- Speaker #0
« Bienvenue dans notre podcast Isadora BC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne, c'est Clarence Massiani et le poète, c'est Régis Dequet. Bonjour Régis. »
- Speaker #1
« Bonjour Clarence. »
- Speaker #0
« Je crois savoir qu'aujourd'hui, tu souhaitais que nous parlions d'un texte que tu as écrit et qui s'intitule « Le caillou blanc » . »
- Speaker #1
« Oui, mais avant... » D'être un texte, il s'agit d'une expérience, ou plus exactement d'un acte que j'ai réalisé, c'était dans les années 85-86 je crois.
- Speaker #0
Il y a longtemps.
- Speaker #1
Oui, il y a longtemps, voilà. Et acte que je relate dans un texte, et c'est à partir de ce texte que je me suis amusé à des digressions diverses. Je propose que pour commencer, tu lises un extrait du texte initial.
- Speaker #0
J'ai ramassé un caillou blanc trouvé sur le chemin. C'était lors d'une promenade sur un sentier forestier, une promenade comme j'en fais tant sur un chemin comme tant d'autres. Il y avait ce caillou. Bien que les cailloux ne parlent pas, celui-ci m'a appelé. Sa présence, là, sur le chemin, a percuté ma rétine, je l'ai vue. Sans hésitation, j'ai fléchi mes genoux, tendu ma main vers lui, et je l'ai saisi. Ce caillou blanc s'est alors retrouvé au creux de ma paume, et j'ai su immédiatement que nous allions partager quelque chose. Sans rien connaître de lui autre que son aspect visuel, je le glissais dans ma poche pour l'amener avec moi. Cohabitant avec quelques pièces de monnaie au fond de ma poche, le caillou a voyagé. Du sentier forestier où je l'ai ramassé jusqu'à mon appartement, d'une station de métro à une autre, de mon bureau à un bar, d'un restaurant à une salle d'exposition, de la salle d'attente du dentiste au sofa d'une bonne amie, un peu partout, ce caillou a voyagé.
- Speaker #1
Et maintenant, place aux digressions. Avec cette phrase d'introduction. J'ai ramassé un caillou blanc trouvé sur le chemin. C'était lors d'une promenade sur un sentier forestier. Une promenade comme j'en fais tant, sur un chemin comme tant d'autres. Qui ramasse des cailloux ? Le petit poussait pour retrouver son chemin. Vous connaissez l'histoire. Un caillou blanc trouvé sur le chemin. Sur un chemin, on peut trouver bien des choses, une paire de lunettes perdues, une montre, un téléphone portable, que sais-je, mais un caillou, quoi de plus banal ? Mais que cette banalité ne nous égare pas, il s'agit là de poser un décor, une situation, une circonstance, qui puisse nous servir de fil conducteur. Maintenant, le chemin, que nous dit-il ? Il y en a tant. Ici, il est précisé qu'il s'agit d'un chemin forestier. Cela ne dit pas où, mais disons-le, un chemin forestier n'est pas un chemin escarpé en montagne, vous en conviendrez. Il est précisé ensuite, une promenade comme j'en fais tant. Voilà donc un élément qui va inscrire cette révélation dans un continuum temporel. Une promenade parmi toutes celles que je fais habituellement, si tant est que j'en fais tant. décrivent une sorte d'habitude. Puis, le bouchon est poussé de nouveau vers la banalité avec la phrase « sur un chemin comme tant d'autres » . D'accord, un chemin comme tant d'autres, mais nous le savons déjà, il s'agit d'un chemin forestier pour lequel on imagine des arbres de part et d'autre. Mais là, le banal de la répétition nous éloigne de l'unicité de l'arbre. Cet arbre-là, avec son essence spécifique, son âge, et juste à côté de cet arbre-ci, un autre arbre, etc. Cette banalité nous induit en erreur. Il y a un événement majeur ce jour-là, différent de tous les autres, cette promenade-là, en cette saison, avec ce climat, cette température, cette humidité, sur ce chemin-là, qui n'est pas un autre. Près de cet arbre-là et de cet arbre-là à côté, avec leurs histoires propres et pourquoi pas avec tel ou tel oiseau sur leurs branches, tout d'un coup, ce moment devient le fruit d'un instant miraculeux semblable à aucun autre. Mon regard est capturé par une couleur, une teinte, un reflet. Je cesse mon avancée, m'incline, ramasse ce caillou. Revoilà petit pousset et cette interrogation. Y a-t-il un chemin à retrouver ? Peut-être une idée inverse ne jamais revenir. au point de départ. Un chemin pour se perdre. Alors, se perdre serait, pourquoi pas, un moyen de se retrouver. Ce caillou devient la rencontre, l'épiphanie, le miracle, comme la pièce de monnaie qui, une fois lancée en l'air, retombera sur une de ses deux faces. C'est quasiment une certitude, pile ou face. Mais qu'en est-il de l'hypothèse où la pièce retombe sur la tranche et n'est donc ni pile ni face ? Si ce caillou était la pièce sur la tranche, en fait, qu'est-ce qui prédisposait ce caillou à être ramassé ?
