- Speaker #0
Bienvenue dans notre podcast IsadoraBC, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne, c'est Clarence Massiani, et le poète, c'est Régis Decaix. Bonjour, Clarence.
- Speaker #1
Bonjour, Régis.
- Speaker #0
Alors, il y a quelque temps... Clarence, tu m'as lu un très beau texte que tu as écrit sur le cimetière, thème, qui sera celui de notre podcast aujourd'hui. Pourrais-tu nous le lire ?
- Speaker #1
Oui, alors plus exactement j'ai écrit trois textes, mais à partir du même. Je te propose de lire le premier texte et puis les autres au fur et à mesure de notre échange et nous pourrons ensuite en parler ensemble. Le premier texte s'intitule « Le jardin des allongés » . C'est un lieu calme, quelque peu éloigné du centre-ville, mais dont les murets touchent les abords du grand boulevard afin de ne pas omettre de s'y rendre quelquefois. Où se trouve le jardin des Allongés ? Là-bas. Là-bas ? Oui, voyez-vous près des premiers arbres. Le regard se tourne vers la direction indiquée mais ne discerne rien, ne devine pas l'introuvable. Le corps doit se mouvoir et avancer dans la lumière de l'aube afin d'entrer dans le champ de vision. Le jardin des allongés, ou le champ de repos, là où dorment les êtres, derniers asiles, dissimulés alentour de la forêt. Âmes sereines ou torturées, bercées par le vent et les feuilles dansantes au-dessus des tombes grises. Irréversibles demeures, envahies par les mots et par les fleurs. À première vue, l'œil est saisi par la grandeur et l'inquiétude. Il embrasse d'un coup d'œil la terre, totalité baignée dans la lumière qui lentement transparaît. Le gris du cimetière, pareil à celui des HLM qui se trouve non loin de là, se mêle au vert des herbes folles soigneusement entretenues entre les chemins de petites bières planchâtres. Des marches invitent les pas délicats à monter ou descendre vers une direction ou une autre, s'il arrive que l'on se trouve à flâner au hasard dans le silence. Car Nul besoin d'être imprégné de tristesse pour traverser un endroit pareil. Il suffit parfois d'un simple désir de se recueillir et trouver la paix dans la contemplation de ces vies maintenant enterrées. L'œil aperçoit les noms des plaques commémoratives. Parfois, il s'en approche pour lire minutieusement les messages adressés aux disparus. Parfois, il se fige, comme saisi par un sentiment de je ne sais quoi. qui lui montre que lui est en vie et peut encore observer. Sépulture grise sous la chlorophylle des feuilles, dialogue muet entre la nature et les poussières. L'œil est aveugle à l'invisible, il n'a pas la capacité d'entrevoir le moindre mouvement de l'imperceptible. Monde caché au vivant, l'œil ne sait deviner le néant. Le jour irradie désormais sur toutes les dalles funéraires. Dans un coin discret, des composts de bois font mûrir la terre qui sera parsemée dans les allées, terre retournant à la terre. Dans un autre coin, de fines boîtes de marbre s'entassent semblables à des sculptures protégeant les urnes, petites maisons pour corps rétrécis. Parfois, l'œil clignote, battement des paupières et larmes naissantes entre les cils, cœur débordé. Le croque-mort pleure-t-il encore ? L'œil se ferme puis se réouvre afin de disparaître par les premières rues.
- Speaker #0
Merci Clarence. Alors personnellement, lorsque l'on parle de cimetière, cela m'évoque plusieurs souvenirs, plusieurs images. Alors en premier lieu, l'enfance, avec des souvenirs de visite de cimetière, dans de la famille. Je revois un petit cimetière provincial que je ne saurais... pas trop où situé. Je suis enfant et j'accompagne probablement mes grands-parents sur la tombe d'un cousin éloigné. Je ne suis pas spécialement affecté, c'est la tombe de quelqu'un de lointain pour moi. Je revois l'alignement des pierres tombales, le gravier blanc, les plaques de marbre commémoratives avec des inscriptions et des dates. Donc on peut lire « à mon cher époux » , « à ma chère maman » ou encore à notre fils bien-aimé, etc. Et puis les bouquets de fleurs, fréquemment d'ailleurs des fleurs artificielles en plastique. Et puis les symboles religieux des croix en granit. Je revois les adultes avec une attitude de recueillement. Et il me semblait à l'époque que je me devais de mimer cette attitude. Pour un enfant, un cimetière, c'est un ailleurs, comme l'autre bout de la vie, celle que l'on commence à peine à vivre. Voilà Clarence, je t'invite à nous relire la suite de ton second texte.
