Description
un film et un livre :Le film c’est Orwell, 2+2 =5 de Raoul peck , et le livre c’est 1984 de George Orwell.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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un film et un livre :Le film c’est Orwell, 2+2 =5 de Raoul peck , et le livre c’est 1984 de George Orwell.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora Bessé. Le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Dernièrement, nous avons vu un film au cinéma. Un film... qui parle d'un livre, et c'est justement de ce livre que nous allons parler.
Le film documentaire, c'est Orwell, 2 plus 2 égale 5, de Raoul Peck, et le livre, c'est 1984, de George Orwell. Le film revient sur les derniers mois de la vie d'Orwell et la genèse du livre de 1984, en les reliant à nos formes contemporaines de mensonges, de propagande et de surveillance.
1984 de George Orwell, roman. dystopique, publié en 1949, met en scène Big Brother, la novlangue, la double pensée et un régime totalitaire obsédé par le contrôle absolu des corps et des esprits. Alors, je vais vous lire le début de l'ouvrage qui vous donne un petit peu l'ambiance. Il n'y a bien entendu pas moyen de savoir si l'on est observé à tel ou tel moment. tel moment ? A quelle fréquence et selon quel système de la montopolis se branche sur un individu donné relève de la spéculation ? Il n'est pas exclu qu'elle surveille tout le monde tout le temps. Une chose est sûre, elle peut se connecter sur chacun quand bon lui semble. Il faut donc vivre, et ainsi vit-on, l'habitude devenant une seconde nature, avec Le présupposé que le moindre bruit sera surpris est le moindre geste, sauf dans le noir scruté.
Évidemment, lorsque nous parlons de système de vidéos algorithmiques de surveillance de nos jours, cela nous renvoie au Big Brother décrit par George Orwell, c'est-à-dire une surveillance continue, constante.
Ce contrôle des esprits va jusqu'à... l'impossibilité de l'intime, du discours avec soi. Et cela devient un élément du récit. Au tout début de l'ouvrage, « Clarence, est-ce que toi tu peux nous lire un extrait ? » C'est la page 16.
Mais c'est aussi le livre qu'il vient de sortir du tiroir. Un livre particulièrement beau. Son papier lisse, de couleur crème, un peu jauni par le temps, est d'une qualité qu'on ne fabrique plus depuis au moins 40 ans. Du reste, le livre est sans doute bien plus ancien. Il l'a repéré en vitrine une petite brocante minable dans un quartier pouilleux, lequel il n'en souvient plus, et il a été saisi aussitôt par une envie impérieuse de le posséder. Les membres du parti ne sont pas censés acheter dans les boutiques ordinaires, sur le marché libre comme on dit. Mais la règle n'est pas applicable strictement. parce qu'il y a divers articles du type lacets de chaussures et lames de rasoir qu'on ne peut pas se procurer ailleurs. Après un regard furtif à droite et à gauche, il est entré discrètement dans la boutique et il a acheté 2,50$. Sur le moment, il n'avait pas conscience de le réserver à un usage précis, mais il l'a emporté dans sa serviette avec un sentiment de culpabilité. Même sans rien d'écrit sur ses pages, c'est un objet compromettant. Ce qu'il se prépare à faire, c'est consommer... pardon. C'est commencer un journal. Ce n'est pas illégal, rien n'est illégal puisqu'il n'y a plus de loi. Mais si cette activité était découverte, il y a tout lieu de croire qu'elle serait punie de mort ou d'au moins 25 ans de travaux forcés.
Donc ce fameux journal, qui devient dès lors un acte de rébellion, nous dévoile peu à peu le monde dans lequel évolue le héros Winston Smith.
Il trempe la plume dans l'encre et hésite une seconde la peur au ventre. Marquer ce papier constitue un geste irrévocable. En petit caractère maladroit, il écrit 4 avril 1984.
Je vais un peu plus loin pour vous lire un extrait de ce journal écrit par le héros. M. Smith, 4 avril donc 1984. Hier soir, au ciné, rien que des films de guerre. Un fameux qui montre un bateau de réfugiés bombardés quelque part en Méditerranée. Public hilare devant les plans d'un gros type à la nage qui essaie de s'enfuir, poursuivi par un hélicoptère. On le voit d'abord se rouler dans l'eau comme un marsouin. Puis, il est filmé à travers le viseur de l'hélico qui le crible de balles. La mer rosit autour de lui et il finit par couler à pic comme s'il avait pris l'eau par tous ses trous. Public hilare. hurle de rire. Ensuite apparaît un canot de sauvetage plein d'enfants avec un hélicoptère au-dessus. Une femme entre deux âges à la proue peut-être juive avec un petit garçon d'environ trois ans dans les bras. Il hurle de terreur et se cache la tête contre sa poitrine comme pour y entrer tout entier. Elle le serre pour le réconforter bien qu'elle ait une peur bleue elle-même. Elle l'enveloppe de ses bras comme pour faire écran au bal. C'est là que l'hélico largue une bombe de 20 kg sur eux, éclaire terrible. Le canot vole en éclats, plan extraordinaire, sur un bras d'enfant qui fuse dans les airs. Il faut croire qu'il y avait une caméra fixée au nez de l'appareil pour le suivre. Tonnerre d'applaudissements au niveau des sièges réservés aux parties. Mais dans la zone des prolos, une femme s'est mise à faire du scandale en braillant. Non, quand même, il ne faut pas faire voir ça aux gosses. C'est dégueulasse, pas devant les gosses. Tant et si bien que la police a dû la sortir. La sortir, je ne pense pas qu'elle ait été inquiétée. Tout le monde s'en fout de ce que disent les prolos. D'ailleurs, c'est une réaction typique chez eux. Jamais ils...
Après la lecture de ces quelques extraits, on mesure bien le fait que 1984 est une dystopie décrivant un monde effrayant, angoissant et totalitaire.
Absolument. Et c'est là que l'on peut de nouveau évoquer le film Orwell 2 plus 2 égale 5. Tout le génie de Raoul Peck, qui est un grand documentariste, s'exprime dans une narration qui est une sorte de biographie de Orwell, notamment à la fin de sa vie. au moment où justement il écrit son fameux roman 1984, avec une fragmentation constante du propos par des images actuelles, des images de guerre, des images de révolte, de crime, de violence policière, etc., qui, soutenues par une voix off, donnent à ce film une profondeur et une actualité.
