud et dur. Et la rentrée encore pire. En novembre, on était complètement enfermés dans le ghetto. On s'arrête là pour cette fois et la suite au prochain épisode. Merci pour votre écoute.
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Varsovie 1939. Aller dans l'atelier de papa. Je l'appelais comme ça, l'atelier, parce que pour moi, papa était un artiste, pas un comptable. Non, un artiste. Il travaillait au milieu de plein de tissus de toutes les couleurs. Ça changeait du gris, du ciel et des rues. Je me demandais pourquoi on ne mettait pas des tissus partout, pour colorer les rues et le monde. Quand j'allais voir papa à la fin de la journée, il me donnait des chutes de tissus pour que je puisse habiller mes poupées. Et le samedi, on faisait ça pendant une heure. Coudre des vêtements, essayer, rafistoler, rigoler et manger des gâteaux moelleux. J'adorais ça. Et pendant ce temps-là, maman en profitait pour me faire réciter mes cours en polonais. J'aimais pas trop le polonais. Je préférais l'yiddish. Mais mes parents voulaient absolument que j'apprenne la langue du pays. Pour qu'on soit polonais-juif, pas juif-polonais. Maman est tombée enceinte à Noël. Alors j'ai pas trop compris comment ça se faisait. Mais j'ai vu son ventre grossir et grossir. J'avais pas trop envie d'avoir un petit frère ou une petite sœur. Je me souviens du soir de l'accouchement. C'était un peu après la rentrée, il faisait bon. Les feuilles étaient déjà rentrées dans les tons orangés. En revenant de l'école ce jour-là, j'ai vu que les gens étaient agités. Papa m'attendait à la maison, inquiet, mais avec un bon goûter, comme toujours. Ils m'ont expliqué que l'Allemagne avait envahi la Pologne. Envahi ? Ce verbe ? Envahir ? Ça voulait dire quoi ? Je le sentais dans mon corps, j'avais peur, partout, jusque dans les orteils. D'un coup, les douleurs de maman sont devenues plus fortes, trop fortes. Alors papa a été chercher une autre dame, une sage-femme. Je me demandais comment elle faisait pour avoir atteint ce statut de sage. J'en étais loin moi. Ils m'ont dit d'aller chez les voisins. Je sais pas trop si maman a accouché dans le salon ou s'ils ont été à l'hôpital, parce que j'ai dormi chez les voisins. Le lendemain matin, en revenant à la maison, j'ai vu maman, souriante. habillé en blanc, toujours belle, avec du rouge à lèvres, rouge, papa était à côté, du visage illuminé. Et puis, il y avait ce petit truc. Ce petit truc, c'était Henrik. Il était rouge, pas très beau, mais il avait de grands yeux noirs et des cheveux tout doux, tellement doux. C'était mignon, trop mignon même. Mais j'avais décidé de ne pas l'aimer, mais c'était impossible. J'ai ressenti un amour fou pour ce petit être, tout chaud comme une brioche sucrée. Il a attrapé mon doigt et j'ai compris que j'étais sa grande sœur et que je devais le protéger. C'est ça être une grande sœur alors ? Ce jour-là, je me suis jurée de le protéger, quoi qu'il arrive, et de faire passer sa vie avant la mienne. Maman a quitté son travail, je pense que ça lui manquait, mais elle n'avait pas le choix. Henrik grandissait bien, il ne tombait presque jamais malade. Il pleurait peu, il dormait bien, mangeait bien et souriait tout le temps. Bon, il avait un peu mal au ventre parfois, mais... Ça c'était plutôt drôle. Il faisait des têtes bizarres et se tordait un peu et après, ça allait mieux. Quand Henrik a commencé à marcher, on sortait ensemble dans la rue et surtout dans le square à côté. Mais ça devenait compliqué parce qu'on ne voulait plus de nous, nous les juifs. Alors j'aimais pas du tout ce mot, juif. Je ne l'aimais pas parce qu'il était associé à un danger. Il fallait porter un brassard blanc avec une étoile bleue. