Description
la boxe pour toi qu’est-ce c’est ? Clarence Massiani et Régis Decaix évoquent la boxe .
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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la boxe pour toi qu’est-ce c’est ? Clarence Massiani et Régis Decaix évoquent la boxe .
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Transcription
« Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne, c'est Clarence Massieni et le poète, c'est Régis Dequet. Bonjour Régis. »
« Bonjour Clarence. Aujourd'hui, nous allons traiter d'un sujet qui t'est cher, à savoir la boxe. Oui, vous avez bien entendu. Un des passe-temps de Clarence est la boxe. Alors j'aimerais aujourd'hui que nous abordions ce sujet de la boxe et de la littérature qui semble, aux premiers abords, appartenir à des mondes radicalement opposés. L'un de la sueur et du sang, l'autre de l'encre et du silence. Ma première question sera donc, la boxe pour toi, qu'est-ce que c'est ?
Alors la boxe, c'est tout d'abord la rencontre avec un sport que je ne connaissais que de loin. avec des films tels que Rocky Balboa et cette fameuse réplique « T'as pas mal, j'ai pas mal » ou bien ce merveilleux film de Clint Eastwood, Million Dollar Baby avec Hilary Swank ou évidemment le boxeur Mohamed Ali. Et quelques années plus tard, j'ai approché la boxe en emmenant ma propre fille à ses premiers cours. Je la regardais boxer, c'est un sport qui lui faisait du bien, elle aimait, mais voilà, c'était tout. Et je ne sais plus pourquoi, exactement il y a presque maintenant une dizaine d'années, j'ai refranchi la porte du club où j'avais amené ma fille et j'ai commencé à pratiquer. Alors je me souviens très très bien, à la fois, de l'excitation et de la peur que cela me procurait. Excitation parce que j'avoue que c'est très excitant de boxer avec quelqu'un. Il y a des règles de savoir-vivre dans notre société qui font qu'on ne frappe pas. ou que l'on n'est pas frappé par quelqu'un et qui plus est en accord avec cette personne. Donc c'est là que cette barrière, on va dire psychologique, sociétale saute. Parce que dans la boxe, il y a acceptation de recevoir des coups et d'en donner et ça c'est physiquement assez fou. Cela oblige donc, comme je le disais, à se défaire de verrous physiques, éducatifs, dans son esprit, dans son corps. Et ça, ça peut prendre du temps. Et puis de la peur. De la peur parce que l'acte même de frapper et de se faire frapper fait peur. On a peur d'avoir mal, on a peur de faire mal, on a peur de tomber, on a peur pour son visage, pour son corps. Et parfois d'ailleurs, ça fait presque plus peur de regarder les autres que de se battre soi-même. c'est toujours, toujours impressionnant. Alors, me concernant, ma peur a duré longtemps, deux ou trois ans, avant d'apprivoiser réellement cette notion-là et de la dépasser. Et d'ailleurs, je pense qu'elle ne disparaît jamais complètement, mais quand on l'a acceptée, il y a de nouveau l'excitation et le jeu du combat qui procurent une certaine joie. Bien entendu, la boxe ne se limite pas au coup, mais coach m'écouterait et il me dirait « Ah, quand même ! » Parce que la boxe est un sport très... technique, très dur, très exigeant et d'ailleurs, un bon ou une bonne boxeuse se voit tout de suite. La personne, elle est souple, précise, forte, respectueuse quand elle combat avec toi, même si toi, bien souvent, tu n'arrives pas à la toucher. Mais le respect est extrêmement précieux à la boxe et c'est rare de tomber sur quelqu'un qui ne l'est pas. En général, les gens qui pratiquent la boxe savent qu'il y a toujours plus fort que soi. Et moi, j'aime ça. Se battre, Mais se respecter. Donc, tout d'abord, il y a le mental. Les coups, la technique, puis l'échauffement et les étirements. Et l'échauffement, c'est primordial. Si tu n'es pas assez chauffé, tu peux te faire mal. Personnellement, moi, j'ai une expérience avec l'échauffement qui a été très très dure. C'est la corde à sauter. Ce n'est pas d'abord, ce n'est pas agréable. Je me souviens que pourtant, petite fille, la corde à sauter, le saut à l'élastique, c'était vraiment sans souci, même en chantant, quoi. Et je me souviens aussi très bien de la difficulté que j'ai eue pendant 5 années avant de pouvoir sauter 10 minutes sans m'arrêter. C'était l'enfer. Et puis un jour, il y a eu un déclic. J'y suis arrivée et depuis ça va mieux. Mais c'est incroyable comment ce geste si simple quand on est enfant devient si difficile quand on est adulte. Et lorsque tout n'est pas acquis car rien n'est vraiment acquis ou arrêté en boxe, Mais lorsque tu commences à maîtriser un peu, lorsque tu connais ton corps, tes limites, à savoir devenir plus souple, danser avec le partenaire, il y a un vrai plaisir et un véritable bien-être qui est extraordinaire. J'aime la boxe parce que c'est un des rares sports vraiment complets où tu travailles tout le corps et où ta tête n'a pas le temps de penser, comme dans la course à pied par exemple, sinon tu te prends un coup. Et puis je disais aussi l'importance des étirements, du renforcement à la fin des 1h30 de pratique. Renforcer, assouplir pour pouvoir durer dans ce sport. Donc au final, au bout de deux heures, quand tu vas prendre une douche, tu te sens vraiment bien. Alors c'est vrai que parfois c'est difficile, surtout l'hiver, d'aller au cours. Il faut se faire violence. Mais jamais je ne le regrette, bien au contraire. Et d'ailleurs, il ne m'est jamais arrivé dans toutes ces années de vivre une situation de violence physique dans la rue. Mais il y a depuis que je pratique ce sport en moi, savoir que je pourrais peut-être arriver à me défendre. Ce qui, bien évidemment, n'est pas souhaitable. Voilà, c'était un peu long, mais la question était bonne.
Alors, pour moi, Un des points communs entre la boxe et l'écriture, la littérature, c'est le travail solitaire. A savoir que le boxeur, lui, va passer des heures seul dans sa salle à frapper, à peaufiner ses gestes, et l'écrivain, lui, va passer des heures seul face à une page, à chercher le mot juste, à reprendre la même phrase. Dans les deux cas, la boxe et la littérature, la performance qu'on voit, qui est visible, n'est que la surface d'un labeur obstiné. Il y a cette notion d'effort. Est-ce que toi également tu ressens cela ?
Oui, tout à fait. Et d'ailleurs je crois que ça peut s'entendre dans ma première réponse. La boxe n'est qu'effort. Effort de s'y rendre, effort de courir, effort de s'échauffer, de s'entraîner techniquement, de combattre avec tout son corps et son mental. Et j'y vois là de fortes similitudes avec l'acte d'écrire. Effort de s'y mettre, effort d'écrire des lignes et pas juste quelques mots, effort de s'y atteler régulièrement, minutieusement. Effort de recommencer encore et encore sans se décourager. Je parlais de se faire violence avec la boxe et cela peut être moins frappant avec l'acte d'écrire mais parfois il est plus facile de se dire que aujourd'hui l'inspiration n'est pas là, qu'on essaiera demain, que peut-être que ça viendra de penser qu'on a le temps alors qu'en fait il faut s'y adonner vraiment tous les jours si on veut écrire. Donc l'effort dans les deux cas... il est toujours mental et physique. Moi, je mettrais le mental en premier parce que je sais que tout d'abord, tout est dans la tête. Comment on s'éduque soi-même dans notre propre esprit, comment on se motive ou non. Et physique, qui est plus fort dans la boxe, car cela engage tout le corps, mais également dans l'écriture. Il est fatigant d'être assis longtemps sans bouger, de tenir son stylo ou d'écrire sur un clavier et de rester concentré alors qu'il y a tellement de distractions possibles. Donc, je pense que dans les deux cas de figure, Il faut avoir un mental d'acier.
Moi, je vois un autre point commun entre la boxe et la littérature. À mon avis, c'est le rythme. Parce qu'un bon boxeur, il joue avec le rythme. Il accélère, il ralentit, il va surprendre. Un bon écrivain fait de même avec ses phrases. Les phrases courtes qui claquent. Et les plus longues qui sont sinueuses, chargées. de souffle qui vont emporter le lecteur avec elle. Le rythme dans les deux arts crée l'émotion. Qu'est-ce que tu en penses, Clarence ?
Oui, je n'y avais jamais pensé, mais c'est très juste. C'est comme une danse. Une danse entre deux partenaires et une danse entre soi-même et l'outil d'écriture. Il faut trouver le bon rythme et savoir se surprendre et surprendre l'autre. Pour la boxe, parfois, on l'atteint à deux et c'est vraiment jouissif. Pour l'écriture, souvent... Lorsque je relis mes écrits à voix haute et que je les entends, eh bien, parfois, c'est véritablement plaisant quand cela s'écoute au bon rythme des ponctuations, des mots, des arrêts, puis des reprises de phrases. Il y a comme là la sensation d'une partition qui se joue et qui ferait de la bonne musique. Et c'est là que l'émotion peut advenir.
Merci, là, tu fais une parfaite transition, parce que tu parles de musique. J'aimerais qu'on nous lisions deux textes, et plus particulièrement des textes de chansons. Je te laisse commencer avec un texte de Claude Nougaro.
Que je vais lire, parce que je serais bien incapable absolument de le chanter.
Oui, on te laisse lire alors.
D'accord, donc c'est la fameuse chanson « Quatre boules de cuir » de Claude Nougaro. Donc je la lis, c'est ça ?
Ok.
Quatre boules de cuir tournent dans la lumière de ton œil électrique, boxe, boxe, oh, déesse de pierre. Quatre boules de cuir, mes poings contre les siens, moi le jeune puncher, boxe, boxe, lui le vieux kid marin. Kid Marin, c'est un grand et Dieu sait que je l'aime, mais ses gants et mes gants ne pensent pas de même. Ose, déesse de pierre, pour atteindre ton cœur, il n'est qu'une manière, boxe, boxe, il faut être vainqueur. Quatre boules de cuir sur quatre pieds de guerre bombardent le plexus, boxe, boxe, l'angle du maxillaire. Quatre boules de cuir dans la cage du ring, son crochet, je l'encaisse, il esquive mon swing. Kid marin, j'en ai marre de notre réunion, je vais te faire voir qui de deux est champion. Quatre boules de cuir et soudain deux qui roulent répandant leur châtaigne dans le cri de la foule. La joue sur le tapis, j'aperçois les chaussettes de l'arbitre là-haut. Quatre, cinq, six, sept ! Enfant, je m'endormais sur des chaos de rêve et c'est moi qu'on soutient, et c'est moi qu'on soulève, et voici les vestiaires en déband de mes mains. « Kid marin, viens me voir, ça ira mieux demain. Oh, déesse de pierre, je prendrai ma revanche et j'aurai ton sourire comme une maison blanche. Oui, j'aurai ton sourire, point final de mes points, même si dans les coins, boxe, boxe, j'y vois encore luire, quatre boules de cuir. »
Eh bien, je vais poursuivre. Avec une chanson de Bernard Lavillier qui s'appelle « Quinzième ronde » . Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer mes gants et mes bras autour de son cou fragile et rêver que c'est facile, et rêver que c'est facile. Frappe du gauche, frappe des mains, avance, toujours, avance. Fais gaffe au contre, au contre, serre bien les poings, avance, toujours, avance. Rentre la tête, ton crochet droit, avance, toujours, avance. T'es un ringard, t'as pas de souffle, avance, toujours, avance. T'es pas mobile et t'es trop lourd, avance, toujours, avance. Les coups sonnent, on aime ça, avance, toujours, avance. T'es trop vieux et c'est la dernière fois que t'avances, toujours, t'avances. J'aimerais revoir ma mère, voilà mon grand qui rentre, Tout petit, en plein hiver, au chaud, dans son ventre, Un petit jardin discret, des soucis et des pensées, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, C'est souvent dur à porter toute la violence, Tu peux pas te raconter, faire des confidences, Une fois qu'il est sectionné le cordon vital, tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. Tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. J'ai mal aux mains, j'ai mal aux os, j'avance toujours, j'avance. Je relève les poings, je fais le gros dos, j'avance toujours, j'avance. Je touche 30 sacs pour ce boulot, j'avance toujours, j'avance. Si je dormais plus, j'aurais le tempo, j'avance toujours, j'avance. Je l'ai touché, ça coule à flot, j'avance toujours, j'avance. Il y a du sang plein les carreaux, j'avance toujours, j'avance, je vais le finir, j'aurai sa peau, j'avance toujours, j'avance, crochet au foie, je suis dans le sirop, je suis un fou, un paumé, j'ai les mains qui tremblent, je veux bien t'imaginer une vie ensemble, je vais rentrer à l'hôtel, dans la jungle des poubelles, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, mon poids mort sur son divan, J'ai le corps qui vibre, une marée en dedans qui perd l'équilibre. J'ai envie de faire l'amour lentement et en plein jour, dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer les gants et mes bras autour de son cou fragile. et rêver que c'est facile. Alors ces deux textes de chansons qu'on vient de lire, ils démontrent un autre aspect commun entre boxe et littérature, c'est la mise en jeu de soi. On ne monte pas sur un ring sans risquer quelque chose. On n'écrit pas vraiment. sans risquer quelque chose non plus. Son image, sa vérité, son intimité. Les deux disciplines demandent un courage, celui de s'exposer. Et qu'est-ce que tu penses de cela, Clarence ?