C'est justement cela qui est troublant dans le film de Raoul Peck. Simultanément, le récit de la création d'un livre de fiction et l'émergence d'un discours qui devient politique via toutes ces images d'actualité. Pour ma part, le film reste résonant à l'intérieur après le visionnage. C'est quelque chose qui reste très vivant en soi. Et par ailleurs, je souligne que la voix off est celle d'Éric Ruff, ancien directeur de la comédie française, metteur en scène et comédien lui-même.
Alors il fait un parallèle également avec la novlangue dans ce documentaire. La novlangue donc... qui est évoquée dans le livre de Orwell. Et c'est cette langue utilisée politiquement ou dans le business pour rendre acceptables certains propos et les vider de leur sens.
Oui, et dans le roman de Orwell, il y a ce passage où sur le fronton du ministère de la Vérité, il est écrit le fameux triptyque « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est le pouvoir. »
Oui. Et je vais te lire un passage où, à la fin de 1984, il y a un appendice expliquant les bases de ce que Orwell appelle le néoparlé. Donc, on pourrait rapprocher de la neuve langue. Lecture de la page 376. Alors, 376, là, je cherche dans mon petit ouvrage de poche l'endroit. Voilà, l'appendice et le petit passage que j'avais noté, c'est celui-ci. Le néoparlé. adopté une fois pour toutes et l'opso-parler tombé dans l'oubli, toute pensée hérétique, c'est-à-dire déviant des principes du so-xiang, deviendrait littéralement impensable, si tant est du moins que la pensée dépend des mots. Son vocabulaire était conçu pour permettre une formulation exacte, voire subtile, de toute idée qu'un membre du parti puisse vouloir émettre. à l'exclusion des autres, et ceux y compris par des voies détournées. Il fallait donc créer de nouveaux mots, mais aussi et surtout éliminer les mots indésirables et dépouiller ceux qui restaient de leur sens hétérodoxe, et d'ailleurs de tout sens second dans la mesure du possible. Prenons un seul exemple. Le mot « libre » existait toujours, mais seulement dans des énoncés comme « ce siège est libre » , « la voie est libre » . On ne pouvait pas l'employer au sens de « politiquement libre » ou « intellectuellement libre » , puisque la liberté politique et intellectuelle n'existait plus, même réduite au seul concept, et par conséquent n'avait pas de nom. indépendamment de la suppression de mots. intrinsèquement hérétique, réduire le vocabulaire était une fin en soi et aucun mot qui ne fut pas indispensable n'avait gardé droit de citer. Le néoparlé avait été élaboré non pas pour élargir mais pour rétrécir le champ de la pensée, objectif indirectement servi par la réduction radicale du nombre de mots.
Alors avant de terminer, je vais aller vers une note plus positive. Toujours Georges Orwell, je vais vous lire quelques extraits d'un essai qu'il a publié en 1946, qui a été traduit de l'anglais par Alain Blanc, et qui s'appelle « Quelques réflexions sur le crapaud commun » . Voilà, donc je commence. Avant l'hirondelle, avant la jonquille et peu après le personnage, Le crapaud commun salue l'arrivée du printemps comme il peut, c'est-à-dire en sortant du trou dans le sol où il s'est enterré depuis l'automne précédent et en rampant aussi vite que possible vers le point d'eau le plus proche. Quelque chose, une sorte de frémissement dans la terre ou peut-être seulement une augmentation de quelques degrés de la température, lui a dit qu'il était temps de se réveiller. Même si quelques crapauds semblent dormir 24h sur 24 et louper une année de temps en temps, de toute façon, je les ai plus d'une fois déterrés au milieu de l'été, vivants et apparemment en bonne santé. Est-ce grave de se réjouir du printemps et des autres changements de saison ? Pour être plus précis, est-il politiquement répréhensible alors que nous gémissons ? tous ou que nous devrions tous gémir sous les chaînes du système capitaliste, d'affirmer que la vie vaut souvent plus la peine d'être vécue à cause du champ d'un merle, d'un orme jaune en octobre, ou de tout autre phénomène naturel qui ne coûte rien et n'a pas un point de vue de classe comme écrivent les rédacteurs des journaux de gauche. Il ne fait aucun doute que beaucoup de gens le pensent. Si un homme ne peut pas se réjouir du retour du printemps, pourquoi serait-il heureux dans une utopie qui réduit le travail ? Que fera-t-il des loisirs que lui donnera la machine ? J'ai toujours pensé que si nos problèmes économiques et politiques étaient jamais résolus, la vie deviendrait plus simple au lieu de devenir plus complexe, et que le plaisir que l'on éprouverait à trouver la première primevraire l'emporterait... sur celui que l'on éprouve à manger une glace au son d'un piano Verlitzer. Je pense qu'en conservant son amour d'enfance pour des choses comme les arbres, les poissons, les papillons et, pour revenir à mon premier exemple, les crapauds, on rend légèrement plus probable un avenir paisible et décent. Et qu'en prêchant la doctrine selon laquelle il n'y a rien d'autre à admirer que l'acier et le béton, on ne fait que rendre un peu plus sûr que les êtres humains n'auront d'autres exutoires pour leur trop plein d'énergie que la... haine et le culte du chef. Les bombes atomiques s'accumulent dans les usines, la police rôde dans les villes, les mensonges s'écoulent des haut-parleurs, mais la terre tourne toujours autour du soleil. Et, ni les dictateurs, ni les bureaucrates, même s'ils désapprouvent profondément le processus, ne sont en mesure de l'empêcher. Je ne sais pas si c'était vraiment positif.
Un peu aussi, parce que c'est quand même un texte qui a été écrit en 1946. Donc, c'est un an après la Deuxième Guerre mondiale. On sent qu'il y a un espoir de se dire que le printemps est toujours là, derrière les atrocités. Malheureusement, on est aujourd'hui à une période un peu sombre, je pense.
La nécessité d'aller voir 2 plus 2 égale 5 de Raoul Peck. Et puis de relire et de relire Orwell, tout simplement,
en 1984. D'accord ?
