Speaker #0Tout le monde adore les BBJ. Tout le monde, sauf moi. Je ne comprends pas que mes camarades de classe puissent supporter leur enthousiasme débordant. Là, par exemple, j'aimerais bien finir mes devoirs, mais l'une de ces minuscules peluches à neuf tentacules veut absolument utiliser ma tablette comme une patinoire, quand une autre joue dans mes cheveux et une dernière me chatouille les chevilles. Impossible de me concentrer ! Je jette un œil par-dessus mon épaule. Papa me tourne le dos, afféré dans la cuisine. Une dizaine de giroses sautillent à ses pieds, trois sont perchées sur sa tête, deux se prélassent dans une assiette et il continue d'éplucher ses carottes en chantonnant. Qu'il m'énerve ! Vite, je me passe la main dans les cheveux, faisant malencontreusement tomber le premier alien. Il rebondit dans un p... joyeux tout près de mes chevilles. Un petit coup de pied et hop ! Je l'envoie plus loin sous la table, accompagnée du chatouilleur de service. Pour terminer, je pisse les paupières et faux droits du regard, celui qui se dandine sur ma tablette. Indifférent à ma présence, il enchaîne les figures acrobatiques, mais il mêle aux gracieux de tentacules soyeux. Primeur ! La surface vitrée de la table me renvoie mon reflet. Je veux désordonner et j'ose. L'attraction est plus faible que chez lui, Myri. Il s'amuse juste, ce n'est pas grave. Je me renforme. Non, je n'ai pas envie de trouver ça, pas grave. J'ai des révisions à mener, moi, et pas le temps de m'amuser. Je reviens au danseur, croise ses ocelles, ses immenses miroirs d'ébène qui lui font comme deux grands yeux brillants d'amour. Une bouffée de jasmin me monte au nez, écœurante. Je fronce les sourcils jusqu'à ce qu'ils se touchent. Sans succès. Malgré ma grimace, l'énergumène continue de se prendre pour un patineur en gala. Il a envie de voltiger, c'est sûr. D'un geste de la main, je balaie l'indésirable. Il glisse sur la surface polie de la table en un magnifique vol plané, puis atterrit au milieu de ses congénères dans un frottement étouffé. « Pannier ! » Malheureusement, mon père m'a aperçu. « Myrina, enfin ! Un peu de délicatesse, voyons ! » Je réplique naïvement. « Euh, délicatesse, comment ? » J'ironise en appuyant sur le mot favori de mon professeur. « Tu fais de l'anthropocentrisme, papa. Les Gilles ne réagissent pas comme nous. » Ils sont plus intelligents, plus résistants,
Speaker #0plus tout. Délicat, ça ne veut pas dire la même chose pour eux que pour nous. Regarde, il est tellement content d'avoir fait une pirouette qu'il va me demander de recommencer. Il est heureux, c'est ça qui compte, non ? Mon père ouvre la bouche, puis se ravise et retourne à la cuisine en soupirant. Il sait qu'il ne fait pas bon débattre avec moi à ce sujet. Ignorant le tas de gilles qui cabriolent soyeusement à ses pieds, je me concentre enfin sur mon cours. Mes camarades de classe passeraient des teintes à caresser la progéniture dont mon père a la garde, mais moi, je reste de marbre. Peut-être que je n'ai toujours pas digéré leur mode de reproduction. À défaut de bébés, les petits J sont des clones, des excroissances qui poussent dans une poche ventrale de l'adulte une fois dans sa vie. Ils grossissent, grossissent, et quand il n'y a plus de place pour tout ce monde, plutôt que de sortir, ils se mangent entre eux, petit à petit. À la fin ! il n'en reste plus qu'un, énorme, qui dévore son parent de l'intérieur. C'est vraiment dégoûtant. Enfin, il paraît que ça, c'était avant. Aujourd'hui, les Gilles peuvent confier leur bébé clone à des humains qui adorent en prendre soin. Les câlins ont remplacé le repas. La population des Gilles, qui allait bientôt disparaître, croit à nouveau. Une fois tous les dix cycles, leurs adultes quittent l'espace vers leur planète originelle. Bon vent, oui. Quand le vaisseau part, Tous les aliens font la fête à coups de longs discours incompréhensibles et de projections de fluides divers et variés dans la rue. J'imagine bien qu'ils se réjouissent que Station Symbiose ait accompli sa mission. Vivre ensemble pour le bien de tous, bien sûr. La symbiose avec les J, ce n'est définitivement pas pour moi. Je me retiens de les coudre en écharpe parce que papa est heureux de travailler avec eux. Il dit même que c'est un honneur. Il passe ses journées à nourrir les bébés en les laissant téter ses phalanges enduites de mousse visqueuse et à les bercer dans un panier suspendu au plafond. Il a toujours le sourire et chantonne. Alors je refoule mon envie de couture et je serre les dents face aux 67 boules tentaculaires qui envahissent le moindre centimètre carré de notre minuscule appartement. J'en ai déjà retrouvé un au fond de mon lit en me couchant. Il ne respecte rien. Mon reflet tempère ma colère. Ils ne connaissent pas le concept. d'intimité c'est tout je vais pour en chérir dans un des débats silencieux dont j'ai le secret quand un jointement caractéristiques retentit La porte s'ouvre et maman entre, charriant un fumet d'excréments. Je vacille. D'un coup, la tension grimpe dans notre étroit logement. Même les bestioles te figent avant de reprendre leur grouillement infini. Ça ne sent pas bon.