Eh bien, je pense que je dois être très courageuse. Sérieusement ! En boxe, en fait, le risque, c'est d'abîmer son visage ou son corps ou bien les deux. Et que cela puisse être irréversible, ce qui est quand même rare. Mais bon, voilà, on ne sait jamais. C'est une exposition physique. Alors, dans les écrits, il y a exposition, mais personnellement, moi, je n'ai pas vraiment de mal avec celle-ci. Je suis comédienne et je trouve que jouer devant les autres, parfois, c'est plus difficile que d'écrire en solitaire, en sachant même que les autres peuvent vous lire. Parce qu'il y a la notion du temps et de la distance entre l'acte d'écrire et de se faire lire. Alors que quand je joue l'exposition, elle est directe, frontale, en tout cas au théâtre. Et on sent, on sait toujours à la fin du spectacle si les gens ont aimé ou non. Il y a des mots, il y a des gestes, il y a des attitudes qui ne trompent pas. Donc je pense qu'il faut savoir avoir du recul avec son propre égo et pas vouloir tout le temps plaire, sinon il n'y a pas... il n'y a finalement que souffrance donc pour en revenir à ta question je pense que l'exposition est relative à l'attente et au retour que on aimerait avoir mais tu m'as fait lire des chansons et j'ai trouvé un livre et j'aimerais qu'on en lise quelques extraits c'est un livre qui s'appelle Battling Malone Pugiliste de Louis Emond et je vais te laisser commencer.
Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu'ils étaient donc comiques. Il s'était un beau jour lassé de se donner des coups de... pied dans la figure et avaient résolu d'apprendre à se servir de leurs points comme des hommes, de boxer en amont. L'Angleterre tout entière en avait ri. Un français boxant. C'était un paradoxe du dernier ridicule, une plaisanterie en action, un défi lancé à la raison et au bon sens. Pourtant, lorsque les premiers d'entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté en vrais gentlemen courtois et hospitaliers qu'ils étaient. Le plus petit effort méritoire d'un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu'il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d'énormité, suffisait. à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance. Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien. Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi. Ils avaient vite appris le cérémonial et l'étiquette du ring. Même les attitudes et les gestes convenables, mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe avec la moindre chance de succès, il y avait un abîme qu'il ne serait jamais franchi. Non, monsieur, la seule idée en était grotesque. Il n'avait pour cela pas cela dans le sang. Voyez-vous, c'était là le glorieux privilège des anglo-saxons.
Au milieu de cette foule, au centre de toutes ces rangées parallèles de figures qu'une même impression un peu féroce anime, le ring s'élève. Et dans ce ring, il y a deux garçons aux pectoraux meurtris, aux visages ensanglantés qui se martèlent furieusement l'un l'autre avec des « ha ! » de bûcherons et des grands coups qui sonnent mat sur la chair des épaules ou sur les os du thorax. Le public de Whitechapel fait fi de la science pugiliste et de l'adresse. Ce qu'il veut voir ! C'est le simulacre réaliste de la rixe. L'ardeur au combat de deux hommes aux fortes charpentes qui voient rouge et échangent de sauvages orions, tombe, se relève, retombe, se relève encore avec un farouche et magnifique entêtement tant qu'un vestige de force leur reste.
Le favori du public était naturellement ce Joe Mitchell, enfant de l'East Inde puisqu'il y était né. Et bien que la plupart de ses victoires eussent été remportés dans le Landskaschen. Aussi, tous les regards se fixaient-ils sur lui, svelte, blond, avec un visage de fille. Il semblait peu fait pour le dur métier des coups, et tous ses partisans ne pouvaient s'empêcher de le comparer avec une nuance de crainte à son adversaire Bill White, un vétéran du pugilat, bien qu'à peine âgé de 25 ans, massif, solide, dont la figure ne semblait être qu'un masque façonné pour recevoir les coups sans en souffrir, tant l'ossature était épaisse. Le nez aplati, les yeux petits et rusés, profondément enfoncés entre les proéminences du front et des pommettes. Une oreille en chou-fleur, vestige des orions qui défigurent, le rendait plus hideux encore. Il combattait les mains basses, la tête en avant, comme un taureau, offrant à toutes les attaques son masque. où il ne restait plus rien de vulnérable. Les regards des spectateurs se posaient une seconde sur lui et ensuite sur son adversaire, svelte et jolie, avec une sorte de pitié.
Mais les habitués du Wonderland sont tous des connaisseurs et quelques feintes esquissées, quelques entrechats des deux hommes qui se guettaient les premiers coups qu'ils portèrent suffirent à leur faire une opinion. Ils suivirent des yeux le corps mince et musclé qui semblait se mouvoir au rythme d'une mesure mystérieuse. Toujours harmonieusement, sans aucune faute d'équilibre ni aucun geste inutile ou exagéré. Et chacun d'eux se dit doucement à lui-même, il est vite. Puis, un peu plus tard, il a le punch. Et enfin, après deux minutes de combat, c'est un damné bon garçon, il fera l'affaire. Le gong qui annonçait à la fin de la reprise donna le signal d'un tumulte soudain. On commençait la tactique du nouveau champion. L'on ne tarissait pas d'éloge sur son style, la rapidité de ses attaques, sa défense impénétrable, son agilité de ballerine dans les esquives. Une fois toutes les formules d'éloge épuisées, les spectateurs se répétaient l'un à l'autre et cinq à six fois de suite avec des hochements de tête sans fin et une expression de bœuf qui rumine. C'est un damné bon garçon, un damné bon garçon.
Dès le début du deuxième round, Joe Mitchell, d'un furieux swing du droit, fendit l'arcade sourcilière de son adversaire et un mince filet de sang coula le long du masque écrasé. Tandis qu'une enflure apparaissait qui devait boucher l'œil peu à peu. Alors, le svelte athlète au visage de fille, se rendant compte de son avantage et prompt à en tirer parti, prit pour cible cette enflure sanglante et s'acharna à la marteler des deux poings. Semblable à un piston par sa régularité et sa vitesse, son bras gauche envoya, vingt fois de suite, le dur gant de quatre onces qui cuirassait ses phalanges meurtrir et remortrir cette boursouflure du front et de la pommette. Toujours en mouvement, agile comme une guêpe, esquivant avec une facilité dérisoire toutes les attaques de l'adversaire, à moitié aveuglé. Il s'appliqua en bon ouvrier à parachever son travail et sous ses coups inlassables précis, Bill White sembla le taureau lent, maladroit qu'un banderio agace et torture. Quand le second round prit fin, la plèbe hurla d'enthousiasme, accablant les meurtrissures et le sang qui prouvent la loyauté du combat et la rude virilité des hommes. aux prises.
Pendant trois reprises encore, trois reprises de trois minutes qui teintent la foule haletante, fascinée, les yeux rivés sur les deux corps presque nus qui dansaient sous la lumière crue des lampes à arc, Joe Mitchell continua la tâche commencée. Toujours frais et agile comme aux premières secondes, presque souriant, joli, sans que son visage se départît un instant de son expression candide et pure, il fit de l'œil gauche de son adversaire une chose sans nom. enseveli sous des replis de chair tumifiée, une simple fente désormais incapable de s'ouvrir, un contour hideux d'où le sang ne coulait même plus sur lequel les coups continuaient à pleuvoir méthodiques. Ensuite, il combattit de plus près sans toutefois se départir de sa prudence, frappa du point droit à la mâchoire une fois, deux fois, trois fois de toutes ses forces. Puis, Voyant que Bill White se contentait de secouer la tête avec un grognement chaque fois et rester sur les pieds, il reprit la distance et toujours avec des gestes précis et harmonieux et des entrechats de ballerines, il commença à boucher l'autre œil.
Merci, Clarence, pour ce beau texte qu'on vient de lire.
Oui, de rien.
Alors moi, j'ai également vu qu'il existe à Paris et à Marseille des ateliers d'écriture sur la thématique boxe-écriture. Voilà. Alors j'ai trouvé cela amusant. D'ailleurs, dans la revue littéraire « La machine à écrire » , dans le numéro 2, je crois, ils traitent de ce thème. Donc... Un thème qui, bien sûr, n'a pas échappé à certains écrivains. Des écrivains comme Joyce Carol Holtz, avec son essai de la boxe, ou encore avec le plus très connu Ernest Hemingway, et avec une nouvelle qui s'appelle 50 000 dollars paru en 1927, dans un recueil appelé Hommes sans femmes.
Alors, je vais lire un petit passage d'une interview, c'est ça, de Joyce Carol Holtz. Lorsque j'écrivais de la boxe, raconte-t-elle, j'étais prisonnière d'une compulsion aussi curieuse qu'inexplicable. J'étais emportée sur la crête sans même le savoir d'une époque triomphante pour ce sport américain turbulent et toujours précaire. Le grand et inimitable Mohamed Ali avait raccroché les gants, mais Larry Holmes était alors un champion poids lourd, estimable et intrépide. Marvin Hagler était un beau champion poids moyen. L'ingénieux Suga Sugarway Leonard venait récemment de prendre sa retraite pour bientôt remonter sur le ring avec des résultats spectaculaires inattendus. De février 1985 au printemps 1987, la romancière américaine se consacre à l'écriture d'un récit sur les grands champions qu'elle a vus sur le ring. Mais de la boxe est bien plus qu'un simple compte-rendu sportif. C'est aussi une réflexion sur la boxe. comme une infernale métaphore littéraire.
Merci Clarence, et je crois qu'on va donc sonner la fin du round.
Ah oui, non, je vais te dire un petit jouvoir et quelque chose d'intéressant pour terminer. Oates, qu'on dit Oates, donc Joyce Carol, on dit d'elle la plus frêle et la plus prolixe des romancières actuelles, ne nous dit-elle pas... pas que les plus grands écrivains sont tous un peu boxeurs.
Voilà, merci.
Voilà, je pense que cette phrase conclut ce dont on a parlé.
Faites de la boxe, vous écrivez.
Bon, on va y aller. On va aller boxer.