Voilà, eh bien...
À bientôt !
Et vivons le printemps ! À bientôt, au revoir !
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un film et un livre :Le film c’est Orwell, 2+2 =5 de Raoul peck , et le livre c’est 1984 de George Orwell.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora Bessé. Le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Dernièrement, nous avons vu un film au cinéma. Un film... qui parle d'un livre, et c'est justement de ce livre que nous allons parler.
Le film documentaire, c'est Orwell, 2 plus 2 égale 5, de Raoul Peck, et le livre, c'est 1984, de George Orwell. Le film revient sur les derniers mois de la vie d'Orwell et la genèse du livre de 1984, en les reliant à nos formes contemporaines de mensonges, de propagande et de surveillance.
1984 de George Orwell, roman. dystopique, publié en 1949, met en scène Big Brother, la novlangue, la double pensée et un régime totalitaire obsédé par le contrôle absolu des corps et des esprits. Alors, je vais vous lire le début de l'ouvrage qui vous donne un petit peu l'ambiance. Il n'y a bien entendu pas moyen de savoir si l'on est observé à tel ou tel moment. tel moment ? A quelle fréquence et selon quel système de la montopolis se branche sur un individu donné relève de la spéculation ? Il n'est pas exclu qu'elle surveille tout le monde tout le temps. Une chose est sûre, elle peut se connecter sur chacun quand bon lui semble. Il faut donc vivre, et ainsi vit-on, l'habitude devenant une seconde nature, avec Le présupposé que le moindre bruit sera surpris est le moindre geste, sauf dans le noir scruté.
Évidemment, lorsque nous parlons de système de vidéos algorithmiques de surveillance de nos jours, cela nous renvoie au Big Brother décrit par George Orwell, c'est-à-dire une surveillance continue, constante.
Ce contrôle des esprits va jusqu'à... l'impossibilité de l'intime, du discours avec soi. Et cela devient un élément du récit. Au tout début de l'ouvrage, « Clarence, est-ce que toi tu peux nous lire un extrait ? » C'est la page 16.
Mais c'est aussi le livre qu'il vient de sortir du tiroir. Un livre particulièrement beau. Son papier lisse, de couleur crème, un peu jauni par le temps, est d'une qualité qu'on ne fabrique plus depuis au moins 40 ans. Du reste, le livre est sans doute bien plus ancien. Il l'a repéré en vitrine une petite brocante minable dans un quartier pouilleux, lequel il n'en souvient plus, et il a été saisi aussitôt par une envie impérieuse de le posséder. Les membres du parti ne sont pas censés acheter dans les boutiques ordinaires, sur le marché libre comme on dit. Mais la règle n'est pas applicable strictement. parce qu'il y a divers articles du type lacets de chaussures et lames de rasoir qu'on ne peut pas se procurer ailleurs. Après un regard furtif à droite et à gauche, il est entré discrètement dans la boutique et il a acheté 2,50$. Sur le moment, il n'avait pas conscience de le réserver à un usage précis, mais il l'a emporté dans sa serviette avec un sentiment de culpabilité. Même sans rien d'écrit sur ses pages, c'est un objet compromettant. Ce qu'il se prépare à faire, c'est consommer... pardon. C'est commencer un journal. Ce n'est pas illégal, rien n'est illégal puisqu'il n'y a plus de loi. Mais si cette activité était découverte, il y a tout lieu de croire qu'elle serait punie de mort ou d'au moins 25 ans de travaux forcés.
Donc ce fameux journal, qui devient dès lors un acte de rébellion, nous dévoile peu à peu le monde dans lequel évolue le héros Winston Smith.
Il trempe la plume dans l'encre et hésite une seconde la peur au ventre. Marquer ce papier constitue un geste irrévocable. En petit caractère maladroit, il écrit 4 avril 1984.
Je vais un peu plus loin pour vous lire un extrait de ce journal écrit par le héros. M. Smith, 4 avril donc 1984. Hier soir, au ciné, rien que des films de guerre. Un fameux qui montre un bateau de réfugiés bombardés quelque part en Méditerranée. Public hilare devant les plans d'un gros type à la nage qui essaie de s'enfuir, poursuivi par un hélicoptère. On le voit d'abord se rouler dans l'eau comme un marsouin. Puis, il est filmé à travers le viseur de l'hélico qui le crible de balles. La mer rosit autour de lui et il finit par couler à pic comme s'il avait pris l'eau par tous ses trous. Public hilare. hurle de rire. Ensuite apparaît un canot de sauvetage plein d'enfants avec un hélicoptère au-dessus. Une femme entre deux âges à la proue peut-être juive avec un petit garçon d'environ trois ans dans les bras. Il hurle de terreur et se cache la tête contre sa poitrine comme pour y entrer tout entier. Elle le serre pour le réconforter bien qu'elle ait une peur bleue elle-même. Elle l'enveloppe de ses bras comme pour faire écran au bal. C'est là que l'hélico largue une bombe de 20 kg sur eux, éclaire terrible. Le canot vole en éclats, plan extraordinaire, sur un bras d'enfant qui fuse dans les airs. Il faut croire qu'il y avait une caméra fixée au nez de l'appareil pour le suivre. Tonnerre d'applaudissements au niveau des sièges réservés aux parties. Mais dans la zone des prolos, une femme s'est mise à faire du scandale en braillant. Non, quand même, il ne faut pas faire voir ça aux gosses. C'est dégueulasse, pas devant les gosses. Tant et si bien que la police a dû la sortir. La sortir, je ne pense pas qu'elle ait été inquiétée. Tout le monde s'en fout de ce que disent les prolos. D'ailleurs, c'est une réaction typique chez eux. Jamais ils...
Après la lecture de ces quelques extraits, on mesure bien le fait que 1984 est une dystopie décrivant un monde effrayant, angoissant et totalitaire.
Absolument. Et c'est là que l'on peut de nouveau évoquer le film Orwell 2 plus 2 égale 5. Tout le génie de Raoul Peck, qui est un grand documentariste, s'exprime dans une narration qui est une sorte de biographie de Orwell, notamment à la fin de sa vie. au moment où justement il écrit son fameux roman 1984, avec une fragmentation constante du propos par des images actuelles, des images de guerre, des images de révolte, de crime, de violence policière, etc., qui, soutenues par une voix off, donnent à ce film une profondeur et une actualité.
