Speaker #0Notre pays est petit. Nous l'avons nommé Sable. Il est coupé des autres par une chaîne de hautes montagnes, parmi lesquelles la Danphine, où j'ai grandi, le Cirque de Selles, où nous célébrons les initiations, et les Crêtes marines, sur lesquelles nous récoltons l'iode. Seuls les palétuviers pourraient franchir ces monts et aller voir les pays étrangers, au-delà de Sable, quand ils en auraient envie. Mais la plupart du temps, ils préfèrent tremper racine dans l'eau saumâtre de l'embouchure du fleuve. Il faudrait une menace immense ou une rumeur alléchante pour que ces arbres ambulants se décident à migrer au-delà de la frontière rocheuse. Depuis la fenêtre de ma chambre, tout en haut de la tour que j'ai fait construire au centre de ma pépinière, j'ai vu sur le sommet de la Danphine et, au pied des monts, sur les champs piquetés de colchiques et sur les ruches, Innombrables, hétéroclites, qui les jonchent. Lorsque la lumière est suffisamment rasante, je vois les esseins d'abeilles monter vers moi comme une marée. Mais ce matin, le temps est gris et je ne vois rien. Je passe une pomme sèche sur ma nuque, à l'endroit du mal. Je sens la bosse osseuse, la rugosité de la peau, la douleur sourde. J'ai hâte que Béga me rapporte le remède qu'elle m'a promis. Moi, Marco Weff, j'ai été recueilli il y a soixante ans par Mérofled. La mère de Reine, notre Reine, durant sa grossesse. C'est en prenant soin de moi que Méroflède a appris à prendre soin d'une enfant. J'ai été, pour ainsi dire, son poupon décès. J'ai seulement quatre mois de plus que notre Reine. J'ai appris à Méroflède la différence entre pleurer pour du lait et pleurer de désespoir, entre roter du lait et roter de l'air. Lorsque notre Reine est née, Méroflède était toute prête à l'accueillir, grâce à moi. et dans sa grande bonté. Au lieu de me confier moi-même à une nourrice pour pouvoir se consacrer tout entière à l'élevage de notre reine, sa fille, elle a décidé de nous élever toutes les deux, ensemble. Elle a nommé notre reine « Reine » , conformément à la coutume, et à moi, Marco F. Elle a donné le nom qu'elle aurait voulu donner à son enfant si elle avait été libre de choisir selon ses goûts. J'ai grandi en sœur aînée de Reine. Je me souviens qu'elle courait plus vite, frappait plus fort que moi. Elle m'accusait toujours, quand nous étions petites, de n'avoir pour arme que les mots et la mémoire, tandis qu'elle avait son courage et ses points. Elle gagnait à tous les jeux où il fallait se battre ou se cacher, être rapide et habile, construire, ériger. De mon côté, je retenais tous les mots, chaque couleur. La moindre émotion sur le visage de notre mère, Merofled, ruisselait sur moi, comme une eau, et m'envahissait. J'étais toujours assise en tailleur à les regarder, elle, ma mère et ma sœur. Tout cela se passait sur les flancs de la Damphyne. Notre éducation consista tout d'abord à connaître les simples et à savoir survivre sans aide extérieure à plusieurs jours de bivouac sur les cimes. Notre mère et nos préceptrices nous apprirent à braconner, à appâter, à atteler les chèvres, à bâtir des lits et des abris au creux des arbres, à fabriquer des bombes avec du guis, des gaz hallucinogènes avec de la mousse, des salades d'écorce, des cataplasmes d'argile. Je fus bientôt apte à dresser des oiseaux pour les envoyer à la ville chercher une lettre ou une menue quantité de charbon blanc. À cette époque, nous en utilisions déjà, insouciamment, pour allumer nos sorts, sans savoir les conséquences que cela aurait par la suite pour notre petit pays et pour nous-mêmes. Je me souviens du jour où une bergeronnette, mon premier animal dressé, déposa au creux de ma paume un cristal de charbon blanc, une pierrette pour ainsi dire, chaude et sale, qui me fit trembler la peau. Je n'avais jamais vu de charbon blanc avant cet instant, mais reflète notre mère, qui d'habitude nous laissait toujours autonome lors de nos séances d'apprentissage, me l'arracha presque de la main et le jeta au sol. « Tu ne dois dire aucun mot lorsque tu es en contact avec du charbon blanc » , m'avait-elle dit, « ou ta parole gèlera. Les oiseaux, s'ils sont avec nous, déposent le charbon blanc au sol au moment de nous le livrer, afin de nous protéger du gel. » Un oiseau qui te dépose un cristal de charbon blanc directement au creux de la main cherche à t'induire en erreur. Il cherche à ce que tu prononces un mot alors que le charbon blanc sera encore dans ta main et à faire geler ta parole. Cette bergeronnette est contre nous. Et, comme s'il s'était agi d'un fruit, elle avait cueilli ma bergeronnette qui se lissait coquettement les plumes sur la branche voisine et l'avait serrée dans son poing jusqu'au craquement. Puis... Elle avait jeté le petit amas d'os et de chair broyé au pied de l'arbre, comme une chouette l'aurait fait de sa pelote de réjection. J'avais beaucoup pleuré, mais comme ni Renne ni ma mère ne voulaient m'accompagner dans mon chagrin, je m'étais vite appliquée à dresser