- Speaker #1
Merci. Voici donc le deuxième, inspiré du premier. Et je pars de la phrase « sépulture grise sous la chlorophylle des feuilles » . Maisons inertes clouée au sol, irréversibles demeures alignées, de Ausha droite et de bas en haut. Nulle rondeur, nulle couleur, nulle douceur. Tombeaux de pierres froides, corps glacés dans cailloux glacés, maisons sans fenêtres, ni vue sur le ciel, pas de tête dans les nuages, Pas de rêve ni d'envolée poétique, tombons, tombez, tombez de haut, s'écraser sous le sol enseveli sous la terre, cachés, les corps disparaissent en silence. Mais comment se déchire la peau, en ruban ou en fine lamelle ? Comment s'effritent les os et tombent les ongles ? Bruits sourds, invisibles à nos oreilles, pluies grises, larmes grises, mines grises. Ajoutons du rose fuchsia, du vert pomme, du bleu indico. Arbres, faites pleuvoir vos feuilles, enduisez ces monuments de beauté, envoyez-les se mettre au vert. Que fondent le granit, la pierre et le marbre, qu'il ne reste que poussière et feuilles jaunies, corps et tombes unies, disparaissant, de la scène du monde. Ces deux textes sont le fruit d'un même travail, écrit en atelier d'écriture avec comme forme de proposition de départ un lieu. Tout d'abord, il y a l'œil qui regarde, le narrateur, puis le narrateur qui cherche, qui déambule, puis vient le lieu. J'ai tout de suite pensé au cimetière qui se trouve non loin de chez moi, car c'est un lieu que je trouve beau déjà, silencieux, et qui se trouve aux abords de la forêt, ce qui crée un paysage de gris et de vert. Et puis le cimetière, c'est à la fois une continuité et une fin. Une continuité dans le sens où l'on entre dedans. On vient le visiter, y déposer des fleurs, penser, et parler aux êtres que l'on a perdus mais qui existent encore à nos yeux et dans nos cœurs. Et puis une fin. Puisque le corps n'est plus, la personne existante ne vit plus, il n'y a que la tombe ou l'urne pour les cendres. Concernant le deuxième texte, j'ai repris une phrase du premier, à savoir « sépulture grise sous la chlorophylle des feuilles » et j'en ai fait une sorte de poème. J'ai beaucoup aimé réécrire ce premier texte, cela m'a donné envie d'aller plus loin sur ce sujet. Et toi Régis, en tant que poète, je serais intéressée de savoir ce que tu en penses.
- Speaker #0
Alors... surtout sur le deuxième texte qui est peut-être plus poétique que le premier ce vers moi Irréversible demeure je trouve que c'est une appellation qui est magnifique une irréversible demeure mais en même temps c'est cruel parce que l'irréversibilité mais ton poème lui il est très léger avec des ruptures et une rythmique sonore tombeau tombé de haut s'écrasé sous le sol Ou encore, pluie grise, larmes grises, mines grises. Donc une légèreté, mais qui est puissance. On ressent une énergie vivante dans ton poème, avec des allusions à la biologie, comment se déchire la peau, tombent les ongles, etc. Et également, une énergie végétale en opposition à celle du minéral. Sépulture grise sous la chlorophylle, poussière et feuilles jaunies. Arbre, faites pleuvoir vos feuilles, etc. À mon sens, c'est un poème très réussi et très puissant.
- Speaker #1
Merci. Alors, je te propose d'aller vers le troisième petit texte qui était inspiré par le premier, qui en revanche est plutôt un dialogue. Je l'ai appelé « Dialogue muet entre la nature et les poussières » . Et je me dis que comme il y a plusieurs voix, ça peut être intéressant de le faire ensemble. On y va ? Ok. Euh... Je commence. Mais de quoi parle-t-elle ?
- Speaker #0
de l'articuler, du dire, de s'exprimer.
- Speaker #1
À quoi donc sert de discourir pour ne débiter que des A, des O, des bigres, ou encore des ça alors, des ciels, des bontés divines ?
- Speaker #0
Mais bon sang de bordel ! Qui vous crie ces jérémiades ?
- Speaker #1
Ça fait des bing boum patatra plog plouf et crik krak tagadad soin de soin.
- Speaker #0
Arrêtez donc de huer ! Je ne fais que vous interpeller sur le fait qu'il n'y a nul dialogue si celui-ci est muet.