C'est justement cela qui est troublant dans le film de Raoul Peck. Simultanément, le récit de la création d'un livre de fiction et l'émergence d'un discours qui devient politique via toutes ces images d'actualité. Pour ma part, le film reste résonant à l'intérieur après le visionnage. C'est quelque chose qui reste très vivant en soi. Et par ailleurs, je souligne que la voix off est celle d'Éric Ruff, ancien directeur de la comédie française, metteur en scène et comédien lui-même.
Alors il fait un parallèle également avec la novlangue dans ce documentaire. La novlangue donc... qui est évoquée dans le livre de Orwell. Et c'est cette langue utilisée politiquement ou dans le business pour rendre acceptables certains propos et les vider de leur sens.
Oui, et dans le roman de Orwell, il y a ce passage où sur le fronton du ministère de la Vérité, il est écrit le fameux triptyque « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est le pouvoir. »
Oui. Et je vais te lire un passage où, à la fin de 1984, il y a un appendice expliquant les bases de ce que Orwell appelle le néoparlé. Donc, on pourrait rapprocher de la neuve langue. Lecture de la page 376. Alors, 376, là, je cherche dans mon petit ouvrage de poche l'endroit. Voilà, l'appendice et le petit passage que j'avais noté, c'est celui-ci. Le néoparlé. adopté une fois pour toutes et l'opso-parler tombé dans l'oubli, toute pensée hérétique, c'est-à-dire déviant des principes du so-xiang, deviendrait littéralement impensable, si tant est du moins que la pensée dépend des mots. Son vocabulaire était conçu pour permettre une formulation exacte, voire subtile, de toute idée qu'un membre du parti puisse vouloir émettre. à l'exclusion des autres, et ceux y compris par des voies détournées. Il fallait donc créer de nouveaux mots, mais aussi et surtout éliminer les mots indésirables et dépouiller ceux qui restaient de leur sens hétérodoxe, et d'ailleurs de tout sens second dans la mesure du possible. Prenons un seul exemple. Le mot « libre » existait toujours, mais seulement dans des énoncés comme « ce siège est libre » , « la voie est libre » . On ne pouvait pas l'employer au sens de « politiquement libre » ou « intellectuellement libre » , puisque la liberté politique et intellectuelle n'existait plus, même réduite au seul concept, et par conséquent n'avait pas de nom. indépendamment de la suppression de mots. intrinsèquement hérétique, réduire le vocabulaire était une fin en soi et aucun mot qui ne fut pas indispensable n'avait gardé droit de citer. Le néoparlé avait été élaboré non pas pour élargir mais pour rétrécir le champ de la pensée, objectif indirectement servi par la réduction radicale du nombre de mots.
Alors avant de terminer, je vais aller vers une note plus positive. Toujours Georges Orwell, je vais vous lire quelques extraits d'un essai qu'il a publié en 1946, qui a été traduit de l'anglais par Alain Blanc, et qui s'appelle « Quelques réflexions sur le crapaud commun » . Voilà, donc je commence. Avant l'hirondelle, avant la jonquille et peu après le personnage, Le crapaud commun salue l'arrivée du printemps comme il peut, c'est-à-dire en sortant du trou dans le sol où il s'est enterré depuis l'automne précédent et en rampant aussi vite que possible vers le point d'eau le plus proche. Quelque chose, une sorte de frémissement dans la terre ou peut-être seulement une augmentation de quelques degrés de la température, lui a dit qu'il était temps de se réveiller. Même si quelques crapauds semblent dormir 24h sur 24 et louper une année de temps en temps, de toute façon, je les ai plus d'une fois déterrés au milieu de l'été, vivants et apparemment en bonne santé. Est-ce grave de se réjouir du printemps et des autres changements de saison ? Pour être plus précis, est-il politiquement répréhensible alors que nous gémissons ? tous ou que nous devrions tous gémir sous les chaînes du système capitaliste, d'affirmer que la vie vaut souvent plus la peine d'être vécue à cause du champ d'un merle, d'un orme jaune en octobre, ou de tout autre phénomène naturel qui ne coûte rien et n'a pas un point de vue de classe comme écrivent les rédacteurs des journaux de gauche. Il ne fait aucun doute que beaucoup de gens le pensent. Si un homme ne peut pas se réjouir du retour du printemps, pourquoi serait-il heureux dans une utopie qui réduit le travail ? Que fera-t-il des loisirs que lui donnera la machine ? J'ai toujours pensé que si nos problèmes économiques et politiques étaient jamais résolus, la vie deviendrait plus simple au lieu de devenir plus complexe, et que le plaisir que l'on éprouverait à trouver la première primevraire l'emporterait... sur celui que l'on éprouve à manger une glace au son d'un piano Verlitzer. Je pense qu'en conservant son amour d'enfance pour des choses comme les arbres, les poissons, les papillons et, pour revenir à mon premier exemple, les crapauds, on rend légèrement plus probable un avenir paisible et décent. Et qu'en prêchant la doctrine selon laquelle il n'y a rien d'autre à admirer que l'acier et le béton, on ne fait que rendre un peu plus sûr que les êtres humains n'auront d'autres exutoires pour leur trop plein d'énergie que la... haine et le culte du chef. Les bombes atomiques s'accumulent dans les usines, la police rôde dans les villes, les mensonges s'écoulent des haut-parleurs, mais la terre tourne toujours autour du soleil. Et, ni les dictateurs, ni les bureaucrates, même s'ils désapprouvent profondément le processus, ne sont en mesure de l'empêcher. Je ne sais pas si c'était vraiment positif.
Un peu aussi, parce que c'est quand même un texte qui a été écrit en 1946. Donc, c'est un an après la Deuxième Guerre mondiale. On sent qu'il y a un espoir de se dire que le printemps est toujours là, derrière les atrocités. Malheureusement, on est aujourd'hui à une période un peu sombre, je pense.
La nécessité d'aller voir 2 plus 2 égale 5 de Raoul Peck. Et puis de relire et de relire Orwell, tout simplement,
en 1984. D'accord ?