un autre oiseau en espérant que celui-là passerait le test du charbon blanc. Vous écoutez Inky et Pete ce livre, le podcast lecture en 15 minutes, à peu près, qui donne vie et voix au premier mot d'un livre et vous donne envie de découvrir les suivants. Ou pas. Je suis Mafalda Vidal, amoureuse des jolis mots et des belles histoires. L'incipit que vous venez d'entendre est celui de Traduction vers le rose, écrit par Esmée Dubois et publié en 2023 aux éditions 1115. L'histoire de Traduction vers le rose, c'est l'histoire d'un pays, sable, et de toutes ses habitantes. Je dis habitante parce que les hommes sont très peu présents dans cette histoire. Une vague de froid, aussi violente qu'inattendue, va s'abattre sur ce pays et il va vite falloir trouver une solution si on ne veut pas que la population entière périsse. Parmi les habitantes de Sable, il y a Rennes, il y a aussi sa sœur de lait, Marco F, et puis il y a Béga, la fille de Rennes. Béga est la première insensible de Sable. Cela signifie qu'elle ne ressent ni le chaud ni le froid, et donc que ce changement climatique brutal ne l'affecte absolument pas. Mais heureusement pour ses concitoyennes, Béga détient la solution, car elle va instinctivement trouver en elle la capacité à transformer ce froid en chaud, à traduire ce froid en chaud. L'idée que la survie de tout un peuple dépend de cette traduction, donc finalement dépend d'une langue très particulière, qui nécessite de la curiosité, qui nécessite l'appréhension d'une nouvelle culture, c'est assez magnifique. Ce qu'il faut savoir, c'est que Péga n'a pas toujours été considérée comme une sauveuse. Au contraire, quand on a découvert qu'elle était insensible, donc qu'elle ne sentait pas ni le chaud ni le froid, elle a été rejetée, elle a été l'objet de peur, elle a été considérée comme un monstre car elle était différente. Alors que, pour rappel, c'est la fille de Ren. C'est une princesse. Donc une exception aurait pu être faite. Mais non. Mais là, parce qu'elle a prouvé qu'elle pouvait être utile, elle est réintroduite dans la société. Et c'est ok, mais à condition qu'elle continue à faire ce qu'elle fait. Mais c'est pas facile d'être traductrice. Ça nécessite un sacrifice total de soi, et ça consomme de l'énergie vitale. Et pour autant, au lieu de préserver la santé et le bien-être de Béga, on va chercher... d'autres insensibles, donc d'autres monstres, pour faire le travail et, accessoirement, pour se tuer à la tâche. On aurait pu croire, dans un pays de femmes, qu'il y aurait cette sororité, cette bienveillance, cette solidarité entre femmes. Eh bien, pas vraiment, pas du tout même. Il y a cette espèce d'ambiance malaisante, de surveillance constante de son voisin, de dénonciation. Tout ça pour détecter la différence de l'autre, pour détecter les insensibles. Mais en fait, qui sont les vrais insensibles ? Les femmes de ce royaume ne sont pas connectées entre elles, et elles ne sont pas non plus connectées avec la nature. Et c'est peut-être ça, finalement, qui condamne ce royaume. Dans l'Inkipit, pourtant, on a bien vu que Ren et Marko Wef ont grandi en contact avec la nature, et que c'était très important pour l'ancienne Ren. de leur apprendre ça. Mais d'une manière ou d'une autre, cette connexion s'est perdue. Traduction vers le rose, c'est un texte d'une poésie folle, c'est un texte rempli de métaphores à plein de niveaux différents. Il y a déjà le parallèle entre cette vague de froid qui s'abat sur le royaume de sable et le réchauffement climatique, bien sûr. Il y a le parallèle entre les traductrices qui s'échinent, qui se sacrifient à la tâche, et les artistes. et leur énergie créative, énergie créatrice, qui aujourd'hui sont traitées comme du consommable. On peut aussi établir un lien avec notre propre déconnexion à la nature, et notre propre déconnexion les uns des autres. Une déconnexion aussi par rapport aux mots, par rapport à la beauté de la langue, par rapport à la culture, et à tout le sens que ça peut apporter à nos vies. Le charbon blanc évoqué d'Eileen Kipit a le pouvoir de geler les mots dans la bouche. et est-ce que cette image n'est pas extrêmement évocatrice du pouvoir aujourd'hui de la surmodernité, des intelligences artificielles, de tous ces outils qui, à la base, sont censés améliorer nos vies, mais finalement nous ôtent les mots de la bouche, et par là même, le sens. Finalement, ce roman, c'est un petit peu une injonction à ouvrir les yeux, à ouvrir aussi notre attention aux autres, à la nature, pour éviter que notre monde ne devienne comme ce royaume de sable, complètement déconnecté de tout le reste. Traduction vers le rose a remporté en 2024 le Grand Prix de l'imaginaire. Mais on peut se poser la question, n'est-ce vraiment plus de l'imaginaire ? Merci de m'avoir écoutée jusqu'au bout. Si vous avez passé un bon moment, dites-le moi. Dites-le aussi à votre plateforme d'écoute. Et n'hésitez pas à partager le podcast avec d'autres amoureux et amoureuses des mots. A bientôt.