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je le portais. J'aimais pas trop le bleu et le blanc. Alors je mettais des bouts de tissu, du fuchsia, du orange, du jaune. Maman me disait de faire attention et de ne pas cacher les toiles. Papa continuait à travailler mais un jour, on lui a dit que ça allait devenir compliqué car les gens ne voulaient plus acheter les textiles si c'était lui à la comptabilité. J'ai détesté son chef à partir de ce moment-là. Papa était le meilleur artiste comptable de la Terre. J'avais prié avec une bougie pour que l'entreprise sombre dans la misère. Finalement, c'est nous qui avons sombré. Et je me suis dit que c'était à cause de ma prière. Je m'en suis longtemps voulue, en pensant que j'avais déclenché la guerre. Je l'ai avoué à maman un soir, qui m'a dit que ce n'était malheureusement pas à cause de ma prière, mais de l'humain, tout simplement. On ne pouvait plus prendre les transports en commun, plus marcher sur certains trottoirs, alors il fallait tout faire à pied et éviter certains obstacles. Je présentais ça comme un jeu à Henrik. Je lui disais qu'on était en mission contre les méchants militaires allemands. On a dû rendre notre radio, ça... c'était vraiment un coup dur. La radio nous connectait au monde. Puis ça mettait de la chaleur dans le froid de notre salon pas chauffé. J'avais l'impression qu'il faisait de plus en plus sombre dehors et chez nous. Sombre et froid. On se lavait peu parce qu'on ne pouvait plus aller à la douche publique. Et à la maison l'eau se faisait rare. Et c'était trop froid. Ça ne sentait pas bon. Comme on disait que les juifs ne sentaient pas bon et étaient pleins de maladies, je commençais à y croire. On commençait à y croire. Notre quartier s'entourait doucement d'un mur. On se faisait enfermer. Maman et papa essayaient de nous rassurer et de nous dire que c'était pour nous protéger. Mais je sentais que c'était pas ça du tout. Je faisais semblant d'y croire pour leur faire plaisir et pour Henrik aussi, qui avait de plus en plus mal au ventre, le pauvre. C'était le stress. Et ce qu'on mangeait. Et surtout ce qu'on ne mangeait pas. On avait faim. L'été 1940 a été chaud et dur. Et la rentrée encore pire. En novembre, on était complètement enfermés dans le ghetto. On s'arrête là pour cette fois et la suite au prochain épisode. Merci pour votre écoute.
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Dans ce premier épisode on se plonge dans la vie de la petite Ruth avant le ghetto de Varsovie.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Varsovie 1939. Aller dans l'atelier de papa. Je l'appelais comme ça, l'atelier, parce que pour moi, papa était un artiste, pas un comptable. Non, un artiste. Il travaillait au milieu de plein de tissus de toutes les couleurs. Ça changeait du gris, du ciel et des rues. Je me demandais pourquoi on ne mettait pas des tissus partout, pour colorer les rues et le monde. Quand j'allais voir papa à la fin de la journée, il me donnait des chutes de tissus pour que je puisse habiller mes poupées. Et le samedi, on faisait ça pendant une heure. Coudre des vêtements, essayer, rafistoler, rigoler et manger des gâteaux moelleux. J'adorais ça. Et pendant ce temps-là, maman en profitait pour me faire réciter mes cours en polonais. J'aimais pas trop le polonais. Je préférais l'yiddish. Mais mes parents voulaient absolument que j'apprenne la langue du pays. Pour qu'on soit polonais-juif, pas juif-polonais. Maman est tombée enceinte à Noël. Alors j'ai pas trop compris comment ça se faisait. Mais j'ai vu son ventre grossir et grossir. J'avais pas trop envie d'avoir un petit frère ou une petite sœur. Je me souviens du soir de l'accouchement. C'était un peu après la rentrée, il faisait bon. Les feuilles étaient déjà rentrées dans les tons orangés. En revenant de l'école ce jour-là, j'ai vu que les gens étaient agités. Papa m'attendait à la maison, inquiet, mais avec un bon goûter, comme toujours. Ils m'ont expliqué que l'Allemagne avait envahi la Pologne. Envahi ? Ce verbe ? Envahir ? Ça voulait dire quoi ? Je le sentais dans mon corps, j'avais peur, partout, jusque dans les orteils. D'un coup, les douleurs de maman sont devenues plus fortes, trop fortes. Alors papa a été chercher une autre dame, une sage-femme. Je me demandais comment elle faisait pour avoir atteint ce statut de sage. J'en étais loin moi. Ils m'ont dit