Speaker #0A l'héryon noctard, nous accueille dans les entrailles de son temple fugace, debout devant sa cathèdre couverte de ronces. Le peu de sa peau visible, entre le col remonté de sa robe cérémonielle et sa coiffe piquetée d'épines, pourrait se confondre avec la pierre claire des murs si ses iris ne brillaient pas d'une lueur véridienne. Dans la froideur de la nef, la poussière en perpétuelle suspension scintille à la clarté des bras zéros cette rivière dorée nous indique le chemin à suivre vers notre ennemi le père des nuits le dévoreur d'un monde à l'agonie noctard pourrait décevoir tant il ressemble peu à l'image que la légende lui a conférée le dément possède bien la stature d'un colosse mais sa maigreur évoque les elfes améliques des moulins de la côte ses parures ont perdu de leur lustre et même sa robe aux blasons effilochés semblera par le vent. S'il se mettait en mouvement, aurait-il la lenteur des pales centenaires ? Je l'imagine aisément. Bien stupide pourtant celui qui s'y laisserait prendre. Si âgé qu'il soit, Alérion Noctard causera l'extinction de l'humanité, si nous ne l'arrêtons pas. Chaque fois que l'entrée vers son temple se rouvre, tout au nord des terres connues, au pied des pics funestes, une nuit entraîne le monde plusieurs années en avant. Ce n'est pas le déclin lent et paisible que le passage des jours inflige à toutes les existences, mais la projection brutale des individus dans un avenir qui leur est déjà hostile. Des milliers s'éteignent dans un corps fatigué, alors que ceux qui restent constatent le poids de l'âge qui s'est abattu sur eux. Les objets du quotidien ne se sont pas dégradés par l'usage, la rouille et les éléments les ont grignotés. Des bêtes demeurent dans les pâtures, mais elles ont oublié leur maître. des cultures ont perdu leur alignement parfait envahis par les mauvaises herbes et mélangés entre champs comme si la vie de tout ce qui n'est pas humain avait poursuivi son cours nous laissant seuls au bord de la grande ronde des saisons nombre de héros ont tâché de nous sauver les histoires racontent que parés de leurs armures de gloire ils s'enfoncent dans les profondeurs du temple fugace guidés par la poussière vers allerion noctare dès qu'ils franchissent les portes gravées de ronces Le monde plonge dans la nuit qui les dévore. « T'as vu la taille de son épée ? » murmurai-je à Isis. « Tu crois qu'il a quelque chose à compenser ? » Son regard tombe directement sur les replis de la robe, et elle pouffe avec l'absence complète de délicatesse qui la caractérise. Le cimetère d'Isis n'a pas à rougir face à l'arme de Noctard. S'il est sans doute plus court de quelques paumes, je n'ai aucun doute qu'il découpe tout aussi bien la chair. Isis rivalise de force avec un bœuf et de taille avec un ours, sans envier à aucun des deux leur létalité. Lorsque nous étions jeunes, ses parents vantaient déjà sa bonne santé ainsi que la largeur de ses hanches, qui en feraient une épouse parfaite pour le fils du pêcheur voisin. Rendez-vous compte, son bâtelet permettait d'accueillir pas moins de trois hommes, contre un unique malheureux dans la barque familiale. À leur plus vibrant désespoir, Isis préférait grimper sur les toits des granges pour sauter dans les bottes de foin. se battre contre les vauriens du quartier des débardeurs et s'allonger avec moi dans le sable brûlant afin de contempler le grand large en rêvant d'aventures isis croquait chaque jour avec une ineffable bonne humeur et une coquetterie saugrenue sa longue tresse se paraît déjà à l'époque de coquillages que je plongeais récupérer près des coraux de plumes que nous trouvions au hasard de nos excursions et de rubans que nous achetions au marché en échange de menus services Elle aimait se maquiller et peindre ses ongles aux couleurs de ses envies. Si ses parents avaient pu, je crois qu'ils m'auraient étranglée. Parce que je l'encouragais dans ses envies d'ailleurs, au lieu de la pousser dans les bras du voisin. Mais, lorsque les années