Voilà, eh bien...
À bientôt !
Et vivons le printemps ! À bientôt, au revoir !
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Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora Bessé. Le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Dernièrement, nous avons vu un film au cinéma. Un film... qui parle d'un livre, et c'est justement de ce livre que nous allons parler.
Le film documentaire, c'est Orwell, 2 plus 2 égale 5, de Raoul Peck, et le livre, c'est 1984, de George Orwell. Le film revient sur les derniers mois de la vie d'Orwell et la genèse du livre de 1984, en les reliant à nos formes contemporaines de mensonges, de propagande et de surveillance.
1984 de George Orwell, roman. dystopique, publié en 1949, met en scène Big Brother, la novlangue, la double pensée et un régime totalitaire obsédé par le contrôle absolu des corps et des esprits. Alors, je vais vous lire le début de l'ouvrage qui vous donne un petit peu l'ambiance. Il n'y a bien entendu pas moyen de savoir si l'on est observé à tel ou tel moment. tel moment ? A quelle fréquence et selon quel système de la montopolis se branche sur un individu donné relève de la spéculation ? Il n'est pas exclu qu'elle surveille tout le monde tout le temps. Une chose est sûre, elle peut se connecter sur chacun quand bon lui semble. Il faut donc vivre, et ainsi vit-on, l'habitude devenant une seconde nature, avec Le présupposé que le moindre bruit sera surpris est le moindre geste, sauf dans le noir scruté.
Évidemment, lorsque nous parlons de système de vidéos algorithmiques de surveillance de nos jours, cela nous renvoie au Big Brother décrit par George Orwell, c'est-à-dire une surveillance continue, constante.
Ce contrôle des esprits va jusqu'à... l'impossibilité de l'intime, du discours avec soi. Et cela devient un élément du récit. Au tout début de l'ouvrage, « Clarence, est-ce que toi tu peux nous lire un extrait ? » C'est la page 16.
Mais c'est aussi le livre qu'il vient de sortir du tiroir. Un livre particulièrement beau. Son papier lisse, de couleur crème, un peu jauni par le temps, est d'une qualité qu'on ne fabrique plus depuis au moins 40 ans. Du reste, le livre est sans doute bien plus ancien. Il l'a repéré en vitrine une petite brocante minable dans un quartier pouilleux, lequel il n'en souvient plus, et il a été saisi aussitôt par une envie impérieuse de le posséder. Les membres du parti ne sont pas censés acheter dans les boutiques ordinaires, sur le marché libre comme on dit. Mais la règle n'est pas applicable strictement. parce qu'il y a divers articles du type lacets de chaussures et lames de rasoir qu'on ne peut pas se procurer ailleurs. Après un regard furtif à droite et à gauche, il est entré discrètement dans la boutique et il a acheté 2,50$. Sur le moment, il n'avait pas conscience de le réserver à un usage précis, mais il l'a emporté dans sa serviette avec un sentiment de culpabilité. Même sans rien d'écrit sur ses pages, c'est un objet compromettant. Ce qu'il se prépare à faire, c'est consommer... pardon. C'est commencer un journal. Ce n'est pas illégal, rien n'est illégal puisqu'il n'y a plus de loi. Mais si cette activité était découverte, il y a tout lieu de croire qu'elle serait punie de mort ou d'au moins 25 ans de travaux forcés.
Donc ce fameux journal, qui devient dès lors un acte de rébellion, nous dévoile peu à peu le monde dans lequel évolue le héros Winston Smith.
Il trempe la plume dans l'encre et hésite une seconde la peur au ventre. Marquer ce papier constitue un geste irrévocable. En petit caractère maladroit, il écrit 4 avril 1984.
Je vais un peu plus loin pour vous lire un extrait de ce journal écrit par le héros. M. Smith, 4 avril donc 1984. Hier soir, au ciné, rien que des films de guerre. Un fameux qui montre un bateau de réfugiés bombardés quelque part en Méditerranée. Public hilare devant les plans d'un gros type à la nage qui essaie de s'enfuir, poursuivi par un hélicoptère. On le voit d'abord se rouler dans l'eau comme un marsouin. Puis, il est filmé à travers le viseur de l'hélico qui le crible de balles. La mer rosit autour de lui et il finit par couler à pic comme s'il avait pris l'eau par tous ses trous. Public hilare. hurle de rire. Ensuite apparaît un canot de sauvetage plein d'enfants avec un hélicoptère au-dessus. Une femme entre deux âges à la proue peut-être juive avec un petit garçon d'environ trois ans dans les bras. Il hurle de terreur et se cache la tête contre sa poitrine comme pour y entrer tout entier. Elle le serre pour le réconforter bien qu'elle ait une peur bleue elle-même. Elle l'enveloppe de ses bras comme pour faire écran au bal. C'est là que l'hélico largue une bombe de 20 kg sur eux, éclaire terrible. Le canot vole en éclats, plan extraordinaire, sur un bras d'enfant qui fuse dans les airs. Il faut croire qu'il y avait une caméra fixée au nez de l'appareil pour le suivre. Tonnerre d'applaudissements au niveau des sièges réservés aux parties. Mais dans la zone des prolos, une femme s'est mise à faire du scandale en braillant. Non, quand même, il ne faut pas faire voir ça aux gosses. C'est dégueulasse, pas devant les gosses. Tant et si bien que la police a dû la sortir. La sortir, je ne pense pas qu'elle ait été inquiétée. Tout le monde s'en fout de ce que disent les prolos. D'ailleurs, c'est une réaction typique chez eux. Jamais ils...
Après la lecture de ces quelques extraits, on mesure bien le fait que 1984 est une dystopie décrivant un monde effrayant, angoissant et totalitaire.
Absolument. Et c'est là que l'on peut de nouveau évoquer le film Orwell 2 plus 2 égale 5. Tout le génie de Raoul Peck, qui est un grand documentariste, s'exprime dans une narration qui est une sorte de biographie de Orwell, notamment à la fin de sa vie. au moment où justement il écrit son fameux roman 1984, avec une fragmentation constante du propos par des images actuelles, des images de guerre, des images de révolte, de crime, de violence policière, etc., qui, soutenues par une voix off, donnent à ce film une profondeur et une actualité.