- Speaker #0
Je continue et je vois que tu as mis un petit sous-titre ou un petit titre qui s'appelle la mémoire. La mémoire. Ce caillou, tenons-le un instant dans la paume. Sentons son poids, si léger, si dérisoire au regard de ce qu'il contient, car il contient quelque chose, n'en doutons pas. La géologie nous dit que cette roche blanche, peut-être du quartz, peut-être du calcaire, s'est formée il y a des millions d'années sous des pressions et des températures que notre imagination peine à embrasser. Mais laissons là la science à ses calculs. Ce qui m'intéresse ici, c'est une autre forme de mémoire, celle que ce caillou a accumulée au fil de son voyage à la surface de la Terre. Combien de pieds l'ont-ils frôlé sans le voir ? Combien de pluies l'ont-ils lavé ? Combien de gelées l'ont-ils craquelé imperceptiblement ? Combien d'automnes ont déposé sur lui leurs tapis de feuilles mortes avant que le vent ne les emporte ? Ce caillou a vécu des millénaires dans une indifférence totale et voilà que ce matin-là, sur ce chemin forestier, quelqu'un, moi, s'est arrêté. Il y a dans ce geste quelque chose d'une élection, non pas au sens pompeux du terme mais dans la simple réalité de ce qui s'est passé. Parmi tous les cailloux qui parsemaient ce chemin, parmi toutes les pierres enfouies sous la mousse et les racines, sous les feuilles et la terre humide, celui-ci a capté la lumière d'une certaine façon, à un certain angle, à un certain moment de la matinée. Et moi, j'étais là, ni trop tôt ni trop tard, dans le bon état d'esprit, ou peut-être dans un état d'absence totale d'esprit. Il y a dans la rencontre avec un objet aussi humble qu'un caillou quelque chose de cet ordre. Une tristesse douce, presque heureuse, qui vient de ce que l'on sait sans le formuler, que cette rencontre est unique et ne se répétera jamais.
- Speaker #1
La partie suivante s'appelle « Regards » . Qu'est-ce que voir ? La question semble naïve et pourtant elle peut être la plus vertigineuse qui soit. Nous croyons voir le monde tel qu'il est, mais nous ne voyons jamais ce que nous sommes en état de voir. Pourquoi moi ? Je ne suis pas naturaliste, je ne collectionne pas les minéraux, je n'ai aucune raison objective de m'arrêter sur une pierre plutôt que sur une autre. Et pourtant, il y a dans l'acte de ramasser quelque chose de fondamentalement mystérieux. Une décision qui n'en est pas vraiment une. Un geste qui précède la pensée. Une main qui s'incline. avant même que l'esprit ait formulé quoi que ce soit. Cela nous dit quelque chose d'important sur la nature de l'attention. L'attention véritable n'est pas une volonté. On ne décide pas d'être attentif. L'attention est une disponibilité, un état de réceptivité dans lequel les choses peuvent venir à nous plutôt que nous d'aller à elles. Le marcheur distrait ne ramassera jamais rien. Pas parce que les choses ne sont pas là, elles sont toujours là. Mais parce que lui n'est pas là. Il est ailleurs, dans ses pensées, dans ses projets, dans ses regrets. Ce matin-là, j'étais là. D'une présence que je ne peux pas tout à fait m'attribuer. On n'est pas présent par mérite ou par effort. On l'est par grâce, par chance, par le simple fait que ce jour-là, les conditions étaient réunies, la fatigue n'était pas trop lourde. Les soucis ne débordaient pas, le corps marchait à son rythme, et quelque chose dans l'air, l'humidité peut-être, ou cette lumière particulière qui précède ou suit la pluie, quelque chose tenait l'esprit en éveil sans l'agiter.
- Speaker #0
La signification Nous vivons entourés d'objets qui nous pressent de toutes parts chaque jour, de la tasse à café du matin à l'écran que nous éteignons le soir. La plupart de ces objets ont été fabriqués, conçus, voulus par quelqu'un. Ils portent en eux une intention humaine, un désir de fonctionnalité ou de beauté. Ils sont déjà signifiants avant même que nous les touchions. Le caillou, lui, est d'une autre nature. Personne ne l'a voulu, personne ne l'a conçu. Il n'a pas été taillé ou s'il l'a été, c'est par des forces qui ignorent absolument ce que veut dire tailler. Des forces indifférentes, des frottements et des pressions qui s'appliquent sans intention ni projet. Le caillou est peut-être l'un des rares objets que nous puissions tenir dans nos mains qui soit radicalement exempt de toute intention humaine et c'est peut-être pour cela qu'il fascine. Mais attention, en le ramassant, je lui confère une signification. Avant ce geste, il était simplement là, neutre, indifférent au monde, ignorant de sa propre existence. Après ce geste, il est mon caillou blanc ramassé sur le chemin forestier. Il est entré dans ma vie. Dans mon histoire, dans le récit que je fais de moi-même, il est devenu un personnage de cette histoire, aussi humble soit-il.