frappent sans cri égard, un enfant est trop précieux pour la survie de l'espèce. Aussi nuisible puisse-t-il paraître. À choisir, ils auraient sans doute préféré que je l'épouse, plutôt que de l'accompagner à l'autre bout du monde. Mais ni elle, ni moi, ne nous sommes jamais considérés comme des partenaires potentiels. Isis n'aime rien plus que son cimetère, et moi, je ne suis pas assez cinglée pour mentir chez elle, juste assez pour lui promettre d'être toujours à ses côtés. De sa jeunesse au bord des plages, Isis a gardé la constance d'une mer d'huile et l'accent des vagues. Je suis la mouette qui flotte dans son sillage, criard et impertinent. « Tout le monde n'a pas ton manque total d'ambition, Dan » , répond-elle en référence aux dagues qui pendent à ma ceinture. « J'appelle ça de la sérénité. » D'un geste que la répétition a rendu parfait, je fais sauter une de mes armes pour qu'elle atterrisse point en bas sur mon index tendu. Il n'est guère difficile de la maintenir en équilibre ensuite, sous le nez amusé d'Isis qui m'a déjà vu faire des centaines de fois. Je coule un regard vers Gwen, mais nos pitreries n'ont pas suffi à lui faire desserrer les poings. Notre chevalier supporte mal la pression infinie qu'il s'inflige depuis qu'il a décidé de partir à l'assaut du temple. Même s'il tait ses craintes, nous savons tous qu'il se morigène pour les années qui s'écoulent au dehors à cause de notre présence en ces lieux. Si Isis m'évoque la mer, Gwen tient du pâle froid forcé de labourer les champs. Son immense valeur ploie sous le joug des responsabilités que sa famille s'obstine à lui faire endosser. Mais sa grâce et sa finesse s'expriment dès qu'il a l'occasion de retirer pour quelques instants son soc et sa charrue. Moi, je ne me lasse pas de sa fougue contenue. Gwen descend d'une longue lignée d'hommes et de femmes d'armes, tous plus brillants et renommés les uns que les autres. Ils ont exterminé l'intégralité des menaces qui pesaient sur l'humanité, à l'exception notable et douloureuse du prêtre dément. Alerion Noctar représente l'épine dans les côtes de la famille d'Albâtre, la trace de gangrène. sur leur honneur immaculé. Gwen est le dernier héros en date, le fils prodigue de son honneur, qui a renié son nom avant d'être rappelé dans la famille dès que sa renommée a surpassé celle de tous ses cousins partis au combat. Les barbons aimeraient qu'il procrée pour assurer la perpétuation de ses qualités, mais Gwen repousse l'échéance, peu intéressée à compter fleurettes. Lorsqu'une femme lui manifeste son attention, et elles sont nombreuses à aimer son regard franc, ses larges épaules contre lesquelles se blottirent, et ses lèvres promptes à sourire il se cache derrière la barrière de ses cheveux blonds pour les remercier d'une voix timide c'est diamé qui lui vient généralement en aide diamé l'effacer diamé de peu de mots toujours dans une de nos ombres à l'abri du monde elle s'épanouit derrière nous plante timide qui craint la lumière sauf qu'angouën a besoin de conduire une demoiselle elle jaillit alors de ces ténèbres convoquées par l'angoisse de son ami pour le débarrasser avec gentillesse mais fermeté des importunes comme à son habitude diamé se tient un mètre après gwen elle triture ses propres dagues pour cacher le tremblement de ses doigts les longs rubans qui partent de leur garde ont perdu leur blancheur naturelle couverts de la poussière sableuse qui emplit la nef du temple je soupçonne qu'elle n'ait même pas entendu notre échange trop occupée à ce ronge à l'essence qui lui serviront pourtant d'ici quelques minutes ces deux-là sont de véritables héros terrorisés par les atrocités que nous devons pourfendre, mais toujours prêts à leur faire face pour sauver leurs prochains. Il faut être moitié cintré comme Isis ou complètement con comme moi pour y prendre du plaisir. Rejoindre l'équipe que Gwen a créée pour l'accompagner dans ses quêtes de bravoure, la Blanche Caval, a été la meilleure décision que nous aurions