Fin du round. À bientôt.
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Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
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« Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne, c'est Clarence Massieni et le poète, c'est Régis Dequet. Bonjour Régis. »
« Bonjour Clarence. Aujourd'hui, nous allons traiter d'un sujet qui t'est cher, à savoir la boxe. Oui, vous avez bien entendu. Un des passe-temps de Clarence est la boxe. Alors j'aimerais aujourd'hui que nous abordions ce sujet de la boxe et de la littérature qui semble, aux premiers abords, appartenir à des mondes radicalement opposés. L'un de la sueur et du sang, l'autre de l'encre et du silence. Ma première question sera donc, la boxe pour toi, qu'est-ce que c'est ?
Alors la boxe, c'est tout d'abord la rencontre avec un sport que je ne connaissais que de loin. avec des films tels que Rocky Balboa et cette fameuse réplique « T'as pas mal, j'ai pas mal » ou bien ce merveilleux film de Clint Eastwood, Million Dollar Baby avec Hilary Swank ou évidemment le boxeur Mohamed Ali. Et quelques années plus tard, j'ai approché la boxe en emmenant ma propre fille à ses premiers cours. Je la regardais boxer, c'est un sport qui lui faisait du bien, elle aimait, mais voilà, c'était tout. Et je ne sais plus pourquoi, exactement il y a presque maintenant une dizaine d'années, j'ai refranchi la porte du club où j'avais amené ma fille et j'ai commencé à pratiquer. Alors je me souviens très très bien, à la fois, de l'excitation et de la peur que cela me procurait. Excitation parce que j'avoue que c'est très excitant de boxer avec quelqu'un. Il y a des règles de savoir-vivre dans notre société qui font qu'on ne frappe pas. ou que l'on n'est pas frappé par quelqu'un et qui plus est en accord avec cette personne. Donc c'est là que cette barrière, on va dire psychologique, sociétale saute. Parce que dans la boxe, il y a acceptation de recevoir des coups et d'en donner et ça c'est physiquement assez fou. Cela oblige donc, comme je le disais, à se défaire de verrous physiques, éducatifs, dans son esprit, dans son corps. Et ça, ça peut prendre du temps. Et puis de la peur. De la peur parce que l'acte même de frapper et de se faire frapper fait peur. On a peur d'avoir mal, on a peur de faire mal, on a peur de tomber, on a peur pour son visage, pour son corps. Et parfois d'ailleurs, ça fait presque plus peur de regarder les autres que de se battre soi-même. c'est toujours, toujours impressionnant. Alors, me concernant, ma peur a duré longtemps, deux ou trois ans, avant d'apprivoiser réellement cette notion-là et de la dépasser. Et d'ailleurs, je pense qu'elle ne disparaît jamais complètement, mais quand on l'a acceptée, il y a de nouveau l'excitation et le jeu du combat qui procurent une certaine joie. Bien entendu, la boxe ne se limite pas au coup, mais coach m'écouterait et il me dirait « Ah, quand même ! » Parce que la boxe est un sport très... technique, très dur, très exigeant et d'ailleurs, un bon ou une bonne boxeuse se voit tout de suite. La personne, elle est souple, précise, forte, respectueuse quand elle combat avec toi, même si toi, bien souvent, tu n'arrives pas à la toucher. Mais le respect est extrêmement précieux à la boxe et c'est rare de tomber sur quelqu'un qui ne l'est pas. En général, les gens qui pratiquent la boxe savent qu'il y a toujours plus fort que soi. Et moi, j'aime ça. Se battre, Mais se respecter. Donc, tout d'abord, il y a le mental. Les coups, la technique, puis l'échauffement et les étirements. Et l'échauffement, c'est primordial. Si tu n'es pas assez chauffé, tu peux te faire mal. Personnellement, moi, j'ai une expérience avec l'échauffement qui a été très très dure. C'est la corde à sauter. Ce n'est pas d'abord, ce n'est pas agréable. Je me souviens que pourtant, petite fille, la corde à sauter, le saut à l'élastique, c'était vraiment sans souci, même en chantant, quoi. Et je me souviens aussi très bien de la difficulté que j'ai eue pendant 5 années avant de pouvoir sauter 10 minutes sans m'arrêter. C'était l'enfer. Et puis un jour, il y a eu un déclic. J'y suis arrivée et depuis ça va mieux. Mais c'est incroyable comment ce geste si simple quand on est enfant devient si difficile quand on est adulte. Et lorsque tout n'est pas acquis car rien n'est vraiment acquis ou arrêté en boxe, Mais lorsque tu commences à maîtriser un peu, lorsque tu connais ton corps, tes limites, à savoir devenir plus souple, danser avec le partenaire, il y a un vrai plaisir et un véritable bien-être qui est extraordinaire. J'aime la boxe parce que c'est un des rares sports vraiment complets où tu travailles tout le corps et où ta tête n'a pas le temps de penser, comme dans la course à pied par exemple, sinon tu te prends un coup. Et puis je disais aussi l'importance des étirements, du renforcement à la fin des 1h30 de pratique. Renforcer, assouplir pour pouvoir durer dans ce sport. Donc au final, au bout de deux heures, quand tu vas prendre une douche, tu te sens vraiment bien. Alors c'est vrai que parfois c'est difficile, surtout l'hiver, d'aller au cours. Il faut se faire violence. Mais jamais je ne le regrette, bien au contraire. Et d'ailleurs, il ne m'est jamais arrivé dans toutes ces années de vivre une situation de violence physique dans la rue. Mais il y a depuis que je pratique ce sport en moi, savoir que je pourrais peut-être arriver à me défendre. Ce qui, bien évidemment, n'est pas souhaitable. Voilà, c'était un peu long, mais la question était bonne.
Alors, pour moi, Un des points communs entre la boxe et l'écriture, la littérature, c'est le travail solitaire. A savoir que le boxeur, lui, va passer des heures seul dans sa salle à frapper, à peaufiner ses gestes, et l'écrivain, lui, va passer des heures seul face à une page, à chercher le mot juste, à reprendre la même phrase. Dans les deux cas, la boxe et la littérature, la performance qu'on voit, qui est visible, n'est que la surface d'un labeur obstiné. Il y a cette notion d'effort. Est-ce que toi également tu ressens cela ?
Oui, tout à fait. Et d'ailleurs je crois que ça peut s'entendre dans ma première réponse. La boxe n'est qu'effort. Effort de s'y rendre, effort de courir, effort de s'échauffer, de s'entraîner techniquement, de combattre avec tout son corps et son mental. Et j'y vois là de fortes similitudes avec l'acte d'écrire. Effort de s'y mettre, effort d'écrire des lignes et pas juste quelques mots, effort de s'y atteler régulièrement, minutieusement. Effort de recommencer encore et encore sans se décourager. Je parlais de se faire violence avec la boxe et cela peut être moins frappant avec l'acte d'écrire mais parfois il est plus facile de se dire que aujourd'hui l'inspiration n'est pas là, qu'on essaiera demain, que peut-être que ça viendra de penser qu'on a le temps alors qu'en fait il faut s'y adonner vraiment tous les jours si on veut écrire. Donc l'effort dans les deux cas... il est toujours mental et physique. Moi, je mettrais le mental en premier parce que je sais que tout d'abord, tout est dans la tête. Comment on s'éduque soi-même dans notre propre esprit, comment on se motive ou non. Et physique, qui est plus fort dans la boxe, car cela engage tout le corps, mais également dans l'écriture. Il est fatigant d'être assis longtemps sans bouger, de tenir son stylo ou d'écrire sur un clavier et de rester concentré alors qu'il y a tellement de distractions possibles. Donc, je pense que dans les deux cas de figure, Il faut avoir un mental d'acier.
Moi, je vois un autre point commun entre la boxe et la littérature. À mon avis, c'est le rythme. Parce qu'un bon boxeur, il joue avec le rythme. Il accélère, il ralentit, il va surprendre. Un bon écrivain fait de même avec ses phrases. Les phrases courtes qui claquent. Et les plus longues qui sont sinueuses, chargées. de souffle qui vont emporter le lecteur avec elle. Le rythme dans les deux arts crée l'émotion. Qu'est-ce que tu en penses, Clarence ?
Oui, je n'y avais jamais pensé, mais c'est très juste. C'est comme une danse. Une danse entre deux partenaires et une danse entre soi-même et l'outil d'écriture. Il faut trouver le bon rythme et savoir se surprendre et surprendre l'autre. Pour la boxe, parfois, on l'atteint à deux et c'est vraiment jouissif. Pour l'écriture, souvent... Lorsque je relis mes écrits à voix haute et que je les entends, eh bien, parfois, c'est véritablement plaisant quand cela s'écoute au bon rythme des ponctuations, des mots, des arrêts, puis des reprises de phrases. Il y a comme là la sensation d'une partition qui se joue et qui ferait de la bonne musique. Et c'est là que l'émotion peut advenir.
Merci, là, tu fais une parfaite transition, parce que tu parles de musique. J'aimerais qu'on nous lisions deux textes, et plus particulièrement des textes de chansons. Je te laisse commencer avec un texte de Claude Nougaro.
Que je vais lire, parce que je serais bien incapable absolument de le chanter.
Oui, on te laisse lire alors.
D'accord, donc c'est la fameuse chanson « Quatre boules de cuir » de Claude Nougaro. Donc je la lis, c'est ça ?
Ok.
Quatre boules de cuir tournent dans la lumière de ton œil électrique, boxe, boxe, oh, déesse de pierre. Quatre boules de cuir, mes poings contre les siens, moi le jeune puncher, boxe, boxe, lui le vieux kid marin. Kid Marin, c'est un grand et Dieu sait que je l'aime, mais ses gants et mes gants ne pensent pas de même. Ose, déesse de pierre, pour atteindre ton cœur, il n'est qu'une manière, boxe, boxe, il faut être vainqueur. Quatre boules de cuir sur quatre pieds de guerre bombardent le plexus, boxe, boxe, l'angle du maxillaire. Quatre boules de cuir dans la cage du ring, son crochet, je l'encaisse, il esquive mon swing. Kid marin, j'en ai marre de notre réunion, je vais te faire voir qui de deux est champion. Quatre boules de cuir et soudain deux qui roulent répandant leur châtaigne dans le cri de la foule. La joue sur le tapis, j'aperçois les chaussettes de l'arbitre là-haut. Quatre, cinq, six, sept ! Enfant, je m'endormais sur des chaos de rêve et c'est moi qu'on soutient, et c'est moi qu'on soulève, et voici les vestiaires en déband de mes mains. « Kid marin, viens me voir, ça ira mieux demain. Oh, déesse de pierre, je prendrai ma revanche et j'aurai ton sourire comme une maison blanche. Oui, j'aurai ton sourire, point final de mes points, même si dans les coins, boxe, boxe, j'y vois encore luire, quatre boules de cuir. »
Eh bien, je vais poursuivre. Avec une chanson de Bernard Lavillier qui s'appelle « Quinzième ronde » . Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer mes gants et mes bras autour de son cou fragile et rêver que c'est facile, et rêver que c'est facile. Frappe du gauche, frappe des mains, avance, toujours, avance. Fais gaffe au contre, au contre, serre bien les poings, avance, toujours, avance. Rentre la tête, ton crochet droit, avance, toujours, avance. T'es un ringard, t'as pas de souffle, avance, toujours, avance. T'es pas mobile et t'es trop lourd, avance, toujours, avance. Les coups sonnent, on aime ça, avance, toujours, avance. T'es trop vieux et c'est la dernière fois que t'avances, toujours, t'avances. J'aimerais revoir ma mère, voilà mon grand qui rentre, Tout petit, en plein hiver, au chaud, dans son ventre, Un petit jardin discret, des soucis et des pensées, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, C'est souvent dur à porter toute la violence, Tu peux pas te raconter, faire des confidences, Une fois qu'il est sectionné le cordon vital, tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. Tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. J'ai mal aux mains, j'ai mal aux os, j'avance toujours, j'avance. Je relève les poings, je fais le gros dos, j'avance toujours, j'avance. Je touche 30 sacs pour ce boulot, j'avance toujours, j'avance. Si je dormais plus, j'aurais le tempo, j'avance toujours, j'avance. Je l'ai touché, ça coule à flot, j'avance toujours, j'avance. Il y a du sang plein les carreaux, j'avance toujours, j'avance, je vais le finir, j'aurai sa peau, j'avance toujours, j'avance, crochet au foie, je suis dans le sirop, je suis un fou, un paumé, j'ai les mains qui tremblent, je veux bien t'imaginer une vie ensemble, je vais rentrer à l'hôtel, dans la jungle des poubelles, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, mon poids mort sur son divan, J'ai le corps qui vibre, une marée en dedans qui perd l'équilibre. J'ai envie de faire l'amour lentement et en plein jour, dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer les gants et mes bras autour de son cou fragile. et rêver que c'est facile. Alors ces deux textes de chansons qu'on vient de lire, ils démontrent un autre aspect commun entre boxe et littérature, c'est la mise en jeu de soi. On ne monte pas sur un ring sans risquer quelque chose. On n'écrit pas vraiment. sans risquer quelque chose non plus. Son image, sa vérité, son intimité. Les deux disciplines demandent un courage, celui de s'exposer. Et qu'est-ce que tu penses de cela, Clarence ?
