- Speaker #0
« Bienvenue dans notre podcast Isadora Bessé, le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Maciani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour
- Speaker #1
Clarence. » « Bonjour Régis. »
- Speaker #0
Aujourd'hui, nous allons évoquer un livre que tu as bien aimé et il s'agit de Nafasam de Chérine Chebani aux éditions Cousumouche. Ma première question est la suivante, peux-tu nous raconter ta rencontre avec ce livre ?
- Speaker #1
Eh bien justement, j'ai rencontré ce livre en m'intéressant à la maison d'édition suisse Cousumouche. J'ai échangé avec ma fille sur cette maison parce qu'elle la connaissait et elle m'a parlé de Chirine Chebani, qu'elle avait ou qu'elle allait rencontrer. J'ai donc voulu découvrir les ouvrages de Chirine et j'ai commandé et reçu, je crois que c'est son premier livre, il me semble bien, Nafasam. Dès le début de la lecture, je suis entrée dans l'histoire.
- Speaker #0
Alors, pour entrer avec toi dans cette histoire... Est-ce que tu pourrais nous lire l'incipit de ce roman et pourquoi pas nous le commenter ?
- Speaker #1
Oui, tout à fait. J'ouvre le livre. Ça commence par un prologue, octobre 2016. Augustin est assis en tailleur sur le tapis. Elle s'assied toujours en tailleur, partout. Sur les chaises, les fauteuils, les canapés et par terre, évidemment. Il y a du soleil dehors. D'où ? Un chuchotement de lumière. Il appuie son dos contre le canapé, s'enfonce dans le tapis qui n'est pas profond, une scène de chasse, un tapis en laine et en soie, un tapis sublime, celui de leur mariage. La soie pour le bleu et le turquoise, des arabesques, des animaux qui ondulent, des cavaliers avec de longues lances, il est pieds nus, la douceur du tapis lui fait du bien, il a mis de la musique les moulins de mon cœur, qu'il écoute les yeux fermés. Augustin est amoureux de celle qu'il a épousée il y a 40 ans et rencontrée il y a 42 ans. Il aime être précis et repenser en étant précis. Pour ne rien oublier, pour garder tous les souvenirs, il a tellement peur que les souvenirs s'en aillent. Que son visage, que son odeur, que le son de sa voix, que le toucher de sa peau disparaissent, il a si peur de l'oublier. Aujourd'hui, Augustin vit seul dans l'appartement qu'ils occupaient ensemble depuis leur mariage. Il redore depuis quelques nuits dans le lit où elle est partie. Il arrose ses plantes, ouvre ses rideaux, lave son linge de la salle de bain. Impossible pour lui de le retirer, de le ranger. D'ailleurs, où le rangerait-il ? Il ne pourrait pas non plus l'utiliser lui-même ou le donner. Un linge ? On ne donne pas un linge. Il a donné tous ses vêtements, sans exception, c'est ce qu'elle lui avait demandé. Mais elle ne lui avait pas parlé des linges. Il a oublié de lui demander et c'est trop tard et elle a bu, décidée. Il a le linge dans les mains, face au miroir de la salle de bain. Il le sert si fort que ses articulations sont blanches. De ses mains à la peau sèche, fatigué, il pleure. « Je fais quoi du linge ? Pourquoi tu n'as rien dit pour le linge ? » Et il le repose à sa place. Alors en lisant l'Inquipit, la première fois j'ai tout de suite compris que c'était l'histoire de deux êtres qui s'aimaient profondément et dont la femme n'était plus là. Et au début, je me souviens que j'ai cru qu'elle était partie. Mais j'ai réalisé en relisant plus attentivement, parce que je l'ai lu deux fois, le Nafasam, plus attentivement qu'elle devait être morte. Puisqu'il disait avoir donné tous ses vêtements comme elle lui avait demandé, mais qu'il ne savait pas quoi faire de son linge. Il avait oublié de lui demander. Et c'est ça qui m'a interpellée, c'était l'histoire du linge. Et en comprenant, j'ai senti à ce moment-là, dans ces quelques phrases, toute la détresse de cet homme. Son chagrin. son désarroi, avec cette image de lui et de son linge à elle, entre ses mains. Voilà, et je suis rentrée là-dedans, dans cette histoire, avec ça.
- Speaker #0
En feuilletant cet ouvrage, moi ce qui m'a surpris, c'est l'utilisation de la ponctuation, et plus particulièrement la multiplicité des points. Et pour bien comprendre, j'ai choisi un passage, donc c'est la page 164. Est-ce que tu peux nous en lire juste un petit extrait, en nommant la ponctuation ? C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'il y a un point, tu nous dis point, voilà. Et après, tu peux me dire ce que toi tu en penses, s'il te plaît.