- Speaker #1
La solitude. Je marche seul, je l'ai précisé, ou plutôt je ne l'ai pas précisé, mais c'est implicite dans la façon dont l'événement est décrit. Si j'avais été accompagné, le caillou aurait-il existé ? Peut-être pas. La conversation, même la plus légère, occupe une partie de l'attention que la solitude libère entièrement. Marcher seul, c'est marcher avec soi-même. Ce qui est une forme de compagnie particulièrement silencieuse et particulièrement présente. La solitude du marcheur n'est pas la même chose que la solitude du sédentaire. Celui qui est seul chez lui peut se sentir isolé, coupé du monde. Celui qui marche seul en forêt est au contraire en contact maximal avec le monde. Pas le monde humain, social, mais le monde dans son acception la plus large. L'air qui bouge, la lumière qui change, le sol qui résiste ou cède sous les pieds, les bruits qui composent ce que le compositeur John Cage appelait le silence. C'est-à-dire la somme de tous les sons que nous n'écoutons pas parce que nous n'avons pas appris à les entendre. Dans cette solitude marchante, quelque chose se dénoue. Les pensées qui, dans la vie ordinaire, se pressent, s'encombrent, commencent à se défaire, à s'espacer, à laisser entre elles des intervalles de vide. Et dans ces intervalles, parfois... Quelque chose peut arriver, pas nécessairement quelque chose de grand, un oiseau aperçu en passant, un rayon de lumière qui traverse le couvert des feuilles et fait scintiller l'espace d'un instant, un caillou blanc sur le chemin. Henry Thoreau, qui connaissait bien cela, écrivait qu'il ne pouvait pas préserver sa santé et son esprit sans passer au moins quatre heures par jour aérées dans les bois et sur les collines. à l'abri de toute obligation mondaine. Quatre heures, c'est beaucoup, dira-t-on. Mais peut-être n'est-ce pas tant le temps qui compte, mais la qualité de la présence.
- Speaker #0
La beauté. Est-ce que ce caillou est beau ? La question mérite d'être posée. Non pas au sens où on pourrait le mettre dans un musée à côté d'une sculpture de Rodin, mais au sens plus modeste, plus vrai, d'une certaine qualité d'apparition qui a suffi à arrêter le regard. Cette beauté-là est fragile et ne se conserve pas. Si je revenais demain sur ce chemin, le même caillou dans une lumière différente, dans un état d'esprit différent, ne m'apparaîtrait peut-être plus du tout de la même façon. Il serait redevenu pierre parmi les pierres. C'est ce que Proust comprenait si bien, lui, et qui a consacré des milliers de pages à explorer cette expérience de la beauté fugitive, que seul le travail de la mémoire et de l'écriture peut sinon fixer, du moins retrouver. La madeleine trempée dans le thé n'est pas belle en elle-même, elle est le vecteur d'une expérience passée, qui, l'espace d'un instant, ressurgit avec une intensité que le présent seul ne peut jamais donner. Mon caillou blanc est peut-être quelque chose de similaire, un objet qui capte un instant. Quelque chose qui déborde largement sa propre réalité matérielle, qui devient le temps d'un regard, le point de convergence de tout ce qui est là et de tout ce que je suis.
- Speaker #1
Ce que l'on garde. J'ai mis le caillou dans ma poche. C'est un geste simple, presque automatique, et pourtant, il est lourd de conséquences. En le mettant dans ma poche, je l'ai prélevé du chemin. Je l'ai soustrait à son milieu naturel, ou du moins à l'espace où le hasard l'avait déposé, pour l'incorporer à mon espace personnel, à la petite sphère d'objets qui m'accompagne dans mon quotidien. Que vais-je en faire ? Le poser sur mon bureau ? où il voisinera avec des crayons et des trombones, le laisser dans un tiroir où, au fil des semaines, il finira par se fondre dans l'anonymat des objets accumulés, ou bien le garder longtemps, comme un rappel de ce matin-là, sur le chemin forestier, une trace matérielle de ce moment d'attention.
- Speaker #0
Et maintenant ce caillou est dans ma poche, il pèse à peine, il ne pèse rien, il pèse tant. Je continue à marcher sur le chemin forestier et quelque chose a changé imperceptiblement, irrémédiablement. Non pas que j'ai appris quelque chose, non pas que j'ai eu une révélation, mais quelque chose a eu lieu ce matin-là sur ce chemin comme tant d'autres, quelque chose qui n'est ni pile ni face, quelque chose qui tient en équilibre sur la tranche.
- Speaker #1
En équilibre sur la tranche, voilà bien une curiosité.
- Speaker #0
C'était donc le caillou blanc avec les digressions de Régis.
- Speaker #1
Merci Clarence.
- Speaker #0
De rien. A bientôt pour un prochain podcast.