Eh bien, je pense que je dois être très courageuse. Sérieusement ! En boxe, en fait, le risque, c'est d'abîmer son visage ou son corps ou bien les deux. Et que cela puisse être irréversible, ce qui est quand même rare. Mais bon, voilà, on ne sait jamais. C'est une exposition physique. Alors, dans les écrits, il y a exposition, mais personnellement, moi, je n'ai pas vraiment de mal avec celle-ci. Je suis comédienne et je trouve que jouer devant les autres, parfois, c'est plus difficile que d'écrire en solitaire, en sachant même que les autres peuvent vous lire. Parce qu'il y a la notion du temps et de la distance entre l'acte d'écrire et de se faire lire. Alors que quand je joue l'exposition, elle est directe, frontale, en tout cas au théâtre. Et on sent, on sait toujours à la fin du spectacle si les gens ont aimé ou non. Il y a des mots, il y a des gestes, il y a des attitudes qui ne trompent pas. Donc je pense qu'il faut savoir avoir du recul avec son propre égo et pas vouloir tout le temps plaire, sinon il n'y a pas... il n'y a finalement que souffrance donc pour en revenir à ta question je pense que l'exposition est relative à l'attente et au retour que on aimerait avoir mais tu m'as fait lire des chansons et j'ai trouvé un livre et j'aimerais qu'on en lise quelques extraits c'est un livre qui s'appelle Battling Malone Pugiliste de Louis Emond et je vais te laisser commencer.
Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu'ils étaient donc comiques. Il s'était un beau jour lassé de se donner des coups de... pied dans la figure et avaient résolu d'apprendre à se servir de leurs points comme des hommes, de boxer en amont. L'Angleterre tout entière en avait ri. Un français boxant. C'était un paradoxe du dernier ridicule, une plaisanterie en action, un défi lancé à la raison et au bon sens. Pourtant, lorsque les premiers d'entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté en vrais gentlemen courtois et hospitaliers qu'ils étaient. Le plus petit effort méritoire d'un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu'il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d'énormité, suffisait. à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance. Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien. Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi. Ils avaient vite appris le cérémonial et l'étiquette du ring. Même les attitudes et les gestes convenables, mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe avec la moindre chance de succès, il y avait un abîme qu'il ne serait jamais franchi. Non, monsieur, la seule idée en était grotesque. Il n'avait pour cela pas cela dans le sang. Voyez-vous, c'était là le glorieux privilège des anglo-saxons.
Au milieu de cette foule, au centre de toutes ces rangées parallèles de figures qu'une même impression un peu féroce anime, le ring s'élève. Et dans ce ring, il y a deux garçons aux pectoraux meurtris, aux visages ensanglantés qui se martèlent furieusement l'un l'autre avec des « ha ! » de bûcherons et des grands coups qui sonnent mat sur la chair des épaules ou sur les os du thorax. Le public de Whitechapel fait fi de la science pugiliste et de l'adresse. Ce qu'il veut voir ! C'est le simulacre réaliste de la rixe. L'ardeur au combat de deux hommes aux fortes charpentes qui voient rouge et échangent de sauvages orions, tombe, se relève, retombe, se relève encore avec un farouche et magnifique entêtement tant qu'un vestige de force leur reste.
Le favori du public était naturellement ce Joe Mitchell, enfant de l'East Inde puisqu'il y était né. Et bien que la plupart de ses victoires eussent été remportés dans le Landskaschen. Aussi, tous les regards se fixaient-ils sur lui, svelte, blond, avec un visage de fille. Il semblait peu fait pour le dur métier des coups, et tous ses partisans ne pouvaient s'empêcher de le comparer avec une nuance de crainte à son adversaire Bill White, un vétéran du pugilat, bien qu'à peine âgé de 25 ans, massif, solide, dont la figure ne semblait être qu'un masque façonné pour recevoir les coups sans en souffrir, tant l'ossature était épaisse. Le nez aplati, les yeux petits et rusés, profondément enfoncés entre les proéminences du front et des pommettes. Une oreille en chou-fleur, vestige des orions qui défigurent, le rendait plus hideux encore. Il combattait les mains basses, la tête en avant, comme un taureau, offrant à toutes les attaques son masque. où il ne restait plus rien de vulnérable. Les regards des spectateurs se posaient une seconde sur lui et ensuite sur son adversaire, svelte et jolie, avec une sorte de pitié.
Mais les habitués du Wonderland sont tous des connaisseurs et quelques feintes esquissées, quelques entrechats des deux hommes qui se guettaient les premiers coups qu'ils portèrent suffirent à leur faire une opinion. Ils suivirent des yeux le corps mince et musclé qui semblait se mouvoir au rythme d'une mesure mystérieuse. Toujours harmonieusement, sans aucune faute d'équilibre ni aucun geste inutile ou exagéré. Et chacun d'eux se dit doucement à lui-même, il est vite. Puis, un peu plus tard, il a le punch. Et enfin, après deux minutes de combat, c'est un damné bon garçon, il fera l'affaire. Le gong qui annonçait à la fin de la reprise donna le signal d'un tumulte soudain. On commençait la tactique du nouveau champion. L'on ne tarissait pas d'éloge sur son style, la rapidité de ses attaques, sa défense impénétrable, son agilité de ballerine dans les esquives. Une fois toutes les formules d'éloge épuisées, les spectateurs se répétaient l'un à l'autre et cinq à six fois de suite avec des hochements de tête sans fin et une expression de bœuf qui rumine. C'est un damné bon garçon, un damné bon garçon.
Dès le début du deuxième round, Joe Mitchell, d'un furieux swing du droit, fendit l'arcade sourcilière de son adversaire et un mince filet de sang coula le long du masque écrasé. Tandis qu'une enflure apparaissait qui devait boucher l'œil peu à peu. Alors, le svelte athlète au visage de fille, se rendant compte de son avantage et prompt à en tirer parti, prit pour cible cette enflure sanglante et s'acharna à la marteler des deux poings. Semblable à un piston par sa régularité et sa vitesse, son bras gauche envoya, vingt fois de suite, le dur gant de quatre onces qui cuirassait ses phalanges meurtrir et remortrir cette boursouflure du front et de la pommette. Toujours en mouvement, agile comme une guêpe, esquivant avec une facilité dérisoire toutes les attaques de l'adversaire, à moitié aveuglé. Il s'appliqua en bon ouvrier à parachever son travail et sous ses coups inlassables précis, Bill White sembla le taureau lent, maladroit qu'un banderio agace et torture. Quand le second round prit fin, la plèbe hurla d'enthousiasme, accablant les meurtrissures et le sang qui prouvent la loyauté du combat et la rude virilité des hommes. aux prises.
Pendant trois reprises encore, trois reprises de trois minutes qui teintent la foule haletante, fascinée, les yeux rivés sur les deux corps presque nus qui dansaient sous la lumière crue des lampes à arc, Joe Mitchell continua la tâche commencée. Toujours frais et agile comme aux premières secondes, presque souriant, joli, sans que son visage se départît un instant de son expression candide et pure, il fit de l'œil gauche de son adversaire une chose sans nom. enseveli sous des replis de chair tumifiée, une simple fente désormais incapable de s'ouvrir, un contour hideux d'où le sang ne coulait même plus sur lequel les coups continuaient à pleuvoir méthodiques. Ensuite, il combattit de plus près sans toutefois se départir de sa prudence, frappa du point droit à la mâchoire une fois, deux fois, trois fois de toutes ses forces. Puis, Voyant que Bill White se contentait de secouer la tête avec un grognement chaque fois et rester sur les pieds, il reprit la distance et toujours avec des gestes précis et harmonieux et des entrechats de ballerines, il commença à boucher l'autre œil.
Merci, Clarence, pour ce beau texte qu'on vient de lire.
Oui, de rien.
Alors moi, j'ai également vu qu'il existe à Paris et à Marseille des ateliers d'écriture sur la thématique boxe-écriture. Voilà. Alors j'ai trouvé cela amusant. D'ailleurs, dans la revue littéraire « La machine à écrire » , dans le numéro 2, je crois, ils traitent de ce thème. Donc... Un thème qui, bien sûr, n'a pas échappé à certains écrivains. Des écrivains comme Joyce Carol Holtz, avec son essai de la boxe, ou encore avec le plus très connu Ernest Hemingway, et avec une nouvelle qui s'appelle 50 000 dollars paru en 1927, dans un recueil appelé Hommes sans femmes.
Alors, je vais lire un petit passage d'une interview, c'est ça, de Joyce Carol Holtz. Lorsque j'écrivais de la boxe, raconte-t-elle, j'étais prisonnière d'une compulsion aussi curieuse qu'inexplicable. J'étais emportée sur la crête sans même le savoir d'une époque triomphante pour ce sport américain turbulent et toujours précaire. Le grand et inimitable Mohamed Ali avait raccroché les gants, mais Larry Holmes était alors un champion poids lourd, estimable et intrépide. Marvin Hagler était un beau champion poids moyen. L'ingénieux Suga Sugarway Leonard venait récemment de prendre sa retraite pour bientôt remonter sur le ring avec des résultats spectaculaires inattendus. De février 1985 au printemps 1987, la romancière américaine se consacre à l'écriture d'un récit sur les grands champions qu'elle a vus sur le ring. Mais de la boxe est bien plus qu'un simple compte-rendu sportif. C'est aussi une réflexion sur la boxe. comme une infernale métaphore littéraire.
Merci Clarence, et je crois qu'on va donc sonner la fin du round.
Ah oui, non, je vais te dire un petit jouvoir et quelque chose d'intéressant pour terminer. Oates, qu'on dit Oates, donc Joyce Carol, on dit d'elle la plus frêle et la plus prolixe des romancières actuelles, ne nous dit-elle pas... pas que les plus grands écrivains sont tous un peu boxeurs.
Voilà, merci.
Voilà, je pense que cette phrase conclut ce dont on a parlé.
Faites de la boxe, vous écrivez.
Bon, on va y aller. On va aller boxer.
Fin du round. À bientôt.
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Description
la boxe pour toi qu’est-ce c’est ? Clarence Massiani et Régis Decaix évoquent la boxe .