pu adopter. Nous avons le droit de massacrer tout un tas de trucs, et en prime, on nous félicite pour ça. D'une torsion du poignet, j'attrape la garde de la dague que je faisais danser. dégaine la seconde en main gauche et m'approche de Gwen. On te suit dès que tu donnes l'assaut, chaton. Le coin de ses lèvres se retrousse en un rictus agacé qui a le mérite de briser sa nervosité. Il déteste que je l'appelle comme ça. Je rêve de le susurrer à son oreille jusqu'à ce qu'il me colle un pain. Complètement con, disais-je donc. Préparez-vous et faites attention. Il est plus dangereux que tout ce que nous avons jamais affronté. T'inquiète, Gwenneth, on gère. L'iris claire qui se pose sur moi juste avant que Gwen rabatte la visière de son casque me promet mille tourments si nous sortons vivants de ce combat. J'ai hâte. Vous écoutez Inky et Pete, ses livres. Le podcast lecture en 15 minutes, à peu près, qui donne vie et voix aux premiers mots d'un livre et vous donne envie de découvrir les suivants. Ou pas. Je suis Mafalda Vidal, lectrice, narratrice, autrice, podcasteuse et surtout amoureuse des jolis mots et des belles histoires. Vous venez d'écouter l'Inkipit de Pelote de Ronces, une nouvelle de Julie Nadal, parue en avril 2026 dans la collection Flash Fiction des éditions Lufthanger. Pelote de Ronces, c'est donc une nouvelle. Mais même si c'est une nouvelle, donc une histoire relativement courte, Je vais quand même vous en dire deux mots, ou trois. Je sais que certains et certaines préfèrent se lancer dans la lecture des nouvelles sans rien en savoir pour avoir la surprise complète, et si c'est votre cas, vous avez le droit, et même le devoir, d'arrêter votre écoute ici. Si vous êtes toujours là, c'est que vous voulez en savoir plus. Donc, Pelote de Ronces, c'est l'histoire de Dénébrius et de son groupe d'amis. Ensemble, ils forment un groupe de héros complémentaires, et donc invincibles, en théorie. Cette fois-ci, ils se trouvent face à une grosse mission. C'est même LA mission de leur vie. Tuer le prêtre fou qui vole le temps au monde. Tuer Noctard. Nombre de héros et héroïnes l'ont déjà affronté auparavant, en vain. Mais ça ne décourage pas nos aventuriers. Au contraire, raison de plus pour l'affronter. Et puis, tant qu'ils sont ensemble, rien ne peut leur arriver, ni leur résister. Mais cet adversaire-là peut manipuler le temps. Et face à cette arme, les lames humaines sont bien peu de choses. Même les lames d'un groupe aussi soudé. Pelote de Ronces, c'est l'histoire de ce groupe d'amis, de cette équipe. de cette famille de cœurs. Et la dynamique au sein de ce groupe est assez incroyable. Ils sont donc quatre combattants, Dénébrius, le narrateur, Isis, Gwen et Diamé. Ils font preuve d'une loyauté sans faille les uns envers les autres, et la mécanique est fluide et bien rodée. Ils sont quatre, mais au combat, ils ne font qu'un. Ils sont unis par une confiance qui dépasse les liens du sang, qui dépasse aussi toutes les imperfections et les émotions, les sentiments propres à l'être humain. Parce que, tout de même, Ce sont quatre individus bien différents, avec des relations complexes entre chacun et chacune. Ce sont quatre êtres humains, avec leurs qualités et leurs défauts. Dans cette histoire, tous les personnages sont terriblement humains. Les héros, bien sûr, mais aussi, un peu, le prêtre fou. Quand notre histoire commence, il est le monstre que tout le monde veut abattre. Il est la valeur du temps. Mais en fait, on ignore tout de son histoire, de son passé. Il manipule le temps depuis très longtemps. Combien de vies a-t-il vécu ? Et si, avant d'être ce monstre à la peau de pierre, il avait été lui aussi un héros ? Un héros qui en aurait eu marre, qui aurait mal vieilli, mal supporté le passage du temps ? Un héros qui aurait donc appris à manipuler, à contrôler le temps ? Parce qu'il a certes une énorme épée, mais son arme la plus puissante, eh bien, c'est le temps. Ce temps qu'il dérobe aux autres pour l'utiliser à ses propres