C'est justement cela qui est troublant dans le film de Raoul Peck. Simultanément, le récit de la création d'un livre de fiction et l'émergence d'un discours qui devient politique via toutes ces images d'actualité. Pour ma part, le film reste résonant à l'intérieur après le visionnage. C'est quelque chose qui reste très vivant en soi. Et par ailleurs, je souligne que la voix off est celle d'Éric Ruff, ancien directeur de la comédie française, metteur en scène et comédien lui-même.
Alors il fait un parallèle également avec la novlangue dans ce documentaire. La novlangue donc... qui est évoquée dans le livre de Orwell. Et c'est cette langue utilisée politiquement ou dans le business pour rendre acceptables certains propos et les vider de leur sens.
Oui, et dans le roman de Orwell, il y a ce passage où sur le fronton du ministère de la Vérité, il est écrit le fameux triptyque « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est le pouvoir. »
Oui. Et je vais te lire un passage où, à la fin de 1984, il y a un appendice expliquant les bases de ce que Orwell appelle le néoparlé. Donc, on pourrait rapprocher de la neuve langue. Lecture de la page 376. Alors, 376, là, je cherche dans mon petit ouvrage de poche l'endroit. Voilà, l'appendice et le petit passage que j'avais noté, c'est celui-ci. Le néoparlé. adopté une fois pour toutes et l'opso-parler tombé dans l'oubli, toute pensée hérétique, c'est-à-dire déviant des principes du so-xiang, deviendrait littéralement impensable, si tant est du moins que la pensée dépend des mots. Son vocabulaire était conçu pour permettre une formulation exacte, voire subtile, de toute idée qu'un membre du parti puisse vouloir émettre. à l'exclusion des autres, et ceux y compris par des voies détournées. Il fallait donc créer de nouveaux mots, mais aussi et surtout éliminer les mots indésirables et dépouiller ceux qui restaient de leur sens hétérodoxe, et d'ailleurs de tout sens second dans la mesure du possible. Prenons un seul exemple. Le mot « libre » existait toujours, mais seulement dans des énoncés comme « ce siège est libre » , « la voie est libre » . On ne pouvait pas l'employer au sens de « politiquement libre » ou « intellectuellement libre » , puisque la liberté politique et intellectuelle n'existait plus, même réduite au seul concept, et par conséquent n'avait pas de nom. indépendamment de la suppression de mots. intrinsèquement hérétique, réduire le vocabulaire était une fin en soi et aucun mot qui ne fut pas indispensable n'avait gardé droit de citer. Le néoparlé avait été élaboré non pas pour élargir mais pour rétrécir le champ de la pensée, objectif indirectement servi par la réduction radicale du nombre de mots.
Alors avant de terminer, je vais aller vers une note plus positive. Toujours Georges Orwell, je vais vous lire quelques extraits d'un essai qu'il a publié en 1946, qui a été traduit de l'anglais par Alain Blanc, et qui s'appelle « Quelques réflexions sur le crapaud commun » . Voilà, donc je commence. Avant l'hirondelle, avant la jonquille et peu après le personnage, Le crapaud commun salue l'arrivée du printemps comme il peut, c'est-à-dire en sortant du trou dans le sol où il s'est enterré depuis l'automne précédent et en rampant aussi vite que possible vers le point d'eau le plus proche. Quelque chose, une sorte de frémissement dans la terre ou peut-être seulement une augmentation de quelques degrés de la température, lui a dit qu'il était temps de se réveiller. Même si quelques crapauds semblent dormir 24h sur 24 et louper une année de temps en temps, de toute façon, je les ai plus d'une fois déterrés au milieu de l'été, vivants et apparemment en bonne santé. Est-ce grave de se réjouir du printemps et des autres changements de saison ? Pour être plus précis, est-il politiquement répréhensible alors que nous gémissons ? tous ou que nous devrions tous gémir sous les chaînes du système capitaliste, d'affirmer que la vie vaut souvent plus la peine d'être vécue à cause du champ d'un merle, d'un orme jaune en octobre, ou de tout autre phénomène naturel qui ne coûte rien et n'a pas un point de vue de classe comme écrivent les rédacteurs des journaux de gauche. Il ne fait aucun doute que beaucoup de gens le pensent. Si un homme ne peut pas se réjouir du retour du printemps, pourquoi serait-il heureux dans une utopie qui réduit le travail ? Que fera-t-il des loisirs que lui donnera la machine ? J'ai toujours pensé que si nos problèmes économiques et politiques étaient jamais résolus, la vie deviendrait plus simple au lieu de devenir plus complexe, et que le plaisir que l'on éprouverait à trouver la première primevraire l'emporterait... sur celui que l'on éprouve à manger une glace au son d'un piano Verlitzer. Je pense qu'en conservant son amour d'enfance pour des choses comme les arbres, les poissons, les papillons et, pour revenir à mon premier exemple, les crapauds, on rend légèrement plus probable un avenir paisible et décent. Et qu'en prêchant la doctrine selon laquelle il n'y a rien d'autre à admirer que l'acier et le béton, on ne fait que rendre un peu plus sûr que les êtres humains n'auront d'autres exutoires pour leur trop plein d'énergie que la... haine et le culte du chef. Les bombes atomiques s'accumulent dans les usines, la police rôde dans les villes, les mensonges s'écoulent des haut-parleurs, mais la terre tourne toujours autour du soleil. Et, ni les dictateurs, ni les bureaucrates, même s'ils désapprouvent profondément le processus, ne sont en mesure de l'empêcher. Je ne sais pas si c'était vraiment positif.
Un peu aussi, parce que c'est quand même un texte qui a été écrit en 1946. Donc, c'est un an après la Deuxième Guerre mondiale. On sent qu'il y a un espoir de se dire que le printemps est toujours là, derrière les atrocités. Malheureusement, on est aujourd'hui à une période un peu sombre, je pense.
La nécessité d'aller voir 2 plus 2 égale 5 de Raoul Peck. Et puis de relire et de relire Orwell, tout simplement,
en 1984. D'accord ?
Voilà, eh bien...
À bientôt !
Et vivons le printemps ! À bientôt, au revoir !