- Speaker #1
Muet ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Mutique ? Affaune ? aphasique.
- Speaker #0
Bon sang, j'ai déjà prononcé mon discours.
- Speaker #1
Toutes les voix restent couattes. Le silence est pesant, l'atmosphère se charge de plomb. Qui de la nature ou des poussières les écoute ? Quel vent pourra les faire revivre ?
- Speaker #0
Feuilles et grains tournois, danse poussiéreuse, poudre s'envolant dans le loin. Oh,
- Speaker #1
que c'est beau !
- Speaker #0
Que c'est haut !
- Speaker #1
Que cela parle fort !
- Speaker #0
J'en pleure de joie !
- Speaker #1
J'en ris aux larmes !
- Speaker #0
Ça nous brise les oreilles !
- Speaker #1
Les voix, peu à peu, s'éloignent, maugréant des mots incongrus, et dans la quiétude qui suivra, les arbres et les morts se murmureront entre les tombes cimentées des mots d'amour enflammés.
- Speaker #0
Merci, Clarence.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
Alors... Moi, j'évoquais tout à l'heure deux souvenirs. J'en ai déjà donné un. Le second souvenir que m'évoque l'idée de cimetière, c'est un souvenir de mes 20 ans. J'avais, à l'époque, l'habitude de me promener dans le magnifique cimetière du Père Lachaise du 20e arrondissement à Paris. C'est un endroit magnifique. J'aimais bien, à l'époque, m'y promener, surtout l'hiver, assez tôt le matin. J'ai des souvenirs d'ambiances incroyables, des ambiances évidemment hivernales. avec un léger brouillard, des Ausha errants, les Ausha errants du cimetière, et toutes ces tombes extraordinaires, ces concessions magnifiques, et bien sûr les tombes d'Eddie Piaf, Alan Kardec, Frédéric Chopin, Balzac, etc. Et bien sûr celle de Jim Morrison, sur laquelle j'aimais me rendre. A l'époque, il y avait sur sa tombe une magnifique tête en marbre blanc qui le représentait. qui n'existe plus aujourd'hui, mais qui, à l'époque, m'avait inspiré un poème qui est paru dans mon premier ouvrage de poésie, Procréation. Ce poème, lui, il a été écrit en 1983, publié donc en 84, et à la page 75 du recueil, j'ai écrit « Le 18 février 1983, au cimetière du Père Lachaise, sur la tombe de Jim Morrison. » Ta sépulture meurtrie, ton visage figé de marbre, ton regard se perd à l'infini, le soleil brille, nous sommes de nouveau et pour toujours ensemble.
- Speaker #1
Merci Régis pour ce partage de ta poésie. Et pour continuer, je vais vous lire un extrait d'un ouvrage de Anne... poli qui apparu aux éditions Verdier et qui s'appelle Avant que j'oublie. Ensuite, il a fallu s'occuper des formalités. Elles ont commencé par une dispute avec mon frère au pompe funèbre, le Cru et fils, parce qu'ils trouvaient que les cercueils étaient trop chers. Tandis que le Mazarin, le Parisien, le Richelieu, le Sully ou le Tarenne, poignées comprises et cuvettes étanches, évoluaient vers des versions plus actuelles dans le respect de l'environnement et des familles, on serrait les dents. Tandis qu'une certaine Jacqueline dans une brochure triste et fleurie se félicitait du dénouement harmonieux de la cérémonie, on crevait de misère. De retour à la maison, j'ai cherché pour la cérémonie des textes. Il y avait d'abord le poème d'Oden. Arrêtez les pendules, coupez le téléphone, empêchez le chien d'aboyer pour l'os que je lui donne. Il aurait aimé le chien, le téléphone, mais pas le piano et les tambours et puis ce truc était déjà dans un film. J'ai continué, Apollinaire. J'ai cueilli un brin de brouillère, l'automne est morte, souviens-t'en. Nous ne nous verrons plus sur terre, odeur du temps, brin de brouillère, et souviens-toi que je t'attends. Voilà qui convenait mieux. Un truc digne et modeste, simple, court, facile à lire, à la tombée de la nuit, dans un cimetière de province.
- Speaker #0
Alors un cimetière... exprime la volonté de séparer le monde des vivants et celui des morts. Alors cela donne tout un vocabulaire spécifique sur ce lieu. Cimetière, nécropole, carré, carré militaire, carré confessionnel. Allez ! Sentier, sentier, enclos, mur d'enceinte, portail, gris, caveau, tombe, sépulture, tombeau, monument funéraire, chapelle funéraire, eau suère, colombarium, jardin du souvenir, mausolée, crypte.