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
« Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne, c'est Clarence Massieni et le poète, c'est Régis Dequet. Bonjour Régis. »
« Bonjour Clarence. Aujourd'hui, nous allons traiter d'un sujet qui t'est cher, à savoir la boxe. Oui, vous avez bien entendu. Un des passe-temps de Clarence est la boxe. Alors j'aimerais aujourd'hui que nous abordions ce sujet de la boxe et de la littérature qui semble, aux premiers abords, appartenir à des mondes radicalement opposés. L'un de la sueur et du sang, l'autre de l'encre et du silence. Ma première question sera donc, la boxe pour toi, qu'est-ce que c'est ?
Alors la boxe, c'est tout d'abord la rencontre avec un sport que je ne connaissais que de loin. avec des films tels que Rocky Balboa et cette fameuse réplique « T'as pas mal, j'ai pas mal » ou bien ce merveilleux film de Clint Eastwood, Million Dollar Baby avec Hilary Swank ou évidemment le boxeur Mohamed Ali. Et quelques années plus tard, j'ai approché la boxe en emmenant ma propre fille à ses premiers cours. Je la regardais boxer, c'est un sport qui lui faisait du bien, elle aimait, mais voilà, c'était tout. Et je ne sais plus pourquoi, exactement il y a presque maintenant une dizaine d'années, j'ai refranchi la porte du club où j'avais amené ma fille et j'ai commencé à pratiquer. Alors je me souviens très très bien, à la fois, de l'excitation et de la peur que cela me procurait. Excitation parce que j'avoue que c'est très excitant de boxer avec quelqu'un. Il y a des règles de savoir-vivre dans notre société qui font qu'on ne frappe pas. ou que l'on n'est pas frappé par quelqu'un et qui plus est en accord avec cette personne. Donc c'est là que cette barrière, on va dire psychologique, sociétale saute. Parce que dans la boxe, il y a acceptation de recevoir des coups et d'en donner et ça c'est physiquement assez fou. Cela oblige donc, comme je le disais, à se défaire de verrous physiques, éducatifs, dans son esprit, dans son corps. Et ça, ça peut prendre du temps. Et puis de la peur. De la peur parce que l'acte même de frapper et de se faire frapper fait peur. On a peur d'avoir mal, on a peur de faire mal, on a peur de tomber, on a peur pour son visage, pour son corps. Et parfois d'ailleurs, ça fait presque plus peur de regarder les autres que de se battre soi-même. c'est toujours, toujours impressionnant. Alors, me concernant, ma peur a duré longtemps, deux ou trois ans, avant d'apprivoiser réellement cette notion-là et de la dépasser. Et d'ailleurs, je pense qu'elle ne disparaît jamais complètement, mais quand on l'a acceptée, il y a de nouveau l'excitation et le jeu du combat qui procurent une certaine joie. Bien entendu, la boxe ne se limite pas au coup, mais coach m'écouterait et il me dirait « Ah, quand même ! » Parce que la boxe est un sport très... technique, très dur, très exigeant et d'ailleurs, un bon ou une bonne boxeuse se voit tout de suite. La personne, elle est souple, précise, forte, respectueuse quand elle combat avec toi, même si toi, bien souvent, tu n'arrives pas à la toucher. Mais le respect est extrêmement précieux à la boxe et c'est rare de tomber sur quelqu'un qui ne l'est pas. En général, les gens qui pratiquent la boxe savent qu'il y a toujours plus fort que soi. Et moi, j'aime ça. Se battre, Mais se respecter. Donc, tout d'abord, il y a le mental. Les coups, la technique, puis l'échauffement et les étirements. Et l'échauffement, c'est primordial. Si tu n'es pas assez chauffé, tu peux te faire mal. Personnellement, moi, j'ai une expérience avec l'échauffement qui a été très très dure. C'est la corde à sauter. Ce n'est pas d'abord, ce n'est pas agréable. Je me souviens que pourtant, petite fille, la corde à sauter, le saut à l'élastique, c'était vraiment sans souci, même en chantant, quoi. Et je me souviens aussi très bien de la difficulté que j'ai eue pendant 5 années avant de pouvoir sauter 10 minutes sans m'arrêter. C'était l'enfer. Et puis un jour, il y a eu un déclic. J'y suis arrivée et depuis ça va mieux. Mais c'est incroyable comment ce geste si simple quand on est enfant devient si difficile quand on est adulte. Et lorsque tout n'est pas acquis car rien n'est vraiment acquis ou arrêté en boxe, Mais lorsque tu commences à maîtriser un peu, lorsque tu connais ton corps, tes limites, à savoir devenir plus souple, danser avec le partenaire, il y a un vrai plaisir et un véritable bien-être qui est extraordinaire. J'aime la boxe parce que c'est un des rares sports vraiment complets où tu travailles tout le corps et où ta tête n'a pas le temps de penser, comme dans la course à pied par exemple, sinon tu te prends un coup. Et puis je disais aussi l'importance des étirements, du renforcement à la fin des 1h30 de pratique. Renforcer, assouplir pour pouvoir durer dans ce sport. Donc au final, au bout de deux heures, quand tu vas prendre une douche, tu te sens vraiment bien. Alors c'est vrai que parfois c'est difficile, surtout l'hiver, d'aller au cours. Il faut se faire violence. Mais jamais je ne le regrette, bien au contraire. Et d'ailleurs, il ne m'est jamais arrivé dans toutes ces années de vivre une situation de violence physique dans la rue. Mais il y a depuis que je pratique ce sport en moi, savoir que je pourrais peut-être arriver à me défendre. Ce qui, bien évidemment, n'est pas souhaitable. Voilà, c'était un peu long, mais la question était bonne.
Alors, pour moi, Un des points communs entre la boxe et l'écriture, la littérature, c'est le travail solitaire. A savoir que le boxeur, lui, va passer des heures seul dans sa salle à frapper, à peaufiner ses gestes, et l'écrivain, lui, va passer des heures seul face à une page, à chercher le mot juste, à reprendre la même phrase. Dans les deux cas, la boxe et la littérature, la performance qu'on voit, qui est visible, n'est que la surface d'un labeur obstiné. Il y a cette notion d'effort. Est-ce que toi également tu ressens cela ?
Oui, tout à fait. Et d'ailleurs je crois que ça peut s'entendre dans ma première réponse. La boxe n'est qu'effort. Effort de s'y rendre, effort de courir, effort de s'échauffer, de s'entraîner techniquement, de combattre avec tout son corps et son mental. Et j'y vois là de fortes similitudes avec l'acte d'écrire. Effort de s'y mettre, effort d'écrire des lignes et pas juste quelques mots, effort de s'y atteler régulièrement, minutieusement. Effort de recommencer encore et encore sans se décourager. Je parlais de se faire violence avec la boxe et cela peut être moins frappant avec l'acte d'écrire mais parfois il est plus facile de se dire que aujourd'hui l'inspiration n'est pas là, qu'on essaiera demain, que peut-être que ça viendra de penser qu'on a le temps alors qu'en fait il faut s'y adonner vraiment tous les jours si on veut écrire. Donc l'effort dans les deux cas... il est toujours mental et physique. Moi, je mettrais le mental en premier parce que je sais que tout d'abord, tout est dans la tête. Comment on s'éduque soi-même dans notre propre esprit, comment on se motive ou non. Et physique, qui est plus fort dans la boxe, car cela engage tout le corps, mais également dans l'écriture. Il est fatigant d'être assis longtemps sans bouger, de tenir son stylo ou d'écrire sur un clavier et de rester concentré alors qu'il y a tellement de distractions possibles. Donc, je pense que dans les deux cas de figure, Il faut avoir un mental d'acier.
Moi, je vois un autre point commun entre la boxe et la littérature. À mon avis, c'est le rythme. Parce qu'un bon boxeur, il joue avec le rythme. Il accélère, il ralentit, il va surprendre. Un bon écrivain fait de même avec ses phrases. Les phrases courtes qui claquent. Et les plus longues qui sont sinueuses, chargées. de souffle qui vont emporter le lecteur avec elle. Le rythme dans les deux arts crée l'émotion. Qu'est-ce que tu en penses, Clarence ?
Oui, je n'y avais jamais pensé, mais c'est très juste. C'est comme une danse. Une danse entre deux partenaires et une danse entre soi-même et l'outil d'écriture. Il faut trouver le bon rythme et savoir se surprendre et surprendre l'autre. Pour la boxe, parfois, on l'atteint à deux et c'est vraiment jouissif. Pour l'écriture, souvent... Lorsque je relis mes écrits à voix haute et que je les entends, eh bien, parfois, c'est véritablement plaisant quand cela s'écoute au bon rythme des ponctuations, des mots, des arrêts, puis des reprises de phrases. Il y a comme là la sensation d'une partition qui se joue et qui ferait de la bonne musique. Et c'est là que l'émotion peut advenir.
Merci, là, tu fais une parfaite transition, parce que tu parles de musique. J'aimerais qu'on nous lisions deux textes, et plus particulièrement des textes de chansons. Je te laisse commencer avec un texte de Claude Nougaro.
Que je vais lire, parce que je serais bien incapable absolument de le chanter.
Oui, on te laisse lire alors.
D'accord, donc c'est la fameuse chanson « Quatre boules de cuir » de Claude Nougaro. Donc je la lis, c'est ça ?
Ok.
Quatre boules de cuir tournent dans la lumière de ton œil électrique, boxe, boxe, oh, déesse de pierre. Quatre boules de cuir, mes poings contre les siens, moi le jeune puncher, boxe, boxe, lui le vieux kid marin. Kid Marin, c'est un grand et Dieu sait que je l'aime, mais ses gants et mes gants ne pensent pas de même. Ose, déesse de pierre, pour atteindre ton cœur, il n'est qu'une manière, boxe, boxe, il faut être vainqueur. Quatre boules de cuir sur quatre pieds de guerre bombardent le plexus, boxe, boxe, l'angle du maxillaire. Quatre boules de cuir dans la cage du ring, son crochet, je l'encaisse, il esquive mon swing. Kid marin, j'en ai marre de notre réunion, je vais te faire voir qui de deux est champion. Quatre boules de cuir et soudain deux qui roulent répandant leur châtaigne dans le cri de la foule. La joue sur le tapis, j'aperçois les chaussettes de l'arbitre là-haut. Quatre, cinq, six, sept ! Enfant, je m'endormais sur des chaos de rêve et c'est moi qu'on soutient, et c'est moi qu'on soulève, et voici les vestiaires en déband de mes mains. « Kid marin, viens me voir, ça ira mieux demain. Oh, déesse de pierre, je prendrai ma revanche et j'aurai ton sourire comme une maison blanche. Oui, j'aurai ton sourire, point final de mes points, même si dans les coins, boxe, boxe, j'y vois encore luire, quatre boules de cuir. »
Eh bien, je vais poursuivre. Avec une chanson de Bernard Lavillier qui s'appelle « Quinzième ronde » . Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer mes gants et mes bras autour de son cou fragile et rêver que c'est facile, et rêver que c'est facile. Frappe du gauche, frappe des mains, avance, toujours, avance. Fais gaffe au contre, au contre, serre bien les poings, avance, toujours, avance. Rentre la tête, ton crochet droit, avance, toujours, avance. T'es un ringard, t'as pas de souffle, avance, toujours, avance. T'es pas mobile et t'es trop lourd, avance, toujours, avance. Les coups sonnent, on aime ça, avance, toujours, avance. T'es trop vieux et c'est la dernière fois que t'avances, toujours, t'avances. J'aimerais revoir ma mère, voilà mon grand qui rentre, Tout petit, en plein hiver, au chaud, dans son ventre, Un petit jardin discret, des soucis et des pensées, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, C'est souvent dur à porter toute la violence, Tu peux pas te raconter, faire des confidences, Une fois qu'il est sectionné le cordon vital, tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. Tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. J'ai mal aux mains, j'ai mal aux os, j'avance toujours, j'avance. Je relève les poings, je fais le gros dos, j'avance toujours, j'avance. Je touche 30 sacs pour ce boulot, j'avance toujours, j'avance. Si je dormais plus, j'aurais le tempo, j'avance toujours, j'avance. Je l'ai touché, ça coule à flot, j'avance toujours, j'avance. Il y a du sang plein les carreaux, j'avance toujours, j'avance, je vais le finir, j'aurai sa peau, j'avance toujours, j'avance, crochet au foie, je suis dans le sirop, je suis un fou, un paumé, j'ai les mains qui tremblent, je veux bien t'imaginer une vie ensemble, je vais rentrer à l'hôtel, dans la jungle des poubelles, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, mon poids mort sur son divan, J'ai le corps qui vibre, une marée en dedans qui perd l'équilibre. J'ai envie de faire l'amour lentement et en plein jour, dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer les gants et mes bras autour de son cou fragile. et rêver que c'est facile. Alors ces deux textes de chansons qu'on vient de lire, ils démontrent un autre aspect commun entre boxe et littérature, c'est la mise en jeu de soi. On ne monte pas sur un ring sans risquer quelque chose. On n'écrit pas vraiment. sans risquer quelque chose non plus. Son image, sa vérité, son intimité. Les deux disciplines demandent un courage, celui de s'exposer. Et qu'est-ce que tu penses de cela, Clarence ?