Description
un film et un livre :Le film c’est Orwell, 2+2 =5 de Raoul peck , et le livre c’est 1984 de George Orwell.
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
Bienvenue dans notre podcast Isadora Bessé. Le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
Bonjour Régis.
Dernièrement, nous avons vu un film au cinéma. Un film... qui parle d'un livre, et c'est justement de ce livre que nous allons parler.
Le film documentaire, c'est Orwell, 2 plus 2 égale 5, de Raoul Peck, et le livre, c'est 1984, de George Orwell. Le film revient sur les derniers mois de la vie d'Orwell et la genèse du livre de 1984, en les reliant à nos formes contemporaines de mensonges, de propagande et de surveillance.
1984 de George Orwell, roman. dystopique, publié en 1949, met en scène Big Brother, la novlangue, la double pensée et un régime totalitaire obsédé par le contrôle absolu des corps et des esprits. Alors, je vais vous lire le début de l'ouvrage qui vous donne un petit peu l'ambiance. Il n'y a bien entendu pas moyen de savoir si l'on est observé à tel ou tel moment. tel moment ? A quelle fréquence et selon quel système de la montopolis se branche sur un individu donné relève de la spéculation ? Il n'est pas exclu qu'elle surveille tout le monde tout le temps. Une chose est sûre, elle peut se connecter sur chacun quand bon lui semble. Il faut donc vivre, et ainsi vit-on, l'habitude devenant une seconde nature, avec Le présupposé que le moindre bruit sera surpris est le moindre geste, sauf dans le noir scruté.
Évidemment, lorsque nous parlons de système de vidéos algorithmiques de surveillance de nos jours, cela nous renvoie au Big Brother décrit par George Orwell, c'est-à-dire une surveillance continue, constante.
Ce contrôle des esprits va jusqu'à... l'impossibilité de l'intime, du discours avec soi. Et cela devient un élément du récit. Au tout début de l'ouvrage, « Clarence, est-ce que toi tu peux nous lire un extrait ? » C'est la page 16.
Mais c'est aussi le livre qu'il vient de sortir du tiroir. Un livre particulièrement beau. Son papier lisse, de couleur crème, un peu jauni par le temps, est d'une qualité qu'on ne fabrique plus depuis au moins 40 ans. Du reste, le livre est sans doute bien plus ancien. Il l'a repéré en vitrine une petite brocante minable dans un quartier pouilleux, lequel il n'en souvient plus, et il a été saisi aussitôt par une envie impérieuse de le posséder. Les membres du parti ne sont pas censés acheter dans les boutiques ordinaires, sur le marché libre comme on dit. Mais la règle n'est pas applicable strictement. parce qu'il y a divers articles du type lacets de chaussures et lames de rasoir qu'on ne peut pas se procurer ailleurs. Après un regard furtif à droite et à gauche, il est entré discrètement dans la boutique et il a acheté 2,50$. Sur le moment, il n'avait pas conscience de le réserver à un usage précis, mais il l'a emporté dans sa serviette avec un sentiment de culpabilité. Même sans rien d'écrit sur ses pages, c'est un objet compromettant. Ce qu'il se prépare à faire, c'est consommer... pardon. C'est commencer un journal. Ce n'est pas illégal, rien n'est illégal puisqu'il n'y a plus de loi. Mais si cette activité était découverte, il y a tout lieu de croire qu'elle serait punie de mort ou d'au moins 25 ans de travaux forcés.
Donc ce fameux journal, qui devient dès lors un acte de rébellion, nous dévoile peu à peu le monde dans lequel évolue le héros Winston Smith.
Il trempe la plume dans l'encre et hésite une seconde la peur au ventre. Marquer ce papier constitue un geste irrévocable. En petit caractère maladroit, il écrit 4 avril 1984.
Je vais un peu plus loin pour vous lire un extrait de ce journal écrit par le héros. M. Smith, 4 avril donc 1984. Hier soir, au ciné, rien que des films de guerre. Un fameux qui montre un bateau de réfugiés bombardés quelque part en Méditerranée. Public hilare devant les plans d'un gros type à la nage qui essaie de s'enfuir, poursuivi par un hélicoptère. On le voit d'abord se rouler dans l'eau comme un marsouin. Puis, il est filmé à travers le viseur de l'hélico qui le crible de balles. La mer rosit autour de lui et il finit par couler à pic comme s'il avait pris l'eau par tous ses trous. Public hilare. hurle de rire. Ensuite apparaît un canot de sauvetage plein d'enfants avec un hélicoptère au-dessus. Une femme entre deux âges à la proue peut-être juive avec un petit garçon d'environ trois ans dans les bras. Il hurle de terreur et se cache la tête contre sa poitrine comme pour y entrer tout entier. Elle le serre pour le réconforter bien qu'elle ait une peur bleue elle-même. Elle l'enveloppe de ses bras comme pour faire écran au bal. C'est là que l'hélico largue une bombe de 20 kg sur eux, éclaire terrible. Le canot vole en éclats, plan extraordinaire, sur un bras d'enfant qui fuse dans les airs. Il faut croire qu'il y avait une caméra fixée au nez de l'appareil pour le suivre. Tonnerre d'applaudissements au niveau des sièges réservés aux parties. Mais dans la zone des prolos, une femme s'est mise à faire du scandale en braillant. Non, quand même, il ne faut pas faire voir ça aux gosses. C'est dégueulasse, pas devant les gosses. Tant et si bien que la police a dû la sortir. La sortir, je ne pense pas qu'elle ait été inquiétée. Tout le monde s'en fout de ce que disent les prolos. D'ailleurs, c'est une réaction typique chez eux. Jamais ils...
Après la lecture de ces quelques extraits, on mesure bien le fait que 1984 est une dystopie décrivant un monde effrayant, angoissant et totalitaire.
Absolument. Et c'est là que l'on peut de nouveau évoquer le film Orwell 2 plus 2 égale 5. Tout le génie de Raoul Peck, qui est un grand documentariste, s'exprime dans une narration qui est une sorte de biographie de Orwell, notamment à la fin de sa vie. au moment où justement il écrit son fameux roman 1984, avec une fragmentation constante du propos par des images actuelles, des images de guerre, des images de révolte, de crime, de violence policière, etc., qui, soutenues par une voix off, donnent à ce film une profondeur et une actualité.