- Speaker #1
Décembre 2016 Sépider, point. Je regarde dehors, point. Il neige, virgule. Mon amour, point. Quel calme, point. Alors que moi, point. C'est la tempête, point. La tornade, point. Le tsunami qui a tout détruit, point. Tout ravagé, point. Quel calme, point. Quelle douceur, point. Ces flocons qui tombent, point. Ce blanc qui recouvre tout, point. Cette douceur, point. Je voudrais la vivre avec toi, point. Je voudrais la vivre avec toi, point.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
Donc, ce sont des phrases très courtes, ponctuées de points.
- Speaker #0
Effectivement.
- Speaker #1
Comme on a entendu, très courtes. Parfois, il y a juste un prénom. Parfois, c'est juste un sujet, un verbe, un lieu. Et chaque phrase revient à la ligne. Ça m'a fait un peu penser, évidemment pas dans le sujet, mais un peu comme dans le livre de Joseph Pontus. qui s'intitule À la ligne. Alors personnellement, moi j'adore cette façon très orale d'écrire. C'est comme si pour moi le personnage hésitait à parler, qu'il cherchait les mots qu'il allait prononcer, qu'il allait nier, qu'il allait dire, comme si elle ne savait pas encore ce qu'elle allait écrire. C'est agréable. Je trouve ça très agréable à la lecture, ces quelques mots, puis ce point. Dans ce passage, précisément, c'est très Très ponctué. On comprend que c'est Augustin qui parle et qui s'adresse à Cépidé qui n'est plus. Et ce qui est touchant, c'est qu'il lui parle comme si elle était encore là, avec lui, à regarder la neige tomber. Moi, je peux tout à fait imaginer Augustin et je peux la voir, elle, comme si elle était à côté et qu'elle l'écoutait. Je trouve que c'est une écriture très visuelle, très cinématographique. Et puis, c'est une adresse d'Augustin à Cépidé, très vraie, très directe. C'est vraiment une forme d'écriture qui me parle complètement.
- Speaker #0
Au-delà de la forme elle-même de l'écriture, j'aimerais savoir ce qui te touche particulièrement dans ce roman et pourquoi.
- Speaker #1
Alors, ce qui me touche particulièrement, c'est le fait que cette histoire parle d'amour. Parce que ce sujet de l'amour, c'est un sujet qui envahit mon existence. Et d'ailleurs, Nafasam veut dire mon souffle, en farsi, comme pour dire tu es mon souffle et que je pourrais mourir sans toi. C'est tout d'abord, à mes yeux donc, une histoire d'amour, mais racontée de façon si simple, si belle. Je veux dire... simple dans la beauté des images, dans les mots choisis. Et ce n'est pas facile d'écrire l'amour sans que cela ne devienne un peu cliché, un peu simpliste. Et là, je trouve que c'est une véritable prouesse que nous a écrite Chirine Chebani, parce que c'est un amour qui est profond et qui est très bien exprimé. Le livre aussi parle également de l'exil, de la maladie, de la mort, mais c'est vraiment l'amour qui les relie, qui me touche. Alors on a parlé déjà de l'écriture, mais je le redis, j'aime aussi les points entre les phrases, la découpe des phrases, le fait que parfois la phrase s'arrête avant la fin, et il y a un point, comme une hésitation. J'aime le fait que j'entende les personnages parler. cette La façon d'écrire, c'est comme si j'avais le sentiment d'être avec eux, de les connaître, d'être dans la même pièce, que je me sens tout proche et j'oserais même jusqu'à dire que je les aime parce que je les vois vraiment, je les ressens vraiment et j'ai envie de vivre leur histoire. J'aime aussi la sensibilité de cette écriture, j'aime leur rencontre, les deux cultures, la manière dont elle est écrite, l'histoire, avec des allers-retours entre les années. La pudeur de la narratrice aussi. Et puis des sujets forts, mais qui sont traités sans emphase, sans exagération, avec juste des mots simples, précis, clairs.
- Speaker #0
Merci Clarence. Donc on comprend bien que là on est dans une écriture de l'intime, de l'intimité j'ai envie de dire. Et je t'ai proposé de nous choisir un passage, un passage que tu avais envie de nous lire. Et puis ensuite, tu nous expliques pourquoi ce choix.