Eh bien, je pense que je dois être très courageuse. Sérieusement ! En boxe, en fait, le risque, c'est d'abîmer son visage ou son corps ou bien les deux. Et que cela puisse être irréversible, ce qui est quand même rare. Mais bon, voilà, on ne sait jamais. C'est une exposition physique. Alors, dans les écrits, il y a exposition, mais personnellement, moi, je n'ai pas vraiment de mal avec celle-ci. Je suis comédienne et je trouve que jouer devant les autres, parfois, c'est plus difficile que d'écrire en solitaire, en sachant même que les autres peuvent vous lire. Parce qu'il y a la notion du temps et de la distance entre l'acte d'écrire et de se faire lire. Alors que quand je joue l'exposition, elle est directe, frontale, en tout cas au théâtre. Et on sent, on sait toujours à la fin du spectacle si les gens ont aimé ou non. Il y a des mots, il y a des gestes, il y a des attitudes qui ne trompent pas. Donc je pense qu'il faut savoir avoir du recul avec son propre égo et pas vouloir tout le temps plaire, sinon il n'y a pas... il n'y a finalement que souffrance donc pour en revenir à ta question je pense que l'exposition est relative à l'attente et au retour que on aimerait avoir mais tu m'as fait lire des chansons et j'ai trouvé un livre et j'aimerais qu'on en lise quelques extraits c'est un livre qui s'appelle Battling Malone Pugiliste de Louis Emond et je vais te laisser commencer.
Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu'ils étaient donc comiques. Il s'était un beau jour lassé de se donner des coups de... pied dans la figure et avaient résolu d'apprendre à se servir de leurs points comme des hommes, de boxer en amont. L'Angleterre tout entière en avait ri. Un français boxant. C'était un paradoxe du dernier ridicule, une plaisanterie en action, un défi lancé à la raison et au bon sens. Pourtant, lorsque les premiers d'entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté en vrais gentlemen courtois et hospitaliers qu'ils étaient. Le plus petit effort méritoire d'un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu'il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d'énormité, suffisait. à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance. Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien. Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi. Ils avaient vite appris le cérémonial et l'étiquette du ring. Même les attitudes et les gestes convenables, mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe avec la moindre chance de succès, il y avait un abîme qu'il ne serait jamais franchi. Non, monsieur, la seule idée en était grotesque. Il n'avait pour cela pas cela dans le sang. Voyez-vous, c'était là le glorieux privilège des anglo-saxons.
Au milieu de cette foule, au centre de toutes ces rangées parallèles de figures qu'une même impression un peu féroce anime, le ring s'élève. Et dans ce ring, il y a deux garçons aux pectoraux meurtris, aux visages ensanglantés qui se martèlent furieusement l'un l'autre avec des « ha ! » de bûcherons et des grands coups qui sonnent mat sur la chair des épaules ou sur les os du thorax. Le public de Whitechapel fait fi de la science pugiliste et de l'adresse. Ce qu'il veut voir ! C'est le simulacre réaliste de la rixe. L'ardeur au combat de deux hommes aux fortes charpentes qui voient rouge et échangent de sauvages orions, tombe, se relève, retombe, se relève encore avec un farouche et magnifique entêtement tant qu'un vestige de force leur reste.
Le favori du public était naturellement ce Joe Mitchell, enfant de l'East Inde puisqu'il y était né. Et bien que la plupart de ses victoires eussent été remportés dans le Landskaschen. Aussi, tous les regards se fixaient-ils sur lui, svelte, blond, avec un visage de fille. Il semblait peu fait pour le dur métier des coups, et tous ses partisans ne pouvaient s'empêcher de le comparer avec une nuance de crainte à son adversaire Bill White, un vétéran du pugilat, bien qu'à peine âgé de 25 ans, massif, solide, dont la figure ne semblait être qu'un masque façonné pour recevoir les coups sans en souffrir, tant l'ossature était épaisse. Le nez aplati, les yeux petits et rusés, profondément enfoncés entre les proéminences du front et des pommettes. Une oreille en chou-fleur, vestige des orions qui défigurent, le rendait plus hideux encore. Il combattait les mains basses, la tête en avant, comme un taureau, offrant à toutes les attaques son masque. où il ne restait plus rien de vulnérable. Les regards des spectateurs se posaient une seconde sur lui et ensuite sur son adversaire, svelte et jolie, avec une sorte de pitié.
Mais les habitués du Wonderland sont tous des connaisseurs et quelques feintes esquissées, quelques entrechats des deux hommes qui se guettaient les premiers coups qu'ils portèrent suffirent à leur faire une opinion. Ils suivirent des yeux le corps mince et musclé qui semblait se mouvoir au rythme d'une mesure mystérieuse. Toujours harmonieusement, sans aucune faute d'équilibre ni aucun geste inutile ou exagéré. Et chacun d'eux se dit doucement à lui-même, il est vite. Puis, un peu plus tard, il a le punch. Et enfin, après deux minutes de combat, c'est un damné bon garçon, il fera l'affaire. Le gong qui annonçait à la fin de la reprise donna le signal d'un tumulte soudain. On commençait la tactique du nouveau champion. L'on ne tarissait pas d'éloge sur son style, la rapidité de ses attaques, sa défense impénétrable, son agilité de ballerine dans les esquives. Une fois toutes les formules d'éloge épuisées, les spectateurs se répétaient l'un à l'autre et cinq à six fois de suite avec des hochements de tête sans fin et une expression de bœuf qui rumine. C'est un damné bon garçon, un damné bon garçon.
Dès le début du deuxième round, Joe Mitchell, d'un furieux swing du droit, fendit l'arcade sourcilière de son adversaire et un mince filet de sang coula le long du masque écrasé. Tandis qu'une enflure apparaissait qui devait boucher l'œil peu à peu. Alors, le svelte athlète au visage de fille, se rendant compte de son avantage et prompt à en tirer parti, prit pour cible cette enflure sanglante et s'acharna à la marteler des deux poings. Semblable à un piston par sa régularité et sa vitesse, son bras gauche envoya, vingt fois de suite, le dur gant de quatre onces qui cuirassait ses phalanges meurtrir et remortrir cette boursouflure du front et de la pommette. Toujours en mouvement, agile comme une guêpe, esquivant avec une facilité dérisoire toutes les attaques de l'adversaire, à moitié aveuglé. Il s'appliqua en bon ouvrier à parachever son travail et sous ses coups inlassables précis, Bill White sembla le taureau lent, maladroit qu'un banderio agace et torture. Quand le second round prit fin, la plèbe hurla d'enthousiasme, accablant les meurtrissures et le sang qui prouvent la loyauté du combat et la rude virilité des hommes. aux prises.
Pendant trois reprises encore, trois reprises de trois minutes qui teintent la foule haletante, fascinée, les yeux rivés sur les deux corps presque nus qui dansaient sous la lumière crue des lampes à arc, Joe Mitchell continua la tâche commencée. Toujours frais et agile comme aux premières secondes, presque souriant, joli, sans que son visage se départît un instant de son expression candide et pure, il fit de l'œil gauche de son adversaire une chose sans nom. enseveli sous des replis de chair tumifiée, une simple fente désormais incapable de s'ouvrir, un contour hideux d'où le sang ne coulait même plus sur lequel les coups continuaient à pleuvoir méthodiques. Ensuite, il combattit de plus près sans toutefois se départir de sa prudence, frappa du point droit à la mâchoire une fois, deux fois, trois fois de toutes ses forces. Puis, Voyant que Bill White se contentait de secouer la tête avec un grognement chaque fois et rester sur les pieds, il reprit la distance et toujours avec des gestes précis et harmonieux et des entrechats de ballerines, il commença à boucher l'autre œil.
Merci, Clarence, pour ce beau texte qu'on vient de lire.
Oui, de rien.
Alors moi, j'ai également vu qu'il existe à Paris et à Marseille des ateliers d'écriture sur la thématique boxe-écriture. Voilà. Alors j'ai trouvé cela amusant. D'ailleurs, dans la revue littéraire « La machine à écrire » , dans le numéro 2, je crois, ils traitent de ce thème. Donc... Un thème qui, bien sûr, n'a pas échappé à certains écrivains. Des écrivains comme Joyce Carol Holtz, avec son essai de la boxe, ou encore avec le plus très connu Ernest Hemingway, et avec une nouvelle qui s'appelle 50 000 dollars paru en 1927, dans un recueil appelé Hommes sans femmes.
Alors, je vais lire un petit passage d'une interview, c'est ça, de Joyce Carol Holtz. Lorsque j'écrivais de la boxe, raconte-t-elle, j'étais prisonnière d'une compulsion aussi curieuse qu'inexplicable. J'étais emportée sur la crête sans même le savoir d'une époque triomphante pour ce sport américain turbulent et toujours précaire. Le grand et inimitable Mohamed Ali avait raccroché les gants, mais Larry Holmes était alors un champion poids lourd, estimable et intrépide. Marvin Hagler était un beau champion poids moyen. L'ingénieux Suga Sugarway Leonard venait récemment de prendre sa retraite pour bientôt remonter sur le ring avec des résultats spectaculaires inattendus. De février 1985 au printemps 1987, la romancière américaine se consacre à l'écriture d'un récit sur les grands champions qu'elle a vus sur le ring. Mais de la boxe est bien plus qu'un simple compte-rendu sportif. C'est aussi une réflexion sur la boxe. comme une infernale métaphore littéraire.
Merci Clarence, et je crois qu'on va donc sonner la fin du round.
Ah oui, non, je vais te dire un petit jouvoir et quelque chose d'intéressant pour terminer. Oates, qu'on dit Oates, donc Joyce Carol, on dit d'elle la plus frêle et la plus prolixe des romancières actuelles, ne nous dit-elle pas... pas que les plus grands écrivains sont tous un peu boxeurs.
Voilà, merci.
Voilà, je pense que cette phrase conclut ce dont on a parlé.
Faites de la boxe, vous écrivez.
Bon, on va y aller. On va aller boxer.
Fin du round. À bientôt.
Description
la boxe pour toi qu’est-ce c’est ? Clarence Massiani et Régis Decaix évoquent la boxe .
Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.