C'est justement cela qui est troublant dans le film de Raoul Peck. Simultanément, le récit de la création d'un livre de fiction et l'émergence d'un discours qui devient politique via toutes ces images d'actualité. Pour ma part, le film reste résonant à l'intérieur après le visionnage. C'est quelque chose qui reste très vivant en soi. Et par ailleurs, je souligne que la voix off est celle d'Éric Ruff, ancien directeur de la comédie française, metteur en scène et comédien lui-même.
Alors il fait un parallèle également avec la novlangue dans ce documentaire. La novlangue donc... qui est évoquée dans le livre de Orwell. Et c'est cette langue utilisée politiquement ou dans le business pour rendre acceptables certains propos et les vider de leur sens.
Oui, et dans le roman de Orwell, il y a ce passage où sur le fronton du ministère de la Vérité, il est écrit le fameux triptyque « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est le pouvoir. »
Oui. Et je vais te lire un passage où, à la fin de 1984, il y a un appendice expliquant les bases de ce que Orwell appelle le néoparlé. Donc, on pourrait rapprocher de la neuve langue. Lecture de la page 376. Alors, 376, là, je cherche dans mon petit ouvrage de poche l'endroit. Voilà, l'appendice et le petit passage que j'avais noté, c'est celui-ci. Le néoparlé. adopté une fois pour toutes et l'opso-parler tombé dans l'oubli, toute pensée hérétique, c'est-à-dire déviant des principes du so-xiang, deviendrait littéralement impensable, si tant est du moins que la pensée dépend des mots. Son vocabulaire était conçu pour permettre une formulation exacte, voire subtile, de toute idée qu'un membre du parti puisse vouloir émettre. à l'exclusion des autres, et ceux y compris par des voies détournées. Il fallait donc créer de nouveaux mots, mais aussi et surtout éliminer les mots indésirables et dépouiller ceux qui restaient de leur sens hétérodoxe, et d'ailleurs de tout sens second dans la mesure du possible. Prenons un seul exemple. Le mot « libre » existait toujours, mais seulement dans des énoncés comme « ce siège est libre » , « la voie est libre » . On ne pouvait pas l'employer au sens de « politiquement libre » ou « intellectuellement libre » , puisque la liberté politique et intellectuelle n'existait plus, même réduite au seul concept, et par conséquent n'avait pas de nom. indépendamment de la suppression de mots. intrinsèquement hérétique, réduire le vocabulaire était une fin en soi et aucun mot qui ne fut pas indispensable n'avait gardé droit de citer. Le néoparlé avait été élaboré non pas pour élargir mais pour rétrécir le champ de la pensée, objectif indirectement servi par la réduction radicale du nombre de mots.
Alors avant de terminer, je vais aller vers une note plus positive. Toujours Georges Orwell, je vais vous lire quelques extraits d'un essai qu'il a publié en 1946, qui a été traduit de l'anglais par Alain Blanc, et qui s'appelle « Quelques réflexions sur le crapaud commun » . Voilà, donc je commence. Avant l'hirondelle, avant la jonquille et peu après le personnage, Le crapaud commun salue l'arrivée du printemps comme il peut, c'est-à-dire en sortant du trou dans le sol où il s'est enterré depuis l'automne précédent et en rampant aussi vite que possible vers le point d'eau le plus proche. Quelque chose, une sorte de frémissement dans la terre ou peut-être seulement une augmentation de quelques degrés de la température, lui a dit qu'il était temps de se réveiller. Même si quelques crapauds semblent dormir 24h sur 24 et louper une année de temps en temps, de toute façon, je les ai plus d'une fois déterrés au milieu de l'été, vivants et apparemment en bonne santé. Est-ce grave de se réjouir du printemps et des autres changements de saison ? Pour être plus précis, est-il politiquement répréhensible alors que nous gémissons ? tous ou que nous devrions tous gémir sous les chaînes du système capitaliste, d'affirmer que la vie vaut souvent plus la peine d'être vécue à cause du champ d'un merle, d'un orme jaune en octobre, ou de tout autre phénomène naturel qui ne coûte rien et n'a pas un point de vue de classe comme écrivent les rédacteurs des journaux de gauche. Il ne fait aucun doute que beaucoup de gens le pensent. Si un homme ne peut pas se réjouir du retour du printemps, pourquoi serait-il heureux dans une utopie qui réduit le travail ? Que fera-t-il des loisirs que lui donnera la machine ? J'ai toujours pensé que si nos problèmes économiques et politiques étaient jamais résolus, la vie deviendrait plus simple au lieu de devenir plus complexe, et que le plaisir que l'on éprouverait à trouver la première primevraire l'emporterait... sur celui que l'on éprouve à manger une glace au son d'un piano Verlitzer. Je pense qu'en conservant son amour d'enfance pour des choses comme les arbres, les poissons, les papillons et, pour revenir à mon premier exemple, les crapauds, on rend légèrement plus probable un avenir paisible et décent. Et qu'en prêchant la doctrine selon laquelle il n'y a rien d'autre à admirer que l'acier et le béton, on ne fait que rendre un peu plus sûr que les êtres humains n'auront d'autres exutoires pour leur trop plein d'énergie que la... haine et le culte du chef. Les bombes atomiques s'accumulent dans les usines, la police rôde dans les villes, les mensonges s'écoulent des haut-parleurs, mais la terre tourne toujours autour du soleil. Et, ni les dictateurs, ni les bureaucrates, même s'ils désapprouvent profondément le processus, ne sont en mesure de l'empêcher. Je ne sais pas si c'était vraiment positif.
Un peu aussi, parce que c'est quand même un texte qui a été écrit en 1946. Donc, c'est un an après la Deuxième Guerre mondiale. On sent qu'il y a un espoir de se dire que le printemps est toujours là, derrière les atrocités. Malheureusement, on est aujourd'hui à une période un peu sombre, je pense.
La nécessité d'aller voir 2 plus 2 égale 5 de Raoul Peck. Et puis de relire et de relire Orwell, tout simplement,
en 1984. D'accord ?
Voilà, eh bien...
À bientôt !
Et vivons le printemps ! À bientôt, au revoir !
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