- Speaker #1
D'accord, donc c'est un passage qui est un petit peu long, je tiens à le préciser. Je commence. Le lundi suivant, elle recommence la chimiothérapie. Elle est accueillie par une infirmière qui n'a pas l'air maternelle. Elle lui dit « Bonjour madame, assiez-vous. Vous avez un livre, ici il y a des magazines, vous voulez boire un jus, vous pouvez poser vos pieds. Voilà, en remontant ça, oui, on appuie là. Je coupe un petit morceau et je reprends là où je veux exactement. Salut ! » Elle continue à regarder ses mains. « Je m'appelle Amélie. » Elle tourne la tête. C'est une jeune fille. Une jeune fille. Elle regarde. Cépidé lui répond « Salut » . Se fait la remarque. Elle a l'air très jeune. Elle pense « Moi c'est bon, j'ai passé la soixantaine, mais elle, elle n'a sûrement pas vingt ans, ce n'est pas possible. » « Tu as quel âge, Amélie ? » Cépidé n'a jamais eu la langue dans sa poche, comme disaient ses amis de l'université. Mais Amélie lui sourit, elle est pâle, ses yeux sont bleus. d'un bleu presque délévé. On voit les petites veines sous la peau de son visage. C'est pidé, pense, on dirait un ange. Je deviens complètement barge. Elle ne doit plus avoir de cheveux non plus, car elle porte un large bandeau sur sa tête, noué dans la nuque. C'est un foulard aux multiples couleurs, il est très beau. J'ai 18 ans, presque 19. Heureusement, comme ça, je suis soignée chez les adultes. Tu m'étonnes, répond. S'épider. Amélie sourit à nouveau. « Normal, vous êtes quand même un peu plus vieille que moi. » Un ange qui dit ce qu'elle pense. Le cancer, ça rend plus direct. « Je veux dire que depuis que je suis malade, je dis ce que je pense. Je ne me fatigue plus à prendre des pincettes. » « Tu es malade depuis longtemps ? » « Aucune idée, mais je le sais depuis trois mois. Ce sont mes os. Les médecins font ce qu'ils peuvent, mais je crois qu'ils n'y arriveront pas. Ça ne marche pas. Mon corps est en si bonne forme qu'il fabrique tout à toute vitesse. » Même si ces petites cellules ont craqué, enfin c'est ce que j'ai compris. Tu souffres ? Oui. De la maladie et du traitement, mon corps est une douleur. C'est pidée, ne répond rien, elle souffre aussi. Après, à un moment, elle demande, et tes parents ? Pour mes parents, c'est atroce, je le vois. Je les entends parler le soir au salon. Même s'ils chuchotent, j'entends. C'est une douleur affreuse, tu comprends ? Ce sont eux qui m'ont fabriqué, mis au monde, qui m'ont tenu des heures durant quand j'étais minuscule. pour que je sois bien. qui m'ont fait grandir, qui m'ont appris à vivre. Je sais qu'ils ont tout donné. Ma mère avait écrit un petit journal durant ma première année de vie. Je l'ai lu des centaines de fois. J'ai lu « Ces nuits sans dormir » , « Le bonheur de mes premiers sourires » , « Le souci point rume » , « Les siestes qui ne prennent pas » , « Mes premières dents » , tout, tout. Ils ont tout mis de côté pour me porter. Pour me, point, je précise, pour me, point, faire vivre. Une construction méticuleuse et acharnée. Et maintenant ? Cette saleté de maladie qui, point, d'un seul coup, point, balaye tout, point, tout, parce que je pense que je vais mourir et ça me rend triste pour eux. Bon, je vais m'arrêter là parce qu'il est très long, mais je peux en parler. Donc c'est la rencontre entre Cépidé et Amélie. C'est un moment qui est fort dans ce livre où Cépidé, on sait qu'elle est malade et elle rencontre une jeune fille qui aussi a le cancer et est malade également. C'est une rencontre franche qui va à l'essentiel en vue du contexte dans lequel les deux femmes se trouvent. Moi j'ai aimé leur dialogue et tout ce qui est dit et ce qui n'est pas dit. Et ce que j'ai trouvé étonnant dans cette scène, c'est qu'Amélie a un comportement, alors peut-être qu'on ne l'a pas entendu à la lecture parce que c'est un peu plus loin, mais elle a un comportement presque plus adulte que Cépidé. Comme si sa jeunesse lui donnait la capacité d'être... extrêmement lucide sur sa situation et le fait qu'elle l'accepte, celle-ci. Alors que Cépidé, au contraire, au fur et à mesure de leur conversation, elle est dans une colère, un peu comme une adolescente rebelle. Et j'ai bien aimé ça, cette espèce d'inversion des rôles entre cette jeune fille et cette femme. Voilà, ça m'a beaucoup touchée.
- Speaker #0
Merci Clarence. J'ai une question un peu plus difficile à te poser maintenant. Moi personnellement, je n'ai pas lu ce livre. Je l'ai juste feuilleté quand tu me l'as présenté pour préparer quelques questions. Mais la question que maintenant je voudrais te poser, c'est que pourrais-tu me dire pour m'inciter à lire ce livre de Shirin Chebani ?