Transcription
« Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne, c'est Clarence Massieni et le poète, c'est Régis Dequet. Bonjour Régis. »
« Bonjour Clarence. Aujourd'hui, nous allons traiter d'un sujet qui t'est cher, à savoir la boxe. Oui, vous avez bien entendu. Un des passe-temps de Clarence est la boxe. Alors j'aimerais aujourd'hui que nous abordions ce sujet de la boxe et de la littérature qui semble, aux premiers abords, appartenir à des mondes radicalement opposés. L'un de la sueur et du sang, l'autre de l'encre et du silence. Ma première question sera donc, la boxe pour toi, qu'est-ce que c'est ?
Alors la boxe, c'est tout d'abord la rencontre avec un sport que je ne connaissais que de loin. avec des films tels que Rocky Balboa et cette fameuse réplique « T'as pas mal, j'ai pas mal » ou bien ce merveilleux film de Clint Eastwood, Million Dollar Baby avec Hilary Swank ou évidemment le boxeur Mohamed Ali. Et quelques années plus tard, j'ai approché la boxe en emmenant ma propre fille à ses premiers cours. Je la regardais boxer, c'est un sport qui lui faisait du bien, elle aimait, mais voilà, c'était tout. Et je ne sais plus pourquoi, exactement il y a presque maintenant une dizaine d'années, j'ai refranchi la porte du club où j'avais amené ma fille et j'ai commencé à pratiquer. Alors je me souviens très très bien, à la fois, de l'excitation et de la peur que cela me procurait. Excitation parce que j'avoue que c'est très excitant de boxer avec quelqu'un. Il y a des règles de savoir-vivre dans notre société qui font qu'on ne frappe pas. ou que l'on n'est pas frappé par quelqu'un et qui plus est en accord avec cette personne. Donc c'est là que cette barrière, on va dire psychologique, sociétale saute. Parce que dans la boxe, il y a acceptation de recevoir des coups et d'en donner et ça c'est physiquement assez fou. Cela oblige donc, comme je le disais, à se défaire de verrous physiques, éducatifs, dans son esprit, dans son corps. Et ça, ça peut prendre du temps. Et puis de la peur. De la peur parce que l'acte même de frapper et de se faire frapper fait peur. On a peur d'avoir mal, on a peur de faire mal, on a peur de tomber, on a peur pour son visage, pour son corps. Et parfois d'ailleurs, ça fait presque plus peur de regarder les autres que de se battre soi-même. c'est toujours, toujours impressionnant. Alors, me concernant, ma peur a duré longtemps, deux ou trois ans, avant d'apprivoiser réellement cette notion-là et de la dépasser. Et d'ailleurs, je pense qu'elle ne disparaît jamais complètement, mais quand on l'a acceptée, il y a de nouveau l'excitation et le jeu du combat qui procurent une certaine joie. Bien entendu, la boxe ne se limite pas au coup, mais coach m'écouterait et il me dirait « Ah, quand même ! » Parce que la boxe est un sport très... technique, très dur, très exigeant et d'ailleurs, un bon ou une bonne boxeuse se voit tout de suite. La personne, elle est souple, précise, forte, respectueuse quand elle combat avec toi, même si toi, bien souvent, tu n'arrives pas à la toucher. Mais le respect est extrêmement précieux à la boxe et c'est rare de tomber sur quelqu'un qui ne l'est pas. En général, les gens qui pratiquent la boxe savent qu'il y a toujours plus fort que soi. Et moi, j'aime ça. Se battre, Mais se respecter. Donc, tout d'abord, il y a le mental. Les coups, la technique, puis l'échauffement et les étirements. Et l'échauffement, c'est primordial. Si tu n'es pas assez chauffé, tu peux te faire mal. Personnellement, moi, j'ai une expérience avec l'échauffement qui a été très très dure. C'est la corde à sauter. Ce n'est pas d'abord, ce n'est pas agréable. Je me souviens que pourtant, petite fille, la corde à sauter, le saut à l'élastique, c'était vraiment sans souci, même en chantant, quoi. Et je me souviens aussi très bien de la difficulté que j'ai eue pendant 5 années avant de pouvoir sauter 10 minutes sans m'arrêter. C'était l'enfer. Et puis un jour, il y a eu un déclic. J'y suis arrivée et depuis ça va mieux. Mais c'est incroyable comment ce geste si simple quand on est enfant devient si difficile quand on est adulte. Et lorsque tout n'est pas acquis car rien n'est vraiment acquis ou arrêté en boxe, Mais lorsque tu commences à maîtriser un peu, lorsque tu connais ton corps, tes limites, à savoir devenir plus souple, danser avec le partenaire, il y a un vrai plaisir et un véritable bien-être qui est extraordinaire. J'aime la boxe parce que c'est un des rares sports vraiment complets où tu travailles tout le corps et où ta tête n'a pas le temps de penser, comme dans la course à pied par exemple, sinon tu te prends un coup. Et puis je disais aussi l'importance des étirements, du renforcement à la fin des 1h30 de pratique. Renforcer, assouplir pour pouvoir durer dans ce sport. Donc au final, au bout de deux heures, quand tu vas prendre une douche, tu te sens vraiment bien. Alors c'est vrai que parfois c'est difficile, surtout l'hiver, d'aller au cours. Il faut se faire violence. Mais jamais je ne le regrette, bien au contraire. Et d'ailleurs, il ne m'est jamais arrivé dans toutes ces années de vivre une situation de violence physique dans la rue. Mais il y a depuis que je pratique ce sport en moi, savoir que je pourrais peut-être arriver à me défendre. Ce qui, bien évidemment, n'est pas souhaitable. Voilà, c'était un peu long, mais la question était bonne.
Alors, pour moi, Un des points communs entre la boxe et l'écriture, la littérature, c'est le travail solitaire. A savoir que le boxeur, lui, va passer des heures seul dans sa salle à frapper, à peaufiner ses gestes, et l'écrivain, lui, va passer des heures seul face à une page, à chercher le mot juste, à reprendre la même phrase. Dans les deux cas, la boxe et la littérature, la performance qu'on voit, qui est visible, n'est que la surface d'un labeur obstiné. Il y a cette notion d'effort. Est-ce que toi également tu ressens cela ?
Oui, tout à fait. Et d'ailleurs je crois que ça peut s'entendre dans ma première réponse. La boxe n'est qu'effort. Effort de s'y rendre, effort de courir, effort de s'échauffer, de s'entraîner techniquement, de combattre avec tout son corps et son mental. Et j'y vois là de fortes similitudes avec l'acte d'écrire. Effort de s'y mettre, effort d'écrire des lignes et pas juste quelques mots, effort de s'y atteler régulièrement, minutieusement. Effort de recommencer encore et encore sans se décourager. Je parlais de se faire violence avec la boxe et cela peut être moins frappant avec l'acte d'écrire mais parfois il est plus facile de se dire que aujourd'hui l'inspiration n'est pas là, qu'on essaiera demain, que peut-être que ça viendra de penser qu'on a le temps alors qu'en fait il faut s'y adonner vraiment tous les jours si on veut écrire. Donc l'effort dans les deux cas... il est toujours mental et physique. Moi, je mettrais le mental en premier parce que je sais que tout d'abord, tout est dans la tête. Comment on s'éduque soi-même dans notre propre esprit, comment on se motive ou non. Et physique, qui est plus fort dans la boxe, car cela engage tout le corps, mais également dans l'écriture. Il est fatigant d'être assis longtemps sans bouger, de tenir son stylo ou d'écrire sur un clavier et de rester concentré alors qu'il y a tellement de distractions possibles. Donc, je pense que dans les deux cas de figure, Il faut avoir un mental d'acier.
Moi, je vois un autre point commun entre la boxe et la littérature. À mon avis, c'est le rythme. Parce qu'un bon boxeur, il joue avec le rythme. Il accélère, il ralentit, il va surprendre. Un bon écrivain fait de même avec ses phrases. Les phrases courtes qui claquent. Et les plus longues qui sont sinueuses, chargées. de souffle qui vont emporter le lecteur avec elle. Le rythme dans les deux arts crée l'émotion. Qu'est-ce que tu en penses, Clarence ?
Oui, je n'y avais jamais pensé, mais c'est très juste. C'est comme une danse. Une danse entre deux partenaires et une danse entre soi-même et l'outil d'écriture. Il faut trouver le bon rythme et savoir se surprendre et surprendre l'autre. Pour la boxe, parfois, on l'atteint à deux et c'est vraiment jouissif. Pour l'écriture, souvent... Lorsque je relis mes écrits à voix haute et que je les entends, eh bien, parfois, c'est véritablement plaisant quand cela s'écoute au bon rythme des ponctuations, des mots, des arrêts, puis des reprises de phrases. Il y a comme là la sensation d'une partition qui se joue et qui ferait de la bonne musique. Et c'est là que l'émotion peut advenir.
Merci, là, tu fais une parfaite transition, parce que tu parles de musique. J'aimerais qu'on nous lisions deux textes, et plus particulièrement des textes de chansons. Je te laisse commencer avec un texte de Claude Nougaro.
Que je vais lire, parce que je serais bien incapable absolument de le chanter.
Oui, on te laisse lire alors.
D'accord, donc c'est la fameuse chanson « Quatre boules de cuir » de Claude Nougaro. Donc je la lis, c'est ça ?
Ok.
Quatre boules de cuir tournent dans la lumière de ton œil électrique, boxe, boxe, oh, déesse de pierre. Quatre boules de cuir, mes poings contre les siens, moi le jeune puncher, boxe, boxe, lui le vieux kid marin. Kid Marin, c'est un grand et Dieu sait que je l'aime, mais ses gants et mes gants ne pensent pas de même. Ose, déesse de pierre, pour atteindre ton cœur, il n'est qu'une manière, boxe, boxe, il faut être vainqueur. Quatre boules de cuir sur quatre pieds de guerre bombardent le plexus, boxe, boxe, l'angle du maxillaire. Quatre boules de cuir dans la cage du ring, son crochet, je l'encaisse, il esquive mon swing. Kid marin, j'en ai marre de notre réunion, je vais te faire voir qui de deux est champion. Quatre boules de cuir et soudain deux qui roulent répandant leur châtaigne dans le cri de la foule. La joue sur le tapis, j'aperçois les chaussettes de l'arbitre là-haut. Quatre, cinq, six, sept ! Enfant, je m'endormais sur des chaos de rêve et c'est moi qu'on soutient, et c'est moi qu'on soulève, et voici les vestiaires en déband de mes mains. « Kid marin, viens me voir, ça ira mieux demain. Oh, déesse de pierre, je prendrai ma revanche et j'aurai ton sourire comme une maison blanche. Oui, j'aurai ton sourire, point final de mes points, même si dans les coins, boxe, boxe, j'y vois encore luire, quatre boules de cuir. »
Eh bien, je vais poursuivre. Avec une chanson de Bernard Lavillier qui s'appelle « Quinzième ronde » . Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer mes gants et mes bras autour de son cou fragile et rêver que c'est facile, et rêver que c'est facile. Frappe du gauche, frappe des mains, avance, toujours, avance. Fais gaffe au contre, au contre, serre bien les poings, avance, toujours, avance. Rentre la tête, ton crochet droit, avance, toujours, avance. T'es un ringard, t'as pas de souffle, avance, toujours, avance. T'es pas mobile et t'es trop lourd, avance, toujours, avance. Les coups sonnent, on aime ça, avance, toujours, avance. T'es trop vieux et c'est la dernière fois que t'avances, toujours, t'avances. J'aimerais revoir ma mère, voilà mon grand qui rentre, Tout petit, en plein hiver, au chaud, dans son ventre, Un petit jardin discret, des soucis et des pensées, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, Tout un monde simplifié et des yeux pour vérifier, C'est souvent dur à porter toute la violence, Tu peux pas te raconter, faire des confidences, Une fois qu'il est sectionné le cordon vital, tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. Tu comprends qu'il faut miser sur tes initiales. J'ai mal aux mains, j'ai mal aux os, j'avance toujours, j'avance. Je relève les poings, je fais le gros dos, j'avance toujours, j'avance. Je touche 30 sacs pour ce boulot, j'avance toujours, j'avance. Si je dormais plus, j'aurais le tempo, j'avance toujours, j'avance. Je l'ai touché, ça coule à flot, j'avance toujours, j'avance. Il y a du sang plein les carreaux, j'avance toujours, j'avance, je vais le finir, j'aurai sa peau, j'avance toujours, j'avance, crochet au foie, je suis dans le sirop, je suis un fou, un paumé, j'ai les mains qui tremblent, je veux bien t'imaginer une vie ensemble, je vais rentrer à l'hôtel, dans la jungle des poubelles, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, en passant près du métro, j'appellerai son numéro, mon poids mort sur son divan, J'ai le corps qui vibre, une marée en dedans qui perd l'équilibre. J'ai envie de faire l'amour lentement et en plein jour, dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Dans une chambre chauffée, habitée, ensoleillée. Faut pas jouer les loupards, pas casser les portes, pas rêver qu'un blouson noir décuple les forces. Si je pouvais m'arrêter là, passer les gants et mes bras autour de son cou fragile. et rêver que c'est facile. Alors ces deux textes de chansons qu'on vient de lire, ils démontrent un autre aspect commun entre boxe et littérature, c'est la mise en jeu de soi. On ne monte pas sur un ring sans risquer quelque chose. On n'écrit pas vraiment. sans risquer quelque chose non plus. Son image, sa vérité, son intimité. Les deux disciplines demandent un courage, celui de s'exposer. Et qu'est-ce que tu penses de cela, Clarence ?