fins. Dans cette histoire, le temps est un héros. temps est presque un personnage à part entière, ou en tout cas, son manque, donc le manque de temps, blesse et tue. Et c'est très intéressant de considérer le temps comme une arme, parce qu'alors il devient un outil. Une arme, ça sert à blesser, certes, mais ça sert aussi à se défendre. Et finalement, Noctard, dans cette histoire, c'est pas lui l'agresseur. Et si on prend son parti, si on se met un peu dans ses baskets et qu'on fait preuve d'un peu de mauvaise foi, finalement, il n'utilise le temps que pour se défendre. Le temps... devient son coéquipier. Et ça, c'est fort et c'est intéressant. Personnellement, j'ai une relation assez conflictuelle avec le temps, parce que j'en manque, tout simplement, comme beaucoup d'entre nous, mais aussi parce que je le considère comme une contrainte, comme une denrée limitée. Mais si on changeait de perspective, si on considérait le temps comme une richesse, comme un ami, comme un partenaire de quête, un peu comme Noctard le considère. Alors je vais tester, et je vous dirai. Mais je voudrais qu'on revienne sur le courage de ce groupe d'amis, de ce groupe de héros. Parce que finalement, Pelote de Ronces, c'est une histoire qui questionne la nature du courage. Le courage, ce n'est pas de ne pas avoir peur. C'est d'avoir peur, mais d'y aller quand même. Attaquer une créature telle que le prêtre fou, ça demande du courage. Ça c'est sûr. Mais d'un autre côté, on parle de héros protecteurs du peuple. C'est leur job d'affronter les démons, de défendre le peuple. Si ça n'avait pas été le prêtre fou, ça aurait été un autre monstre. Et le jour où il n'y aura plus de monstres à affronter, ces héros ne serviront plus à rien. Et alors peut-être qu'ils seraient tentants d'inventer d'autres monstres. Peut-être. Bref, tout ça pour dire que combattre le mal, c'est le destin qui a été choisi pour eux. Et au bout d'un moment, ils et elles le subissent. Encore et encore. Et combattre monstre après monstre, démon après démon, au bout d'un moment, Ça ne relève presque plus du courage, mais de la résilience. Subir les coups, encore et encore, et se relever, encore et encore. Parce que finalement, on n'a pas le choix, la vie continue. Finalement, c'est comme quand on combat la maladie, comme quand on combat la dépression. Un quotidien qui se répète, encore et encore, sans aucun espoir de changement visible auquel s'accrocher. C'est dur, c'est terriblement dur même. Mais survivre, ça ne demande pas tant de courage que ça, parce que finalement, on n'a pas le choix que de continuer. Ça demande de la résilience. Et cette histoire, finalement, c'est une histoire de résilience. En à peine quelques pages, Julie Nadal réussit à nous faire vivre une aventure épique, à nous questionner sur la valeur du temps, sur la définition du courage, et à grincer des dents avec Dénébrius sous le poids du rouleau compresseur du destin. Moralité, lisez Pelote de Ronces de Julie Nadal. Et pour ça, direction le site des éditions Lufthanger et plus précisément la page dédiée à leur collection Flash Fiction. pour vous abonner et recevoir tous les mois une enveloppe orange vif dans votre boîte aux lettres. Cette enveloppe, c'est la promesse d'aventure incroyable dans les contrées de l'imaginaire. Et si vous voulez une réduction, j'ai même un code pour vous. Je vous mets toutes les infos dans la description du podcast. Merci de m'avoir écouté jusqu'au bout. Si vous avez passé un bon moment, N'hésitez pas à me le dire par mail ou en commentaire, à donner des étoiles à ce podcast et à le partager avec d'autres amoureuses et amoureux des mots. Si vous voulez encore plus d'Inky et Pete, vous pouvez vous inscrire à ma newsletter où je vous donne des nouvelles inspirantes, ou du moins j'essaye, tous les dimanches. J'essaye aussi. Et si vous aimez ce que je fais et voulez m'offrir un thé ou un cookie, j'ai aussi une page Tipeee. Tous les liens sont dans la description du podcast. A très bientôt !