- Speaker #1
Alors, je vais te décevoir parce que je n'incite pas les gens à lire des livres. Je pense que lire et le choix de ce qu'on lit est très personnel. Et je ne voudrais pas que quelqu'un lise quelque chose que j'ai aimé ou non, mais qu'il ait un avis contraire à moi, je crois que ça me contrairait. Donc, je ne t'invite pas à le lire.
- Speaker #0
Je ne le dirai pas, d'accord.
- Speaker #1
En revanche, tu peux le lire si tout ce que je viens de te dire te donne envie d'y aller, voire plus près.
- Speaker #0
D'accord. Voilà. Alors, est-ce que tu m'as choisi un second passage ?
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
tout à fait. On va écouter ce second passage et puis si tu veux dire quelque chose, bien sûr, avec joie.
- Speaker #1
Alors, nous en sommes aux trois quarts du livre. C'est pour ça que, quelques jours après, j'avais appelé mon père. Je lui avais demandé très vite « Papa, on est juif ? » Et il m'avait répondu, encore plus vite, « Pas du tout. Qu'est-ce que tu racontes ? Nous sommes chrétiens. D'où sors-tu une idée pareille ? » Je lui avais répondu « C'est Hayé qui me l'a raconté. » Je voulais de la sincérité dans cette conversation et je ne voulais pas, comme souvent, que mon père réussisse à faire dévier le sujet. « Elle raconte des histoires, ta tante, nous sommes chrétiens. D'accord, papa ? » d'accord pour la religion, mais pour les origines, réponds-moi. Nous sommes d'origine juive ? Et il avait dit, je ne sais pas. Il avait dit, je ne sais pas. Je lui avais demandé pour le nom de famille, pour celui de maman avant qu'il ne l'épouse, pour celui d'aïe. Il avait répondu, je ne sais pas. Pour le sien, différent de celui de ses frères, ceux dont je savais maintenant qu'ils étaient restés juifs, ceux que je connaissais de loin, qu'on avait même des fois déjà vus et dont je connaissais le nom, différent. Et il m'avait répondu, je ne sais pas. Pourquoi tes frères ne portent pas le même nom que toi, papa ? Je ne sais pas. Je l'avais senti se crisper. Mon père ne se mettait jamais en colère. Il se fâchait silencieusement, c'est pire. Et je le sentais se fâcher, sans le voir, sans qu'il ne parle. Il avait recommencé à parler très doucement, et puis « je te passe ta mère » . Et ma mère m'avait dit « arrête avec ces questions sépidées, à quoi servent-elles ? Tu es américaine, tu as la chance de faire des études en Europe. » À quoi te servent ces questions ? J'avais répondu, à rien. Parce que je voulais raccrocher. Et parce que, point. Définitivement, point. Ces secrets à l'iranienne, comme je les appelais, m'exaspéraient. Alors je n'en sais rien, mon amour, de mes origines. Je ne suis jamais retournée en Iran et je ne m'en souviens plus. Je n'ai plus jamais discuté de ça avec mes parents. J'ai fait des recherches ici, essayé d'obtenir des explications, mais ce n'est pas clair. L'histoire. Et finalement, la vérité, sont dans la tête de mes parents et ils ne veulent pas que je me construise avec. Pourtant, c'est évident, on ne peut pas se construire sans ses origines. Alors je me suis construite avec ce que je sais, beaucoup de brouillard et, par la force des choses, beaucoup d'imagination. J'ai choisi ces pages-là parce que ça parle de secrets de famille, les secrets à l'iranienne, comme elle dit. Elle ne connaît pas complètement son histoire, l'histoire familiale, ni ses origines véritables. Et ses parents ne veulent rien dire. Elle n'en a que des bribes et doit se construire avec cela. Et personnellement, je trouve ça terrible de ne pas savoir. Je pense que rien ne devrait être caché. Sinon, on ne peut se construire que sur de l'illusion, sans jamais savoir ce qui est vrai ou non. Et je trouve que c'est terrible.
- Speaker #0
Écoute, je te remercie, Clarence, de cette présentation. Alors moi, j'ai vérifié, effectivement, c'est bien le premier livre de Chirine. Oui, tout à fait. Donc, c'est Nafasam aux éditions
- Speaker #1
Cousu. Édition suisse. Oui,
- Speaker #0
c'est une édition suisse. OK, d'accord, super. Et voilà, on mettra le lien peut-être sur le site Isadora BC.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
On mettra le lien pour ceux qui sont intéressés pour lire cet ouvrage. D'accord ? Et je vous dis à très bientôt.
- Speaker #1
Merci, à bientôt. Au revoir.