d'aller chez les voisins. Je sais pas trop si maman a accouché dans le salon ou s'ils ont été à l'hôpital, parce que j'ai dormi chez les voisins. Le lendemain matin, en revenant à la maison, j'ai vu maman, souriante. habillé en blanc, toujours belle, avec du rouge à lèvres, rouge, papa était à côté, du visage illuminé. Et puis, il y avait ce petit truc. Ce petit truc, c'était Henrik. Il était rouge, pas très beau, mais il avait de grands yeux noirs et des cheveux tout doux, tellement doux. C'était mignon, trop mignon même. Mais j'avais décidé de ne pas l'aimer, mais c'était impossible. J'ai ressenti un amour fou pour ce petit être, tout chaud comme une brioche sucrée. Il a attrapé mon doigt et j'ai compris que j'étais sa grande sœur et que je devais le protéger. C'est ça être une grande sœur alors ? Ce jour-là, je me suis jurée de le protéger, quoi qu'il arrive, et de faire passer sa vie avant la mienne. Maman a quitté son travail, je pense que ça lui manquait, mais elle n'avait pas le choix. Henrik grandissait bien, il ne tombait presque jamais malade. Il pleurait peu, il dormait bien, mangeait bien et souriait tout le temps. Bon, il avait un peu mal au ventre parfois, mais... Ça c'était plutôt drôle. Il faisait des têtes bizarres et se tordait un peu et après, ça allait mieux. Quand Henrik a commencé à marcher, on sortait ensemble dans la rue et surtout dans le square à côté. Mais ça devenait compliqué parce qu'on ne voulait plus de nous, nous les juifs. Alors j'aimais pas du tout ce mot, juif. Je ne l'aimais pas parce qu'il était associé à un danger. Il fallait porter un brassard blanc avec une étoile bleue. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je le portais. J'aimais pas trop le bleu et le blanc. Alors je mettais des bouts de tissu, du fuchsia, du orange, du jaune. Maman me disait de faire attention et de ne pas cacher les toiles. Papa continuait à travailler mais un jour, on lui a dit que ça allait devenir compliqué car les gens ne voulaient plus acheter les textiles si c'était lui à la comptabilité. J'ai détesté son chef à partir de ce moment-là. Papa était le meilleur artiste comptable de la Terre. J'avais prié avec une bougie pour que l'entreprise sombre dans la misère. Finalement, c'est nous qui avons sombré. Et je me suis dit que c'était à cause de ma prière. Je m'en suis longtemps voulue, en pensant que j'avais déclenché la guerre. Je l'ai avoué à maman un soir, qui m'a dit que ce n'était malheureusement pas à cause de ma prière, mais de l'humain, tout simplement. On ne pouvait plus prendre les transports en commun, plus marcher sur certains trottoirs, alors il fallait tout faire à pied et éviter certains obstacles. Je présentais ça comme un jeu à Henrik. Je lui disais qu'on était en mission contre les méchants militaires allemands. On a dû rendre notre radio, ça... c'était vraiment un coup dur. La radio nous connectait au monde. Puis ça mettait de la chaleur dans le froid de notre salon pas chauffé. J'avais l'impression qu'il faisait de plus en plus sombre dehors et chez nous. Sombre et froid. On se lavait peu parce qu'on ne pouvait plus aller à la douche publique. Et à la maison l'eau se faisait rare. Et c'était trop froid. Ça ne sentait pas bon. Comme on disait que les juifs ne sentaient pas bon et étaient pleins de maladies, je commençais à y croire. On commençait à y croire. Notre quartier s'entourait doucement d'un mur. On se faisait enfermer. Maman et papa essayaient de nous rassurer et de nous dire que c'était pour nous protéger. Mais je sentais que c'était pas ça du tout. Je faisais semblant d'y croire pour leur faire plaisir et pour Henrik aussi, qui avait de plus en plus mal au ventre, le pauvre. C'était le stress. Et ce qu'on mangeait. Et surtout ce qu'on ne mangeait pas. On avait faim. L'été 1940 a été chaud et dur. Et la rentrée encore pire. En novembre, on était complètement enfermés dans le ghetto. On s'arrête là pour cette fois et la suite au prochain épisode. Merci pour votre écoute.
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