- Speaker #0
Bienvenue dans notre podcast Isadora BC. Le podcast où une comédienne et un poète échangent autour d'une tasse de café. La comédienne c'est Clarence Massiani et le poète c'est Régis Dequet. Bonjour Clarence.
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Bonjour Régis. Veux-tu un...
- Speaker #0
Café ?
- Speaker #1
Café.
- Speaker #0
Café beurre.
- Speaker #1
Café lait.
- Speaker #0
Café croisé.
- Speaker #1
Qu'as-tu fait de tes mots ?
- Speaker #0
Je les ai noyés dans le mar de café.
- Speaker #1
Café renversé.
- Speaker #0
Accident.
- Speaker #1
Décaféiné.
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Sans intérêt.
- Speaker #1
Le premier café.
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Matin.
- Speaker #1
Café avalé.
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Amer.
- Speaker #1
Le matin.
- Speaker #0
Parfois.
- Speaker #1
Alors, thé ?
- Speaker #0
Surtout pas.
- Speaker #1
J'ai bu trop de café. Les lignes de mon livre tremblent, les lettres s'entremêlent, se mélangent au café renversé. Pas assez de café. Mes paupières sont lourdes comme l'acier.
- Speaker #0
Un café littéraire, un café pour prendre l'air, un café sombre, un café ombre, un café partagé, un café solitaire, un café crème, un café allongé. Un café serré, nerveux comme un fouet.
- Speaker #1
Déjeuner du matin de Prévert.
- Speaker #0
Jacques.
- Speaker #1
Il a mis le café dans la tasse. Il a mis le lait dans la tasse de café. Il a mis le sucre dans le café au lait. Avec la petite cuillère, il a tourné. Il a bu le café au lait. Et il a reposé la tasse sans me parler. Il a allumé une cigarette. Il a fait des ronds avec la fumée. Il a mis les cendres dans le cendrier, sans me parler, sans me regarder. Il s'est levé. Il a mis son chapeau sur sa tête. Il a mis son manteau de pluie parce qu'il pleuvait. Et il est parti. Sous la pluie, sans une parole, sans me regarder, et moi, j'ai pris ma tête dans ma main et j'ai pleuré.
- Speaker #0
Et si on se jetait un café ?
- Speaker #1
Un café noir, s'il vous plaît.
- Speaker #0
Un expresso pour les gens pressés.
- Speaker #1
Café bouillu, café foutu.
- Speaker #0
Il paraît que Balzac travaillait la nuit sous le...
- Speaker #1
Il paraît que boire du café toute la journée empêche de dormir.
- Speaker #0
Café crème sur un pont à Amsterdam.
- Speaker #1
Café spéculoos sur une place à Bruxelles.
- Speaker #0
Café rapide au PMU de Gennevilliers.
- Speaker #1
Café riche à Saint-Germain-des-Prés.
- Speaker #0
Café venteux en Normandie.
- Speaker #1
Café carton sur l'autoroute.
- Speaker #0
Café jus de chaussettes aux Etats-Unis.
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Café chicorée dans le Nord.
- Speaker #0
Café Canin à Ménilmontant.
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Et toi, où bois-tu ton café ?
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Café Concert.
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Café littéraire.
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Café théâtre.
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Café comptoir.
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Café taria.
- Speaker #1
Salle des profs. Café machine.