Speaker #1Vous écoutez Inky et Pete se livrent. Le podcast lecture en 15 minutes, à peu près. qui donne vie et voix aux premiers mots d'un livre et vous donne envie de découvrir les suivants. Ou pas, je suis Mafalda Vidal, amoureuse des jolis mots et des belles histoires. Vous venez d'écouter l'Inkipit de Station Symbiose, écrit et lu par Noémie Lemos, publié en 2025 chez Déclic, la collection jeunesse des éditions critiques. L'histoire de Station Symbiose, c'est l'histoire de Myrina, une jeune adolescente humaine qui vit sa vie d'adolescente humaine au sein de cette station, qui abrite tout un tas de formes de vie différentes et dans laquelle les humains sont tout en bas de l'échelle sociale. Donc c'est pas une vie très marrante, c'est même une vie méprisée, où on lui fait bien comprendre qu'elle est là parce qu'on est bien gentil et qu'on la tolère. Mais Myrina a un don pour les odeurs et leur mélange. Et donc de temps en temps, elle parvient à s'évader de cette vie trop injuste en donnant des concerts olfactifs dans un bar de la station. Un jour, sa mère se fait arrêter et emprisonner injustement. Et à partir de là, le sentiment d'injustice prend le dessus et pousse Myrina dans ses retranchements. Elle va faire la rencontre d'un alien un peu spécial, un peu antipathique au premier abord, un télépath. Ensemble, ils vont tenter de faire libérer la mère de Myrina. Et ils vont découvrir et devoir faire face à des choses qui les dépassent, mais qui ne vont pas les arrêter pour autant. Station Symbiose, c'est une histoire sur l'autre et sur la différence. Dans cette station, le racisme, je devrais dire le spécisme, est partout. Quand Myrina croise un alien, elle se fait souvent traiter de Jeket. Jeket, ça veut dire tueur de planète. En fait, dans cette station, les humains payent pour les actions de leurs ancêtres. Les humains sont rabaissés et régulés. Ils n'ont que deux bras, un cerveau plutôt lent, pas de capacité télépathique, ils ne voient pas toutes les couleurs, ils n'entendent pas toutes les ondes sonores, bref, et sont très médiocres, surtout comparés à tous leurs colocataires de la station. Les humains dans cette station sont en charge de l'épuration de l'eau. C'est l'un des rares métiers où ils sont un peu performants parce qu'ils ont des toutes petites mains. C'est très pratique pour nettoyer les filtres, on dirait presque que c'est fait exprès. Ce qui est intéressant, c'est que l'eau, dans la station, c'est un peu le truc le plus important. Mais celles et ceux qui sont chargés de son épuration sont les plus méprisés. Toute ressemblance avec un monde existant ou ayant existé est bien évidemment fortuite. Ou pas. Myrénée est une humaine, une adolescente. Et elle se sent terriblement seule dans cette station, même si elle est constamment entourée de tout un tas de créatures. Alors on est d'accord ? Cette foule de créatures... c'est une foule qui la juge insignifiante. Et surtout, c'est une foule avec laquelle elle ne peut pas communiquer. La barrière de la langue est parfois physique. Certains aliens s'expriment par ondes ou par souffle. Les aliens se considèrent comme supérieurs aux humains et donc les méprisent, les écrasent. On est donc dans un collectif qui instaure un rapport de force totalement déséquilibré avec les humains, qui sont donc rejetés et qui, en plus, ne peuvent pas se défendre parce qu'ils ne peuvent pas communiquer. Pourtant, Myrie va réussir à créer des relations. Ces relations sont rares, mais sont d'autant plus fortes, et la beauté de l'amitié par-delà les différences est d'autant plus riche. Station symbiose, c'est aussi une histoire de communication et de tissage de liens. Ces liens, de sang comme de cœur, se créent et se construisent, entre autres, par la communication. Mais comment communiquer