- Speaker #1
Je continue avec un autre extrait d'un ouvrage de Mathieu Bélaisy, paru aux éditions Le Tripode, et qui s'intitule « Attaquer la terre et le soleil » . Les soldats nous ont quittés à l'entrée du village et Henri a pris la route qui contournait le rempart pour rejoindre le cimetière. Des voisins avaient déjà creusé deux trous à proximité des tombes de mes fils, et ceux qui nous connaissaient, qui appréciaient notre voisinage, étaient là. « Attendons, attendons, pardon, à l'ombre des arbres notre retour. » Et dans le silence de ce soir salué comme chaque soir par le vol désordonné de milliers d'oiseaux qui profitaient sans se gêner de la liberté du ciel, insouciants à jamais du malheur des hommes, Gaston, Saturnin, Antonio et le Bobby et le Jacou, tous s'y sont mis pour transporter les deux cercueils entre les tombes qui étaient de plus en plus nombreuses, qui poussaient à la vitesse du chien d'an à point que le cimetière aurait bientôt plus de morts allongés dans la terre que le village n'avait de vivants. César, Vincent, Jeannot, tous y s'y ont mis pour les déposer avec le plus de précaution possible au fond des deux trous. Ce bruit de la terre meule et des cailloux heurtant le bois d'un cercueil, cet éboulement vengeur auquel étaient condamnés tous nos corps, a plus ou moins brève échéance.
- Speaker #0
Pierre Tombale, dalle funéraire, stèle, épitaphe, inscription funéraire, plaque commémorative, couronne funéraire, chrysanthème, veilleuse, faux soyeur, gardien de cimetière, marbrier funéraire, enterrement, Inhumation, exhumation, crémation, dispersion des cendres, dépôt de gerbes, recueillement, veillée funèbre, silence, deuil, mémoire, paix éternelle, éternité, repos.
- Speaker #1
Avant de nous quitter, Régis, je te propose de lire un poème de Marie de Régnier, qui signait ses œuvres à l'époque sous le pseudonyme Gérard Douville, et qui s'intitule « Le cimetière des poètes » . Je me suis dit que ça nous irait bien de lire ce poème ensemble. Alors je commence et tu prends la suite, ça te va ?
- Speaker #0
Ok, d'accord.
- Speaker #1
Dans Brousse-la-Sainte, parmi l'orge d'argent et ses aigrettes, le cimetière des poètes, par ses pavots, semble endormi.
- Speaker #0
Sous leurs pierres enturbanées sont à jamais silencieux les poètes, jeunes ou vieux, morts, pleins de force ou lourds d'années.
- Speaker #1
Ceux qui célébrèrent la mort et ceux qui chantèrent la vie ont tous la main sèche et roidie quand leurs strophes vivent encore.
- Speaker #0
Car Ayant déployé leurs ailes hors des plumes ou des pinceaux, elles planent sur les tombeaux mieux que les noirs hirondelles.
- Speaker #1
Ils sont tous là, sages ou fous, amants des mots et des images. Ils sont tous là, les fous, les sages, les poètes ardents et doux.
- Speaker #0
Ils sont là, les dormeurs moroses, qui toujours furent paresseux, mais qui... Vivant, fermez les yeux pour mieux sentir l'odeur des roses.
- Speaker #1
Ils sont là sans leur narguilé, sans café qui passe à la ronde. Le grand oubli maître du monde leur a pris le désir ailé.
- Speaker #0
Ils n'ont ni rêve, ni chimère, regret ou remords superflus. Ils ignorent qu'ils ne sont plus même des êtres éphémères.
- Speaker #1
Et ce bien fait en souhaitait ce silence enfin. Ce silence où lourd et sombre se balance un pavot pourpre et velouté.
- Speaker #0
Ce silence sans intermède. qui pour leurs ombres et leurs os déroulent un tapis de repos. Aucun ne sait qu'ils le possèdent.
- Speaker #1
Mais toujours un souffle immortel anime les pierres disjointes et les cyprès taillés en pointes écrivent des vers sur le ciel. N'est-ce pas magnifique ?
- Speaker #0
Oui, c'est superbe. Eh bien, merci beaucoup pour cette écoute. Nous nous retrouvons tous pour un prochain podcast.
- Speaker #1
Merci Régis, à très bientôt et vive la poésie !