- Speaker #0
Je vais lire à présent une nouvelle de Louis Sepulveda, extrait de Rendez-vous d'amour dans un pays en guerre. Et c'est un texte qui, justement, s'appelle « Café » . Elle est sous la douche. L'eau tombe sur son corps et s'arrête en formant de soudaines stalactites dans l'abîme de ses seins, que tu as embrassé si longuement. Tu mets le café dans le filtre, tu calcules la quantité d'eau pour quatre tasses, et tu presses le bouton rouge. Tu entends le bruit de l'eau bouillante qui tombe goutte à goutte sur le café en formant une boue aromatique, ciment qui unit les pavés du matin. Elle apparaît dans sa sortie de bain négligeablement nouée. Tu peux voir ses cuisses luisantes encore humides. Tu retires la cafière, la porte sur la table, disposes les tasses, Vérifie que les œillets restent dans leur position rosée d'agonisant. Ils ne sont pas aussi purement périssables que les roses de mai. Elle apparaît maintenant avec une serviette de toilette nouée en turban. Tu peux voir sa nuque, le cou lisse et frais, qui sent le talc. Dépassant du turban, une petite mèche échappe au séchage et colle à la peau, en une étrange présence de blondeur pétrifiée. Elle s'assied, toi aussi, et en face de vous, Le silence de toujours occupe sa place. Tu serres le café lentement, tu lui tends la tasse pleine, tu remplis la tienne, du regard tu lui offres ce qui se trouve sur la table, du pain, du beurre, de la confiture et d'autres choses qui à cette heure et dans ces circonstances te semblent totalement insipides. Tu constates qu'elle n'accepte rien, qu'elle allume simplement une cigarette et verse quelques gouttes de lait dans sa tasse de café. Avec la cuillère, tu te livres à de brefs mouvements giratoires qui forment des spirales, jusqu'à ce que tu constates la totale dissolution du sucre qui s'est enfoncé comme une poussière de miroir dans un puits, en silence, respectant le caractère intouchable de ce matin silence. Elle est finalement la première à goûter le café et sa première idée, c'est que la tasse est peut-être sale. Elle lève les yeux, te regarde sans reproche à l'instant même où tu bois la première gorgée et pense que la cigarette est peut-être responsable de ce goût pour le moment inqualifiable. Mais c'est elle qui dit « ce café a un goût d'échec » . Alors tu te lèves, lui arraches la tasse des mains, prends la cafetière et verses tout le liquide dans l'évier. Le café disparaît au milieu des bulles chaudes et il ne reste plus qu'une présence sombre qui borde le fond. Tu ouvres un nouveau paquet, calcules l'eau pour quatre tasses et restes debout à attendre que goutte à goutte se forme à nouveau la ration de boue matinale. Tu serres, elle goutte, te regarde avec tristesse, ne dit rien. Tu bois ta tasse et la regardes, maintenant c'est toi qui t'exclames. C'est vrai, il a... un goût d'échec. Elle se dit avec bienveillance que c'est peut-être le sucre ou le lait et tu crie que tu n'as mis ni sucre ni lait dans ta tasse. Elle allume une autre cigarette et repousse sa tasse jusqu'au centre de la table tandis que tu sors tous les paquets de café du placard et que tu les ouvres avec la pointe d'un couteau frénétique. Tu palpes la fine texture, goûte, crache, jure, constate que tout le café de la maison a le même... Inévitable goût d'échec. Elle n'en a goûté aucun, mais elle le sait aussi. Elle te le dit sans reproche. Elle te le dit de son regard perdu dans les dessins de la nappe. Elle te le dit dans la fumée qui s'échappe de ses lèvres. Tu reviens t'asseoir en sentant que quelque chose comme une brique dans ta gorge. Tu veux parler ? Tu veux lui dire qu'ensemble vous avez bu beaucoup de café au goût d'oubli, au goût de mépris ? au goût de haine aimable et monotone. Tu veux dire que c'est la première fois que le café a ce désespérant goût d'échec. Mais tu ne réussis pas à prononcer un mot. Elle se lève, va dans la chambre, s'habille lentement et le clic de son bracelet parvient à tes oreilles. Elle va jusqu'à la porte, prend ses clés, son sac, le petit livre de voyage, pense à quelque chose avant d'ouvrir la porte. Reviens sur ces pas jusqu'à l'endroit où tu te trouves pour plaquer sur tes lèvres un baiser froid qui m'aime si tu ne veux pas le croire a le même goût d'échec que le café.
- Speaker #1
Merci Régis.
- Speaker #0
Voilà, et bien bon café.
- Speaker #1
A bientôt.
- Speaker #0
A bientôt. Sous-titrage