avec l'équivalent physique d'une limace ou d'un serpent de mer ? Eh bien, ça demande du temps, ça demande de l'inventivité, et ça demande de la bonne volonté des deux côtés. Et là se trouve une autre question intéressante, même avec le bon langage, si l'autre n'écoute pas, est-ce que la communication existe ? Et la question qui en découle, comment faire pour que l'autre soit attentif ? Comment faire, en tant qu'humain naviguant au milieu de tout un tas d'individus a priori hostiles, pour attirer l'attention suffisamment longtemps pour faire entendre sa voix ? Comment communiquer ? Comment créer le lien ? Alors la première réponse, on part d'une base commune. Et dans cet univers, la base commune, c'est l'odorat. Toutes les espèces possèdent l'odorat. Toutes les espèces respirent, et respirer, c'est sentir. On ne peut pas vivre sans respirer, et on est donc obligé de sentir les odeurs autour de soi. Sauf maladie, mais ça c'est une autre histoire. Dans ce roman, il y a une trouvaille absolument géniale, ce sont les concerts olfactifs que donne Myrina. Un concert, c'est une œuvre d'art. Une œuvre d'art qui véhicule et qui crée des émotions fortes, qui tisse des liens entre les spectateurs et l'artiste, mais aussi entre les spectateurs entre eux, et aussi dans le cœur même de chaque spectateur, et aussi dans le cœur même de l'artiste. Et là, on touche au pouvoir des émotions. Les émotions, c'est un truc typiquement humain. Mais pourtant, ça touche tout le monde, tout l'univers. Pendant ces concerts olfactifs, Le public de Miry est très divers, mais tous sont attentifs, parce qu'elle y met de l'émotion. Et que ça, c'est fascinant, même si on ne comprend pas tout. On est forcé de sentir, de ressentir quelque chose. C'est comme la respiration. Les émotions sont très similaires aux odeurs, dans ce sens. Cette idée que le partage d'émotions, que ce soit par l'art ou par la parole, que ce partage soit un langage universel, c'est une idée non seulement extraordinaire, mais surtout c'est une idée vraie. L'émotion est un langage universel. Il y a un autre élément important dans ce roman, c'est l'écologie. La devise de la station symbiose, c'est « vivre ensemble pour le bien de tous » . La station symbiose, c'est un équilibre construit. C'est une communauté inter-espèces où chaque espèce a son rôle à jouer pour maintenir le dit équilibre. Un rien peut rompre l'équilibre. L'équilibre, il est basé sur le vivre ensemble. Vivre en communauté, ça veut dire renoncer à certaines libertés, de manière à ce que chacun en ait le plus possible. Ça nécessite des compromis, et qui dit compromis, dit communication et écoute. D'où l'importance de la communication inter-espèce. On peut se dire que c'est un équilibre fragile, puisqu'il dépend de la volonté et du caprice de chacun, donc c'est assez instable. Mais on peut aussi se dire que c'est un équilibre très stable au contraire, parce qu'il repose. sur chacune et chacun. Et chacune et chacun dépend de cet équilibre, donc a tout intérêt à le préserver. C'est donc un message très fort, un message écologique et responsabilisant qui se trouve au cœur du roman. Chacun peut agir. Chacun peut faire entendre sa voix, même un djeket. Si vous êtes curieuse et curieux de découvrir des espèces alienes toutes plus originales les unes que les autres, Si vous n'avez pas peur de vous perdre dans les couloirs et les passerelles d'une station spatiale haute en couleurs et en odeurs, et si vous aimez l'art et les liens créés et sublimés grâce à l'art, alors lisez Station Symbiose de Noémie Lemos. Merci de m'avoir écoutée jusqu'au bout. Si vous avez passé un bon moment, dites-le moi, dites-le aussi à votre plateforme d'écoute et n'hésitez pas à partager le podcast avec d'autres amoureux et amoureuses des mots. A bientôt.