Eh bien, je pense que je dois être très courageuse. Sérieusement ! En boxe, en fait, le risque, c'est d'abîmer son visage ou son corps ou bien les deux. Et que cela puisse être irréversible, ce qui est quand même rare. Mais bon, voilà, on ne sait jamais. C'est une exposition physique. Alors, dans les écrits, il y a exposition, mais personnellement, moi, je n'ai pas vraiment de mal avec celle-ci. Je suis comédienne et je trouve que jouer devant les autres, parfois, c'est plus difficile que d'écrire en solitaire, en sachant même que les autres peuvent vous lire. Parce qu'il y a la notion du temps et de la distance entre l'acte d'écrire et de se faire lire. Alors que quand je joue l'exposition, elle est directe, frontale, en tout cas au théâtre. Et on sent, on sait toujours à la fin du spectacle si les gens ont aimé ou non. Il y a des mots, il y a des gestes, il y a des attitudes qui ne trompent pas. Donc je pense qu'il faut savoir avoir du recul avec son propre égo et pas vouloir tout le temps plaire, sinon il n'y a pas... il n'y a finalement que souffrance donc pour en revenir à ta question je pense que l'exposition est relative à l'attente et au retour que on aimerait avoir mais tu m'as fait lire des chansons et j'ai trouvé un livre et j'aimerais qu'on en lise quelques extraits c'est un livre qui s'appelle Battling Malone Pugiliste de Louis Emond et je vais te laisser commencer.
Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu'ils étaient donc comiques. Il s'était un beau jour lassé de se donner des coups de... pied dans la figure et avaient résolu d'apprendre à se servir de leurs points comme des hommes, de boxer en amont. L'Angleterre tout entière en avait ri. Un français boxant. C'était un paradoxe du dernier ridicule, une plaisanterie en action, un défi lancé à la raison et au bon sens. Pourtant, lorsque les premiers d'entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté en vrais gentlemen courtois et hospitaliers qu'ils étaient. Le plus petit effort méritoire d'un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu'il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d'énormité, suffisait. à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance. Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien. Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi. Ils avaient vite appris le cérémonial et l'étiquette du ring. Même les attitudes et les gestes convenables, mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe avec la moindre chance de succès, il y avait un abîme qu'il ne serait jamais franchi. Non, monsieur, la seule idée en était grotesque. Il n'avait pour cela pas cela dans le sang. Voyez-vous, c'était là le glorieux privilège des anglo-saxons.
Au milieu de cette foule, au centre de toutes ces rangées parallèles de figures qu'une même impression un peu féroce anime, le ring s'élève. Et dans ce ring, il y a deux garçons aux pectoraux meurtris, aux visages ensanglantés qui se martèlent furieusement l'un l'autre avec des « ha ! » de bûcherons et des grands coups qui sonnent mat sur la chair des épaules ou sur les os du thorax. Le public de Whitechapel fait fi de la science pugiliste et de l'adresse. Ce qu'il veut voir ! C'est le simulacre réaliste de la rixe. L'ardeur au combat de deux hommes aux fortes charpentes qui voient rouge et échangent de sauvages orions, tombe, se relève, retombe, se relève encore avec un farouche et magnifique entêtement tant qu'un vestige de force leur reste.
Le favori du public était naturellement ce Joe Mitchell, enfant de l'East Inde puisqu'il y était né. Et bien que la plupart de ses victoires eussent été remportés dans le Landskaschen. Aussi, tous les regards se fixaient-ils sur lui, svelte, blond, avec un visage de fille. Il semblait peu fait pour le dur métier des coups, et tous ses partisans ne pouvaient s'empêcher de le comparer avec une nuance de crainte à son adversaire Bill White, un vétéran du pugilat, bien qu'à peine âgé de 25 ans, massif, solide, dont la figure ne semblait être qu'un masque façonné pour recevoir les coups sans en souffrir, tant l'ossature était épaisse. Le nez aplati, les yeux petits et rusés, profondément enfoncés entre les proéminences du front et des pommettes. Une oreille en chou-fleur, vestige des orions qui défigurent, le rendait plus hideux encore. Il combattait les mains basses, la tête en avant, comme un taureau, offrant à toutes les attaques son masque. où il ne restait plus rien de vulnérable. Les regards des spectateurs se posaient une seconde sur lui et ensuite sur son adversaire, svelte et jolie, avec une sorte de pitié.
Mais les habitués du Wonderland sont tous des connaisseurs et quelques feintes esquissées, quelques entrechats des deux hommes qui se guettaient les premiers coups qu'ils portèrent suffirent à leur faire une opinion. Ils suivirent des yeux le corps mince et musclé qui semblait se mouvoir au rythme d'une mesure mystérieuse. Toujours harmonieusement, sans aucune faute d'équilibre ni aucun geste inutile ou exagéré. Et chacun d'eux se dit doucement à lui-même, il est vite. Puis, un peu plus tard, il a le punch. Et enfin, après deux minutes de combat, c'est un damné bon garçon, il fera l'affaire. Le gong qui annonçait à la fin de la reprise donna le signal d'un tumulte soudain. On commençait la tactique du nouveau champion. L'on ne tarissait pas d'éloge sur son style, la rapidité de ses attaques, sa défense impénétrable, son agilité de ballerine dans les esquives. Une fois toutes les formules d'éloge épuisées, les spectateurs se répétaient l'un à l'autre et cinq à six fois de suite avec des hochements de tête sans fin et une expression de bœuf qui rumine. C'est un damné bon garçon, un damné bon garçon.
Dès le début du deuxième round, Joe Mitchell, d'un furieux swing du droit, fendit l'arcade sourcilière de son adversaire et un mince filet de sang coula le long du masque écrasé. Tandis qu'une enflure apparaissait qui devait boucher l'œil peu à peu. Alors, le svelte athlète au visage de fille, se rendant compte de son avantage et prompt à en tirer parti, prit pour cible cette enflure sanglante et s'acharna à la marteler des deux poings. Semblable à un piston par sa régularité et sa vitesse, son bras gauche envoya, vingt fois de suite, le dur gant de quatre onces qui cuirassait ses phalanges meurtrir et remortrir cette boursouflure du front et de la pommette. Toujours en mouvement, agile comme une guêpe, esquivant avec une facilité dérisoire toutes les attaques de l'adversaire, à moitié aveuglé. Il s'appliqua en bon ouvrier à parachever son travail et sous ses coups inlassables précis, Bill White sembla le taureau lent, maladroit qu'un banderio agace et torture. Quand le second round prit fin, la plèbe hurla d'enthousiasme, accablant les meurtrissures et le sang qui prouvent la loyauté du combat et la rude virilité des hommes. aux prises.
Pendant trois reprises encore, trois reprises de trois minutes qui teintent la foule haletante, fascinée, les yeux rivés sur les deux corps presque nus qui dansaient sous la lumière crue des lampes à arc, Joe Mitchell continua la tâche commencée. Toujours frais et agile comme aux premières secondes, presque souriant, joli, sans que son visage se départît un instant de son expression candide et pure, il fit de l'œil gauche de son adversaire une chose sans nom. enseveli sous des replis de chair tumifiée, une simple fente désormais incapable de s'ouvrir, un contour hideux d'où le sang ne coulait même plus sur lequel les coups continuaient à pleuvoir méthodiques. Ensuite, il combattit de plus près sans toutefois se départir de sa prudence, frappa du point droit à la mâchoire une fois, deux fois, trois fois de toutes ses forces. Puis, Voyant que Bill White se contentait de secouer la tête avec un grognement chaque fois et rester sur les pieds, il reprit la distance et toujours avec des gestes précis et harmonieux et des entrechats de ballerines, il commença à boucher l'autre œil.
Merci, Clarence, pour ce beau texte qu'on vient de lire.
Oui, de rien.
Alors moi, j'ai également vu qu'il existe à Paris et à Marseille des ateliers d'écriture sur la thématique boxe-écriture. Voilà. Alors j'ai trouvé cela amusant. D'ailleurs, dans la revue littéraire « La machine à écrire » , dans le numéro 2, je crois, ils traitent de ce thème. Donc... Un thème qui, bien sûr, n'a pas échappé à certains écrivains. Des écrivains comme Joyce Carol Holtz, avec son essai de la boxe, ou encore avec le plus très connu Ernest Hemingway, et avec une nouvelle qui s'appelle 50 000 dollars paru en 1927, dans un recueil appelé Hommes sans femmes.
Alors, je vais lire un petit passage d'une interview, c'est ça, de Joyce Carol Holtz. Lorsque j'écrivais de la boxe, raconte-t-elle, j'étais prisonnière d'une compulsion aussi curieuse qu'inexplicable. J'étais emportée sur la crête sans même le savoir d'une époque triomphante pour ce sport américain turbulent et toujours précaire. Le grand et inimitable Mohamed Ali avait raccroché les gants, mais Larry Holmes était alors un champion poids lourd, estimable et intrépide. Marvin Hagler était un beau champion poids moyen. L'ingénieux Suga Sugarway Leonard venait récemment de prendre sa retraite pour bientôt remonter sur le ring avec des résultats spectaculaires inattendus. De février 1985 au printemps 1987, la romancière américaine se consacre à l'écriture d'un récit sur les grands champions qu'elle a vus sur le ring. Mais de la boxe est bien plus qu'un simple compte-rendu sportif. C'est aussi une réflexion sur la boxe. comme une infernale métaphore littéraire.
Merci Clarence, et je crois qu'on va donc sonner la fin du round.
Ah oui, non, je vais te dire un petit jouvoir et quelque chose d'intéressant pour terminer. Oates, qu'on dit Oates, donc Joyce Carol, on dit d'elle la plus frêle et la plus prolixe des romancières actuelles, ne nous dit-elle pas... pas que les plus grands écrivains sont tous un peu boxeurs.
Voilà, merci.
Voilà, je pense que cette phrase conclut ce dont on a parlé.
Faites de la boxe, vous écrivez.
Bon, on va y aller. On va aller boxer.
Fin du round. À bientôt.
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